[163] ROUSSEAU JUGE DE JEAN-JAQUES.


 





DEUXIEME DIALOGUE.


 





LE FRANÇOIS.


 


He bien, Monsieur, vous l'avez vu?


 





ROUSSEAU.



He bien, Monsieur, vous l'avez lu?



LE FRANÇOIS

 


Allons par ordre , je vous prie , de permettez que nous commencions par vous, qui fûtes le plus pressé. Je vous ai laissé tout le tems de bien étudier notre homme. Je sais que vous l'avez vu par vous-même , & tout à votre aise. Ainsi vous êtes maintenant en état de le juger ou vous n'y serez jamais. Dites-moi donc enfin ce qu'il faut penser de cet étranger personnage ?



ROUSSEAU.

 
Non ; dire ce qu'il en faut penser n'est pas de ma compétence ; mais vous dire , quant à moi , ce que j'en pense , c'est ce que je ferai volontiers , si cela vous suffit.

 


[164] LE FRANÇOIS.

 

Je ne vous en demande pas davantage. Voyons donc.

 

ROUSSEAU.

 
Pour vous parler selon ma croyance, je vous dirai donc tout franchement que , selon moi, ce n'est pas un homme vertueux.

 


LE FRANÇOIS.

 
Ah! vous voilà donc enfin pensant comme tout le monde?

 


ROUSSEAU.

 

Pas tout-à-fait, peut-être : car, toujours selon moi, beaucoup moins encore un détestable scélérat.

 


LE FRANÇOIS.

 

Mais enfin qu'est-ce donc ? Car vous êtes désolant avec vos éternelles énigmes.

 
ROUSSEAU.

 

Il n'y a point - la d'énigme que celle que vous y mettez vous -même. C'est un homme sans malice plutôt que bon, une ame saine mais foible, qui adore la vertu sans la pratiquer, qui aime ardemment le bien & qui n'en fait gueres. Pour le crime , je suis persuade comme de mon existence qu'il n'approcha jamais de son coeur, non plus que la haine. Voila le sommaire de mes observations sur son caractere moral. Le reste ne peut se dire en abrège; car cet homme ne ressemble à nul autre que je connoisse ; il demande une analyse à part & faite uniquement pour lui.

 
LE FRANÇOIS.

 

Oh faites - la moi donc , cette unique analyse, & montrez-nous comment vous vous y êtes pris pour trouver cet homme sans malice, cet être si nouveau pour tout le reste du monde, & que personne avant vous n'a su voir en lui.

 

ROUSSEAU.

 

Vous vous trompez ; c'est au contraire votre J. J. qui est cet homme nouveau. Le mien est l'ancien , celui que je m'émois figure avant que vous m'eussiez parle de lui , celui que tout le monde voyoit en lui avant qu'il eut fait des livres , c'est-a-dire , jusqu'à l'age de quarante ans. Jusques - la tous ceux qui l'ont connu, sans en excepter vos Messieurs eux-mêmes , l'ont vu tel que je le vois maintenant. C'est si vous voulez un homme que le ressuscite, mais que je ne crée assurément pas.

 
LE FRANÇOIS.

 

Craignez de vous abuser encore en cela, & de ressusciter seulement une erreur trop tard détruite. Cet homme a pu ,comme je vous l'ai déjà dit, tromper long-tems ceux qui l'ont juge sur les apparences , & la preuve qu'il les trompoit est qu'eux-mêmes, quand on le leur a fait mieux connoître ont abjure leur ancienne erreur. En revenant sur ce qu'ils avoient vu jadis, ils en ont juge tout différemment.

 
ROUSSEAU.

 

Ce changement d'opinion me paroir très-naturel sans fournir la preuve que vous en tirez. Ils le voyoient alors par leurs [166] propres yeux, ils l'ont vu depuis par ceux des autres. Vous pensez qu'ils se trompoient autrefois ; moi je crois que c'est aujourd'hui qu'ils se trompent. Je ne vois point à votre opinion de raison solide, & j'en vois à la mienne une d'un très-grand poids; c'est qu'alors il n'y avoir point de ligue & qu'il existe une aujourd'hui ; c'est qu'alors personne n'avoir intérêt à déguiser la vérité & à voir ce qui n'croit pas, qu'aujourd'hui quiconque oseroit dire hautement de J. J. le bien qu'il pourroit savoir seroit un homme perdu, que pour faire sa cour & parvenir il n'y a point de moyen plus sur & plus prompt que de renchérir sur les charges dont on l'accable à l'envi, & qu'enfin tous ceux qui sont vu dans sa jeunesse sont surs de s'avancer eux & les leurs en tenant sur son compte le langage qui convient à vos Messieurs. D'ou je conclus que qui cherche en sincérité de coeur la vérité doit remonter , pour la connoître, aux tems ou personne n'avoir intérêt à la déguiser. Voila pourquoi les jugemens qu'on portoit jadis sur cet homme sont autorité pour moi, & pourquoi ceux que les même gens en peuvent porter aujourd'hui n'en sont plus. Si vous avez à cela quelque bonne réponse vous m'obligerez de m'en faire part; car je n'entreprends point de soutenir ici mon sentiment ni de vous le faire adopter, & je ferai toujours prêt à l'abandonner, quoiqu'à regret, quand je croirai voir la vérité dans le sentiment contraire. Quoi qu'il en soit , il ne s'agit point ici de ce que d'autres ont vu , mais de ce que j'ai vu moi-même ou cru voir. C'est ce que vous demandez , & c'est toute ce que j'ai à vous dire. Sauf à vous d'admettre ou rejetter mon opinion , quand vous saurez sur quoi je la fonde.

 
[167] Commençons par le premier abord. Je crus , sur les difficultés auxquelles vous m'aviez préparé , devoir premièrement lui écrire. Voici ma lettre , & voici sa réponse.

 
LE FRANÇOIS.

 

Comment! Il vous à répondu?

 

ROUSSEAU.

 

Dans l'instant même.

 

LE FRANÇOIS.

 

Voila qui est particulier! Voyons donc cote lettre qui lui a fait faire un si grand effort.

 
ROUSSEAU.

 

Elle n'est pas bien recherchée, comme vous allez voir.

 


Il lit.



"J'ai besoin de vous voir, de vous connoître , & ce besoin est fondée sur l'amour de la justice & de la vérité. On dit que vous rebutez les nouveaux visages. Je ne dirai pas si vous avez tort ou raison : mais si vous êtes l'homme de vos livres, ouvrez-moi votre porte avec confiance ; je vous en conjure pour moi ; je vous le conseille pour vous. Si vous ne l'êtes pas, vous pouvez encore m'admettre sans crainte ; je ne vous importunerai pas long-tems."


Réponse.

 "Vous êtes le premier que le motif qui vous amene ait conduit ici : car de tant de gens qui ont la curiosité de me voir, pas un n'a celle de me connoître ; tous croyent [168] me connoître assez. Venez donc pour la rareté du fait. Mais que me voulez-vous , & pourquoi me parler de mes livres? Si les ayant lus ils ont pu vous laisser en doute sur les sentimens de l'Auteur , ne venez pas : en ce cas je ne suis pas votre homme, car vous ne sauriez être le mien."


 
La conformité de cette réponse avec mes idées ne ralentit pas mon zele. Je vole à lui, je le vois..... Je vous l'avoue; avant même que je l'abordasse, en le voyant j'augurai bien de mon projet.

 

Sur ces portraits de lui si vantes qu'on étale de toutes parts & qu'on prônoit comme des chefs-d'oeuvre de ressemblance avant qu'il revint à Paris , je m'attendois à voir la figure du cyclope affreux comme celui d'Angleterre ou d'un petit Crispin grimacier comme celui de Fiquet , & croyant trouver sur son visage les traits du caractere que tout le monde lui donne, je m'avertissois de me tenir en garde contre une premiere impression si puissante toujours sur moi , & de suspendre malgré ma répugnance, le préjugé qu'elle alloit m'inspirer.

 

Je n'ai pas eu cette peine. Au lieu du féroce ou doucereux aspect auquel je m'étois attendu , le n'ai vu qu'une physionomie ouverte & simple qui promettoit & inspiroit de la confiance & de la sensibilité.

 
LE FRANÇOIS.

 

Il faut donc qu'il n'ait cette physionomie que pour vous; car généralement tous ceux qui l'abordent se plaignent de son air froid & de son accueil repoussant, dont heureusement ils ne s'embarrassent gueres.

 
ROUSSEAU.

 

Il est vrai que personne au monde ne cache moins que lui l'éloignement & le dédain pour ceux qui lui en inspirent. Mais ce n'est point-la son abord naturel quoiqu'aujourd'hui très-fréquent, & cet accueil dédaigneux que vous lui reprochez est pour moi la preuve qu'il ne se contrefait pas comme ceux qui l'abordent, & qu'il n'y a point de fausseté sur son visage non plus que dans son coeur.

 

J. J. n'est austèrement pas un bel homme. Il est petit & s'apetisse encore baissant la tête. Il a la vue courte, de petits yeux enfonces , des dents horribles, ses traits , altérés par l'age , n'ont rien de sort régulier: mais tout dément en lui l'idée que vous m'en aviez donnée ; ni le regard ni le son de la voix ni l'accent ni le maintien ne sont du monstre que vous m'avez peint.

 

LE FRANÇOIS.

 
Bon! n'allez - vous pas le dépouiller de ses traits comme de ses livres ?

 

ROUSSEAU.

 

Mais, tout cela va très-bien ensemble & me paroîtroit assez appartenir au même homme. Je lui trouve aujourd'hui les traits du Mentor d'Emile. Peut-être dans sa jeunesse lui aurois-je trouve ceux de St. Preux. Enfin je pense que si sous sa physionomie la nature à cache l'ame d'un scélérat, elle ne pouvoit en effet mieux la cacher.

 

LE FRANÇOIS.

 

J'entends ; vous voila livre en sa faveur au même préjugé [170] contre lequel vous vous étiez si bien arme s'il lui eut été contraire.

 

ROUSSEAU.

 

Non. Le seul préjugé auquel je me livre ici , parce me paroît qu'il me paroît raisonnable , est bien moins pour lui que contre ses bruyans protecteurs. Ils ont eux - mêmes fait faire ces portraits avec beaucoup de dépense & de soin ; ils les ont annonces avec pompe dans les journaux , dans les gazettes, ils les ont prônés par-tout. Mais s'ils n'en peignent pas mieux l'original au moral qu'au physique, on le connoîtra surement fort mal d'après eux. Voici un quatrain que J. J. mit au-dessous d'un de ces portraits:

 

Hommes savans dans l'art de feindre

Qui me prêtez des traits si doux,

Vous aurez beau vouloir me peindre,

Vous ne peindrez jamais que vous.


 
L FRANÇOIS.

 

Il faut que ce quatrain soit tout nouveau ; car il est assez joli , & je n'en avois point entendu parler.

 

ROUSSEAU.

 

Il y a plus de six ans qu'il est fait; l'Auteur l'a donne ou raucité à plus de cinquante personnes , qui toutes lui en ont très-fidellement garde le secret, qu'il ne leur demandoit par, & je ne crois pas que vous vous attendiez à trouver ce quatrain dans le Mercure. J'ai cru voir dans toute cette histoire de portraits des singularités qui m'ont porte à la suivre , & j'y [171] ai trouve, sur-tout pour celui d'Angleterre, des circonstances bien extraordinaires. David Hume , étroitement lie à Paris avec vos Messieurs sans oublier les Dames, devient, on ne sait comment, le patron le zele protecteur , le bienfaiteur à toute outrance de J. J. & fait tant , de concert avec eux, qu'il parvient enfin, malgré toute la répugnance de celui-ci, à l'emmener en Angleterre. La , le premier & le plus important de ses soins est de faire faire par Ramsay son ami particulier le portrait de son ami public J. J. Il désiroit ce portrait aussi ardemment qu'un amant bien épris désire celui de sa maîtresse. A force d'importunité s il arrache le consentement de J. J. On lui fait mettre un bonnet bien noir, un vêtement bien brun, on le place dans un lieu bien sombre , & la, pour le peindre assis on le fait tenir debout, courbe, appuyé d'une de ses mains sur une table bien basse, dans une attitude ou ses muscles fortement tendus alterent les traits de son visage. De toutes ces précautions devoit résulter un portrait peu flatte quand il eut été fidelle. Vous avez vu ce terrible portrait; vous jugerez de la ressemblance si jamais vous voyez l'original. Pendant le séjour de J. J. en Angleterre , ce portrait y a été grave publie vendu par-tout sans qu'il lui ait été possible de voir cette gravure. Il revient en France & il y apprend que son portrait d'Angleterre est annonce, célébré, vante comme un chef-d'oeuvre de peinture de gravure & sur-tout de ressemblance. Il parvient enfin, non sans peine, à le voir : il frémit, & dit ce qu'il en pense. Tout le monde se moque de lui: tout le détail qu'il fait paroir la chose la plus naturelle , & loin d'y voir rien qui puisse faire suspecter la droiture du généreux [172] David Hume, on n'apperçoit que les soins de l'amitié la plus tendre dans ceux qu'il a pris pour donner à son ami J. J. la figure d'un Cyclope affreux. Pensez-vous comme le public à cet égard?

LE FRANÇOIS.

 

Le moyen, sur un pareil expose ! J'avoue au contraire que ce fait seul bien avéré me paroîtroit déceler bien des choses, mais qui m'assurera qu'il est vrai ?

 

ROUSSEAU.

 


La figure du portrait. Sur la question présente cette figure ne mentira pas.


 
LE FRANÇOIS.

 
Mais ne donnez-vous point aussi trop d'importance à des bagatelles? Qu'un portrait soit difforme ou peu ressemblant, c'est la chose du monde la moins extraordinaire. Tous les jours on grave , on contrefait, on défigure des hommes célèbres, sans que de ces grossieres gravures on tire aucune conséquence pareille à la votre.



ROUSSEAU.

 
J'en conviens: mais ces copies défigurées sont l'ouvrage de mauvais ouvriers avides, & non les productions d'Artistes distingues, ni les fruits du zele & de l'amitié. On ne les prône pas avec bruit dans toute l'Europe , on ne les annonce pas dans les papiers publics, on ne les étale pas dans les appartemens, ornes de glaces & de cadres ; on les laisse pourrir [171] sur les quais, ou parer les chambres des cabarets & les boutiques des barbiers.

 


Je ne prétends pas vous donner pour des réalités toutes les idées inquiétantes que fournit à J. J. l'obscurité profonde dont on s'applique à l'entourer. Les mysteres qu'on lui fait de tout ont un aspect si noir qu'il n'est pas surprenant qu'ils affectent de la même teinte son imagination effarouchée. Mais parmi les idées outrées & fantastiques que cela peut lui donner, il en est qui, vu la maniere extraordinaire dont on procède avec lui, méritent un examen sérieux avant d'être rejetées. Il croit , par exemple, que tous les désastres de sa destinée depuis sa funeste célébrité sont les fruits d'un complot forme de longue main dans un grand secret entre peu de personnes, qui ont trouve le moyen d'y faire entrer successivement toutes celles dont ils avoient besoin pour son exécution; les Grands, les Auteurs, les Médecins ( cela n'étoit pas difficile ) tous les hommes puissans, toutes les femmes galantes, tous les corps accrédités, tous ceux qui disposent de l'administration , tous ceux qui gouvernent les opinions publiques. Il prétend que tous les evenemens relatifs à lui qui paroissent accidentels & fortuits ne sont que de successifs développemens concertes d'avance & tellement ordonnes que tout ce qui lui doit arriver dans la suite à déjà sa place dans le tableau , & ne doit avoir son effet qu'au moment marque. Tout cela se rapporte assez à ce que vous m'avez dit vous-même & à ce que j'ai cru voir sous des noms differens. Selon vous c'est un système de bienfaisance envers un scélérat; selon lui c'est un complot d'imposture contre un innocent ; selon moi , c'est une ligue dont je ne [174] détermine pas l'objet, mais dont vous ne pouvez nier l'existence puisque vous - même y êtes entre.

 


Il pense que du moment qu'on entreprit l'oeuvre complete de sa diffamation, pour faciliter le succès de cette entreprise alors difficile , on résolut de la graduer, de commencer par le rendre odieux & noir, & de finir par le rendre abject ridicule & méprisable. Vos Messieurs, qui n'oublient rien , n'oublièrent pas sa figure, & après l'avoir éloigne de Paris, travaillèrent à lui en donner une aux yeux du public, conforme au caractere dont ils vouloient le gratifier. Il falut d'abord faire disparoître la gravure qui avoit été faite sur le portrait fait par La Tour. Cela fut bientôt fait. Après son départ pour l'Angleterre, sur un modele qu'on avoir fait faire par Le Moine, on fit faire une gravure telle qu'on la desiroit; mais la figure en étoit hideuse à tel point que pour ne pas se découvrir trop ou trop tôt, on fut contraint de supprimer la gravure. On fit faire à Londres par les bons offices de l'ami Hume le portrait dont je viens de parler , & n'épargnant aucun soin de l'art pour en faire valoir la gravure, on la rendit moins discerne que la précédent mais plus terrible & plus noire mille fois. Ce portrait a fait long-tems , à l'aide de vos Messieurs l'admiration de Paris & de Londres , jusqu'à ce qu'ayant gagne pleinement le premier point & rendu aux yeux du public l'original aussi noir que la gravure, on en vint au second article, & dégradant habilement cet affreux coloris, de l'homme terrible & vigoureux qu'on avoit d'abord peint on fit peu-a-peu un petit fourbe , un petit menteur , un petit escroc , un coureur de tavernes & de mauvais lieux. C'est alors que parut le portrait [175] grimacier de Fiquet qu'on avoit tenu long-tems en réserve jusqu'à ce que le moment de le publier fut venu, afin que la mine basse & risible de la figure répondit à l'idée qu'on vouloir donner de l'original. C'est encore alors que parut un petit médaillon en plâtre sur le costume de la gravure Angloise, mais dont on avoir eu soin de changer l'air terrible & fier en un souris traître & sardonique comme celui de Panurge achetant les moutons de Dindenaut , ou comme celui des gens qui rencontrent J. J. dans les rues; & il est certain que depuis lors vos Messieurs se sont moins attaches à faire de lui un objet d'horreur qu'un objet de dérision; ce qui toutefois ne paroir pas aller à la fin qu'ils disent avoir de mettre tout le monde en garde contre lui : car on se tient en garde contre les gens qu'on redoute , mais non pas contre ceux qu'on méprise.

 


Voila l'idée que l'histoire de ces differens portraits à fait naître à J. J. : mais toutes ces graduations préparées de si loin ont bien l'air d'être des conjectures chimériques, fruits assez naturels d'une imagination frappée par tant de mysteres & de malheurs. Sans donc adopter ni rejetter à présent ces idées , laissons tous ces étranges portraits ; & revenons à l'original.

 


J'avois perce jusqu'à lui, mais que de difficultés me restoient à vaincre dans la maniere dont je me proposois de l'examiner! Après avoir étudie l'homme toute ma vie j'avois cru connoître les hommes ; je m'étois trompe. Je ne parvins jamais à en connoître un seul ; non qu'en effet ils soient difficiles à connoître ; mais je m'y prenois mal, & toujours interprétant [176] d'après mon coeur ce que je voyois faire aux autres, je leur prêtois les motifs qui m'auroient fait agir à leur place, & je m'abusois toujours. Donnant trop d'attention à leurs discours & pas assez à leurs oeuvres, je les écoutois parler plutôt que je ne les regardois agir ; ce qui , dans ce siecle de philosophie & de beaux discours me les faisoit prendre pour autant de sages & juger de leurs vertus par leurs sentences. Que si quelquefois leurs actions attiroient mes regards , c'étoient celles qu'ils destinoient à cette fin, lorsqu'ils montoient sur le théâtre pour y faire une oeuvre d'éclat qui s'y fit admirer; sans songer dans ma bêtise que souvent ils mettoient en avant cette oeuvre brillante pour masquer dans le cours de leur vie un tissu de bassesses & d'iniquités. Je voyois presque tous ceux qui se piquent de finesse & de pénétration s'abuser en sens contraire par le même principe de juger du coeur d'autrui par le sien. Je les voyois saisir avidement en l'air un trait un geste un mot inconsidéré , & l'interprétant à leur mode s'applaudir de leur sagacité en prêtant à chaque mouvement fortuit d'un homme un sens subtil qui n'existoit souvent que dans leur esprit. Eh quel est l'homme d'esprit qui ne dit jamais de sottise? Quel est l'honnête homme auquel il n'échappe jamais un propos répréhensible que son coeur n'a point dicte ? Si l'on tenoit un registre exact de toutes les fautes que l'homme le plu parfait à commises, & qu'on supprimât soigneusement tout le reste, quelle opinion donneroit-on de cet homme-là? Qu dis - je , les fautes! Non , les actions les plus innocentes les gestes les plus indifférens les discours les plus sensés , tout dans un observateur qui se passionne, augmente & nourrit le [177] préjugé dans lequel il se complait ; quand il détache chaque mot ou chaque fait de sa place, pour le mettre dans le jour qui lui convient.

 


Je voulois m'y prendre autrement pour étudier à part-moi un homme si cruellement si légèrement si universellement juge. Sans m'arrêter à de vains discours qui peuvent tromper, ou à des signes passagers plus incertains encore, mais si commodes à la légèreté & à la malignité , je résolus de l'étudier par ses inclinations ses moeurs ses goûts ses penchans ses habitudes, de suivre les détails de sa vie, le cours de son humeur, la pente de ses affections, de le voir agir en l'entendant parler, de le pénétrer s'il étoit possible en dedans de lui-même, en un mot , de l'observer moins par des signes équivoques & rapides que par sa constante maniere d'être ; seule regle infaillible de bien juger du vrai caractere d'un homme & des passions qu'il peut cacher au fond de son coeur. Mon embarras étoit d'écarter les obstacles que , prévenu par vous, je prévoyois dans l'exécution de ce projet.

 


Je savois qu'irrite des perfides empressemens de ceux qui l'abordent , il ne cherchoit qu'à repousser tous les nouveaux venus ; je savois qu'il jugeoit, & ce me semble avec assez de raison , de l'intention des gens par l'air ouvert ou réserve qu'ils prenoient avec lui, & mes engagemens m'ôtant le pouvoir de lui rien dire, je devois m'attendre que ces mysteres ne le disposeroient pas à la familiarité dont j'avois besoin pour mon dessein. Je ne vis de remede à cela que de lui laisser voir mon projet autant que cela pouvoir s'accorder avec le silence qui m'étoit impose , & cela même pouvoit me fournir un [178] premier préjugé pour ou contre lui : car si, bien convaincu par ma conduite & par mon langage de la droiture de mes intentions, il s'alarmoit néanmoins de mon dessein, s'inquiétoit de mes regards, cherchoit à donner le change à ma curiosité & commençoit par se mettre en garde , c'étoit dans mon esprit un homme à demi juge. Loin de rien voir de semblable , je sus aussi touche que surpris non de l'accueil que cette idée m'attira de sa part, car il n'y mit aucun empressement ostensible, mais de la joie qu'elle me parut exciter dans son coeur. Ses regards attendris m'en dirent plus que n'auroient fait des caresses. Je le vis à son aise avec moi, c'étoit le meilleur moyen de m'y mettre avec lui. A la maniere dont il me distingua des le premier abord de tous ceux qui l'obsédoient je compris qu'il n'avoir pas un instant pris le change sur mes motifs. Car quoique cherchant tous également à l'observer ce dessein commun dut donner à tous une allure assez semblable , nos recherches, étoient trop différentes par leur objet pour que la distinction n'en fut pas facile à faire. Il vit que tous les autres ne cherchoient ne vouloient voir que le mal, que j'étois le seul qui cherchant le bien ne voulut voit que la vérité , & ce motif qu'il démêla sans peine m'attira sa confiance.

 


Entre tous les exemples qu'il m'a donnes de l'intention de ceux qui l'approchent, je ne vous en citerai qu'un. L'un d'eux s'étoit tellement distingue des autres par de plus affectueuses démonstrations & par un attendrissement pousse jusqu'aux larmes , qu'il crut pouvoir s'ouvrir à lui sans réserve & lui lire ses confessions. Il lui permit même de l'arrêter dans [179] sa lecture pour prendre note de tout ce qu'il voudroit retenir par préférence , il remarqua durant cette longue lecture que n'écrivant presque jamais dans les endroits favorables & honorables, il ne manqua point d'écrire avec soin dans tous ceux ou la vérité le forçoit à s'accuser & se charger lui- même. Voilà comment se sont les remarques de ces Messieurs. Et moi aussi j'ai fait celle-là, mais je n'ai pas comme eux omis les autres, & le tout m'a donne des résultants bien differens des leurs.

 


Par l'heureux effet de ma francise j'avois l'occasion la plus rare & la plus sure de bien connoître un homme, qui est de l'étudier à loisir dans sa vie privée & vivant pour ainsi dire avec lui-même : car il se livra sans réserve & me rendit aussi maître chez lui que chez moi.

 


Une fois admis dans sa retraite , mon premier soin fut de m'informer des raisons qui l'y tenoient confine. Je savois qu'il avoit toujours sui le grand monde & aime la solitude : mais je savois aussi que dans des sociétés peu nombreuses , il avoit jadis joui des douceurs de l'intimité en homme dont le coeur étoit fait pour elle. Je voulus apprendre pourquoi maintenant détache de tout , il s'étoit tellement concentre dans sa retraite que ce n'étoit plus que par force qu'on parvenoit à l'aborder.

 


LE FRANÇOIS.

 
Cela n'étoit - il pas tout clair ? Il se gênoit autrefois parce qu'on ne le connoissoit pas encore. Aujourd'hui que bien connu de tous il ne gagneroit plus rien à se contraindre , il se livre tout-a-fait à son horrible misantropie. Il suit les hommes [180] parce qu'il les déteste ; il vit en loup-garou , parce qu'il n'y a rien d'humain dans son coeur.

 


ROUSSEAU.

 

Non , cela ne nie paroît pas aussi clair qu'à vous, & ce discours que j'entends tenir à tout le monde me prouve bien que les hommes le haïssent, mais non pas que c'est lui qui les hait.

 

LE FRANÇOIS.

 
Quoi ! ne l'avez-vous pas vu , ne le voyez - vous pas tous les jours , recherche de beaucoup de gens , se refuser durement à leurs avances ? Comment donc expliquez-vous cela ?

 

ROUSSEAU.

 

Beaucoup plus naturellement que vous : car la suite est un effet bien plus naturel de la crainte que de la haine. Il ne suit point les hommes parce qu'il les hait , mais parce qu'il en a peur. Il ne les suit pas pour leur faire du mal , mais pour tacher d'échapper à celui qu'ils lui veulent. Eux au contraire, ne le recherchent pas par amitié , mais par haine. Ils le cherchent & il les suit comme dans les fables d'Afrique ou sont peu d'hommes & beaucoup de tigres , les hommes fuyent le tigres & les tigres cherchent les hommes ; s'ensuit - il de-la que les hommes sont mechans farouches , & que les tigres sont sociables & humains ? Même, quelque opinion que doive avoir J. J. de ceux qui , malgré celle qu'on a de lui , ne laissent pas de le rechercher, il ne ferme point sa porte à tout le monde; il reçoit honnêtement les anciennes connaissances [181] quelquefois même les nouveaux-venus , quand ils ne montrent ni patelinage ni arrogance. Je ne l'ai jamais vu se refuser durement qu'à des avances tyranniques insolentes & mal honnêtes , qui déceloient clairement l'intention de ceux qui les faisoient. Cette maniere ouverte & généreuse de repousser la perfidie & la trahison ne fut jamais l'allure des mechans. S'il ressembloit à ceux qui le recherchent , au lieu de se dérober à leurs avances il y répondroit pour tacher de les payer en même monnoie, &, leur rendant fourberie pour fourberie , trahison pour trahison , il se serviroit de leurs propres armes pour se défendre & se venger d'eux ; mais loin qu'on l'ait jamais accuse d'avoir tracasse dans les sociétés ou il a vécu , ni brouille ses amis entr'eux, ni desservi personne avec qui il fut en liaison , le seul reproche qu'aient pu lui faire ses soi-disans amis a été de les avoir quittes ouvertement , comme il a du faire, si-tôt que les trouvant faux & perfides il a cesse de les estimer.

 

Non , Monsieur , le vrai misanthrope , si un être aussi contradictoire pouvoit exister,[*Timon n'étoit point naturellement misanthrope, & même ne meritoit pas ce nom. Il y avoit dans son fait plus de dépit & d'enfantillage que de véritable méchanceté : c'étoit un sou mécontent qui boudoit contre le genre-humain.] ne fuiroit point dans la solitude; quel mal peut & veut faire aux hommes celui qui vit seul ? Celui qui les hait veut leur nuire , & pour leur nuire il ne faut pas les fuir. Les mechans ne sont point dans les déserts, ils sont dans le monde. C'est-là qu'ils intriguent & travaillent pour satisfaire leur passion & tourmenter les objets [182] de leur haine. De quelque motif que soit anime celui qui veut s'engager dans la foule & s'y faire jour , il doit s'armer de vigueur pour repousser ceux qui le poussent , pour écarter ceux qui sont devant lui , pour fendre la presse & faire son chemin. L'homme débonnaire & doux, l'homme timide & foible qui n'a point ce courage & qui tache de se tirer à l'écart de peur d'être abattu & foule aux pieds est donc un méchant , à votre compte, les autres plus sorts plus durs plus ardens à percer sont les bons ? J'ai vu pour la premiere fois cette nouvelle doctrine dans un discours publie par le Philosophe D***. [Diderot] précisément dans le tems que son ami J. J. s'étoit retire dans la solitude. Il n'y a que méchant , dit - il , qui soit seul. Jusqu'alors on avoir regarde l'amour de la retraite comme un des signes les moins équivoques d'une ame paisible & saine exempte d'ambition d'envie & de toutes les ardentes passions filles de l'amour - propre , qui naissent & fermentent dans la société. Au lieu de cela , voici par un coup de plume inattendu , ce goût paisible & doux jadis si universellement admire , transforme tout-d'un-coup en une rage infernale; voila tant de Sages respectes & Descartes lui-même, changes dans un instant en autant de misantropes affreux & de scélérats. Le Philosophe D***. [Diderot] étoit seul , peut-être , en écrivant cette sentence , mais je doute qu'il eut été seul à la méditer, & il prit grand soin de la faire circuler dans le monde. Eh plut à Dieu que le méchant fut toujours seul ! il ne se seroit gueres de mal.

 

Je crois bien que des solitaires qui le sont par force , peuvent, ronges de dépit & de regrets dans la retraite ou ils [183] sont détenus, devenir inhumains féroces, & prendre en haine avec leur chaîne tout ce qui n'en est pas charge comme eux. Mais les solitaires par goût & par choix sont naturellement humains hospitaliers caressans. Ce n'est pas parce qu'ils haïssent les hommes , mais parce qu'ils aiment le repos & la paix qu'ils fuyent le tumulte & le bruit. La longue privation de la société la leur rend même agréable & douce , quand elle s'offre à eux sans contrainte. Ils en jouissent alors délicieusement, & cela se voit. Elle est pour eux ce qu'est le commerce des femmes pour ceux qui ne passent pas leur vie avec elles, mais qui , dans les courts momens qu'ils y passent , y trouvent des charmes ignores des galants de profession.


Je ne comprends pas comment un homme de bon sens peut adopter un seul moment la sentence du Philosophe D*** [Diderot] ; elle a beau être hautaine & tranchante , elle n'en est pas moins absurde & fausse. Eh qui ne voit au contraire qu'il n'est pas possible que le méchant aime à vivre seul & vis-à-vis de lui-même ? Il s'y sentiroit en trop mauvaise compagnie, il y seroit trop mal à son aise , il ne s'y supporteroit pas long-tems, ou bien, sa passion dominante y restant toujours oisive, il faudroit qu'elle s'éteignit & qu'il y redevint bon. L'amour-propre, principe de toute méchanceté , s'avive & s'exalte dans la société qui l'a fait naître & ou l'on est à chaque instant force de se comparer; il languit & meurt faute d'aliment dans la solitude. Quiconque se suffit à lui - même ne veut nuire à qui que ce soit. Cette maxime est moins éclatante , & moins arrogante , mais plus sensée & plus juste que celle du Philosophe D*** [Diderot] , & préférable au moins en ce qu'elle ne tend [184] à outrager personne. Ne nous laissons pas éblouir par 1'éclat sentencieux dont souvent l'erreur & le mensonge se couvrent : ce n'est pas la foule qui fait la société , & c'est en vain que les corps se rapprochent lorsque les coeurs se repoussent. L'homme vraiment sociable est plus difficile en liaisons qu'un autre, celles qui ne consistent qu'en fausses apparences ne sauroient lui convenir. Il aime mieux vivre loin des mechans sans penser à eux , que de les voir & les haïr ; il aime mieux fuir son ennemi que de le rechercher, pour lui nuire. Celui qui ne connoît d'autre société que celle des coeurs n'ira pas chercher la sienne dans vos cercles. Voilà comment J. J. à du penser & se conduire avant la ligue dont il est l'objet ; jugez si maintenant qu'elle existe & qu'elle tend de toutes parts ses piégés autour de lui , il doit trouver du plaisir à vivre avec ses persécuteurs, à se voir l'objet de leur dérision , le jouet de leur haine , la dupe de leurs perfides caresses , à travers lesquelles ils sont malignement percer l'air insultant & moqueur qui doit les lui rendre odieuses. Le mépris l'indignation la colere ne sauroient le quitter au milieu de tous gens-la. Il les suit pour s'épargner des sentimens si pénibles; il les fuit parce qu'ils méritent sa haine, & qu'il étoit fait pour les aimer.

 

LE FRANÇOIS.

 

Je ne puis apprécier vos préjugés en sa faveur avant d'avoir appris sur quoi vous les fondez. Quant à ce que vous dites à l'avantage des solitaires , cela peut être vrai de quelques hommes singuliers qui s'étoient fait de fausses idées de la sagesse: mais au moins ils donnoient des signes non équivoques du [185] louable emploi de leur tems. Les méditations profondes & les immortels ouvrages dont les Philosophes que vous citez ont illustre leur solitude prouvent assez qu'ils s'y occupoient d'une maniere utile & glorieuse , & qu'ils n'y passoient pas uniquement leur tems comme votre homme à tramer des crimes & des noirceurs.

ROUSSEAU.

 
C'est à quoi ce me semble , il n'y passa pas non plus uniquement le sien. La lettre à M. d'Alembert sur les Spectacles, Heloise , Emile , le Contrat Social, les Essais sur la Paix perpétuelle & sur l'Imitation théâtral , & d'autres Ecrits non moins estimables qui n'ont point paru sont des fruits de la retraite de J. J. Je doute qu'aucun philosophe ait médite plus profondément plus utilement peut-être , & plus écrit en si peu de tems. Appellez-vous tout cela des noirceurs & des crimes ?

 


LE FRANÇOIS.

 
Je connois des gens aux yeux de qui c'en pourroient bien être : vous savez ce que pensent ou ce que disent nos Messieurs de ces livres; mais avez-vous oublie qu'ils ne sont pas de lui , & que c'est vous - même qui me l'avez persuade ?

 

ROUSSEAU.

 

Je vous ai dit ce que j'imaginois pour expliquer des contradictions que je voyois alors & que je ne vois plus. Mais si nous continuons à passer ainsi d'un sujet à l'autre , nous perdrons notre objet de vue & nous ne l'atteindrons jamais. [186] Reprenons avec un peu plus de suite le fil de mes observations, avant de passer aux conclusions que j'en ai tirées.

 


Ma premiere attention après m'être introduit dans la sa familiarité de J. J. fut d'examiner si nos liaisons ne lui faisoient rien changer dans sa maniere de vivre ; & j'eus bientôt toute la certitude possible que non-seulement il n'y changeoit rien pour moi; mais que de tout tems elle avoit toujours été la même & parfaitement uniforme , quand , maître de la choisir, il avoit pu suivre en liberté son penchant. Il y avoit cinq ans que , de retour à Paris il avoit recommence d'y vivre. D'abord , ne voulant se cacher en aucune maniere , il avoit fréquente quelques maisons dans l'intention d'y reprendre ses plus anciennes liaisons & même d'en former de nouvelles. Mais au bout d'un an il cessa de faire des visites , & reprenant dans la Capitale la vie solitaire qu'il menoit depuis tant d'années à la campagne , il partagea son tems entre l'occupation journalière dont il s'étoit fait une ressource , & les promenades champêtres dont il faisoit son unique amusement. Je lui demandai la raison de cette conduite. Il me dit qu'ayant vu toute la génération présente concourir à l'oeuvre de ténèbres dont il étoit l'objet , il avoit d'abord mis tous ses soins à chercher quelqu'un qui ne partageât pas l'iniquité publique qu'après de vaines recherches dans les provinces , il étoit venu les continuer à Paris , espérant qu'au moins parmi ses anciennes connoissances il se trouveroit quelqu'un moins dissimule moins faux , qui lui donneroit les lumieres dont il avoit besoin pour percer cette obscurité : qu'après bien des soins inutiles il n'avoit trouve, même parmi les plus honnêtes gens [187] que trahisons duplicité mensonge, & que tous en s'empressant à le recevoir à le prévenir à l'attirer , paroissoient si contens de sa diffamation , y contribuoient de si bon coeur , lui faisoient des caresses si fardées, le louoient d'un ton si peu sensible à son coeur , lui prodiguoient l'admiration la plus outrée avec si peu d'estime & de considération , qu'ennuyé de ces démonstrations moqueuses & mensongères , & indigne d'être ainsi le jouet de ses prétendus amis , il cessa de les voir , se retira sans leur cacher son dédain , & après avoir cherche long-tems sans succès un homme , éteignit sa lanterne & se renferma tout-à-fait au-dedans de lui.

 


C'est dans cet état de retraite absolue que je le trouvai & que j'entrepris de le connoître. Attentif à tout ce qui pouvoit manifester à mes yeux son intérieur, en garde contre tout jugement précipité , résolu de le juger non sur quelques mots épars ni sur quelques circonstances particulieres , mais sur le concours de ses discours de ses actions de ses habitudes, & sur cette constante maniere d'être , qui seule décelé infailliblement un caractere, mais qui demande pour être apperçue plus de suite plus de persévérance , & moins de confiance au premier coup - d'oeil , que le tiède amour de la justice , dépouille de tout autre intérêt & combattu par les tranchantes décisions de l'amour - propre , n'en inspire au commun des hommes. Il falut, par conséquent , commencer par tout voir, par tout entendre , par tenir note de tout , avant de prononcer sur rien , jusqu'à ce que j'eusse assemble des matériaux suffisans pour fonder un jugement solide qui ne fut l'ouvrage ni de la passion ni du préjugé.

 


[188] Je ne sus pas surpris de le voir tranquille : vous m'aviez prévenu qu'il l'étoit; mais vous attribuiez cette tranquillité à bassesse d'ame ; elle pouvoit venir d'une cause toute contraire, j'avois à déterminer la véritable. Cela n'étoit pas difficile; car , à moins que cette tranquillité ne fut toujours inaltérable , il ne faloit pour en découvrir la cause , que remarquer ce qui pouvoit la troubler. Si c'étoit la crainte, vous aviez raison ; si c'étoit l'indignation, vous aviez tort. Cette vérification ne fut pas longue , & je sus bientôt à quoi m'en tenir.

 


Je le trouvai s'occupant à copier de la musique à tant la page. Cette occupation m'avoir paru, comme à vous, ridicule & affectée. Je m'appliquai d'abord à connoître s'il s'y livroit sérieusement ou par jeu & puis à savoir au juste quel motif la lui avoit fait reprendre, & ceci demandoit plus de recherche & de soin. Il faloit connoître exactement ses ressources & l'état de sa fortune , versifier ce que vous m'aviez dit de son aisance , examiner sa maniere de vivre , entrer dans le détail de son petit ménage , comparer sa dépense & son revenu , en un mot connoître sa situation présente autrement que par son dire & le dire contradictoire de vos Messieurs. C'est à quoi je donnai la plus grande attention. Je crus m'appercevoir que cette occupation lui plaisoit, quoiqu'il n'y réussit pas trop bien. Je cherchai la cause de ce bizarre plaisir , & je trouvai qu'elle tenoit au fond de son naturel & de son humeur , dont je n'avois encore aucune idée & qu'à cette occasion je commencerai à pénétrer. Il associoit ce travail à un amusement dans lequel je le suivis avec une égale attention. Ses longs séjours à la campagne lui avoient donne du goût [189] pour l'étude des plantes : il continuoit de se livrer à cette étude avec plus d'ardeur que de succès ; soit que sa mémoire défaillante commençât à lui refuser tout service; soit, comme je crus le remarquer, qu'il se fit de cette occupation plutôt un jeu d'enfant qu'une étude véritable. Il s'attachoit plus à faire de jolis herbiers qu'à classer & caractériser les genres & les especes. Il employoit un tems & des soins incroyables à dessécher & applatir des rameaux , à étendre & déployer de petits feuillages , à conserves aux fleurs leurs couleurs naturelles : de sorte que , collant avec soin ces fragmens sur des papiers qu'il ornoit de petits cadres , à toute la vérité de la nature il joignoit l'éclat de la miniature, & le charme de l'imitation.

 


Je l'ai vu s'attiédir enfin sur cet amusement, devenu trop fatigant pour son age , trop coûteux pour sa bourse , & qui lui prenoit un tems nécessaire dont il ne le dédommageoit pas. Peut-être nos liaisons ont-elles contribue à l'en détacher. On voit que la contemplation de la nature eut toujours un grand attrait pour son coeur : il y trouvoit un supplément aux attachemens dont il avoir besoin ; mais il eut supplément pour la chose , s'il en avoir eu le choix , & il ne se réduisit à converser avec les plantes qu'après de vains efforts pour converser avec des humains. Je quitterai volontiers, m'a-t-il dit , la société des végétaux pour celle des hommes au premier espoir d'en retrouver.

 


Mes premieres recherches m'ayant jette dans les détails de sa vie domestique, je m'y suis particulièrement attache, persuade que j'en tirerois pour mon objet des lumieres plus sures[190] que de tout ce qu'il pouvoit avoir dit ou fait en public & que d'ailleurs je n'avois pas vu moi-même. C'est dans la familiarité d'un commerce intime , dans la continuité de la vie privée qu'un homme la longue se laisse voir tel qu'il est; quand le ressort de l'attention sur soi se relâche , & qu'oubliant le reste du monde on se livre à l'impulsion du moment. Cette méthode est sure , mais longue & pénible : elle demande une patience & une assiduité que peut soutenir le seul vrai zele de la justice & de la vérité , & dont on se dispense aisément en substituant quelque remarque fortuite & rapide aux observations lentes mais solides que donne un examen égal & suivi.

 


J'ai donc regarde s'il régnoit chez lui du désordre ou de la regle, de la gêne ou de la liberté ; s'il étoit sobre ou dissolu, sensuel ou grossier , si ses goûts étoient dépraves ou sains , s'il étoit sombre ou gai dans ses repas , domine par l'habitude ou sujet aux fantaisies , chiche ou prodigue dans son ménage , entier impérieux tyran dans sa petite sphère d'autorité , ou trop doux peut - être au contraire & trop mou , craignant les dissentions encore plus qu'il n'aime l'ordre, & souffrant pour la paix les choses les plus contraires son goût & à sa volonté : comment il supporte l'adversité le mépris la haine publique: quelles sortes d'affections lui sont habituelles ; quels genres de peine ou de plaisir alterent le plus son humeur. Je l'ai suivi dans sa plus constante maniere d'être, dans ces petites inégalités , non moins inévitables non moins utiles peut-être dans le calme de la vie privée que le légères variations de l'air & du vent dans celui des beaux jours. J'ai voulu voir comment il se fâche & comment il appaise ,s'il [191] exhale ou contient sa colere , s'il est rancunier ou emporte, facile ou difficile à appaiser; s'il aggrave ou répare ses torts, s'il fait endurer & pardonner ceux des autres ; s'il est doux & facile à vivre, ou dur & fâcheux dans le commerce familier; s'il aime s'épancher au-dehors ou se concentrer en lui-même , si son coeur s'ouvre aisément ou se ferme aux caresses , s'il est toujours prudent circonspect maître de lui-même, ou si se laissant dominer par ses mouvemens il montre indiscrètement chaque sentiment dont il est ému. Je l'ai pris dans les situations d'esprit les plus diverses , les plus contraires qu'il m'a été possible de saisir ; tantôt calme & tantôt agite, dans un transport de colere & dans une effusion d'attendrissement; dans la tristesse & l'abattement de coeur: dans ces courts mais doux momens de joie que la nature lui fournir encore & que les hommes n'ont pu lui ôter dans la gaîté d'un repas un peu prolonge ; dans ces circonstances imprévues ou un homme ardent n'a pas le tems de se déguiser , & ou le premier mouvement de la nature prévient toute réflexion. En suivant tous les détails de sa vie , je n'ai point négligé ses discours ses maximes ses opinions; je n'ai rien omis pour bien connoître ses vrais sentimens sur les matieres qu'il traite dans ses écrits. Je l'ai fonde sur la nature de l'ame , sur l'existence de Dieu , sur la moralité de la vie humaine , sur le vrai bonheur , sur ce qu'il pense de la doctrine à la mode & de ses auteurs, enfin sur tout ce qui peut faire connoître avec les vrais sentimens d'un homme sur l'usage de cette vie & sur sa destination, ses vrais principes de conduite. J'ai soigneusement compare tout ce qu'il m'a dit avec ce que j'ai vu de lui dans la pratique [192] n'admettant jamais pour vrai que ce que cette épreuve à confirme.

 


Je l'ai particulièrement étudie par les cotes qui tiennent à l'amour-propre, bien sur qu'un orgueil irascible au point d'en avoir fait un monstre doit avoir de fortes & fréquentes explosions difficiles à contenir & impossibles à déguiser aux yeux d'un homme attentif à l'examiner par ce cote-la sur-tout dans la position cruelle ou je le trouvois.

 


Par les idées dont un homme pétri d'amour-propre s'occupe le plus souvent, par les sujets favoris de ses entretiens, par l'effet inopiné des nouvelles imprévues , par la maniere de s'affecter des propos qu'on lui tient , par les impressions qu'il reçoit de la contenance & du ton des gens qui l'approchent, par l'air dont il entend louer ou décrier ses ennemis ou ses rivaux , par la façon dont il en parle lui-même , par le degré de joie ou de tristesse dont l'affectent leurs prospérités ou leurs revers, on peut à la longue le pénétrer & lire dans son ame, sur - tout lorsqu'un tempérament ardent lui ôte le pouvoir de réprimer ses premiers mouvemens , ( si tant est néanmoins qu'un tempérament ardent. & un violent amour-propre puissent compatir ensemble dans un même coeur ). Mais c'est sur-tout en parlant des talens & des livres que les auteurs contiennent le moins & se décelant le mieux : c'est aussi par - la que je n'ai pas manque d'examiner celui-ci. Je l'ai mis souvent & vu mettre par d'autres sur ce chapitre en divers tems & à diverses occasions : j'ai fonde ce qu'il pensoit de la gloire littéraire , quel prix il donnoit à sa jouissance , & ce qu'il estimoit le plus en fait de réputation , de celle qui brille par les [193] talens ou de celle moins éclatante que donne un caractere estimable. J'ai voulu voir s'il étoit curieux de l'histoire des réputations naissantes ou déclinantes , s'il épluchoit malignement celles qui faisoient le plus de bruit , comment il s'affectoit des succès ou des chutes des livres & des auteurs , & comment il supportoit pour sa part les dures censures des critiques , les malignes louanges des rivaux , & le mépris affecté des brillans écrivains de ce siecle. Enfin je l'ai examine par tous les sens ou mes regards ont pu pénétrer , & sans chercher à rien interpréter selon mon désir, mais éclairant mes observations les unes par les autres pour découvrir la vérité, je n'ai pas un instant oublie dans mes recherches qu'il y alloit du destin de ma vie a ne pas me tromper dans ma conclusion.

 


LE FRANÇOIS.

 
Je vois que vous avez regarde à beaucoup de choses ; apprendrai-je enfin ce que vous avez vu?

 


ROUSSEAU.

 
Ce que j'ai vu est meilleur à voir qu'à dire. Ce que j'ai vu me suffit , à moi qui l'ai vu , pour déterminer mon jugement, mais non pas vous pour déterminer le votre sur mon rapport; car il a besoin d'être vu pour être cru, & après la façon dont vous m'aviez prévenu je ne l'aurois pas cru moi-même sur le rapport d'autrui. Ce que j'ai vu ne sont que des choses bien communes en apparence mais très-rares en effet. Ce sont des récits qui d'ailleurs conviendroient mal dans ma bouche, [194] & pour les faire avec bienséance , il faudroit être un autre que moi.

 


LE FRANÇOIS.

 

Comment, Monsieur ! espérez - vous me donner ainsi le change ? remplissez-vous ainsi vos engagemens, & ne tirerai-je aucun fruit du conseil que je vous ai donne? Les lumieres qu'il vous à procurées ne doivent-elles pas nous être communes, & après avoir ébranle la persuasion ou j'étois , vous croyez -vous permis de me laisser les doutes que vous avez fait naître si vous avez de quoi m'en tirer ?

 


ROUSSEAU.

 
Il vous est aise d'en sortir à mon exemple en prenant pour vous-même ce conseil que vous dites m'avoir donne. Il est malheureux pour J. J. que Rousseau ne puisse dire tout ce qu'il fait de lui. Ces déclarations sont désormais impossibles parce qu'elles seroient inutiles & que le courage de les faire ne m'attireroit que l'humiliation de n'être pas cru.

 

Voulez - vous, par exemple , avoir une idée sommaire de mes observations? prenez directement & en tout, tant en bien qu'en mal le contre - pied du J. J. de vos Messieurs , vous y aurez très-exactement celui que j'ai trouve. Le leur est cruel féroce & dur jusqu'à la dépravation ; le mien est doux compatissant jusqu'à la foiblesse. Le leur est intraitable inflexible & toujours repoussant; le mien est facile & mou, ne pouvant résister aux caresses qu'il croit sinceres , & se laissant subjuguer , quand on fait s'y prendre par les gens mêmes qu'il n'estime pas Le leur misanthrope farouche déteste les hommes [195] le mien humain jusqu'à l'excès & trop sensible à leurs peines, s'affecte autant des maux qu'ils se sont entr'eux que de ceux qu'ils lui sont à lui-même. Le leur ne songe qu'a faire du bruit dans le monde aux dépens du repos d'autrui & du sien; le mien préfere le repos à tout, & voudroit être ignore de toute la terre pourvu qu'on le laissât en paix dans son coin. Le leur dévore d'orgueil & du plus intolérant amour-propre, est tourmente de l'existence de ses semblables, & voudroit voir tout le genre-humain s'anéantir devant lui ; le mien s'aimant sans se comparer n'est pas plus susceptible de vanisé que de modestie, content de sentir ce qu'il est, il ne cherche point quelle est sa place parmi les hommes, & je suis sur que de sa vie il ne lui entra dans l'esprit de se mesurer avec un autre pour savoir lequel étoit le plus grand ou le plus petit. Le leur plein de ruse & d'art pour en imposer voile ses vices avec la plus grande adresse & cache sa méchanceté sous une candeur apparente; le mien emporte violent même dans ses premiers momens plus rapides que l'éclair , passe sa vie à faire de grandes & court fautes, & à les expier par de vifs & longs repentirs: au surplus sans prudence sans présence d'esprit & d'une balourdise incroyable , il offense quand il veut plaire , & dans sa naïveté plutôt étourdie que franche dit également ce qui lui sert & qui lui nuit sans même en sentir la différence. Enfin le leur est un esprit diabolique aigu pénétrant; le mien ne pensant qu'avec beaucoup de lenteur & d'efforts en craint la fatigue, & souvent n'entendant les choses les plus communes qu'en y rêvant à son aise & seul , peut à peine passer pour un homme d'esprit.

 


[196] N'est-il pas vrai que si je multipliois ces oppositions, comme je le pourrois faire , vous les prendriez pour des jeux d'imagination qui - n'auroient aucune réalité? & cependant je ne vous dirois rien qui ne fut, non comme à vous affirme par d'autres, mais autres, par ma propre conscience. Cette maniere simple mais peu croyable de démentir les affections bruyantes des gens passionnes , par les observations paisibles mais sures d'un homme impartial, seroit donc inutile & ne produiroit aucun effet. D'ailleurs la situation de J. J. à certains égards est même trop incroyable pour pouvoir être bien dévoilée. Cependant pour le bien connoître il faudroit la connoître à fond ; il faudroit connoître & ce qu'il endure & ce qui le lui fait supporter. Or tout cela ne peut bien se dire; pour le croire il faut l'avoir vu.

 


Mais essayons s'il n'y auroit point quelqu'autre route aussi droite & moins traversée pour arriver au même but. S'il n'y auroit point quelque moyen de vous faire sentir, tout-d'un-coup par une impression simple & immédiate , ce que dans les opinions ou vous êtes je ne saurois vous persuader en procédant graduellement sans attaquer sans cesse par des négations dures les tranchantes assertions de vos Messieurs. Je voudrois tacher pour cela de vous esquisser ici le portrait de mon J. J. tel qu'après un long examen de l'original l'idée s'en est empreinte dans mon esprit. D'abord vous pourrez compare ce portrait à celui qu'ils en ont trace, juger lequel des deux est le plus lie dans ses parties & paroît former le mieux un seul tout, lequel explique le plus naturellement & le plus clairement la conduite de celui qu'il représente , ses goûts ses [197] habitudes & tout ce qu'on connoît de lui, non -seulement depuis qu'il a fait des livres, mais des son enfance & de tous les tems, après quoi, il ne tiendra qu'à vous de versifier par vous-même si j'ai bien ou mal vu.

 


LE FRANÇOIS.

 

Rien de mieux que tout cela. Parlez donc; je vous écoute.

 


ROUSSEAU.

 
De tous les hommes que j'ai connus celui dont le caractere dérive le plus pleinement de son seul tempérament est J. J. Il est ce que l'a fait la nature: l'éducation ne l'a que bien peu modifie. Si des sa naissance les facultés & ses forces s'étoient tout-a-coup développées , des-lors on l'eut trouve tel a-peu-près qu'il fut dans son age mur , & maintenant après soixante ans de peines & de miseres, le tems l'adversité les hommes l'ont encore très-peu change. Tandis que son corps vieillit & se casse son coeur reste jeune toujours ; il garde encore les mêmes goûts les mêmes passions de son jeune age, & jusqu'à la fin de sa vie il ne cessera d' être un vieux enfant.

 


Mais ce tempérament qui lui à donne sa forme morale à des singularités qui pour être démêlées demandent une attention plus suivie que le coup-d'oeil suffisant qu'on jette sur un homme qu'on croit connoître & qu'on à déjà juge. Je puis même dire que c'est par son extérieur vulgaire & par ce qu'il a de plus commun qu'en y regardant mieux je l'ai trouve le plus singulier. Ce paradoxe s'éclaircira de lui-même à mesure que vous m'écouterez.

 


Si, comme je vous l'ai dit, je fus surpris au premier abord [198] de le trouver si différent de ce que je me l'étois figure sur vos récits , je le fus bien plus du peu d'éclat pour ne pas dire de la bêtise de ses entretiens : moi qui ayant eu à vivre avec des gens de lettres les ai toujours trouves brillans élances sentencieux comme des oracles , subjugant tout par leur docte seconde & par la hauteur de leurs décisions. Celui -ci ne disant gueres que des choses communes , & les disant sans précision , sans finesse, & sans force, paroît toujours fatigue de parler, même en parlant peu, soit de la peine d'entendre; souvent même n'entendant point, si-tôt qu'on dit des choses un peu fines , & n'y répandant jamais à propos. Que s'il lui vient par hasard quelque mot heureusement trouve, il en est si aise , que pour avoir quelque chose à dire il le répété éternellement. On le prendroit dans la conversation , non pour un penseur plein d'idées vives & neuves, pensant avec force & s'exprimant avec justesse, mais pour un écolier embarrasse du choix de ses termes, & subjugué par la suffisance des gens qui en savent plus que lui. Je n'avois jamais vu ce maintien timide & gêne dans nos moindres barbouilleurs de brochure, comment le concevoir dans un auteur qui foulant aux pieds les opinions de son siecle sembloit en toute chose moins dispose recevoir la loi qu'à la faire ? S'il n'eut fait que dire des choses triviales & plates j'aurois pu croire qu'il faisoit l'imbécile pour dépayser les espions dont il se lent entoure; mais quels que soyent les gens qui l'écoutent, loin d'user avec eux de la moindre précaution, il lâche étourdiment cent propos inconsidérés qui donnent sur lui de grandes prises, non qu'au fond ces propos soyent répréhensibles , mais parce qu'il [199] est possible de leur donner un mauvais sens, qui , sans lui être venu dans l'esprit, ne manque pas de se présenter par préférence à celui des gens qui l'écoutent, & qui ne cherchent que cela. En un mot, je l'ai presque toujours trouve pesant à penser, mal - adroit à dire, se fatigant sans cesse à chercher le mot propre qui ne lui venoit jamais, & embrouillant des idées déjà peu claires par une mauvaise maniere de les exprimer. J'ajoute en passant que si dans nos premiers entretiens j'avois pu deviner cet extrême embarras de parler j'en aurois tire sur vos propres argumens une preuve nouvelle qu'il n'avoit fait ses livres. Car si , selon vous, déchiffrant si mal la musique il n'en avoit pu composer, à plus forte raison sachant si mal parler il n'avoit pu si bien écrire.

 


Une pareille ineptie étoit déjà fort étonnante dans un homme assez adroit pour avoir trompe quarante ans par de fausses apparences tous ceux qui l'ont approche ; mais ce n'est pas tout. Ce même homme dont l'oeil terne & la physionomie effacée semble dans les entretiens indifferens n'annoncer que de la stupidité , change tout - à - coup d'air & de maintien, si-tôt qu'une matiere intéressante pour lui le tire de sa léthargie. On voit sa physionomie éteinte s'animer se vivifier, devenir parlante expressive & promettre de l'esprit. A juger par l'éclat qu'ont encore alors ses yeux à ton age, dans sa jeunesse ils ont du lancer des éclairs. A son geste impétueux à sa contenance agitée on voit que son sang bouillonne , on croiroit que des traits de feu vont partir de sa bouche, & point du tout ; toute cette effervescence ne produit que des propos communs confus mal ordonnes , qui , sans être plus [200] expressifs qu'à l'ordinaire, sont seulement plus inconsidérés. Il eleve beaucoup la voix ; mais ce qu'il dit devient plus bruyant sans être plus vigoureux. Quelquefois , cependant, je lui ai trouve de l'énergie dans l'expression; mais ce n'étoit jamais au moment d'une explosion subite ; c'étoit seulement lorsque cette explosion ayant précédé avoit déjà produit son premier effet. Alors cette émotion prolongée agissant avec plus de regle sembloit agir avec plus de force & lui suggéroit des expressions vigoureuses pleines du sentiment dont il étoit encore agite. J'ai compris par-là comment cet homme pouvoit quand son sujet échauffoit soin coeur écrire avec force , quoiqu'il parlât foiblement, & comment sa plume devoit mieux que sa langue parler le langage des passions.

 


LE FRANÇOIS.

 

Tout cela n'est pas si contraire que vous pensez aux idées qu'on m'a données de son caractere. Cet embarras d'abord & cette timidité que vous lui attribuez sont reconnus maintenant dans le monde pour être les plus sures enseignes de l'amour-propre & de l'orgueil.

 

ROUSSEAU.

 

D'ou il suit que nos petits patres & nos pauvres villageoises regorgent d'amour-propre , & que nos brillans Académiciens, nos jeunes Abbés & nos Dames du grand air sont des prodiges de modestie & d'humilité ? Oh malheureuse nation toutes les idées de l'aimable & du bon sont renversées , & ou l'arrogant amour - propre des gens du monde transforme en orgueil & en vices les vertus qu'ils foulent aux pieds !

 


[201] LE FRANÇOIS.

 


Ne vous échauffez pas. Laissons ce nouveau paradoxe sur lequel on peut disputer, & revenons A la sensibilité de notre homme , dont vous convenez vous-même, & qui se déduit de vos observations. D'une profonde indifférence sur tout ce qui ne touche pas son petit individu, il ne s'anime jamais que pour son propre intérêt. Mais toutes les fois qu'il s'agit de lui, la violente intensité de son amour-propre doit en effet l'agiter jusqu'au transport, & ce n'est que quand cette agitation se modère qu'il commence d'exhaler sa bile & sa rage, qui dans les premiers momens se concentre avec force autour de son coeur.



ROUSSEAU.



Mes observations, dont vous tirez ce résultat m'en fournissent un tout contraire. Il est certain qu'il ne s'affecte pas généralement comme tous nos auteurs de toutes les questions un peu fines qui se présentent, & qu'il ne suffit pas , pour qu'une discussion l'intéresse , que l'esprit puisse y briller. J'ai toujours vu, j'en conviens, que pour vaincre sa paresse à parler & l'émouvoir dans la conversation il faloit un autre intérêt que celui de la vanité du babil, mais je n'ai gueres vu que cet intérêt capable de l'animer fut son intérêt propre , celui de son individu. Au contraire , quand il s'agit de lui , soit qu'on le cajole par des flatteries , soit qu'on cherche à l'outrager à mots couverts, je lui ai toujours trouve un air nonchalant & dédaigneux, qui ne montroit pas qu'il fit un grand cas de tous ces discours, ni de ceux qui les lui tenoient, ni de leurs opinions [202] sur son compte : mais l'intérêt plus grand plus noble qui l'anime & le passionne est celui de la justice & de vérité, & je ne l'ai jamais vu écouter de sang - froid toute doctrine qu'il crut nuisible au bien public. Son embarras de parler peut souvent l'empêcher de se commettre , lui & bonne cause vis-à-vis ces brillans péroreurs qui savent habiller en termes séduisans & magnifiques leur cruelle philosophie: mais il est aise de voir alors l'effort qu'il fait pour se taire, & combien son coeur souffre à laisser propager des erreurs qu'il croit funestes au genre-humain. Défenseur indiscret du foible & de l'opprime qu'il ne connoît même pas, je l'ai vu souvent rompre impétueusement en visière au puissant oppressent qui, sans paroître offense de son audace, s'apprêtoit sous l'air de la modération à lui faire payer cher un jour cette incartade : de sorte que tandis qu'au zele emporte de l'un on le prend pour un furieux, l'autre en méditant en secret de noirceurs paroît un sage qui se possede ; & voilà comment, jugeant toujours sur les apparences , les hommes le plus souvent prennent le contre-pied de la vérité

 

Je l'ai vu se passionner de même , & souvent jusqu'au larmes pour les choses bonnes & belles dont il étoit frappe dans les merveilles de la nature , dans les oeuvres des hommes dans les vertus dans les talens dans les beaux-arts & généralement dans tout ce qui porte un caractere de force de grace ou de vérité digne d'émouvoir une ame sensible. Mais, sur-tout , ce que je n'ai vu qu'en lui seul au monde , c'est un égal attachement pour les productions de ses plus cruel ennemis, & même pour celles qui déposoient contre ses propres [203] idées, lorsqu'il y trouvoit les beautés faites pour toucher son coeur , les goûtant avec le même plaisir , les louant avec le même zele que si son amour-propre n'en eut point reçu d'atteinte, que si l'Auteur eut été son meilleur ami, & s'indignant avec le même feu des cabales faites pour leur ôter avec les suffrages du public le prix qui leur étoit du. Son grand malheur est que tout cela n'est jamais regle par la prudence , & qu'il se livre impétueusement au mouvement dont il est agite sans en prévoir l'effet & les suites, ou sans s'en soucier: S'animer modérément n'est pas une chose en sa puissance. Il faut qu'il soit de flamme ou de glace ; quand il est tiède il est nul.

 


Enfin j`ai remarque que l'activité de son ame duroit peu , qu'elle étoit courre à proportion qu'elle étoit vive, que l'ardeur de ses passions les consumoit les dévoroit elles -mêmes; & qu'après de fortes & rapides explosions elles s'anéantissoient aussi-tôt & le laissoient retomber dans ce premier engourdissement qui le livre au seul empire de l'habitude & me paroît être son état permanent & naturel.

 


Voilà le précis des observations d'ou j'ai tire la connoissance de sa constitution physique, & par des conséquences nécessaires, confirmées sa conduite en toute chose, celle de son vrai caractere. Ces observations & les autres qui s'y rapportent offrent pour résultat un tempérament mixte forme d'elémens qui paroissent contraires : un coeur sensible, ardent ou très-inflammable; un cerveau compacte & lourd, dont les parties solides & massives ne peuvent être ébranlées que par une agitation du sang vive & prolongée. Je ne cherche point à lever en physicien ces apparentes contradictions, & que m'importe? [204] Ce qui m'importoit, étoit de m'assurer de leur réalité, & c'est aussi tout ce que j'ai fait. Mais ce résultat, pour paroître à vos yeux dans tout son jour à besoin des explications que je vais tacher d'y joindre.

 


J'ai souvent oui reprocher à J. J., comme vous venez de faire, un excès de sensibilité, & tirer de-là l'évidente conséquence qu'il étoit un monstre. C'est sur-tout le but d'un nouveau livre Anglois intitule recherches sur l'ame, ou, à la faveur de je ne sais combien de beaux détails anatomiques , & tout-à-fait concluans , on prouve qu'il n'y a point d'ame puisque l'auteur n'en à point vu à l'origine des nerfs , & l'on établit en principe que la sensibilité dans l'homme est la seule cause de ses vices & de ses crimes, & qu'il est méchant en raison de cette sensibilité , quoique par une exception à la regle l'auteur accorde que cette même sensibilité peut quelquefois engendrer des vertus. Sans disputer sur la doctrine impartiale du philosophe-chirurgien , tachons de commencer par bien entendre tendre ce mot de sensibilité , auquel , faute de notions exactes, on applique à chaque irritant des idées si vagues & souvent contradictoires.

 


La sensibilité est le principe de toute action. Un être, quoiqu'anime , qui ne sentiroit rien , n'agiroit point : car ou seroit pour lui le motif d'agir ? Dieu lui-même est sensible puisqu'il agit. Tous les hommes sont donc sensibles, & peut-être au même degré , mais non pas de la même maniere. Il y a une sensibilité physique & organique , qui , purement passive, paroît n'avoir pour fin que la conservation de notre corps & celle de notre espece par les directions du plaisir & de la douleur. [205] Il y a une autre sensibilité que j'appelle active & morale qui n'est autre chose que la faculté d'attacher nos affections à des êtres qui nous sont étrangers. Celle-ci , dont l'étude des paires de nerfs ne donne pas la connoissancc , semble offrir dans les ames une analogie assez claire avec la faculté attractive des corps. Sa force est en raison des rapports que nous sentons entre nous & les autres êtres, &, selon la nature de ces rapports elle agit tantôt positivement par attraction , tantôt négativement par répulsion , comme un aimant par ses pôles. L'action positive ou attirante est l'oeuvre simple de la nature qui cherche à étendre & renforcer le sentiment de notre être; la négative ou repoussante qui comprime & rétrécit celui d'autrui est une combinaison que la réflexion produit. De la premiere naissent toutes les passions aimantes & douces, de la seconde toutes les passions haineuses & cruelles. Veuillez , Monsieur, vous rappeller ici , avec les distinctions faites dans nos premiers entretiens entre l'amour de soi-même & l'amour-propre, la maniere dont l'un & l'autre agissent sur le coeur humain. La sensibilité positive dérive immédiatement de l'amour de soi. Il est très-naturel que celui qui s'aime cherche à étendre son être & ses jouissances, & à s'approprier par l'attachement ce qu'il sent devoir être un bien pour lui : ceci est une pure affaire de sentiment ou la réflexion n'entre pour rien. Mais si-tôt que cet amour absolu dégénéré en amour - propre & comparatif, il produit la sensibilité négative ; parce qu'aussi-tôt qu'on prend l'habitude de se mesurer avec d'autres, & de se transporter hors de soi pour s'assigner la premiere & meilleure place, il est impossible de ne pas prendre en aversion tout ce [206] qui nous surpasse, tout ce qui nous rabaisse , tout ce qui nous comprime , tout ce qui étant quelque chose nous empêche d'être tout. L'amour-propre est toujours irrite ou mécontent, parce qu'il voudroit que chacun nous préférât à tout & à lui-même , ce qui ne se peut : il s'irrite des préférences qu'il sent que d'autres méritent , quand même ils ne les obtiendroient pas : il s'irrite des avantages qu'un autre à sur nous , sans s'appaiser par ceux dont il se sent dédommage. Le sentiment de l'infériorité à un seul égard empoisonne alors celui de la supériorité à mille autres , & l'on oublie ce qu'on a de plus pour s'occuper uniquement de ce qu'on a de moins. Vous sentez qu'il n'y a pas à tout cela de quoi disposer l'ame à la bienveillance.

 


Si vous me demandez d'ou naît cette disposition à se comparer , qui change une passion naturelle & bonne en une autre passion factice & mauvaise ; je vous répondrai qu'elle des relations sociales, du progrès des idées , & de la culte de l'esprit. Tant qu'occupe des seuls besoins absolus on se borne à rechercher ce qui nous est vraiment utile , on ne jette gueres sur d'autres un regard oiseux. Mais à mesure que la société se resserre par le lien des besoins mutuels , à mesure que l'esprit s'étend s'exerce & s'éclaire , il prend plus d'activité , il embrasse plus d'objets , saisit plus de rapports , examine compare ; dans ces fréquentes comparaisons il n'oublie ni lui-même ni ses semblables ni la place à laquelle il prétend parmi eux. Des qu'on a commence de se mesurer ainsi 1'on ne cesse plus , & le coeur ne sait plus s'occuper désormais qu'à mettre tout le monde au - dessous de nous. Aussi remarque-t-on [207] généralement en confirmation de cette théorie que les gens d'esprit & sur-tout les gens de lettres sont de tous les hommes ceux qui ont une plus grande intensité d'amour-propre , les moins portes à aimer , les plus portes à haïr.

 


Vous me direz peut- être que rien n'est plus commun que des sots pétris d'amour - propre. Cela n'est vrai qu'en distinguant. Fort souvent les sots sont vains , mais rarement ils sont jaloux, parce que se croyant bonnement à la premiere place, ils sont toujours très - contens de leur lot. Un homme d'esprit n'a genres le même bonheur ; il sent parfaitement , & ce qui lui manque , & l'avantage qu'en fait de mérite ou de talens un autre peut avoir sur lui. Il n'avoue cela qu'a lui-même, mais il le sent en dépit de lui, & voilà ce que l'amour-propre ne pardonne point.

 


Ces éclaircissemens m'ont paru nécessaires pour jetter du jour sur ces imputations de sensibilité , tournées par les uns en éloges & par les autres en reproches , sans que les uns ni les autres fâchent trop ce qu'ils veulent dire par-la, faute d'avoir conçu qu'il est des genres de sensibilité de natures différentes & même contraires qui ne sauroient s'allier ensemble dans un même individu. Passions maintenant à l'application.

 


Jean - Jaques m'a paru doue de la sensiblité physique à un assez haut degré. Il dépend beaucoup de ses sens & il en dependroit bien davantage si la sensibilité morale n'y faisoit souvent diversion ; & c'est même encore souvent par celle-ci que l'autre l'affecte si vivement. De beaux sons, un beau ciel, un beau paysage , un beau lac , des fleurs , des parfums , de beaux yeux un doux regard ; tout cela ne réagit si fort sur ses [208] sens qu'après avoir perce par quelque cote jusqu'à son coeur. Je l'ai vu faire deux lieues par jour durant presque tout un printems pour aller écouter à Berci le rossignol à son aise ; il faloit l'eau la verdure la solitude & les bois pour rendre le chant de cet oiseau touchant à son oreille , & la campagne elle-même auroit moins de charme à ses yeux s'il n'y voyoit les soins de la mere commune qui se plaît à parer le séjour de ses enfans. Ce qu'il y a de mixte dans la plupart de ses sensations les tempere , & ôtant à celles qui sont purement matérielles l'attrait séducteur des autres fait que toutes agissent sur lui plus modérément. Ainsi sa sensualité , quoique vive, n'est jamais fougueuse, & sentant moins les privations que les jouissances , il pourroit se dire en un sens plutôt tempérant que sobre. Cependant l'abstinence totale peut lui coûter quand l'imagination le tourmente , au lieu que la modération ne lui coûte plus rien dans ce qu'il possede , parce qu'alors l'imagination n'agit plus. S'il aime à jouir c'est seulement après avoir désire , & il n'attend pas pour cesser que le de désir cesse, il suffit qu'il soit attiédi. Ses goûts sont sains, délicats même mais non pas rafinés. Le bon vin les bons mets lui plaisent fort , mais il aime par préférence ceux sont simples communs sans apprêt , mais choisis dans leur espece , & ne fait aucun cas en aucune chose du prix que donne uniquement la rareté. Il hait les mets fins & la cher trop recherchée. Il entre bien rarement chez lui du gibier, & n'y en entreroit jamais s'il y étoit mieux le maître. Ses repas ses festins sont d'un plat unique de toujours le même jusqu'à ce qu'il soit acheve . En un mot, il est sensuel [209] plus qu'il ne faudroit peut-être, mais pas assez pour n'être que cela. On dit du mal de ceux qui le sont. Cependant ils suivent dans toute sa simplicité l'instinct de la nature qui nous porte à rechercher ce qui nous flatte & à fuir ce qui nous répugne: je ne vois pas quel mal produit un pareil penchant. L'homme sensuel est l'homme de la nature ; l'homme réfléchi est celui de l'opinion; c'est celui-ci qui est dangereux. L'autre ne peut jamais l'être quand même il tomberoit dans l'excès. Il est vrai qu'il faut borner ce mot de sensualité à l'acception que je lui donne, & ne pas l'étendre à ces voluptueux de parade qui se sont une vanité de l'être, ou qui pour vouloir passer les limites du plaisir tombent dans la dépravation, ou qui, dans les rafinemens du luxe cherchant moins les charmes de la jouissance que ceux de l'exclusion , dédaignent les plaisirs dont tout homme à le choix , & se bornent à ceux qui sont envie au peuple.

 


J. J. esclave de ses sens ne s'affecte pas néanmoins de toutes les sensations, & pour qu'un objet lui fasse impression il faut qu'à la simple sensation se joigne un sentiment distinct de plaisir ou de peine qui l'attire ou qui le repoussé. Il en est de même des idées qui peuvent frapper son cerveau ; si l'impression n'en pénètre jusqu'à son coeur , elle est nulle. Rien d'indifférent pour lui ne peut rester dans sa mémoire, & à peine peut-on dire qu'il apperçoive ce qu'il ne fait qu'appercevoir. Tout cela fait qu'il n'y eut jamais sur la terre d'homme moins curieux des affaires d'autrui , & de ce qui ne le touche en aucune sorte , ni de plus mauvais observateur quoiqu'il ait cru long-tems en être un très-bon, parce qu'il croyoit toujours [210] bien voir quand il ne faisoit que sentir vivement. Mais celui qui ne sait voir que les objets qui le touchent en détermine mal les rapports , &quelque délicat que soit le toucher d'un aveugle il ne lui tiendra jamais lieu de deux bons yeux. Eu un mot, tout ce qui n'est que de pure curiosité soit dans les arts soit dans le monde , soit dans la nature ne tente ni ne flatte J. J. en aucune sorte, & jamais on ne le verra s'en occuper volontairement un seul moment. Tout cela tient encore à cette paresse de penser qui déjà trop contrariée pour son propre compte l'empêche d'être affecte des objets indifferens. C'est aussi par-la qu'il faut expliquer ces distractions continuelles qui dans les conversations ordinaires l'empêchent d'entendre presque rien de ce qui se dit, & vous quelquefois jusqu'à la stupidité. Ces distractions ne viennent pas de ce qu'il pense à autre chose, mais de ce qu'il ne pense à rien, & qu'il ne peut supporter la fatigue d'écouter ce qu'il lui importe peu de savoir : il paroît distrait sans l'être & n'est exactement qu'engourdi.

 


De-là les imprudences & les balourdises qui lui échappent à tout moment, & qui lui ont fait plus de mal que ne lui en auroient fait les vices les plus odieux : car ces vices l'auroient force d'être attentif sur lui-même pour les déguiser aux yeux d'autrui. Les gens adroits faux malfaisans sont toujours en garde & ne donnent aucune prise sur eux par leurs discours. On est bien moins soigneux de cacher le mal quand on sent le bien qui le rachète , & qu'on ne risque rien, à se montrer tel qu'on est. Quel est l'honnête homme qui n'ait ni vice ni défaut , & qui se mettant toujours à découvert [211] ne dise & ne fasse jamais de choses répréhensibles ? L'homme ruse qui ne se montre que tel qu'il veut qu'on le voye, n'en paroît point faire & n'en dit jamais, du moins en public; mais défions-nous des gens parfaits. Même indépendamment des imposteurs qui le défigurent J. J. eut toujours difficilement paru ce qu'il vaut , parce qu'il ne sait pas mettre son prix en montre, & que sa mal-adresse y met incessamment ses défauts. Tels sont en lui les effets bons & mauvais de la sensibilité physique.

 


Quant à la sensibilité morale , je n'ai connu aucun homme qui en fut autant subjugue , mais c'est qu'il faut s'entendre : car je n'ai trouve en lui que celle qui agit positivement, qui vient de la nature & que j'ai ci-devant décrite. Le besoin d'attacher son coeur, satisfait avec plus d'empressement que de choix, à cause tous les malheurs de sa vie; mais quoiqu'il s'anime assez fréquemment & souvent très-vivement, je ne lui ai jamais vu de ces démonstrations affectées & convulsives, de ces singeries à la mode dont on nous fait des maladies de nerfs. Ses émotions s'apperçoivent quoiqu'il ne s'agite pas : elles sont naturelles & simples comme son caractere; il est parmi tous ces énergumenes de sensibilité , comme une belle femme sans rouge qui n'ayant que les couleurs de la nature paroir pale au milieu des visages fardes. Pour la sensibilité répulsive qui s'exalte dans la société , ( & dont je distingue l'impression vive & rapide du premier moment qui produit la colere & non pas la haine,) je ne lui en ai trouve des vestiges que par le cote qui tient à l'instinct moral ; c'est-à-dire que la haine de l'injustice [212] & de la méchanceté peut bien lui rendre odieux l'homme injuste & le méchant, mais sans qu'il se mêle à cette aversion rien de personnel qui tienne à l'amour-propre. Rien de celui d'auteur & d'homme de lettres ne se fait sentir en lui. Jamais sentiment de haine & de jalousie contre aucun homme ne prit racine au fond de sou coeur. Jamais on ne l'ouit dépriser ni rabaisser les hommes célèbres pour nuire à leur réputation. De sa vie il n'à tente, même dans ses courts succès de se faire ni parti ni prosélytes ni de primer nulle part. Dans toutes le sociétés ou il a vécu il a toujours laisse donner le ton par d'autres, s'attachant lui-même des premiers à leur char, parce qu'il leur trouvoit du mérite & que leur esprit epargnoit de la peine au lien; tellement que dans aucune de ces sociétés on ne s'est jamais doute des talens prodigieux dont le public le gratifie aujourd'hui pour en faire les instrumens de ses crimes; & maintenant encore s'il vivoit parmi des gens non prévenus qui ne fussent point qu'il a fait des livres , je suis sur que loin de l'en croire capable, tous s'accorderoient à ne lui trouver ni goût ni vocation pour ce métier.

 


Ce même naturel ardent &doux se fait constamment sentir dans tous les écrits comme dans ses discours. Il ne cherche ni n'évite de parler de ses ennemis. Quand il en parle , c'est avec une fierté sans dédain , avec une plaisanterie sans fiel, avec des reproches sans amertumes, avec une franchise sans malignité. Et de même il ne parle de ses rivaux de gloire qu'avec des éloges mérites sous lesquels aucun venin ne se cache; ce qu'on ne dira surement pas de ceux qu'ils sont quelquefois de lui. Mais ce que j'ai trouve en lui de plus rare [213] pour un auteur & même pour tout homme sensible, c'est la tolérance la plus parfaite en fait de sentimens & d'opinions , & l'éloignement de tout esprit de parti, même en sa faveur; voulant dire en liberté son avis & ses raisons quand la chose le demande, & même quand son coeur s'échauffe y mettant de la passion ; mais ne blâmant pas plus qu'on n'adopte pas son sentiment qu'il ne souffre qu'on le lui veuille ôter , & laissant à chacun la même liberté de penser qu'il réclame pour lui-même. J'entends tout le monde parler de tolérance , mais je n'ai connu de vrai tolérant que lui seul.

 


Enfin l'espece de sensibilité que j'ai trouvée en lui peut rendre peu sages & très malheureux ceux qu'elle gouverne , mais elle n'en fait ni des cerveaux brûlés ni des monstres: elle en fait seulement des hommes inconséquence & souvent en contradiction avec eux - mêmes , quand , unissant comme celui-ci un coeur vif & un esprit lent, ils commencent par ne suivre que leurs penchans & finissent par vouloir rétrograder, mais trop tard, quand leur raison plus tardive les avertit enfin qu'ils s'égarent.

 



Cette opposition entre les premiers élémens de se constitution se fait sentir dans la plupart des qualités qui en dérivent , & dans toute sa conduite. Il y a peu de suite dans ses actions, parce que ses mouvemens naturels & ses projets réfléchis ne le menant jamais sur la même ligne, les premiers le détournent à chaque instant de la route qu'il s'est tracée, & qu'en agissant beaucoup il n'avance point. Il n'y a rien de grand de beau de généreux dont par élans il ne soit capable ; mais il se laisse bien vite , & retombe aussi-tôt dans son inertie: [214] c'est en vain que les actions nobles & belles sont quelques instans dans son courage , la paresse & la timidité qui succèdent bientôt le retiennent l'anéantissant , & voilà comment avec des sentimens quelquefois élevés & grands, il fut toujours petit & nul par sa conduite.

 


Voulez -vous donc connoître à fond sa conduite ses moeurs ? Etudiez bien ses inclinations & ses goûts; cette connoissance vous donnera l'autre parfaitement ; car jamais homme ne se conduisit moins sur des principes & des regles, & ne suivit plus aveuglement ses penchans. Prudence, raison, précaution , prévoyance ; tout cela ne sont pour lui que des mots sans effet. Quand il est tente , il succombe; quand il ne l'est pas, il reste dans sa langueur. Par-là vous voyez que sa conduite doit être inégale & sautillante, quelques instans impétueuse , presque toujours molle ou nulle. Il ne marche pas; il fait des bonds & retombe à la même place , son activité même ne tend qu'à le ramener à celle dont la force des choses le tire, & s'il n'étoit pousse que par son plus constant désir, il resteroit toujours immobile. Enfin jamais il n'exista d'être plus semble à l'émotion & moins forme pour l'action.

 


J. J. n'a pas toujours fui les hommes , mais il a toujours aime la solitude. Il se plaisoit avec les amis qu'il croyoit avoir, mais il se plaisoit encore plus avec lui-même. Il chérissoit leur société ; mais il avoir quelquefois besoin de se recueillir , & peut-être eut-il encore mieux aime vivre toujours seul que toujours avec eux. Son affection pour le roman de Robinson m'a fait juger qu'il ne se fut pas cru si malheureux que lui, confine dans son Isle déserte, Pour un homme sensible, [215] sans ambition, & sans vanité, il est moins cruel & moins difficile de vivre seul dans un désert que seul parmi ses semblables. Du reste quoique cette inclination pour la vie retirée & solitaire n'ait certainement rien de méchant & de misanthrope , elle est néanmoins si singuliere que je ne l'ai jamais trouvée à ce point qu'en lui seul, & qu'il en faloit absolument démêler la cause précise, ou renoncer à bien connoître l'homme dans lequel je la remarquois.

 


J'ai bien vu d'abord que la mesure des sociétés ordinaires ou regne une familiarité apparente & une réserve réelle ne pouvoit lui convenir. L'impossibilité de flatter son langage & de cacher les mouvemens de son coeur mettoit de son cote un désavantage énorme vis-à-vis du reste des hommes, qui, fâchant cacher ce qu'ils sentent & ce qu'ils sont , se montrent uniquement comme il leur convient qu'on les voye. Il n'y avoit qu'une intimité parfaite qui pût entr'eux & lui rétablir l'égalité. Mais quand il l'y a mise, ils n'en ont mis eux que l'apparence; elle étoit de sa part une imprudence & de la leur une embûche, & cette tromperie , dont il fut la victime, une sois sentie à du pour jamais le tenir éloigne d'eux.

 


Mais enfin perdant les douceurs de la société humaine qu'a-t-il substitue qui pût l'en dédommager & lui faire préférer ce nouvel état à l'autre malgré ses inconvéniens? Je sais que le bruit du monde effarouche les coeurs aimans & tendres, qu'ils se resserrent & se compriment dans la foule , qu'ils se dilatent & s'épanchent entr'eux , qu'il n'y a de véritable effusion que dans le tête-à-tête, qu'enfin cette délicieuse qui fait la véritable jouissance de l'amitié ne peut gueres se former [216] & se nourrir que dans la retraite : mais je sais aussi qu'une solitude absolue est un état triste & contraire à la nature: les sentimens affectueux nourrissent l'ame, la communication des idées avive l'esprit. Notre plus douce-existence est relative & collective, & notre vrai moi n'est pas tout entier en nous. Enfin telle est la constitution de l'homme en cette vie qu'on m'y parvient jamais à bien jouir de soi sans le concours d'autrui. Le solitaire J. J. devroit donc être sombre taciturne, & vivre toujours mécontent. C'est en effet ainsi qu'il paroît dans tous ses portraits , & c'est ainsi qu'on me l'a toujours dépeint depuis ses malheurs; même on lui fait dire dans une lettre imprimée qu'il n'a ri dans toute sa vie que deux fois qu'il cite , & toutes deux d'un rire de méchanceté. Mais on me parloit jadis de lui tout autrement, & je l'ai vu tout autre lui - même si - tôt qu'il s'est mis à son aise avec moi. J'ai sur-tout été frappe de ne lui trouver jamais l'esprit si gai si serein que quand on l'avoit laisse seul & tranquille , ou au retour de sa promenade solitaire pourvu que ce ne fut pas un flagorneur qui l'accostât. Sa conversation étoit alors encore plus ouverte & douce qu'à l'ordinaire comme serait celle d'un homme qui sort d'avoir du plaisir. De quoi s'occupoit-il donc ainsi seul , lui qui, devenu la risée & l'horreur de ses contemporains ne voit dans sa triste destinée que des sujets de larmes & de désespoir ?

 


O providence ! o nature ! trésor du pauvre , ressource de l'infortune ; celui qui sent qui connoît vos saintes loix & s'y confie , celui dont le coeur est en paix & dont le corps ne souffre pas , graves à vous n'est point tout entier en proie à [217] l'adversité. Malgré tous les complots des hommes, tous les succès des mechans il ne peut être absolument misérable. Dépouille par des mains cruelles de tous les biens de cette vie, l'espérance l'en dédommage dans l'avenir, l'imagination les lui rend dans l'instant même : d'heureuses fictions lui tiennent lieu d'un bonheur réel; & que dis-je ? lui seul est solidement heureux, puisque les biens terrestres peuvent à chaque instant échapper en mille manieres à celui qui croit les tenir: mais rien ne peut ôter ceux de l'imagination à quiconque sait en jouir. Il les possede sans risque & sans crainte; la fortune & les hommes ne sauroient l'en dépouiller.

 


Foible ressource , allez - vous dire , que des visions contre une grande adversité ! Eh Monsieur, ces visions ont plus de réalité peut-être que tous les biens apparens dont les hommes sont tant de cas, puisqu'ils ne portent dans l'ame un vrai sentiment de bonheur , & que ceux qui les possèdent sont également forces de se jetter dans l'avenir faute de trouver dans le présent des jouissances qui les satisfassent.

 


Si l'on vous disoit qu'un mortel, d'ailleurs très-infortune, passe régulièrement cinq ou six heures par jour dans des sociétés délicieuses , composées d'hommes justes vrais gais aimables, simples avec de grandes lumieres , doux avec de grandes vertus; de femmes charmantes & sages , pleines de sentimens & de graces , modestes sans grimace, badines sans étourderie , n'usant de l'ascendant de leur sexe & de l'empire de leurs charmes que pour nourrir entre les hommes l'émulation des grandes choses & le zele de la vertu : que ce mortel connu estime chéri dans ces sociétés d'élite y vit avec tout [218] ce qui les compose dans un commerce de confiance d'attachement de familiarité; qu'il y trouve à son choix des ames surs, des maîtresses fidelles, de tendres & solides amies, qui valent peut-être encore mieux. Pensez-vous que la moitie chaque jour ainsi passée ne racheteroit pas bien les peines de l'autre moitie ? Le souvenir toujours présent d'une si douce vie & l'espoir assure de sort prochain retour n'adouciroit - pas bien encore l'amertume du reste du tems , & croyez-vous qu'à tout prendre l'homme le plus heureux de la terre compte dans le même espace plus de momens aussi doux ? Pour moi , je pense & vous penserez , je m'assure , que cet homme pourroit se flatter malgré ses peines de passer de cette maniere une vie aussi pleine de bonheur & de jouissance que tel autre mortel que ce soit. He bien , Monsieur , tel est l'état de J. J. au milieu de ses affections & de ses fictions. de ce J. J. si à cruellement si obstinément si indignement noirci flétri diffame, & qu'avec des soucis des soins des frais énormes ses adroits ses puissans persécuteurs travaillent depuis si long-tems sans relâche à rendre le plus malheureux des êtres. Au milieu de tous leurs succès il leur échappe , & se réfugiant dans les régions éthérées, il y vit heureux en dépit d'eux : jamais avec toutes leurs machines ils ne le poursuivront jusques-là.

 


Les hommes , livres à l'amour-propre & à sort triste cortege ne connoissent plus le charme & l'effet de l'imagination. Il pervertissent l'usage de cette faculté consolatrice , au lieu de s'en servir pour adoucir le sentiment de leurs maux ils ne s'en servent que pour l'irriter. Plus occupes des objets qui les blessent que de ceux qui les flattent , ils voient par -tous [219] quelque sujet de peine , ils gardent toujours quelque souvenir attristant ; & quand ensuite ils médite dans la solitude sur ce qui les à le plus affectes, leurs coeurs ulcérés remplissent leur imagination de mille objets funestes. Les concurrences les préférences les jalousies les rivalités, les offenses les vengeances les mécontentemens de toute espece , l'ambition les desirs les projets les moyens les obstacles remplissent de pensées inquiétantes les heures de leurs courts loisirs ; & si quelque image agréable ose y paroître avec l'espérance , elle en est effacée ou obscurcie par cent images pénibles que le doute du succès vient bientôt y substituer.

 



Mais celui qui, franchissant l'étroite prison de l'intérêt personnel & des petites passions terrestres, s'être sur les ailes de l'imagination au-dessus des vapeurs de notre atmosphère , lui qui sans épuiser sa force & ses facultés à lutter contre fortune & la destinée sait s'élancer dans les régions éthérés, y planer & s'y soutenir par de sublimes contemplations, peut de-la braver les coups du sort & des insensés jugemens des hommes. Il est au-dessus de leurs atteintes, il n'a pas besoin de leur suffrage pour être sage ni de leur faveur pour être heureux. Enfin tel est en nous l'empire de l'imagination & telle en est influence, que d'elle naissent non- seulement les vertus & les vices, mais les biens & les maux de la vie humaine, & que c'est principalement la maniere dont on s'y livre qui rend les hommes bons ou mechans, heureux ou malheureux ici-bas.

 


Un coeur actif & un naturel paresseux doivent inspirer le goût de la rêverie. Ce goût perce & devient une passion très-vive, pour par peu qu'il soit seconde par l'imagination. C'est ce [220] qui arrive très-fréquemment aux Orientaux ; c'est ce qui est arrive à J. J. qui leur ressemble à bien des égards. Trop soumis à ses sens pour pouvoir dans les jeux de la sienne en secouer le joug, il ne s'éleveroit pas sans peine à des méditations purement abstraites, & ne s'y soutiendroit pas long-tems. Mais cette foiblesse d'entendement lui est peut-être plus avantageuse que ne seroit une tête plus philosophique. Le concours des objets sensibles rend les méditations moins séches plus douces plus illusoires plus appropriées à lui tout entier. La nature s'habille pour lui des formes les plus charmantes, se peint à ses yeux des couleurs les plus vives, se peuple pour son usage d'êtres selon son coeur; & lequel est le plus consolant dans l'infortune de profondes conceptions qui fatiguent, ou de riantes fictions qui ravissent, & transportent celui qui s'y livre au sein de la félicité? Il raisonne moins, il est vrai, mais il jouit davantage : il ne perd pas un moment pour la jouissance, & si - tôt qu'il est seul il est heureux.

 


La rêverie , quelque douce qu'elle soit épuise & fatigue à la longue , elle a besoin de délassement. On le trouve en laissant reposer sa tête & livrant uniquement ses sens à l'impression des objets extérieurs. Le plus indifférent spectacle à sa douceur par le relâche qu'il nous procure, & pour peu que l'impression ne soit pas tout-à-fait nulle, le mouvement léger dont elle nous agite suffit pour nous préserver d'un engourdissement léthargique & nourrir en nous le plaisir d'exister sans donner de l'exercice à nos facultés. Le contemplatif J. J. en tout autre tems si peu attentif aux objets qui l'entourent à souvent grand [221] besoin de ce repos & le goûte alors avec une sensualité d'enfant dont nos sages ne se doutent gueres. Il n'apperçoit rien sinon quelque mouvement à son oreille ou devant ses yeux , mais c'en est assez pour lui. Non-seulement une parade de foire une revue un exercice une procession l'amuse ; mais la grue le cabestan le mouton , le jeu d'une machine quelconque, un bateau qui passe, un moulin qui tourne, un bouvier qui laboure, des joueurs de boule ou de battoir, la rivière qui court, l'oiseau qui vole, attachent ses regards. Il s'arrête même à des spectacles sans mouvement , pour peu que la variété y supplée. Des colifichets, en étalage des bouquins ouverts sur les quais & dont il ne lit que les titres , des images contre les murs qu'il parcourt d'un oeil stupide , tout cela l'arrête & l'amuse quand son imagination fatiguée à besoin de repos de repos. Mais nos modernes sages qui le suivent cet l'épient dans tout ce badaudage en tirent des conséquences à leur mode sur les motifs de son attention & toujours dans 1'aimable caractere dont ils l'ont obligeamment gratifie. Je le vis un jour assez long-tems arrête devant une gravure. De jeunes gens inquiets de savoir ce qui l'occupoit si fort, mais allez polis contre l'ordinaire , pour ne pas s'aller interposer entre l'objet & lui , attendirent avec une risible impatience. Si-tôt qu'il partit , ils coururent à la gravure & trouvèrent que c'étoit le plan des attaques du fort de Kehl. Je les vis ensuite long- tems & vivement occupes d'un entretien fort anime , dans lequel je compris qu'ils fatiguoient leur minerve à chercher quel crime on pouvoir méditer en regardant le plan des attaques du sort de Kehl.


[222] Voilà, Monsieur, une grande découverte & dont je me suis beaucoup félicite, car je la regarde comme la clef des autres singularités de cet homme. De cette pente aux douces rêveries j'ai vu dériver tous les goûts tous les penchans toutes les habitudes de J. J. , ses vices mêmes , & les vertus qu'il peut avoir. Il n'a gueres assez de suite dans ses idées pour former de vrais projets ; mais enflamme par la longue contemplation d'un objet il fait par fois dans sa chambre de fortes & promptes résolutions qu'il oublie ou qu'il abandonne avant d'être arrive dans la rue. Toute la vigueur de sa volonté s'épuise à résoudre ; il n'en a plus pour exécuter. Tout suit en lui d'une premiere inconséquence. La même opposition qu'offrent les élémens de sa constitution se retrouve dans sa inclinations dans ses moeurs & dans sa conduite. Il est actif ardent laborieux infatigable ; il est indolent paresseux sans vigueur ; il est fier audacieux téméraire, il est craintif timide embarrasse; il est froid dédaigneux rebutant jusqu'à la dureté; il est doux caressant facile jusqu'à la foiblesse, & ne fait pas se descendre de faire ou souffrir ce qui lui plaît le moins. En un mot il passe d'une extrémité à l'autre avec une incroyable rapidité sans même remarquer ce passage ni se souvenir de ce qu'il étoit l'instant auparavant, & pour rapporter ces effets divers à leurs causes primitives, il est lâche & mou tant que la seule raison l'excite , il devient tout de feu si-tôt qu'il est anime par quelque passion. Vous me direz. que c'est comme cela que sont tous les hommes. Je pense tout le contraire, vous ne penseriez pas ainsi vous-même si j'avois mis le mot intérêt à la place du mot raison qui dans le fond signifie [223] ici la même chose : car qu'est-ce que la raison pratique, si ce n'est le sacrifice d'un bien présent & passager aux moyens de s'en procurer un jour de plus grands ou de plus solides, & qu'est-ce que l'intérêt si ce n'est l'augmentation & l'extension continuelle de ces mêmes moyens? L'homme intéresse songe moins à jouir qu'à multiplier pour lui l'instrument des jouissances. Il n'a point proprement de passions non plus que l'avare, ou il les surmonte & travaille uniquement par un excès de prévoyance à se mettre en état de satisfaire à son aise celles qui pourront lui venir un jour. Les véritables passions , plus rares qu'on ne pense parmi les hommes, le deviennent de jour en jour d'avantage, l'intérêt les élime les atténue, les engloutit toutes, & la vanité, qui n'est qu'une bêtise de l'amour-propre, aide encore à les étouffer. La devise du Baron de Feneste se lit en gros caracteres sur toutes les actions des hommes de nos jours c'est pour paroistre. Ces dispositions habituelles ne sont gueres propres à laisser agir les vrais mouvemens du coeur.

 


Pour J. J. incapable d'une prévoyance un peu suivie , & tout entier à chaque sentiment qui , il ne connoît pas même pendant sa durée qu'il puisse jamais cesser d'en être affecte. Il ne pense à son intérêt c'est-à-dire à l'avenir que dans un calme absolu ; mais il tombe alors dans un tel engourdissement qu'autant vaudroit qu'il n'y pensât point du tout. Il peut bien dire, au contraire de ces gens de l'Evangile & de ceux de nos jours , qu'ou est le coeur là est aussi son trésor. En un mot son ame est forte ou foible à l'excès , selon les rapports sous lesquels on l'envisage. Sa force n'est pas dans [224] l'action mais dans la résistance ; toutes les puissances de l'univers ne seroient pas fléchir un instant les directions de sa volonté. L'amitié seule eut eu le pouvoir de l'égarer, il est a l'épreuve de tout le reste. Sa foiblesse ne consiste pas à se laisser détourner de son but, mais à manquer de vigueur pour l'atteindre & à se laisser arrêter tout court par le premier obstacle qu'elle rencontre, quoique facile à surmonter. Jugea si ces dispositions le rendroient propre à faire son chemin dans le monde ou l'on ne marche que par zig-zag ?

 


Tout a concouru des ses premieres années à détacher son ame des lieux qu'habitoit son corps pour l'élever & la fixer dans ces régions éthérées dont je vous parlois ci-devant. Les hommes illustres de Plutarque furent sa premiere lecture dans un age ou rarement les enfans savent lire. Les traces de ces hommes antiques firent en lui des impressions qui jamais n'ont pu s'effacer. A ces lectures succéda celle de Cassandre & des vieux Romans qui, tempérant sa fierté romaine, ouvrirent ce coeur naissant à tous les sentimens expansifs & tendres auxquels il n'étoit déjà que trop dispose. Des-lors il se fit des hommes & de la société des idées romanesques & dont tant d'expériences funestes n'ont jamais bien pu le guérir. Ne trouvant rien autour de lui qui réalité ses idées, il quitta si patrie encore jeune adolescent , & se lança dan, le monde avec confiance , y cherchant les Aristides les Lycurgues & les Astrées dont il le croyoit rempli. Il passa sa vie à jetter son coeur dans ceux qu'il crut s'ouvrir pour le recevoir, à croire avoir trouve ce qu'il cherchoit , & à se désabuser. Durant sa jeunesse il trouva des ames bonnes & simples, mais sans chaleur [225] & sans énergie. Dans son age mur il trouva des esprits vifs éclaires & fins, mais faux doubles & mechans, qui parurent l'aimer tant qu'ils eurent la premiere place , mais qui des qu'ils s'en crurent offusques n'usèrent de sa confiance que pour l'accabler d'opprobres de malheurs. Enfin, se voyant devenu la risée & le jouet de son siecle sans savoir comment ni pourquoi il comprit que vieillissant dans la haine publique il n'avoir plus rien à espérer des hommes, & se de trompant trop tard des illusions qui l'avoient abuse si long-tems il se livra tout entier à celles qu'il pouvoit réaliser tous les jours, & finit par nourrir de ses seules chimères son coeur que le besoin d'aimer avoit toujours dévore. Tous ses goûts toutes ses passions ont ainsi leurs objets dans une autre sphère. Cet homme tient moins à celle-ci qu'aucun autre mortel qui me soit connu. Ce n'est pas de quoi se faire aimer de ceux qui l'habitent, & qui se sentant dépendre de tout le monde veulent aussi que tout le monde dépende d'eux.

 


Ces causes tirées des evenemens de sa vie auroient pu seules lui faire fuir la foule & rechercher la solitude. Les causes naturelles tirées de sa constitution auroient du seules produire aussi le même effet. Jugez s'il pouvoir échapper au concours de ces différentes causes pour le rendre ce qu'il est aujourd-'hui. Pour mieux sentir cette nécessité écartons un moment tous les faits , ne supposons connu que le tempérament que je vous ai décrit, & voyons ce qui devroit naturellement en résulter dans un être fictif dont nous n'aurions aucune autre idée.

 


Doue d'un coeur très - sensible & d'une imagination très-vive, [226] mais lent à penser, arrangeant difficilement ses penses & plus difficilement ses paroles, il fuira les situations qui lui sont pénibles & recherchera celles qui lui sont commodes, il se complaira dans le sentiment de ses avantages , il en jouira tout à son aise dans des rêveries délicieuses, mais il aura la plus forte répugnance à étaler sa gaucherie dans les assemblées, & l'inutile effort d'être toujours attentif à ce qui se dit & d'avoir toujours l'esprit présent & tendu pour y répondre, lui rendra les sociétés indifférentes aussi fatigantes que déplaisantes. La mémoire & la réflexion renforceront encore cette répugnance en lui faisant entendre après-coup des multitudes de choses qu'il n'a pu d'abord entendre & auxquelles force de répondre à l'instant il a répondu de travers faute d'avoir le tems d'y penser. Mais ne pour de vrais attachemens la société des coeurs & l'intimité lui seront très-précieuses, & il se sentira d'autant plus à son aie avec ses amis que bien connu d'eux ou croyant l'être, il n'aura pas peur qu'ils jugent sur les sottises qui peuvent lui échapper dans le rapide bavardage de la conversation. Aussi le plaisir de vivre avec eux exclusivement se marquera-t-il sensiblement dans ses yeux & dans ses manieres; mais l'arrivée d'un survenant sera disparoître à l'instant sa confiance & sa gaîté.

 


Sentant ce qu'il vaut en-dedans , le sentiment de son invincible ineptie au-dehors pourra lui donner souvent du dépit contre lui-même & quelquefois contre ceux qui le forceront de la montrer. Il devra prendre en aversion tout ce flux de complimens qui ne sont qu'un art de s'en attirer à soi-même & de provoquer une escrime en paroles. Art sur-tout employé [227] par les femmes & chéri d'elles, sures de l'avantage qui doit leur en revenir. Par conséquent quelque penchant qu'ait notre homme à la tendresse , quelque goût qu'il ait naturellement pour les femmes, il n'en pourra souffrir le commerce ordinaire ou il faut fournir un perpétuel tribut de gentillesses qu'il se sent hors d'état de payer. Il parlera peut-être aussi bien qu'un autre le langage de l'amour dans le tête-a-tête , mais plus mal que qui que ce soit celui de la galanterie dans un cercle.

 


Les hommes qui ne peuvent juger d'autrui que par ce qu'ils en apperçoivent ne trouvant rien en lui que de médiocre & de commun tout au plus l'estimeront au-dessous de son prix. Ses yeux animes par intervalles promettroient en vain ce qu'il seroit hors d'état de tenir. Ils brilleroient en vain quelquefois d'un feu bien différent de celui de l'esprit: ceux qui ne connoissent que celui-ci ne le trouvant point en lui n'iroient pas plus loin , & jugeant de lui sur cette apparence, ils diroient ; c'est un homme d'esprit en peinture , c'est un sot en original. Ses amis mêmes pourroient se tromper comme les autres sur sa mesure , & si quelque événement imprévu les forçoit enfin de reconnoîtra en lui plus de talent & d'esprit qu'ils ne lui en avoient d'abord accorde , leur amour-propre ne lui pardonneroit point leur premiere erreur sur son compte, & ils pourroient le haïr toute leur vie , uniquement pour d'avoir pas su d'abord l'apprécier.

 


Cet homme , enivre par ses contemplations des charmes de la nature, l'imagination pleine de types de vertus de beautés de perfections de toute espèce chercheroit long-tems dans le [228] monde des sujets ou il trouvât tout cela. A force de désirer, il croiroit souvent trouver se qu'il cherche ; les moindres apparences lui paroîtroient des qualités réelles, les moindres protestations lui tiendroient lieu de preuves, dans tous ses attachemens il croiroit toujours trouver le sentiment qu'il y porteroit lui-même , toujours trompe dans son attente & toujours caressant son erreur, il passeroit sa jeunesse à croire avoir réalise ses fictions; à peine l'age mur & l'expérience les lui montreroient enfin pour ce qu'elles sont, & malgré les erreurs fautes & les expiations d'une longue vie, il n'y auroit peut-être que le concours des plus cruels malheurs qui pût détruire son illusion chérie & lui faire sentir que ce qu'il cherche ne se trouve point sur la terre, ou ne s'y trouve que dans ordre de choses bien différent de celui ou il l'a cherche.

 


La vie contemplative dégoûte de l'action. Il n'y a point d'attrait plus séducteur que celui des fictions d'un coeur aimant & tendre qui dans l'univers qu'il se crée à son gré, se dilate s'étend à son aise délivre des dures entraves qui le compriment dans celui-ci. La réflexion, la prévoyance, mere des soucis & des peines n'approchent gueres d'une ame enivrée des charmes de la contemplation. Tous les soins fatigans de la vie active lui deviennent insupportables & lui semblent superflus; & pourquoi quoi se donner tant de peines dans l'espoir éloigne d'un succès si pauvre si incertain, tandis qu'on peut des l'infant même dans une délicieuse rêverie jouir à son aise de toute la félicite dont on sent en soi la puissance & le besoin ? Il deviendroit donc indolent paresseux par goût par raison il ne le seroit pas par tempérament. Que si par intervalle [229] quelque projet de gloire ou d'ambition pouvoir l'émouvoir, il le suivroit d'abord avec ardeur avec impétuosité , mais la moindre difficulté le moindre obstacle l'arrêteroit le rebuteroit le rejetteroit dans l'inaction. La seule incertitude du succès le détacheroit de toute entreprise douteuse. Sa nonchalance lui montreroit de la folie à compter sur quelque chose ici-bas , à se tourmenter pour un avenir si précaire, & de la sagesse à renoncer à la prévoyance, pour s'attacher uniquement au présent, qui seul est en notre pouvoir.

 


Ainsi livre par système à sa douce oisiveté, il rempliroit ses loisirs de jouissances à sa mode , & négligeant ces foules de prétendus devoirs que la sagesse humaine prescrit comme indispensables, il passeroit pour fouler aux pieds les bienséances parce qu'il dédaigneroit les simagrées. Enfin , loin de cultiver sa raison pour apprendre à se conduire prudemment parmi les hommes , il n'y chercheroit en effet que de nouveaux motifs de vivre éloigne d'eux & de se livrer tout entier à ses fictions.

 


Cette humeur indolente & voluptueuse se fixant toujours sur des objets rians, le détourneroit par conséquent des idées pénibles & déplaisants. Les souvenirs douloureux s'effaceroient très-promptement de son esprit : les auteurs de ses maux n'y tiendroient pas plus de place que ces maux mêmes, & tout cela, parfaitement oublie dans très-peu de tems seroit bientôt pour lui comme nul , à moins que le mal ou l'ennemi qu'il auroit encore à craindre ne lui rappellât ce qu'il en auroit déjà souffert. Alors il pourroit être extrêmement effarouche des maux à venir, moins précieusement à cause de [230] ces maux, que par le trouble du repos, la privation du loisir, la nécessité d'agir de maniere ou d'autre, qui s'ensuivroient inévitablement & qui alarmeroient plus sa paresse que la crainte du mal n'épouvanteroit son courage. Mais tout cet effroi subit & momentané seroit sans suite & stérile en effets. Il craindroit moins la souffrance que l'action. Il aimeroit mieux voir augmenter ses maux & rester tranquille que de se tourmenter pour les adoucir ; disposition qui donneroit beau jeu aux ennemis qu'il pourroit avoir.

 


J'ai dit que J. J. n'étoit pas vertueux : notre homme ne le seroit pas non plus ; & comment , foible & subjugue par ses perchons pourroit-il l'être , n'ayant toujours pour guide que son propre coeur, jamais son devoir ni sa raison ? Comment la vertu qui n'est que travail & combat régneroit-elle au sein de la mollesse & des doux loisirs ? Il seroit bon, parce que la nature l'auroit fait tel ; il feroit du bien, parce qu'il lui seroit doux d'en faire : mais s'il s'agissoit de combattre ses plus chers desirs & de déchirer son coeur pour remplir son devoir, le feroit-il aussi? J'en doute. La loi de la nature, sa voix du moins ne s'étend pas jusques-la. Il en faut une autre alors qui commande, que la nature se taise.
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