[163]
ROUSSEAU JUGE
DE JEAN-JAQUES.
DEUXIEME
DIALOGUE.
LE
FRANÇOIS.
He bien,
Monsieur,
vous l'avez vu?
ROUSSEAU.
He bien, Monsieur, vous l'avez lu?
LE FRANÇOIS
Allons
par ordre ,
je vous prie , de permettez que nous commencions par vous, qui fûtes le
plus pressé. Je vous ai laissé tout le tems de bien étudier notre
homme. Je sais que vous
l'avez vu par vous-même , & tout à votre aise. Ainsi vous êtes
maintenant en état de le juger
ou vous n'y serez jamais. Dites-moi donc enfin ce qu'il faut penser de
cet étranger
personnage ?
ROUSSEAU.
Non ; dire ce qu'il en faut penser n'est pas de ma compétence ; mais
vous dire , quant à moi
, ce que j'en pense , c'est ce que je ferai volontiers , si cela vous
suffit.
[164] LE FRANÇOIS.
Je ne
vous en
demande pas davantage. Voyons donc.
ROUSSEAU.
Pour vous parler selon ma croyance, je vous dirai donc tout franchement
que , selon moi, ce
n'est pas un homme vertueux.
LE FRANÇOIS.
Ah! vous voilà donc enfin pensant comme tout le monde?
ROUSSEAU.
Pas
tout-à-fait,
peut-être : car, toujours selon moi, beaucoup moins encore un
détestable
scélérat.
LE FRANÇOIS.
Mais enfin
qu'est-ce
donc ? Car vous êtes désolant avec vos éternelles énigmes.
ROUSSEAU.
Il n'y a
point - la
d'énigme que celle que vous y mettez vous -même. C'est un homme sans
malice plutôt que bon, une ame saine mais foible, qui adore la vertu
sans la pratiquer, qui
aime ardemment le bien & qui n'en fait gueres. Pour le crime , je
suis persuade comme de
mon existence qu'il n'approcha jamais de son coeur, non plus que la
haine. Voila le
sommaire de mes observations sur son caractere moral. Le reste ne peut
se dire en abrège;
car cet homme ne ressemble à nul autre que je connoisse ; il demande
une analyse à part &
faite uniquement pour lui.
LE FRANÇOIS.
Oh faites -
la moi
donc , cette unique analyse, & montrez-nous comment vous vous y
êtes
pris pour trouver cet homme sans malice, cet être si nouveau pour tout
le reste du monde,
& que personne avant vous n'a su voir en lui.
ROUSSEAU.
Vous vous
trompez ;
c'est au contraire votre J. J. qui est cet homme nouveau. Le mien est
l'ancien , celui que je m'émois figure avant que vous m'eussiez parle
de lui , celui que tout
le monde voyoit en lui avant qu'il eut fait des livres , c'est-a-dire ,
jusqu'à l'age de quarante
ans. Jusques - la tous ceux qui l'ont connu, sans en excepter vos
Messieurs eux-mêmes ,
l'ont vu tel que je le vois maintenant. C'est si vous voulez un homme
que le ressuscite, mais
que je ne crée assurément pas.
LE FRANÇOIS.
Craignez de
vous
abuser encore en cela, & de ressusciter seulement une erreur trop
tard
détruite. Cet homme a pu ,comme je vous l'ai déjà dit, tromper
long-tems ceux qui l'ont
juge sur les apparences , & la preuve qu'il les trompoit est
qu'eux-mêmes, quand on le leur
a fait mieux connoître ont abjure leur ancienne erreur. En revenant sur
ce qu'ils avoient vu
jadis, ils en ont juge tout différemment.
ROUSSEAU.
Ce
changement
d'opinion me paroir très-naturel sans fournir la preuve que vous en
tirez.
Ils le voyoient alors par leurs [166] propres yeux, ils l'ont vu depuis
par ceux des autres.
Vous pensez qu'ils se trompoient autrefois ; moi je crois que c'est
aujourd'hui qu'ils se
trompent. Je ne vois point à votre opinion de raison solide, & j'en
vois à la mienne une d'un
très-grand poids; c'est qu'alors il n'y avoir point de ligue &
qu'il existe une aujourd'hui ;
c'est qu'alors personne n'avoir intérêt à déguiser la vérité & à
voir ce qui n'croit pas,
qu'aujourd'hui quiconque oseroit dire hautement de J. J. le bien qu'il
pourroit savoir seroit
un homme perdu, que pour faire sa cour & parvenir il n'y a point de
moyen plus sur &
plus prompt que de renchérir sur les charges dont on l'accable à
l'envi, & qu'enfin tous
ceux qui sont vu dans sa jeunesse sont surs de s'avancer eux & les
leurs en tenant sur son
compte le langage qui convient à vos Messieurs. D'ou je conclus que qui
cherche en
sincérité de coeur la vérité doit remonter , pour la connoître, aux
tems ou personne n'avoir
intérêt à la déguiser. Voila pourquoi les jugemens qu'on portoit jadis
sur cet homme sont
autorité pour moi, & pourquoi ceux que les même gens en peuvent
porter aujourd'hui n'en
sont plus. Si vous avez à cela quelque bonne réponse vous m'obligerez
de m'en faire part;
car je n'entreprends point de soutenir ici mon sentiment ni de vous le
faire adopter, & je
ferai toujours prêt à l'abandonner, quoiqu'à regret, quand je croirai
voir la vérité dans le
sentiment contraire. Quoi qu'il en soit , il ne s'agit point ici de ce
que d'autres ont vu , mais
de ce que j'ai vu moi-même ou cru voir. C'est ce que vous demandez ,
& c'est toute ce que
j'ai à vous dire. Sauf à vous d'admettre ou rejetter mon opinion ,
quand vous saurez sur
quoi je la fonde.
[167] Commençons par le premier abord. Je crus , sur les difficultés
auxquelles vous
m'aviez préparé , devoir premièrement lui écrire. Voici ma lettre ,
& voici sa réponse.
LE FRANÇOIS.
Comment! Il
vous à
répondu?
ROUSSEAU.
Dans
l'instant même.
LE FRANÇOIS.
Voila qui
est
particulier! Voyons donc cote lettre qui lui a fait faire un si grand
effort.
ROUSSEAU.
Elle n'est
pas bien
recherchée, comme vous allez voir.
Il
lit.
"J'ai
besoin de
vous voir, de vous connoître , & ce besoin est fondée sur l'amour
de la
justice & de la vérité. On dit que vous rebutez les nouveaux
visages. Je ne dirai pas si vous
avez tort ou raison : mais si vous êtes l'homme de vos livres,
ouvrez-moi votre porte avec
confiance ; je vous en conjure pour moi ; je vous le conseille pour
vous. Si vous ne l'êtes
pas, vous pouvez encore m'admettre sans crainte ; je ne vous
importunerai pas long-tems."
Réponse.
"Vous
êtes le
premier que le motif qui vous amene ait conduit ici : car de tant de
gens qui
ont la curiosité de me voir, pas un n'a celle de me connoître ; tous
croyent [168] me
connoître assez. Venez donc pour la rareté du fait. Mais que me
voulez-vous , & pourquoi
me parler de mes livres? Si les ayant lus ils ont pu vous laisser en
doute sur les sentimens de
l'Auteur , ne venez pas : en ce cas je ne suis pas votre homme, car
vous ne sauriez être le
mien."
La conformité de cette réponse avec mes idées ne ralentit pas mon zele.
Je vole à lui, je le
vois..... Je vous l'avoue; avant même que je l'abordasse, en le voyant
j'augurai bien de mon
projet.
Sur ces
portraits de
lui si vantes qu'on étale de toutes parts & qu'on prônoit comme des
chefs-d'oeuvre de ressemblance avant qu'il revint à Paris , je
m'attendois à voir la figure du
cyclope affreux comme celui d'Angleterre ou d'un petit Crispin
grimacier comme celui de
Fiquet , & croyant trouver sur son visage les traits du caractere
que tout le monde lui
donne, je m'avertissois de me tenir en garde contre une premiere
impression si puissante
toujours sur moi , & de suspendre malgré ma répugnance, le préjugé
qu'elle alloit
m'inspirer.
Je n'ai pas
eu cette
peine. Au lieu du féroce ou doucereux aspect auquel je m'étois attendu
,
le n'ai vu qu'une physionomie ouverte & simple qui promettoit &
inspiroit de la confiance
& de la sensibilité.
LE FRANÇOIS.
Il faut
donc qu'il
n'ait cette physionomie que pour vous; car généralement tous ceux qui
l'abordent se plaignent de son air froid & de son accueil
repoussant, dont heureusement ils
ne s'embarrassent gueres.
ROUSSEAU.
Il est vrai
que
personne au monde ne cache moins que lui l'éloignement & le dédain
pour
ceux qui lui en inspirent. Mais ce n'est point-la son abord naturel
quoiqu'aujourd'hui
très-fréquent, & cet accueil dédaigneux que vous lui reprochez est
pour moi la preuve qu'il
ne se contrefait pas comme ceux qui l'abordent, & qu'il n'y a point
de fausseté sur son
visage non plus que dans son coeur.
J. J. n'est
austèrement pas un bel homme. Il est petit & s'apetisse encore
baissant la tête. Il
a la vue courte, de petits yeux enfonces , des dents horribles, ses
traits , altérés par l'age ,
n'ont rien de sort régulier: mais tout dément en lui l'idée que vous
m'en aviez donnée ; ni le
regard ni le son de la voix ni l'accent ni le maintien ne sont du
monstre que vous m'avez
peint.
LE FRANÇOIS.
Bon! n'allez - vous pas le dépouiller de ses traits comme de ses livres
?
ROUSSEAU.
Mais, tout
cela va
très-bien ensemble & me paroîtroit assez appartenir au même homme.
Je
lui trouve aujourd'hui les traits du Mentor d'Emile. Peut-être dans sa
jeunesse lui aurois-je
trouve ceux de St. Preux. Enfin je pense que si sous sa physionomie la
nature à cache l'ame
d'un scélérat, elle ne pouvoit en effet mieux la cacher.
LE FRANÇOIS.
J'entends ;
vous voila
livre en sa faveur au même préjugé [170] contre lequel vous vous
étiez si bien arme s'il lui eut été contraire.
ROUSSEAU.
Non. Le seul
préjugé
auquel je me livre ici , parce me paroît qu'il me paroît raisonnable ,
est bien moins pour lui que contre ses bruyans protecteurs. Ils ont eux
- mêmes fait faire
ces portraits avec beaucoup de dépense & de soin ; ils les ont
annonces avec pompe dans les
journaux , dans les gazettes, ils les ont prônés par-tout. Mais s'ils
n'en peignent pas mieux
l'original au moral qu'au physique, on le connoîtra surement fort mal
d'après eux. Voici un
quatrain que J. J. mit au-dessous d'un de ces portraits:
Hommes
savans dans
l'art de feindre
Qui me
prêtez
des traits si doux,
Vous
aurez beau
vouloir me peindre,
Vous
ne peindrez
jamais que vous.
L FRANÇOIS.
Il faut que
ce
quatrain soit tout nouveau ; car il est assez joli , & je n'en
avois point entendu
parler.
ROUSSEAU.
Il y a plus
de six ans
qu'il est fait; l'Auteur l'a donne ou raucité à plus de cinquante
personnes , qui toutes lui en ont très-fidellement garde le secret,
qu'il ne leur demandoit
par, & je ne crois pas que vous vous attendiez à trouver ce
quatrain dans le Mercure. J'ai
cru voir dans toute cette histoire de portraits des singularités qui
m'ont porte à la suivre ,
& j'y [171] ai trouve, sur-tout pour celui d'Angleterre, des
circonstances bien
extraordinaires. David Hume , étroitement lie à Paris avec vos
Messieurs sans oublier les
Dames, devient, on ne sait comment, le patron le zele protecteur , le
bienfaiteur à toute
outrance de J. J. & fait tant , de concert avec eux, qu'il parvient
enfin, malgré toute la
répugnance de celui-ci, à l'emmener en Angleterre. La , le premier
& le plus important de
ses soins est de faire faire par Ramsay son ami particulier le portrait
de son ami public J. J.
Il désiroit ce portrait aussi ardemment qu'un amant bien épris désire
celui de sa maîtresse.
A force d'importunité s il arrache le consentement de J. J. On lui fait
mettre un bonnet bien
noir, un vêtement bien brun, on le place dans un lieu bien sombre ,
& la, pour le peindre
assis on le fait tenir debout, courbe, appuyé d'une de ses mains sur
une table bien basse,
dans une attitude ou ses muscles fortement tendus alterent les traits
de son visage. De
toutes ces précautions devoit résulter un portrait peu flatte quand il
eut été fidelle. Vous
avez vu ce terrible portrait; vous jugerez de la ressemblance si jamais
vous voyez l'original.
Pendant le séjour de J. J. en Angleterre , ce portrait y a été grave
publie vendu par-tout
sans qu'il lui ait été possible de voir cette gravure. Il revient en
France & il y apprend que
son portrait d'Angleterre est annonce, célébré, vante comme un
chef-d'oeuvre de peinture
de gravure & sur-tout de ressemblance. Il parvient enfin, non sans
peine, à le voir : il
frémit, & dit ce qu'il en pense. Tout le monde se moque de lui:
tout le détail qu'il fait paroir
la chose la plus naturelle , & loin d'y voir rien qui puisse faire
suspecter la droiture du
généreux [172] David Hume, on n'apperçoit que les soins de l'amitié la
plus tendre dans
ceux qu'il a pris pour donner à son ami J. J. la figure d'un Cyclope
affreux. Pensez-vous
comme le public à cet égard?
LE FRANÇOIS.
Le moyen,
sur un
pareil expose ! J'avoue au contraire que ce fait seul bien avéré me
paroîtroit déceler bien des choses, mais qui m'assurera qu'il est vrai ?
ROUSSEAU.
La figure
du
portrait. Sur la question présente cette figure ne mentira pas.
LE FRANÇOIS.
Mais ne donnez-vous point aussi trop d'importance à des bagatelles?
Qu'un portrait soit
difforme ou peu ressemblant, c'est la chose du monde la moins
extraordinaire. Tous les
jours on grave , on contrefait, on défigure des hommes célèbres, sans
que de ces grossieres
gravures on tire aucune conséquence pareille à la votre.
ROUSSEAU.
J'en conviens: mais ces copies défigurées sont l'ouvrage de mauvais
ouvriers avides, & non
les productions d'Artistes distingues, ni les fruits du zele & de
l'amitié. On ne les prône pas
avec bruit dans toute l'Europe , on ne les annonce pas dans les papiers
publics, on ne les
étale pas dans les appartemens, ornes de glaces & de cadres ; on
les laisse pourrir [171] sur
les quais, ou parer les chambres des cabarets & les boutiques des
barbiers.
Je ne prétends
pas vous donner pour des réalités toutes les idées inquiétantes que
fournit à
J. J. l'obscurité profonde dont on s'applique à l'entourer. Les
mysteres qu'on lui fait de
tout ont un aspect si noir qu'il n'est pas surprenant qu'ils affectent
de la même teinte son
imagination effarouchée. Mais parmi les idées outrées &
fantastiques que cela peut lui
donner, il en est qui, vu la maniere extraordinaire dont on procède
avec lui, méritent un
examen sérieux avant d'être rejetées. Il croit , par exemple, que tous
les désastres de sa
destinée depuis sa funeste célébrité sont les fruits d'un complot forme
de longue main dans
un grand secret entre peu de personnes, qui ont trouve le moyen d'y
faire entrer
successivement toutes celles dont ils avoient besoin pour son
exécution; les Grands, les
Auteurs, les Médecins ( cela n'étoit pas difficile ) tous les hommes
puissans, toutes les
femmes galantes, tous les corps accrédités, tous ceux qui disposent de
l'administration ,
tous ceux qui gouvernent les opinions publiques. Il prétend que tous
les evenemens relatifs
à lui qui paroissent accidentels & fortuits ne sont que de
successifs développemens
concertes d'avance & tellement ordonnes que tout ce qui lui doit
arriver dans la suite à déjà
sa place dans le tableau , & ne doit avoir son effet qu'au moment
marque. Tout cela se
rapporte assez à ce que vous m'avez dit vous-même & à ce que j'ai
cru voir sous des noms
differens. Selon vous c'est un système de bienfaisance envers un
scélérat; selon lui c'est un
complot d'imposture contre un innocent ; selon moi , c'est une ligue
dont je ne [174]
détermine pas l'objet, mais dont vous ne pouvez nier l'existence
puisque vous - même y êtes
entre.
Il pense que du
moment qu'on entreprit l'oeuvre complete de sa diffamation, pour
faciliter
le succès de cette entreprise alors difficile , on résolut de la
graduer, de commencer par le
rendre odieux & noir, & de finir par le rendre abject ridicule
& méprisable. Vos Messieurs,
qui n'oublient rien , n'oublièrent pas sa figure, & après l'avoir
éloigne de Paris,
travaillèrent à lui en donner une aux yeux du public, conforme au
caractere dont ils
vouloient le gratifier. Il falut d'abord faire disparoître la gravure
qui avoit été faite sur le
portrait fait par La Tour. Cela fut bientôt fait. Après son départ pour
l'Angleterre, sur un
modele qu'on avoir fait faire par Le Moine, on fit faire une gravure
telle qu'on la desiroit;
mais la figure en étoit hideuse à tel point que pour ne pas se
découvrir trop ou trop tôt, on
fut contraint de supprimer la gravure. On fit faire à Londres par les
bons offices de l'ami
Hume le portrait dont je viens de parler , & n'épargnant aucun soin
de l'art pour en faire
valoir la gravure, on la rendit moins discerne que la précédent mais
plus terrible & plus
noire mille fois. Ce portrait a fait long-tems , à l'aide de vos
Messieurs l'admiration de
Paris & de Londres , jusqu'à ce qu'ayant gagne pleinement le
premier point & rendu aux
yeux du public l'original aussi noir que la gravure, on en vint au
second article, &
dégradant habilement cet affreux coloris, de l'homme terrible &
vigoureux qu'on avoit
d'abord peint on fit peu-a-peu un petit fourbe , un petit menteur , un
petit escroc , un
coureur de tavernes & de mauvais lieux. C'est alors que parut le
portrait [175] grimacier
de Fiquet qu'on avoit tenu long-tems en réserve jusqu'à ce que le
moment de le publier fut
venu, afin que la mine basse & risible de la figure répondit à
l'idée qu'on vouloir donner de
l'original. C'est encore alors que parut un petit médaillon en plâtre
sur le costume de la
gravure Angloise, mais dont on avoir eu soin de changer l'air terrible
& fier en un souris
traître & sardonique comme celui de Panurge achetant les moutons de
Dindenaut , ou
comme celui des gens qui rencontrent J. J. dans les rues; & il est
certain que depuis lors vos
Messieurs se sont moins attaches à faire de lui un objet d'horreur
qu'un objet de dérision;
ce qui toutefois ne paroir pas aller à la fin qu'ils disent avoir de
mettre tout le monde en
garde contre lui : car on se tient en garde contre les gens qu'on
redoute , mais non pas
contre ceux qu'on méprise.
Voila l'idée que l'histoire de ces differens portraits à fait naître à
J. J. : mais toutes ces
graduations préparées de si loin ont bien l'air d'être des conjectures
chimériques, fruits
assez naturels d'une imagination frappée par tant de mysteres & de
malheurs. Sans donc
adopter ni rejetter à présent ces idées , laissons tous ces étranges
portraits ; & revenons à
l'original.
J'avois perce jusqu'à lui, mais que de difficultés me restoient à
vaincre dans la maniere
dont je me proposois de l'examiner! Après avoir étudie l'homme toute ma
vie j'avois cru
connoître les hommes ; je m'étois trompe. Je ne parvins jamais à en
connoître un seul ; non
qu'en effet ils soient difficiles à connoître ; mais je m'y prenois
mal, & toujours
interprétant [176] d'après mon coeur ce que je voyois faire aux autres,
je leur prêtois les
motifs qui m'auroient fait agir à leur place, & je m'abusois
toujours. Donnant trop
d'attention à leurs discours & pas assez à leurs oeuvres, je les
écoutois parler plutôt que je
ne les regardois agir ; ce qui , dans ce siecle de philosophie & de
beaux discours me les
faisoit prendre pour autant de sages & juger de leurs vertus par
leurs sentences. Que si
quelquefois leurs actions attiroient mes regards , c'étoient celles
qu'ils destinoient à cette
fin, lorsqu'ils montoient sur le théâtre pour y faire une oeuvre
d'éclat qui s'y fit admirer;
sans songer dans ma bêtise que souvent ils mettoient en avant cette
oeuvre brillante pour
masquer dans le cours de leur vie un tissu de bassesses &
d'iniquités. Je voyois presque
tous ceux qui se piquent de finesse & de pénétration s'abuser en
sens contraire par le même
principe de juger du coeur d'autrui par le sien. Je les voyois saisir
avidement en l'air un
trait un geste un mot inconsidéré , & l'interprétant à leur mode
s'applaudir de leur sagacité
en prêtant à chaque mouvement fortuit d'un homme un sens subtil qui
n'existoit souvent
que dans leur esprit. Eh quel est l'homme d'esprit qui ne dit jamais de
sottise? Quel est
l'honnête homme auquel il n'échappe jamais un propos répréhensible que
son coeur n'a
point dicte ? Si l'on tenoit un registre exact de toutes les fautes que
l'homme le plu parfait à
commises, & qu'on supprimât soigneusement tout le reste, quelle
opinion donneroit-on de
cet homme-là? Qu dis - je , les fautes! Non , les actions les plus
innocentes les gestes les plus
indifférens les discours les plus sensés , tout dans un observateur qui
se passionne,
augmente & nourrit le [177] préjugé dans lequel il se complait ;
quand il détache chaque
mot ou chaque fait de sa place, pour le mettre dans le jour qui lui
convient.
Je voulois m'y
prendre autrement pour étudier à part-moi un homme si cruellement si
légèrement si universellement juge. Sans m'arrêter à de vains discours
qui peuvent
tromper, ou à des signes passagers plus incertains encore, mais si
commodes à la légèreté &
à la malignité , je résolus de l'étudier par ses inclinations ses
moeurs ses goûts ses penchans
ses habitudes, de suivre les détails de sa vie, le cours de son humeur,
la pente de ses
affections, de le voir agir en l'entendant parler, de le pénétrer s'il
étoit possible en dedans
de lui-même, en un mot , de l'observer moins par des signes équivoques
& rapides que par
sa constante maniere d'être ; seule regle infaillible de bien juger du
vrai caractere d'un
homme & des passions qu'il peut cacher au fond de son coeur. Mon
embarras étoit
d'écarter les obstacles que , prévenu par vous, je prévoyois dans
l'exécution de ce projet.
Je savois
qu'irrite des perfides empressemens de ceux qui l'abordent , il ne
cherchoit qu'à
repousser tous les nouveaux venus ; je savois qu'il jugeoit, & ce
me semble avec assez de
raison , de l'intention des gens par l'air ouvert ou réserve qu'ils
prenoient avec lui, & mes
engagemens m'ôtant le pouvoir de lui rien dire, je devois m'attendre
que ces mysteres ne le
disposeroient pas à la familiarité dont j'avois besoin pour mon
dessein. Je ne vis de remede
à cela que de lui laisser voir mon projet autant que cela pouvoir
s'accorder avec le silence
qui m'étoit impose , & cela même pouvoit me fournir un [178]
premier préjugé pour ou
contre lui : car si, bien convaincu par ma conduite & par mon
langage de la droiture de
mes intentions, il s'alarmoit néanmoins de mon dessein, s'inquiétoit de
mes regards,
cherchoit à donner le change à ma curiosité & commençoit par se
mettre en garde , c'étoit
dans mon esprit un homme à demi juge. Loin de rien voir de semblable ,
je sus aussi touche
que surpris non de l'accueil que cette idée m'attira de sa part, car il
n'y mit aucun
empressement ostensible, mais de la joie qu'elle me parut exciter dans
son coeur. Ses
regards attendris m'en dirent plus que n'auroient fait des caresses. Je
le vis à son aise avec
moi, c'étoit le meilleur moyen de m'y mettre avec lui. A la maniere
dont il me distingua des
le premier abord de tous ceux qui l'obsédoient je compris qu'il n'avoir
pas un instant pris
le change sur mes motifs. Car quoique cherchant tous également à
l'observer ce dessein
commun dut donner à tous une allure assez semblable , nos recherches,
étoient trop
différentes par leur objet pour que la distinction n'en fut pas facile
à faire. Il vit que tous
les autres ne cherchoient ne vouloient voir que le mal, que j'étois le
seul qui cherchant le
bien ne voulut voit que la vérité , & ce motif qu'il démêla sans
peine m'attira sa confiance.
Entre tous les
exemples qu'il m'a donnes de l'intention de ceux qui l'approchent, je
ne vous
en citerai qu'un. L'un d'eux s'étoit tellement distingue des autres par
de plus affectueuses
démonstrations & par un attendrissement pousse jusqu'aux larmes ,
qu'il crut pouvoir
s'ouvrir à lui sans réserve & lui lire ses confessions. Il lui
permit même de l'arrêter dans
[179] sa lecture pour prendre note de tout ce qu'il voudroit retenir
par préférence , il
remarqua durant cette longue lecture que n'écrivant presque jamais dans
les endroits
favorables & honorables, il ne manqua point d'écrire avec soin dans
tous ceux ou la vérité
le forçoit à s'accuser & se charger lui- même. Voilà comment se
sont les remarques de ces
Messieurs. Et moi aussi j'ai fait celle-là, mais je n'ai pas comme eux
omis les autres, & le
tout m'a donne des résultants bien differens des leurs.
Par l'heureux
effet de ma francise j'avois l'occasion la plus rare & la plus sure
de bien
connoître un homme, qui est de l'étudier à loisir dans sa vie privée
& vivant pour ainsi dire
avec lui-même : car il se livra sans réserve & me rendit aussi
maître chez lui que chez moi.
Une fois admis
dans sa retraite , mon premier soin fut de m'informer des raisons qui
l'y
tenoient confine. Je savois qu'il avoit toujours sui le grand monde
& aime la solitude : mais
je savois aussi que dans des sociétés peu nombreuses , il avoit jadis
joui des douceurs de
l'intimité en homme dont le coeur étoit fait pour elle. Je voulus
apprendre pourquoi
maintenant détache de tout , il s'étoit tellement concentre dans sa
retraite que ce n'étoit
plus que par force qu'on parvenoit à l'aborder.
LE FRANÇOIS.
Cela n'étoit - il pas tout clair ? Il se gênoit autrefois parce qu'on
ne le connoissoit pas
encore. Aujourd'hui que bien connu de tous il ne gagneroit plus rien à
se contraindre , il se
livre tout-a-fait à son horrible misantropie. Il suit les hommes [180]
parce qu'il les déteste ;
il vit en loup-garou , parce qu'il n'y a rien d'humain dans son coeur.
ROUSSEAU.
Non , cela
ne nie
paroît pas aussi clair qu'à vous, & ce discours que j'entends tenir
à tout le
monde me prouve bien que les hommes le haïssent, mais non pas que c'est
lui qui les hait.
LE FRANÇOIS.
Quoi ! ne l'avez-vous pas vu , ne le voyez - vous pas tous les jours ,
recherche de beaucoup
de gens , se refuser durement à leurs avances ? Comment donc
expliquez-vous cela ?
ROUSSEAU.
Beaucoup
plus
naturellement que vous : car la suite est un effet bien plus naturel de
la
crainte que de la haine. Il ne suit point les hommes parce qu'il les
hait , mais parce qu'il en
a peur. Il ne les suit pas pour leur faire du mal , mais pour tacher
d'échapper à celui qu'ils
lui veulent. Eux au contraire, ne le recherchent pas par amitié , mais
par haine. Ils le
cherchent & il les suit comme dans les fables d'Afrique ou sont peu
d'hommes & beaucoup
de tigres , les hommes fuyent le tigres & les tigres cherchent les
hommes ; s'ensuit - il de-la
que les hommes sont mechans farouches , & que les tigres sont
sociables & humains ?
Même, quelque opinion que doive avoir J. J. de ceux qui , malgré celle
qu'on a de lui , ne
laissent pas de le rechercher, il ne ferme point sa porte à tout le
monde; il reçoit
honnêtement les anciennes connaissances [181] quelquefois même les
nouveaux-venus ,
quand ils ne montrent ni patelinage ni arrogance. Je ne l'ai jamais vu
se refuser durement
qu'à des avances tyranniques insolentes & mal honnêtes , qui
déceloient clairement
l'intention de ceux qui les faisoient. Cette maniere ouverte &
généreuse de repousser la
perfidie & la trahison ne fut jamais l'allure des mechans. S'il
ressembloit à ceux qui le
recherchent , au lieu de se dérober à leurs avances il y répondroit
pour tacher de les payer
en même monnoie, &, leur rendant fourberie pour fourberie ,
trahison pour trahison , il se
serviroit de leurs propres armes pour se défendre & se venger d'eux
; mais loin qu'on l'ait
jamais accuse d'avoir tracasse dans les sociétés ou il a vécu , ni
brouille ses amis entr'eux, ni
desservi personne avec qui il fut en liaison , le seul reproche
qu'aient pu lui faire ses soi-disans amis a été de les avoir quittes
ouvertement , comme il a du faire, si-tôt que les
trouvant faux & perfides il a cesse de les estimer.
Non ,
Monsieur , le
vrai misanthrope , si un être aussi contradictoire pouvoit
exister,[*Timon n'étoit point naturellement misanthrope, & même ne
meritoit pas ce nom.
Il y avoit dans son fait plus de dépit & d'enfantillage que de
véritable méchanceté : c'étoit
un sou mécontent qui boudoit contre le genre-humain.] ne fuiroit point
dans la solitude;
quel mal peut & veut faire aux hommes celui qui vit seul ? Celui
qui les hait veut leur nuire
, & pour leur nuire il ne faut pas les fuir. Les mechans ne sont
point dans les déserts, ils
sont dans le monde. C'est-là qu'ils intriguent & travaillent pour
satisfaire leur passion &
tourmenter les objets [182] de leur haine. De quelque motif que soit
anime celui qui veut
s'engager dans la foule & s'y faire jour , il doit s'armer de
vigueur pour repousser ceux qui
le poussent , pour écarter ceux qui sont devant lui , pour fendre la
presse & faire son
chemin. L'homme débonnaire & doux, l'homme timide & foible qui
n'a point ce courage &
qui tache de se tirer à l'écart de peur d'être abattu & foule aux
pieds est donc un méchant ,
à votre compte, les autres plus sorts plus durs plus ardens à percer
sont les bons ? J'ai vu
pour la premiere fois cette nouvelle doctrine dans un discours publie
par le Philosophe
D***. [Diderot] précisément dans le tems que son ami J. J. s'étoit
retire dans la solitude. Il
n'y a que méchant , dit - il , qui soit seul. Jusqu'alors on avoir
regarde l'amour de la retraite
comme un des signes les moins équivoques d'une ame paisible & saine
exempte d'ambition
d'envie & de toutes les ardentes passions filles de l'amour -
propre , qui naissent &
fermentent dans la société. Au lieu de cela , voici par un coup de
plume inattendu , ce goût
paisible & doux jadis si universellement admire , transforme
tout-d'un-coup en une rage
infernale; voila tant de Sages respectes & Descartes lui-même,
changes dans un instant en
autant de misantropes affreux & de scélérats. Le Philosophe D***.
[Diderot] étoit seul ,
peut-être , en écrivant cette sentence , mais je doute qu'il eut été
seul à la méditer, & il prit
grand soin de la faire circuler dans le monde. Eh plut à Dieu que le
méchant fut toujours
seul ! il ne se seroit gueres de mal.
Je crois
bien que des
solitaires qui le sont par force , peuvent, ronges de dépit & de
regrets
dans la retraite ou ils [183] sont détenus, devenir inhumains féroces,
& prendre en haine
avec leur chaîne tout ce qui n'en est pas charge comme eux. Mais les
solitaires par goût &
par choix sont naturellement humains hospitaliers caressans. Ce n'est
pas parce qu'ils
haïssent les hommes , mais parce qu'ils aiment le repos & la paix
qu'ils fuyent le tumulte &
le bruit. La longue privation de la société la leur rend même agréable
& douce , quand elle
s'offre à eux sans contrainte. Ils en jouissent alors délicieusement,
& cela se voit. Elle est
pour eux ce qu'est le commerce des femmes pour ceux qui ne passent pas
leur vie avec elles,
mais qui , dans les courts momens qu'ils y passent , y trouvent des
charmes ignores des
galants de profession.
Je ne comprends
pas comment un homme de bon sens peut adopter un seul moment la
sentence du Philosophe D*** [Diderot] ; elle a beau être hautaine &
tranchante , elle n'en
est pas moins absurde & fausse. Eh qui ne voit au contraire qu'il
n'est pas possible que le
méchant aime à vivre seul & vis-à-vis de lui-même ? Il s'y
sentiroit en trop mauvaise
compagnie, il y seroit trop mal à son aise , il ne s'y supporteroit pas
long-tems, ou bien, sa
passion dominante y restant toujours oisive, il faudroit qu'elle
s'éteignit & qu'il y redevint
bon. L'amour-propre, principe de toute méchanceté , s'avive &
s'exalte dans la société qui
l'a fait naître & ou l'on est à chaque instant force de se
comparer; il languit & meurt faute
d'aliment dans la solitude. Quiconque se suffit à lui - même ne
veut nuire à qui que ce soit.
Cette maxime est moins éclatante , & moins arrogante , mais plus
sensée & plus juste que
celle du Philosophe D*** [Diderot] , & préférable au moins en ce
qu'elle ne tend [184] à
outrager personne. Ne nous laissons pas éblouir par 1'éclat sentencieux
dont souvent
l'erreur & le mensonge se couvrent : ce n'est pas la foule qui fait
la société , & c'est en vain
que les corps se rapprochent lorsque les coeurs se repoussent. L'homme
vraiment sociable
est plus difficile en liaisons qu'un autre, celles qui ne consistent
qu'en fausses apparences
ne sauroient lui convenir. Il aime mieux vivre loin des mechans sans
penser à eux , que de
les voir & les haïr ; il aime mieux fuir son ennemi que de le
rechercher, pour lui nuire.
Celui qui ne connoît d'autre société que celle des coeurs n'ira pas
chercher la sienne dans
vos cercles. Voilà comment J. J. à du penser & se conduire avant la
ligue dont il est l'objet ;
jugez si maintenant qu'elle existe & qu'elle tend de toutes parts
ses piégés autour de lui , il
doit trouver du plaisir à vivre avec ses persécuteurs, à se voir
l'objet de leur dérision , le
jouet de leur haine , la dupe de leurs perfides caresses , à travers
lesquelles ils sont
malignement percer l'air insultant & moqueur qui doit les lui
rendre odieuses. Le mépris
l'indignation la colere ne sauroient le quitter au milieu de tous
gens-la. Il les suit pour
s'épargner des sentimens si pénibles; il les fuit parce qu'ils méritent
sa haine, & qu'il étoit
fait pour les aimer.
LE FRANÇOIS.
Je ne puis
apprécier
vos préjugés en sa faveur avant d'avoir appris sur quoi vous les
fondez. Quant à ce que vous dites à l'avantage des solitaires , cela
peut être vrai de
quelques hommes singuliers qui s'étoient fait de fausses idées de la
sagesse: mais au moins
ils donnoient des signes non équivoques du [185] louable emploi de leur
tems. Les
méditations profondes & les immortels ouvrages dont les Philosophes
que vous citez ont
illustre leur solitude prouvent assez qu'ils s'y occupoient d'une
maniere utile & glorieuse ,
& qu'ils n'y passoient pas uniquement leur tems comme votre homme à
tramer des crimes
& des noirceurs.
ROUSSEAU.
C'est à quoi ce me semble , il n'y passa pas non plus uniquement le
sien. La lettre à M.
d'Alembert sur les Spectacles, Heloise , Emile , le Contrat Social, les
Essais sur la Paix
perpétuelle & sur l'Imitation théâtral , & d'autres Ecrits non
moins estimables qui n'ont
point paru sont des fruits de la retraite de J. J. Je doute qu'aucun
philosophe ait médite
plus profondément plus utilement peut-être , & plus écrit en si peu
de tems. Appellez-vous
tout cela des noirceurs & des crimes ?
LE FRANÇOIS.
Je connois des gens aux yeux de qui c'en pourroient bien être : vous
savez ce que pensent
ou ce que disent nos Messieurs de ces livres; mais avez-vous oublie
qu'ils ne sont pas de lui ,
& que c'est vous - même qui me l'avez persuade ?
ROUSSEAU.
Je vous ai
dit ce que
j'imaginois pour expliquer des contradictions que je voyois alors &
que je ne vois plus. Mais si nous continuons à passer ainsi d'un sujet
à l'autre , nous
perdrons notre objet de vue & nous ne l'atteindrons jamais. [186]
Reprenons avec un peu
plus de suite le fil de mes observations, avant de passer aux
conclusions que j'en ai tirées.
Ma premiere attention après m'être introduit dans la sa familiarité de
J. J. fut d'examiner
si nos liaisons ne lui faisoient rien changer dans sa maniere de vivre
; & j'eus bientôt toute
la certitude possible que non-seulement il n'y changeoit rien pour moi;
mais que de tout
tems elle avoit toujours été la même & parfaitement uniforme ,
quand , maître de la choisir,
il avoit pu suivre en liberté son penchant. Il y avoit cinq ans que ,
de retour à Paris il avoit
recommence d'y vivre. D'abord , ne voulant se cacher en aucune maniere
, il avoit
fréquente quelques maisons dans l'intention d'y reprendre ses plus
anciennes liaisons &
même d'en former de nouvelles. Mais au bout d'un an il cessa de faire
des visites , &
reprenant dans la Capitale la vie solitaire qu'il menoit depuis tant
d'années à la campagne ,
il partagea son tems entre l'occupation journalière dont il s'étoit
fait une ressource , & les
promenades champêtres dont il faisoit son unique amusement. Je lui
demandai la raison de
cette conduite. Il me dit qu'ayant vu toute la génération présente
concourir à l'oeuvre de
ténèbres dont il étoit l'objet , il avoit d'abord mis tous ses soins à
chercher quelqu'un qui ne
partageât pas l'iniquité publique qu'après de vaines recherches dans
les provinces , il étoit
venu les continuer à Paris , espérant qu'au moins parmi ses anciennes
connoissances il se
trouveroit quelqu'un moins dissimule moins faux , qui lui donneroit les
lumieres dont il
avoit besoin pour percer cette obscurité : qu'après bien des soins
inutiles il n'avoit trouve,
même parmi les plus honnêtes gens [187] que trahisons duplicité
mensonge, & que tous en
s'empressant à le recevoir à le prévenir à l'attirer , paroissoient si
contens de sa diffamation
, y contribuoient de si bon coeur , lui faisoient des caresses si
fardées, le louoient d'un ton si
peu sensible à son coeur , lui prodiguoient l'admiration la plus outrée
avec si peu d'estime
& de considération , qu'ennuyé de ces démonstrations moqueuses
& mensongères , &
indigne d'être ainsi le jouet de ses prétendus amis , il cessa de les
voir , se retira sans leur
cacher son dédain , & après avoir cherche long-tems sans succès un
homme , éteignit sa
lanterne & se renferma tout-à-fait au-dedans de lui.
C'est dans cet
état de retraite absolue que je le trouvai & que j'entrepris de le
connoître.
Attentif à tout ce qui pouvoit manifester à mes yeux son intérieur, en
garde contre tout
jugement précipité , résolu de le juger non sur quelques mots épars ni
sur quelques
circonstances particulieres , mais sur le concours de ses discours de
ses actions de ses
habitudes, & sur cette constante maniere d'être , qui seule décelé
infailliblement un
caractere, mais qui demande pour être apperçue plus de suite plus de
persévérance , &
moins de confiance au premier coup - d'oeil , que le tiède amour de la
justice , dépouille de
tout autre intérêt & combattu par les tranchantes décisions de
l'amour - propre , n'en
inspire au commun des hommes. Il falut, par conséquent , commencer par
tout voir, par
tout entendre , par tenir note de tout , avant de prononcer sur rien ,
jusqu'à ce que j'eusse
assemble des matériaux suffisans pour fonder un jugement solide qui ne
fut l'ouvrage ni de
la passion ni du préjugé.
[188] Je ne sus
pas surpris de le voir tranquille : vous m'aviez prévenu qu'il l'étoit;
mais
vous attribuiez cette tranquillité à bassesse d'ame ; elle pouvoit
venir d'une cause toute
contraire, j'avois à déterminer la véritable. Cela n'étoit pas
difficile; car , à moins que cette
tranquillité ne fut toujours inaltérable , il ne faloit pour en
découvrir la cause , que
remarquer ce qui pouvoit la troubler. Si c'étoit la crainte, vous aviez
raison ; si c'étoit
l'indignation, vous aviez tort. Cette vérification ne fut pas longue ,
& je sus bientôt à quoi
m'en tenir.
Je le trouvai
s'occupant à copier de la musique à tant la page. Cette occupation
m'avoir
paru, comme à vous, ridicule & affectée. Je m'appliquai d'abord à
connoître s'il s'y livroit
sérieusement ou par jeu & puis à savoir au juste quel motif la lui
avoit fait reprendre, &
ceci demandoit plus de recherche & de soin. Il faloit connoître
exactement ses ressources &
l'état de sa fortune , versifier ce que vous m'aviez dit de son aisance
, examiner sa maniere
de vivre , entrer dans le détail de son petit ménage , comparer sa
dépense & son revenu , en
un mot connoître sa situation présente autrement que par son dire &
le dire contradictoire
de vos Messieurs. C'est à quoi je donnai la plus grande attention. Je
crus m'appercevoir
que cette occupation lui plaisoit, quoiqu'il n'y réussit pas trop bien.
Je cherchai la cause de
ce bizarre plaisir , & je trouvai qu'elle tenoit au fond de son
naturel & de son humeur ,
dont je n'avois encore aucune idée & qu'à cette occasion je
commencerai à pénétrer. Il
associoit ce travail à un amusement dans lequel je le suivis avec une
égale attention. Ses
longs séjours à la campagne lui avoient donne du goût [189] pour
l'étude des plantes : il
continuoit de se livrer à cette étude avec plus d'ardeur que de succès
; soit que sa mémoire
défaillante commençât à lui refuser tout service; soit, comme je crus
le remarquer, qu'il se
fit de cette occupation plutôt un jeu d'enfant qu'une étude véritable.
Il s'attachoit plus à
faire de jolis herbiers qu'à classer & caractériser les genres
& les especes. Il employoit un
tems & des soins incroyables à dessécher & applatir des rameaux
, à étendre & déployer de
petits feuillages , à conserves aux fleurs leurs couleurs naturelles :
de sorte que , collant
avec soin ces fragmens sur des papiers qu'il ornoit de petits cadres ,
à toute la vérité de la
nature il joignoit l'éclat de la miniature, & le charme de
l'imitation.
Je l'ai vu
s'attiédir enfin sur cet amusement, devenu trop fatigant pour son age ,
trop
coûteux pour sa bourse , & qui lui prenoit un tems nécessaire dont
il ne le dédommageoit
pas. Peut-être nos liaisons ont-elles contribue à l'en détacher. On
voit que la contemplation
de la nature eut toujours un grand attrait pour son coeur : il y
trouvoit un supplément aux
attachemens dont il avoir besoin ; mais il eut supplément pour la chose
, s'il en avoir eu le
choix , & il ne se réduisit à converser avec les plantes qu'après
de vains efforts pour
converser avec des humains. Je quitterai volontiers, m'a-t-il dit , la
société des végétaux
pour celle des hommes au premier espoir d'en retrouver.
Mes premieres recherches m'ayant jette dans les détails de sa vie
domestique, je m'y suis
particulièrement attache, persuade que j'en tirerois pour mon objet des
lumieres plus
sures[190] que de tout ce qu'il pouvoit avoir dit ou fait en public
& que d'ailleurs je n'avois
pas vu moi-même. C'est dans la familiarité d'un commerce intime , dans
la continuité de la
vie privée qu'un homme la longue se laisse voir tel qu'il est; quand le
ressort de l'attention
sur soi se relâche , & qu'oubliant le reste du monde on se livre à
l'impulsion du moment.
Cette méthode est sure , mais longue & pénible : elle demande une
patience & une assiduité
que peut soutenir le seul vrai zele de la justice & de la vérité ,
& dont on se dispense
aisément en substituant quelque remarque fortuite & rapide aux
observations lentes mais
solides que donne un examen égal & suivi.
J'ai donc
regarde s'il régnoit chez lui du désordre ou de la regle, de la gêne ou
de la liberté ;
s'il étoit sobre ou dissolu, sensuel ou grossier , si ses goûts étoient
dépraves ou sains , s'il
étoit sombre ou gai dans ses repas , domine par l'habitude ou sujet aux
fantaisies , chiche
ou prodigue dans son ménage , entier impérieux tyran dans sa petite
sphère d'autorité , ou
trop doux peut - être au contraire & trop mou , craignant les
dissentions encore plus qu'il
n'aime l'ordre, & souffrant pour la paix les choses les plus
contraires son goût & à sa
volonté : comment il supporte l'adversité le mépris la haine publique:
quelles sortes
d'affections lui sont habituelles ; quels genres de peine ou de plaisir
alterent le plus son
humeur. Je l'ai suivi dans sa plus constante maniere d'être, dans ces
petites inégalités , non
moins inévitables non moins utiles peut-être dans le calme de la vie
privée que le légères
variations de l'air & du vent dans celui des beaux jours. J'ai
voulu voir comment il se fâche
& comment il appaise ,s'il [191] exhale ou contient sa colere ,
s'il est rancunier ou emporte,
facile ou difficile à appaiser; s'il aggrave ou répare ses torts, s'il
fait endurer & pardonner
ceux des autres ; s'il est doux & facile à vivre, ou dur &
fâcheux dans le commerce familier;
s'il aime s'épancher au-dehors ou se concentrer en lui-même , si son
coeur s'ouvre aisément
ou se ferme aux caresses , s'il est toujours prudent circonspect maître
de lui-même, ou si se
laissant dominer par ses mouvemens il montre indiscrètement chaque
sentiment dont il est
ému. Je l'ai pris dans les situations d'esprit les plus diverses , les
plus contraires qu'il m'a
été possible de saisir ; tantôt calme & tantôt agite, dans un
transport de colere & dans une
effusion d'attendrissement; dans la tristesse & l'abattement de
coeur: dans ces courts mais
doux momens de joie que la nature lui fournir encore & que les
hommes n'ont pu lui ôter
dans la gaîté d'un repas un peu prolonge ; dans ces circonstances
imprévues ou un homme
ardent n'a pas le tems de se déguiser , & ou le premier mouvement
de la nature prévient
toute réflexion. En suivant tous les détails de sa vie , je n'ai point
négligé ses discours ses
maximes ses opinions; je n'ai rien omis pour bien connoître ses vrais
sentimens sur les
matieres qu'il traite dans ses écrits. Je l'ai fonde sur la nature de
l'ame , sur l'existence de
Dieu , sur la moralité de la vie humaine , sur le vrai bonheur , sur ce
qu'il pense de la
doctrine à la mode & de ses auteurs, enfin sur tout ce qui peut
faire connoître avec les vrais
sentimens d'un homme sur l'usage de cette vie & sur sa destination,
ses vrais principes de
conduite. J'ai soigneusement compare tout ce qu'il m'a dit avec ce que
j'ai vu de lui dans la
pratique [192] n'admettant jamais pour vrai que ce que cette épreuve à
confirme.
Je l'ai
particulièrement étudie par les cotes qui tiennent à l'amour-propre,
bien sur qu'un
orgueil irascible au point d'en avoir fait un monstre doit avoir de
fortes & fréquentes
explosions difficiles à contenir & impossibles à déguiser aux yeux
d'un homme attentif à
l'examiner par ce cote-la sur-tout dans la position cruelle ou je le
trouvois.
Par les idées
dont un homme pétri d'amour-propre s'occupe le plus souvent, par les
sujets
favoris de ses entretiens, par l'effet inopiné des nouvelles imprévues
, par la maniere de
s'affecter des propos qu'on lui tient , par les impressions qu'il
reçoit de la contenance & du
ton des gens qui l'approchent, par l'air dont il entend louer ou
décrier ses ennemis ou ses
rivaux , par la façon dont il en parle lui-même , par le degré de joie
ou de tristesse dont
l'affectent leurs prospérités ou leurs revers, on peut à la longue le
pénétrer & lire dans son
ame, sur - tout lorsqu'un tempérament ardent lui ôte le pouvoir de
réprimer ses premiers
mouvemens , ( si tant est néanmoins qu'un tempérament ardent. & un
violent
amour-propre puissent compatir ensemble dans un même coeur ). Mais
c'est sur-tout en
parlant des talens & des livres que les auteurs contiennent le
moins & se décelant le mieux :
c'est aussi par - la que je n'ai pas manque d'examiner celui-ci. Je
l'ai mis souvent & vu
mettre par d'autres sur ce chapitre en divers tems & à diverses
occasions : j'ai fonde ce
qu'il pensoit de la gloire littéraire , quel prix il donnoit à sa
jouissance , & ce qu'il estimoit
le plus en fait de réputation , de celle qui brille par les [193]
talens ou de celle moins
éclatante que donne un caractere estimable. J'ai voulu voir s'il étoit
curieux de l'histoire
des réputations naissantes ou déclinantes , s'il épluchoit malignement
celles qui faisoient le
plus de bruit , comment il s'affectoit des succès ou des chutes des
livres & des auteurs , &
comment il supportoit pour sa part les dures censures des critiques ,
les malignes louanges
des rivaux , & le mépris affecté des brillans écrivains de ce
siecle. Enfin je l'ai examine par
tous les sens ou mes regards ont pu pénétrer , & sans chercher à
rien interpréter selon mon
désir, mais éclairant mes observations les unes par les autres pour
découvrir la vérité, je
n'ai pas un instant oublie dans mes recherches qu'il y alloit du destin
de ma vie a ne pas me
tromper dans ma conclusion.
LE FRANÇOIS.
Je vois que vous avez regarde à beaucoup de choses ; apprendrai-je
enfin ce que vous avez
vu?
ROUSSEAU.
Ce que j'ai vu est meilleur à voir qu'à dire. Ce que j'ai vu me suffit
, à moi qui l'ai vu , pour
déterminer mon jugement, mais non pas vous pour déterminer le votre sur
mon rapport;
car il a besoin d'être vu pour être cru, & après la façon dont vous
m'aviez prévenu je ne
l'aurois pas cru moi-même sur le rapport d'autrui. Ce que j'ai vu ne
sont que des choses
bien communes en apparence mais très-rares en effet. Ce sont des récits
qui d'ailleurs
conviendroient mal dans ma bouche, [194] & pour les faire avec
bienséance , il faudroit être
un autre que moi.
LE FRANÇOIS.
Comment,
Monsieur !
espérez - vous me donner ainsi le change ? remplissez-vous ainsi vos
engagemens, & ne tirerai-je aucun fruit du conseil que je vous ai
donne? Les lumieres qu'il
vous à procurées ne doivent-elles pas nous être communes, & après
avoir ébranle la
persuasion ou j'étois , vous croyez -vous permis de me laisser les
doutes que vous avez fait
naître si vous avez de quoi m'en tirer ?
ROUSSEAU.
Il vous est aise d'en sortir à mon exemple en prenant pour vous-même ce
conseil que vous
dites m'avoir donne. Il est malheureux pour J. J. que Rousseau ne
puisse dire tout ce qu'il
fait de lui. Ces déclarations sont désormais impossibles parce qu'elles
seroient inutiles &
que le courage de les faire ne m'attireroit que l'humiliation de n'être
pas cru.
Voulez -
vous, par
exemple , avoir une idée sommaire de mes observations? prenez
directement & en tout, tant en bien qu'en mal le contre - pied du
J. J. de vos Messieurs ,
vous y aurez très-exactement celui que j'ai trouve. Le leur est cruel
féroce & dur jusqu'à la
dépravation ; le mien est doux compatissant jusqu'à la foiblesse. Le
leur est intraitable
inflexible & toujours repoussant; le mien est facile & mou, ne
pouvant résister aux caresses
qu'il croit sinceres , & se laissant subjuguer , quand on fait s'y
prendre par les gens mêmes
qu'il n'estime pas Le leur misanthrope farouche déteste les hommes
[195] le mien humain
jusqu'à l'excès & trop sensible à leurs peines, s'affecte autant
des maux qu'ils se sont
entr'eux que de ceux qu'ils lui sont à lui-même. Le leur ne songe qu'a
faire du bruit dans le
monde aux dépens du repos d'autrui & du sien; le mien préfere le
repos à tout, & voudroit
être ignore de toute la terre pourvu qu'on le laissât en paix dans son
coin. Le leur dévore
d'orgueil & du plus intolérant amour-propre, est tourmente de
l'existence de ses
semblables, & voudroit voir tout le genre-humain s'anéantir devant
lui ; le mien s'aimant
sans se comparer n'est pas plus susceptible de vanisé que de modestie,
content de sentir ce
qu'il est, il ne cherche point quelle est sa place parmi les hommes,
& je suis sur que de sa
vie il ne lui entra dans l'esprit de se mesurer avec un autre pour
savoir lequel étoit le plus
grand ou le plus petit. Le leur plein de ruse & d'art pour en
imposer voile ses vices avec la
plus grande adresse & cache sa méchanceté sous une candeur
apparente; le mien emporte
violent même dans ses premiers momens plus rapides que l'éclair , passe
sa vie à faire de
grandes & court fautes, & à les expier par de vifs & longs
repentirs: au surplus sans
prudence sans présence d'esprit & d'une balourdise incroyable , il
offense quand il veut
plaire , & dans sa naïveté plutôt étourdie que franche dit
également ce qui lui sert & qui lui
nuit sans même en sentir la différence. Enfin le leur est un esprit
diabolique aigu
pénétrant; le mien ne pensant qu'avec beaucoup de lenteur &
d'efforts en craint la fatigue,
& souvent n'entendant les choses les plus communes qu'en y rêvant à
son aise & seul , peut
à peine passer pour un homme d'esprit.
[196] N'est-il
pas vrai que si je multipliois ces oppositions, comme je le pourrois
faire , vous
les prendriez pour des jeux d'imagination qui - n'auroient aucune
réalité? & cependant je
ne vous dirois rien qui ne fut, non comme à vous affirme par d'autres,
mais autres, par ma
propre conscience. Cette maniere simple mais peu croyable de démentir
les affections
bruyantes des gens passionnes , par les observations paisibles mais
sures d'un homme
impartial, seroit donc inutile & ne produiroit aucun effet.
D'ailleurs la situation de J. J. à
certains égards est même trop incroyable pour pouvoir être bien
dévoilée. Cependant pour
le bien connoître il faudroit la connoître à fond ; il faudroit
connoître & ce qu'il endure &
ce qui le lui fait supporter. Or tout cela ne peut bien se dire; pour
le croire il faut l'avoir vu.
Mais essayons
s'il n'y auroit point quelqu'autre route aussi droite & moins
traversée pour
arriver au même but. S'il n'y auroit point quelque moyen de vous faire
sentir,
tout-d'un-coup par une impression simple & immédiate , ce que dans
les opinions ou vous
êtes je ne saurois vous persuader en procédant graduellement sans
attaquer sans cesse par
des négations dures les tranchantes assertions de vos Messieurs. Je
voudrois tacher pour
cela de vous esquisser ici le portrait de mon J. J. tel qu'après un
long examen de l'original
l'idée s'en est empreinte dans mon esprit. D'abord vous pourrez compare
ce portrait à celui
qu'ils en ont trace, juger lequel des deux est le plus lie dans ses
parties & paroît former le
mieux un seul tout, lequel explique le plus naturellement & le plus
clairement la conduite
de celui qu'il représente , ses goûts ses [197] habitudes & tout ce
qu'on connoît de lui, non
-seulement depuis qu'il a fait des livres, mais des son enfance &
de tous les tems, après
quoi, il ne tiendra qu'à vous de versifier par vous-même si j'ai bien
ou mal vu.
LE FRANÇOIS.
Rien de
mieux que tout
cela. Parlez donc; je vous écoute.
ROUSSEAU.
De tous les hommes que j'ai connus celui dont le caractere dérive le
plus pleinement de son
seul tempérament est J. J. Il est ce que l'a fait la nature:
l'éducation ne l'a que bien peu
modifie. Si des sa naissance les facultés & ses forces s'étoient
tout-a-coup développées ,
des-lors on l'eut trouve tel a-peu-près qu'il fut dans son age mur ,
& maintenant après
soixante ans de peines & de miseres, le tems l'adversité les hommes
l'ont encore très-peu
change. Tandis que son corps vieillit & se casse son coeur reste
jeune toujours ; il garde
encore les mêmes goûts les mêmes passions de son jeune age, &
jusqu'à la fin de sa vie il ne
cessera d' être un vieux enfant.
Mais ce
tempérament qui lui à donne sa forme morale à des singularités qui pour
être
démêlées demandent une attention plus suivie que le coup-d'oeil
suffisant qu'on jette sur un
homme qu'on croit connoître & qu'on à déjà juge. Je puis même dire
que c'est par son
extérieur vulgaire & par ce qu'il a de plus commun qu'en y
regardant mieux je l'ai trouve
le plus singulier. Ce paradoxe s'éclaircira de lui-même à mesure que
vous m'écouterez.
Si, comme je
vous l'ai dit, je fus surpris au premier abord [198] de le trouver si
différent de
ce que je me l'étois figure sur vos récits , je le fus bien plus du peu
d'éclat pour ne pas dire
de la bêtise de ses entretiens : moi qui ayant eu à vivre avec des gens
de lettres les ai
toujours trouves brillans élances sentencieux comme des oracles ,
subjugant tout par leur
docte seconde & par la hauteur de leurs décisions. Celui -ci ne
disant gueres que des choses
communes , & les disant sans précision , sans finesse, & sans
force, paroît toujours fatigue
de parler, même en parlant peu, soit de la peine d'entendre; souvent
même n'entendant
point, si-tôt qu'on dit des choses un peu fines , & n'y répandant
jamais à propos. Que s'il
lui vient par hasard quelque mot heureusement trouve, il en est si aise
, que pour avoir
quelque chose à dire il le répété éternellement. On le prendroit dans
la conversation , non
pour un penseur plein d'idées vives & neuves, pensant avec force
& s'exprimant avec
justesse, mais pour un écolier embarrasse du choix de ses termes, &
subjugué par la
suffisance des gens qui en savent plus que lui. Je n'avois jamais vu ce
maintien timide &
gêne dans nos moindres barbouilleurs de brochure, comment le concevoir
dans un auteur
qui foulant aux pieds les opinions de son siecle sembloit en toute
chose moins dispose
recevoir la loi qu'à la faire ? S'il n'eut fait que dire des choses
triviales & plates j'aurois pu
croire qu'il faisoit l'imbécile pour dépayser les espions dont il se
lent entoure; mais quels
que soyent les gens qui l'écoutent, loin d'user avec eux de la moindre
précaution, il lâche
étourdiment cent propos inconsidérés qui donnent sur lui de grandes
prises, non qu'au
fond ces propos soyent répréhensibles , mais parce qu'il [199] est
possible de leur donner
un mauvais sens, qui , sans lui être venu dans l'esprit, ne manque pas
de se présenter par
préférence à celui des gens qui l'écoutent, & qui ne cherchent que
cela. En un mot, je l'ai
presque toujours trouve pesant à penser, mal - adroit à dire, se
fatigant sans cesse à
chercher le mot propre qui ne lui venoit jamais, & embrouillant des
idées déjà peu claires
par une mauvaise maniere de les exprimer. J'ajoute en passant que si
dans nos premiers
entretiens j'avois pu deviner cet extrême embarras de parler j'en
aurois tire sur vos
propres argumens une preuve nouvelle qu'il n'avoit fait ses livres. Car
si , selon vous,
déchiffrant si mal la musique il n'en avoit pu composer, à plus forte
raison sachant si mal
parler il n'avoit pu si bien écrire.
Une pareille
ineptie étoit déjà fort étonnante dans un homme assez adroit pour avoir
trompe quarante ans par de fausses apparences tous ceux qui l'ont
approche ; mais ce n'est
pas tout. Ce même homme dont l'oeil terne & la physionomie effacée
semble dans les
entretiens indifferens n'annoncer que de la stupidité , change tout - à
- coup d'air & de
maintien, si-tôt qu'une matiere intéressante pour lui le tire de sa
léthargie. On voit sa
physionomie éteinte s'animer se vivifier, devenir parlante expressive
& promettre de
l'esprit. A juger par l'éclat qu'ont encore alors ses yeux à ton age,
dans sa jeunesse ils ont
du lancer des éclairs. A son geste impétueux à sa contenance agitée on
voit que son sang
bouillonne , on croiroit que des traits de feu vont partir de sa
bouche, & point du tout ;
toute cette effervescence ne produit que des propos communs confus mal
ordonnes , qui ,
sans être plus [200] expressifs qu'à l'ordinaire, sont seulement plus
inconsidérés. Il eleve
beaucoup la voix ; mais ce qu'il dit devient plus bruyant sans être
plus vigoureux.
Quelquefois , cependant, je lui ai trouve de l'énergie dans
l'expression; mais ce n'étoit
jamais au moment d'une explosion subite ; c'étoit seulement lorsque
cette explosion ayant
précédé avoit déjà produit son premier effet. Alors cette émotion
prolongée agissant avec
plus de regle sembloit agir avec plus de force & lui suggéroit des
expressions vigoureuses
pleines du sentiment dont il étoit encore agite. J'ai compris par-là
comment cet homme
pouvoit quand son sujet échauffoit soin coeur écrire avec force ,
quoiqu'il parlât
foiblement, & comment sa plume devoit mieux que sa langue parler le
langage des passions.
LE FRANÇOIS.
Tout cela
n'est pas si
contraire que vous pensez aux idées qu'on m'a données de son
caractere. Cet embarras d'abord & cette timidité que vous lui
attribuez sont reconnus
maintenant dans le monde pour être les plus sures enseignes de
l'amour-propre & de
l'orgueil.
ROUSSEAU.
D'ou il suit
que nos
petits patres & nos pauvres villageoises regorgent d'amour-propre ,
&
que nos brillans Académiciens, nos jeunes Abbés & nos Dames du
grand air sont des
prodiges de modestie & d'humilité ? Oh malheureuse nation toutes
les idées de l'aimable &
du bon sont renversées , & ou l'arrogant amour - propre des gens du
monde transforme en
orgueil & en vices les vertus qu'ils foulent aux pieds !
[201] LE
FRANÇOIS.
Ne vous
échauffez
pas. Laissons ce nouveau paradoxe sur lequel on peut disputer, &
revenons A la sensibilité de notre homme , dont vous convenez
vous-même, & qui se déduit
de vos observations. D'une profonde indifférence sur tout ce qui ne
touche pas son petit
individu, il ne s'anime jamais que pour son propre intérêt. Mais toutes
les fois qu'il s'agit
de lui, la violente intensité de son amour-propre doit en effet
l'agiter jusqu'au transport, &
ce n'est que quand cette agitation se modère qu'il commence d'exhaler
sa bile & sa rage,
qui dans les premiers momens se concentre avec force autour de son
coeur.
ROUSSEAU.
Mes observations,
dont vous tirez ce résultat m'en fournissent un tout contraire. Il est
certain qu'il ne s'affecte pas généralement comme tous nos auteurs de
toutes les questions
un peu fines qui se présentent, & qu'il ne suffit pas , pour qu'une
discussion l'intéresse ,
que l'esprit puisse y briller. J'ai toujours vu, j'en conviens, que
pour vaincre sa paresse à
parler & l'émouvoir dans la conversation il faloit un autre intérêt
que celui de la vanité du
babil, mais je n'ai gueres vu que cet intérêt capable de l'animer fut
son intérêt propre ,
celui de son individu. Au contraire , quand il s'agit de lui , soit
qu'on le cajole par des
flatteries , soit qu'on cherche à l'outrager à mots couverts, je lui ai
toujours trouve un air
nonchalant & dédaigneux, qui ne montroit pas qu'il fit un grand cas
de tous ces discours, ni
de ceux qui les lui tenoient, ni de leurs opinions [202] sur son compte
: mais l'intérêt plus
grand plus noble qui l'anime & le passionne est celui de la justice
& de vérité, & je ne l'ai
jamais vu écouter de sang - froid toute doctrine qu'il crut nuisible au
bien public. Son
embarras de parler peut souvent l'empêcher de se commettre , lui &
bonne cause vis-à-vis
ces brillans péroreurs qui savent habiller en termes séduisans &
magnifiques leur cruelle
philosophie: mais il est aise de voir alors l'effort qu'il fait pour se
taire, & combien son
coeur souffre à laisser propager des erreurs qu'il croit funestes au
genre-humain.
Défenseur indiscret du foible & de l'opprime qu'il ne connoît même
pas, je l'ai vu souvent
rompre impétueusement en visière au puissant oppressent qui, sans
paroître offense de son
audace, s'apprêtoit sous l'air de la modération à lui faire payer cher
un jour cette incartade
: de sorte que tandis qu'au zele emporte de l'un on le prend pour un
furieux, l'autre en
méditant en secret de noirceurs paroît un sage qui se possede ; &
voilà comment, jugeant
toujours sur les apparences , les hommes le plus souvent prennent le
contre-pied de la
vérité
Je l'ai vu
se
passionner de même , & souvent jusqu'au larmes pour les choses
bonnes &
belles dont il étoit frappe dans les merveilles de la nature , dans les
oeuvres des hommes
dans les vertus dans les talens dans les beaux-arts & généralement
dans tout ce qui porte
un caractere de force de grace ou de vérité digne d'émouvoir une ame
sensible. Mais,
sur-tout , ce que je n'ai vu qu'en lui seul au monde , c'est un égal
attachement pour les
productions de ses plus cruel ennemis, & même pour celles qui
déposoient contre ses
propres [203] idées, lorsqu'il y trouvoit les beautés faites pour
toucher son coeur , les
goûtant avec le même plaisir , les louant avec le même zele que si son
amour-propre n'en
eut point reçu d'atteinte, que si l'Auteur eut été son meilleur ami,
& s'indignant avec le
même feu des cabales faites pour leur ôter avec les suffrages du public
le prix qui leur étoit
du. Son grand malheur est que tout cela n'est jamais regle par la
prudence , & qu'il se livre
impétueusement au mouvement dont il est agite sans en prévoir l'effet
& les suites, ou sans
s'en soucier: S'animer modérément n'est pas une chose en sa puissance.
Il faut qu'il soit de
flamme ou de glace ; quand il est tiède il est nul.
Enfin j`ai remarque
que l'activité de son ame duroit peu , qu'elle étoit courre à
proportion
qu'elle étoit vive, que l'ardeur de ses passions les consumoit les
dévoroit elles -mêmes; &
qu'après de fortes & rapides explosions elles s'anéantissoient
aussi-tôt & le laissoient
retomber dans ce premier engourdissement qui le livre au seul empire de
l'habitude & me
paroît être son état permanent & naturel.
Voilà le précis des
observations d'ou j'ai tire la connoissance de sa constitution
physique, &
par des conséquences nécessaires, confirmées sa conduite en toute
chose, celle de son vrai
caractere. Ces observations & les autres qui s'y rapportent offrent
pour résultat un
tempérament mixte forme d'elémens qui paroissent contraires : un coeur
sensible, ardent
ou très-inflammable; un cerveau compacte & lourd, dont les parties
solides & massives ne
peuvent être ébranlées que par une agitation du sang vive &
prolongée. Je ne cherche point
à lever en physicien ces apparentes contradictions, & que
m'importe? [204] Ce qui
m'importoit, étoit de m'assurer de leur réalité, & c'est aussi tout
ce que j'ai fait. Mais ce
résultat, pour paroître à vos yeux dans tout son jour à besoin des
explications que je vais
tacher d'y joindre.
J'ai souvent oui
reprocher à J. J., comme vous venez de faire, un excès de sensibilité,
&
tirer de-là l'évidente conséquence qu'il étoit un monstre. C'est
sur-tout le but d'un nouveau
livre Anglois intitule recherches sur l'ame, ou, à la faveur de
je ne sais combien de beaux
détails anatomiques , & tout-à-fait concluans , on prouve qu'il n'y
a point d'ame puisque
l'auteur n'en à point vu à l'origine des nerfs , & l'on établit en
principe que la sensibilité
dans l'homme est la seule cause de ses vices & de ses crimes, &
qu'il est méchant en raison
de cette sensibilité , quoique par une exception à la regle l'auteur
accorde que cette même
sensibilité peut quelquefois engendrer des vertus. Sans disputer sur la
doctrine impartiale
du philosophe-chirurgien , tachons de commencer par bien entendre
tendre ce mot de
sensibilité , auquel , faute de notions exactes, on applique à
chaque irritant des idées si
vagues & souvent contradictoires.
La sensibilité est
le principe de toute action. Un être, quoiqu'anime , qui ne sentiroit
rien ,
n'agiroit point : car ou seroit pour lui le motif d'agir ? Dieu
lui-même est sensible puisqu'il
agit. Tous les hommes sont donc sensibles, & peut-être au même
degré , mais non pas de la
même maniere. Il y a une sensibilité physique & organique , qui ,
purement passive, paroît
n'avoir pour fin que la conservation de notre corps & celle de
notre espece par les
directions du plaisir & de la douleur. [205] Il y a une autre
sensibilité que j'appelle active &
morale qui n'est autre chose que la faculté d'attacher nos affections à
des êtres qui nous
sont étrangers. Celle-ci , dont l'étude des paires de nerfs ne donne
pas la connoissancc ,
semble offrir dans les ames une analogie assez claire avec la faculté
attractive des corps. Sa
force est en raison des rapports que nous sentons entre nous & les
autres êtres, &, selon la
nature de ces rapports elle agit tantôt positivement par attraction ,
tantôt négativement par
répulsion , comme un aimant par ses pôles. L'action positive ou
attirante est l'oeuvre
simple de la nature qui cherche à étendre & renforcer le sentiment
de notre être; la
négative ou repoussante qui comprime & rétrécit celui d'autrui est
une combinaison que la
réflexion produit. De la premiere naissent toutes les passions aimantes
& douces, de la
seconde toutes les passions haineuses & cruelles. Veuillez ,
Monsieur, vous rappeller ici ,
avec les distinctions faites dans nos premiers entretiens entre l'amour
de soi-même &
l'amour-propre, la maniere dont l'un & l'autre agissent sur le
coeur humain. La sensibilité
positive dérive immédiatement de l'amour de soi. Il est très-naturel
que celui qui s'aime
cherche à étendre son être & ses jouissances, & à s'approprier
par l'attachement ce qu'il
sent devoir être un bien pour lui : ceci est une pure affaire de
sentiment ou la réflexion
n'entre pour rien. Mais si-tôt que cet amour absolu dégénéré en amour -
propre &
comparatif, il produit la sensibilité négative ; parce qu'aussi-tôt
qu'on prend l'habitude de
se mesurer avec d'autres, & de se transporter hors de soi pour
s'assigner la premiere &
meilleure place, il est impossible de ne pas prendre en aversion tout
ce [206] qui nous
surpasse, tout ce qui nous rabaisse , tout ce qui nous comprime , tout
ce qui étant quelque
chose nous empêche d'être tout. L'amour-propre est toujours irrite ou
mécontent, parce
qu'il voudroit que chacun nous préférât à tout & à lui-même , ce
qui ne se peut : il s'irrite
des préférences qu'il sent que d'autres méritent , quand même ils ne
les obtiendroient pas :
il s'irrite des avantages qu'un autre à sur nous , sans s'appaiser par
ceux dont il se sent
dédommage. Le sentiment de l'infériorité à un seul égard empoisonne
alors celui de la
supériorité à mille autres , & l'on oublie ce qu'on a de plus pour
s'occuper uniquement de
ce qu'on a de moins. Vous sentez qu'il n'y a pas à tout cela de quoi
disposer l'ame à la
bienveillance.
Si vous me demandez
d'ou naît cette disposition à se comparer , qui change une passion
naturelle & bonne en une autre passion factice & mauvaise ; je
vous répondrai qu'elle des
relations sociales, du progrès des idées , & de la culte de
l'esprit. Tant qu'occupe des seuls
besoins absolus on se borne à rechercher ce qui nous est vraiment utile
, on ne jette gueres
sur d'autres un regard oiseux. Mais à mesure que la société se resserre
par le lien des
besoins mutuels , à mesure que l'esprit s'étend s'exerce &
s'éclaire , il prend plus d'activité ,
il embrasse plus d'objets , saisit plus de rapports , examine compare ;
dans ces fréquentes
comparaisons il n'oublie ni lui-même ni ses semblables ni la place à
laquelle il prétend
parmi eux. Des qu'on a commence de se mesurer ainsi 1'on ne cesse plus
, & le coeur ne sait
plus s'occuper désormais qu'à mettre tout le monde au - dessous de
nous. Aussi
remarque-t-on [207] généralement en confirmation de cette théorie que
les gens d'esprit &
sur-tout les gens de lettres sont de tous les hommes ceux qui ont une
plus grande intensité
d'amour-propre , les moins portes à aimer , les plus portes à haïr.
Vous me direz peut-
être que rien n'est plus commun que des sots pétris d'amour - propre.
Cela n'est vrai qu'en distinguant. Fort souvent les sots sont vains ,
mais rarement ils sont
jaloux, parce que se croyant bonnement à la premiere place, ils sont
toujours très - contens
de leur lot. Un homme d'esprit n'a genres le même bonheur ; il sent
parfaitement , & ce qui
lui manque , & l'avantage qu'en fait de mérite ou de talens un
autre peut avoir sur lui. Il
n'avoue cela qu'a lui-même, mais il le sent en dépit de lui, &
voilà ce que l'amour-propre ne
pardonne point.
Ces éclaircissemens
m'ont paru nécessaires pour jetter du jour sur ces imputations de
sensibilité , tournées par les uns en éloges & par les autres en
reproches , sans que les uns ni
les autres fâchent trop ce qu'ils veulent dire par-la, faute d'avoir
conçu qu'il est des genres
de sensibilité de natures différentes & même contraires qui ne
sauroient s'allier ensemble
dans un même individu. Passions maintenant à l'application.
Jean - Jaques m'a
paru doue de la sensiblité physique à un assez haut degré. Il dépend
beaucoup de ses sens & il en dependroit bien davantage si la
sensibilité morale n'y faisoit
souvent diversion ; & c'est même encore souvent par celle-ci que
l'autre l'affecte si
vivement. De beaux sons, un beau ciel, un beau paysage , un beau lac ,
des fleurs , des
parfums , de beaux yeux un doux regard ; tout cela ne réagit si fort
sur ses [208] sens
qu'après avoir perce par quelque cote jusqu'à son coeur. Je l'ai vu
faire deux lieues par
jour durant presque tout un printems pour aller écouter à Berci le
rossignol à son aise ; il
faloit l'eau la verdure la solitude & les bois pour rendre le chant
de cet oiseau touchant à
son oreille , & la campagne elle-même auroit moins de charme à ses
yeux s'il n'y voyoit les
soins de la mere commune qui se plaît à parer le séjour de ses enfans.
Ce qu'il y a de mixte
dans la plupart de ses sensations les tempere , & ôtant à celles
qui sont purement
matérielles l'attrait séducteur des autres fait que toutes agissent sur
lui plus modérément.
Ainsi sa sensualité , quoique vive, n'est jamais fougueuse, &
sentant moins les privations
que les jouissances , il pourroit se dire en un sens plutôt tempérant
que sobre. Cependant
l'abstinence totale peut lui coûter quand l'imagination le tourmente ,
au lieu que la
modération ne lui coûte plus rien dans ce qu'il possede , parce
qu'alors l'imagination n'agit
plus. S'il aime à jouir c'est seulement après avoir désire , & il
n'attend pas pour cesser que
le de désir cesse, il suffit qu'il soit attiédi. Ses goûts sont sains,
délicats même mais non pas
rafinés. Le bon vin les bons mets lui plaisent fort , mais il aime par
préférence ceux sont
simples communs sans apprêt , mais choisis dans leur espece , & ne
fait aucun cas en
aucune chose du prix que donne uniquement la rareté. Il hait les mets
fins & la cher trop
recherchée. Il entre bien rarement chez lui du gibier, & n'y en
entreroit jamais s'il y étoit
mieux le maître. Ses repas ses festins sont d'un plat unique de
toujours le même jusqu'à ce
qu'il soit acheve . En un mot, il est sensuel [209] plus qu'il ne
faudroit peut-être, mais pas
assez pour n'être que cela. On dit du mal de ceux qui le sont.
Cependant ils suivent dans
toute sa simplicité l'instinct de la nature qui nous porte à rechercher
ce qui nous flatte & à
fuir ce qui nous répugne: je ne vois pas quel mal produit un pareil
penchant. L'homme
sensuel est l'homme de la nature ; l'homme réfléchi est celui de
l'opinion; c'est celui-ci qui
est dangereux. L'autre ne peut jamais l'être quand même il tomberoit
dans l'excès. Il est
vrai qu'il faut borner ce mot de sensualité à l'acception que je lui
donne, & ne pas l'étendre
à ces voluptueux de parade qui se sont une vanité de l'être, ou qui
pour vouloir passer les
limites du plaisir tombent dans la dépravation, ou qui, dans les
rafinemens du luxe
cherchant moins les charmes de la jouissance que ceux de l'exclusion ,
dédaignent les
plaisirs dont tout homme à le choix , & se bornent à ceux qui sont
envie au peuple.
J. J. esclave de
ses sens ne s'affecte pas néanmoins de toutes les sensations, &
pour qu'un
objet lui fasse impression il faut qu'à la simple sensation se joigne
un sentiment distinct de
plaisir ou de peine qui l'attire ou qui le repoussé. Il en est de même
des idées qui peuvent
frapper son cerveau ; si l'impression n'en pénètre jusqu'à son coeur ,
elle est nulle. Rien
d'indifférent pour lui ne peut rester dans sa mémoire, & à peine
peut-on dire qu'il
apperçoive ce qu'il ne fait qu'appercevoir. Tout cela fait qu'il n'y
eut jamais sur la terre
d'homme moins curieux des affaires d'autrui , & de ce qui ne le
touche en aucune sorte , ni
de plus mauvais observateur quoiqu'il ait cru long-tems en être un
très-bon, parce qu'il
croyoit toujours [210] bien voir quand il ne faisoit que sentir
vivement. Mais celui qui ne
sait voir que les objets qui le touchent en détermine mal les rapports
, &quelque délicat que
soit le toucher d'un aveugle il ne lui tiendra jamais lieu de deux bons
yeux. Eu un mot, tout
ce qui n'est que de pure curiosité soit dans les arts soit dans le
monde , soit dans la nature
ne tente ni ne flatte J. J. en aucune sorte, & jamais on ne le
verra s'en occuper
volontairement un seul moment. Tout cela tient encore à cette paresse
de penser qui déjà
trop contrariée pour son propre compte l'empêche d'être affecte des
objets indifferens.
C'est aussi par-la qu'il faut expliquer ces distractions continuelles
qui dans les
conversations ordinaires l'empêchent d'entendre presque rien de ce qui
se dit, & vous
quelquefois jusqu'à la stupidité. Ces distractions ne viennent pas de
ce qu'il pense à autre
chose, mais de ce qu'il ne pense à rien, & qu'il ne peut supporter
la fatigue d'écouter ce
qu'il lui importe peu de savoir : il paroît distrait sans l'être &
n'est exactement
qu'engourdi.
De-là les
imprudences & les balourdises qui lui échappent à tout moment,
& qui lui ont fait
plus de mal que ne lui en auroient fait les vices les plus odieux : car
ces vices l'auroient
force d'être attentif sur lui-même pour les déguiser aux yeux d'autrui.
Les gens adroits
faux malfaisans sont toujours en garde & ne donnent aucune prise
sur eux par leurs
discours. On est bien moins soigneux de cacher le mal quand on sent le
bien qui le rachète ,
& qu'on ne risque rien, à se montrer tel qu'on est. Quel est
l'honnête homme qui n'ait ni
vice ni défaut , & qui se mettant toujours à découvert [211] ne
dise & ne fasse jamais de
choses répréhensibles ? L'homme ruse qui ne se montre que tel qu'il
veut qu'on le voye,
n'en paroît point faire & n'en dit jamais, du moins en public; mais
défions-nous des gens
parfaits. Même indépendamment des imposteurs qui le défigurent J. J.
eut toujours
difficilement paru ce qu'il vaut , parce qu'il ne sait pas mettre son
prix en montre, & que sa
mal-adresse y met incessamment ses défauts. Tels sont en lui les effets
bons & mauvais de la
sensibilité physique.
Quant à la
sensibilité morale , je n'ai connu aucun homme qui en fut autant
subjugue ,
mais c'est qu'il faut s'entendre : car je n'ai trouve en lui que celle
qui agit positivement, qui
vient de la nature & que j'ai ci-devant décrite. Le besoin
d'attacher son coeur, satisfait avec
plus d'empressement que de choix, à cause tous les malheurs de sa vie;
mais quoiqu'il
s'anime assez fréquemment & souvent très-vivement, je ne lui ai
jamais vu de ces
démonstrations affectées & convulsives, de ces singeries à la mode
dont on nous fait des
maladies de nerfs. Ses émotions s'apperçoivent quoiqu'il ne s'agite pas
: elles sont
naturelles & simples comme son caractere; il est parmi tous ces
énergumenes de sensibilité ,
comme une belle femme sans rouge qui n'ayant que les couleurs de la
nature paroir pale au
milieu des visages fardes. Pour la sensibilité répulsive qui s'exalte
dans la société , ( & dont
je distingue l'impression vive & rapide du premier moment qui
produit la colere & non pas
la haine,) je ne lui en ai trouve des vestiges que par le cote qui
tient à l'instinct moral ;
c'est-à-dire que la haine de l'injustice [212] & de la méchanceté
peut bien lui rendre odieux
l'homme injuste & le méchant, mais sans qu'il se mêle à cette
aversion rien de personnel
qui tienne à l'amour-propre. Rien de celui d'auteur & d'homme de
lettres ne se fait sentir
en lui. Jamais sentiment de haine & de jalousie contre aucun homme
ne prit racine au fond
de sou coeur. Jamais on ne l'ouit dépriser ni rabaisser les hommes
célèbres pour nuire à
leur réputation. De sa vie il n'à tente, même dans ses courts succès de
se faire ni parti ni
prosélytes ni de primer nulle part. Dans toutes le sociétés ou il a
vécu il a toujours laisse
donner le ton par d'autres, s'attachant lui-même des premiers à leur
char, parce qu'il leur
trouvoit du mérite & que leur esprit epargnoit de la peine au lien;
tellement que dans
aucune de ces sociétés on ne s'est jamais doute des talens prodigieux
dont le public le
gratifie aujourd'hui pour en faire les instrumens de ses crimes; &
maintenant encore s'il
vivoit parmi des gens non prévenus qui ne fussent point qu'il a fait
des livres , je suis sur
que loin de l'en croire capable, tous s'accorderoient à ne lui trouver
ni goût ni vocation
pour ce métier.
Ce même naturel
ardent &doux se fait constamment sentir dans tous les écrits comme
dans
ses discours. Il ne cherche ni n'évite de parler de ses ennemis. Quand
il en parle , c'est avec
une fierté sans dédain , avec une plaisanterie sans fiel, avec des
reproches sans amertumes,
avec une franchise sans malignité. Et de même il ne parle de ses rivaux
de gloire qu'avec
des éloges mérites sous lesquels aucun venin ne se cache; ce qu'on ne
dira surement pas de
ceux qu'ils sont quelquefois de lui. Mais ce que j'ai trouve en lui de
plus rare [213] pour un
auteur & même pour tout homme sensible, c'est la tolérance la plus
parfaite en fait de
sentimens & d'opinions , & l'éloignement de tout esprit de
parti, même en sa faveur;
voulant dire en liberté son avis & ses raisons quand la chose le
demande, & même quand
son coeur s'échauffe y mettant de la passion ; mais ne blâmant pas plus
qu'on n'adopte pas
son sentiment qu'il ne souffre qu'on le lui veuille ôter , &
laissant à chacun la même liberté
de penser qu'il réclame pour lui-même. J'entends tout le monde parler
de tolérance , mais
je n'ai connu de vrai tolérant que lui seul.
Enfin l'espece de
sensibilité que j'ai trouvée en lui peut rendre peu sages & très
malheureux ceux qu'elle gouverne , mais elle n'en fait ni des cerveaux
brûlés ni des
monstres: elle en fait seulement des hommes inconséquence & souvent
en contradiction
avec eux - mêmes , quand , unissant comme celui-ci un coeur vif &
un esprit lent, ils
commencent par ne suivre que leurs penchans & finissent par vouloir
rétrograder, mais
trop tard, quand leur raison plus tardive les avertit enfin qu'ils
s'égarent.
Cette opposition
entre les premiers élémens de se constitution se fait sentir dans la
plupart
des qualités qui en dérivent , & dans toute sa conduite. Il y a peu
de suite dans ses actions,
parce que ses mouvemens naturels & ses projets réfléchis ne le
menant jamais sur la même
ligne, les premiers le détournent à chaque instant de la route qu'il
s'est tracée, & qu'en
agissant beaucoup il n'avance point. Il n'y a rien de grand de beau de
généreux dont par
élans il ne soit capable ; mais il se laisse bien vite , & retombe
aussi-tôt dans son inertie:
[214] c'est en vain que les actions nobles & belles sont quelques
instans dans son courage ,
la paresse & la timidité qui succèdent bientôt le retiennent
l'anéantissant , & voilà comment
avec des sentimens quelquefois élevés & grands, il fut toujours
petit & nul par sa conduite.
Voulez -vous donc
connoître à fond sa conduite ses moeurs ? Etudiez bien ses inclinations
& ses goûts; cette connoissance vous donnera l'autre parfaitement ;
car jamais homme ne
se conduisit moins sur des principes & des regles, & ne suivit
plus aveuglement ses
penchans. Prudence, raison, précaution , prévoyance ; tout cela ne sont
pour lui que des
mots sans effet. Quand il est tente , il succombe; quand il ne l'est
pas, il reste dans sa
langueur. Par-là vous voyez que sa conduite doit être inégale &
sautillante, quelques
instans impétueuse , presque toujours molle ou nulle. Il ne marche pas;
il fait des bonds &
retombe à la même place , son activité même ne tend qu'à le ramener à
celle dont la force
des choses le tire, & s'il n'étoit pousse que par son plus constant
désir, il resteroit toujours
immobile. Enfin jamais il n'exista d'être plus semble à l'émotion &
moins forme pour
l'action.
J. J. n'a pas
toujours fui les hommes , mais il a toujours aime la solitude. Il se
plaisoit avec
les amis qu'il croyoit avoir, mais il se plaisoit encore plus avec
lui-même. Il chérissoit leur
société ; mais il avoir quelquefois besoin de se recueillir , &
peut-être eut-il encore mieux
aime vivre toujours seul que toujours avec eux. Son affection pour le
roman de Robinson
m'a fait juger qu'il ne se fut pas cru si malheureux que lui, confine
dans son Isle déserte,
Pour un homme sensible, [215] sans ambition, & sans vanité, il est
moins cruel & moins
difficile de vivre seul dans un désert que seul parmi ses semblables.
Du reste quoique cette
inclination pour la vie retirée & solitaire n'ait certainement rien
de méchant & de
misanthrope , elle est néanmoins si singuliere que je ne l'ai jamais
trouvée à ce point qu'en
lui seul, & qu'il en faloit absolument démêler la cause précise, ou
renoncer à bien connoître
l'homme dans lequel je la remarquois.
J'ai bien vu
d'abord que la mesure des sociétés ordinaires ou regne une familiarité
apparente & une réserve réelle ne pouvoit lui convenir.
L'impossibilité de flatter son
langage & de cacher les mouvemens de son coeur mettoit de son cote
un désavantage
énorme vis-à-vis du reste des hommes, qui, fâchant cacher ce qu'ils
sentent & ce qu'ils sont
, se montrent uniquement comme il leur convient qu'on les voye. Il n'y
avoit qu'une intimité
parfaite qui pût entr'eux & lui rétablir l'égalité. Mais quand il
l'y a mise, ils n'en ont mis
eux que l'apparence; elle étoit de sa part une imprudence & de la
leur une embûche, &
cette tromperie , dont il fut la victime, une sois sentie à du pour
jamais le tenir éloigne
d'eux.
Mais enfin perdant
les douceurs de la société humaine qu'a-t-il substitue qui pût l'en
dédommager & lui faire préférer ce nouvel état à l'autre malgré ses
inconvéniens? Je sais
que le bruit du monde effarouche les coeurs aimans & tendres,
qu'ils se resserrent & se
compriment dans la foule , qu'ils se dilatent & s'épanchent
entr'eux , qu'il n'y a de
véritable effusion que dans le tête-à-tête, qu'enfin cette délicieuse
qui fait la véritable
jouissance de l'amitié ne peut gueres se former [216] & se nourrir
que dans la retraite :
mais je sais aussi qu'une solitude absolue est un état triste &
contraire à la nature: les
sentimens affectueux nourrissent l'ame, la communication des idées
avive l'esprit. Notre
plus douce-existence est relative & collective, & notre vrai moi
n'est pas tout entier en nous.
Enfin telle est la constitution de l'homme en cette vie qu'on m'y
parvient jamais à bien
jouir de soi sans le concours d'autrui. Le solitaire J. J. devroit donc
être sombre taciturne,
& vivre toujours mécontent. C'est en effet ainsi qu'il paroît dans
tous ses portraits , & c'est
ainsi qu'on me l'a toujours dépeint depuis ses malheurs; même on lui
fait dire dans une
lettre imprimée qu'il n'a ri dans toute sa vie que deux fois qu'il cite
, & toutes deux d'un
rire de méchanceté. Mais on me parloit jadis de lui tout autrement,
& je l'ai vu tout autre
lui - même si - tôt qu'il s'est mis à son aise avec moi. J'ai sur-tout
été frappe de ne lui
trouver jamais l'esprit si gai si serein que quand on l'avoit laisse
seul & tranquille , ou au
retour de sa promenade solitaire pourvu que ce ne fut pas un flagorneur
qui l'accostât. Sa
conversation étoit alors encore plus ouverte & douce qu'à
l'ordinaire comme serait celle
d'un homme qui sort d'avoir du plaisir. De quoi s'occupoit-il donc
ainsi seul , lui qui,
devenu la risée & l'horreur de ses contemporains ne voit dans sa
triste destinée que des
sujets de larmes & de désespoir ?
O providence ! o
nature ! trésor du pauvre , ressource de l'infortune ; celui qui sent
qui
connoît vos saintes loix & s'y confie , celui dont le coeur est en
paix & dont le corps ne
souffre pas , graves à vous n'est point tout entier en proie à [217]
l'adversité. Malgré tous
les complots des hommes, tous les succès des mechans il ne peut être
absolument misérable.
Dépouille par des mains cruelles de tous les biens de cette vie,
l'espérance l'en dédommage
dans l'avenir, l'imagination les lui rend dans l'instant même :
d'heureuses fictions lui
tiennent lieu d'un bonheur réel; & que dis-je ? lui seul est
solidement heureux, puisque les
biens terrestres peuvent à chaque instant échapper en mille manieres à
celui qui croit les
tenir: mais rien ne peut ôter ceux de l'imagination à quiconque sait en
jouir. Il les possede
sans risque & sans crainte; la fortune & les hommes ne
sauroient l'en dépouiller.
Foible ressource ,
allez - vous dire , que des visions contre une grande adversité ! Eh
Monsieur, ces visions ont plus de réalité peut-être que tous les biens
apparens dont les
hommes sont tant de cas, puisqu'ils ne portent dans l'ame un vrai
sentiment de bonheur , &
que ceux qui les possèdent sont également forces de se jetter dans
l'avenir faute de trouver
dans le présent des jouissances qui les satisfassent.
Si l'on vous disoit
qu'un mortel, d'ailleurs très-infortune, passe régulièrement cinq ou
six
heures par jour dans des sociétés délicieuses , composées d'hommes
justes vrais gais
aimables, simples avec de grandes lumieres , doux avec de grandes
vertus; de femmes
charmantes & sages , pleines de sentimens & de graces ,
modestes sans grimace, badines
sans étourderie , n'usant de l'ascendant de leur sexe & de l'empire
de leurs charmes que
pour nourrir entre les hommes l'émulation des grandes choses & le
zele de la vertu : que ce
mortel connu estime chéri dans ces sociétés d'élite y vit avec tout
[218] ce qui les compose
dans un commerce de confiance d'attachement de familiarité; qu'il y
trouve à son choix des
ames surs, des maîtresses fidelles, de tendres & solides amies, qui
valent peut-être encore
mieux. Pensez-vous que la moitie chaque jour ainsi passée ne
racheteroit pas bien les peines
de l'autre moitie ? Le souvenir toujours présent d'une si douce vie
& l'espoir assure de sort
prochain retour n'adouciroit - pas bien encore l'amertume du reste du
tems , &
croyez-vous qu'à tout prendre l'homme le plus heureux de la terre
compte dans le même
espace plus de momens aussi doux ? Pour moi , je pense & vous
penserez , je m'assure , que
cet homme pourroit se flatter malgré ses peines de passer de cette
maniere une vie aussi
pleine de bonheur & de jouissance que tel autre mortel que ce soit.
He bien , Monsieur , tel
est l'état de J. J. au milieu de ses affections & de ses fictions.
de ce J. J. si à cruellement si
obstinément si indignement noirci flétri diffame, & qu'avec des
soucis des soins des frais
énormes ses adroits ses puissans persécuteurs travaillent depuis si
long-tems sans relâche à
rendre le plus malheureux des êtres. Au milieu de tous leurs succès il
leur échappe , & se
réfugiant dans les régions éthérées, il y vit heureux en dépit d'eux :
jamais avec toutes leurs
machines ils ne le poursuivront jusques-là.
Les hommes , livres
à l'amour-propre & à sort triste cortege ne connoissent plus le
charme
& l'effet de l'imagination. Il pervertissent l'usage de cette
faculté consolatrice , au lieu de
s'en servir pour adoucir le sentiment de leurs maux ils ne s'en servent
que pour l'irriter.
Plus occupes des objets qui les blessent que de ceux qui les flattent ,
ils voient par -tous
[219] quelque sujet de peine , ils gardent toujours quelque souvenir
attristant ; & quand
ensuite ils médite dans la solitude sur ce qui les à le plus affectes,
leurs coeurs ulcérés
remplissent leur imagination de mille objets funestes. Les concurrences
les préférences les
jalousies les rivalités, les offenses les vengeances les mécontentemens
de toute espece ,
l'ambition les desirs les projets les moyens les obstacles remplissent
de pensées inquiétantes
les heures de leurs courts loisirs ; & si quelque image agréable
ose y paroître avec
l'espérance , elle en est effacée ou obscurcie par cent images pénibles
que le doute du succès
vient bientôt y substituer.
Mais celui qui,
franchissant l'étroite prison de l'intérêt personnel & des petites
passions
terrestres, s'être sur les ailes de l'imagination au-dessus des vapeurs
de notre atmosphère ,
lui qui sans épuiser sa force & ses facultés à lutter contre
fortune & la destinée sait
s'élancer dans les régions éthérés, y planer & s'y soutenir par de
sublimes contemplations,
peut de-la braver les coups du sort & des insensés jugemens des
hommes. Il est au-dessus
de leurs atteintes, il n'a pas besoin de leur suffrage pour être sage
ni de leur faveur pour
être heureux. Enfin tel est en nous l'empire de l'imagination &
telle en est influence, que
d'elle naissent non- seulement les vertus & les vices, mais les
biens & les maux de la vie
humaine, & que c'est principalement la maniere dont on s'y livre
qui rend les hommes bons
ou mechans, heureux ou malheureux ici-bas.
Un coeur actif
& un naturel paresseux doivent inspirer le goût de la rêverie. Ce
goût perce
& devient une passion très-vive, pour par peu qu'il soit seconde
par l'imagination. C'est ce
[220] qui arrive très-fréquemment aux Orientaux ; c'est ce qui est
arrive à J. J. qui leur
ressemble à bien des égards. Trop soumis à ses sens pour pouvoir dans
les jeux de la sienne
en secouer le joug, il ne s'éleveroit pas sans peine à des méditations
purement abstraites, &
ne s'y soutiendroit pas long-tems. Mais cette foiblesse d'entendement
lui est peut-être plus
avantageuse que ne seroit une tête plus philosophique. Le concours des
objets sensibles
rend les méditations moins séches plus douces plus illusoires plus
appropriées à lui tout
entier. La nature s'habille pour lui des formes les plus charmantes, se
peint à ses yeux des
couleurs les plus vives, se peuple pour son usage d'êtres selon son
coeur; & lequel est le plus
consolant dans l'infortune de profondes conceptions qui fatiguent, ou
de riantes fictions qui
ravissent, & transportent celui qui s'y livre au sein de la
félicité? Il raisonne moins, il est
vrai, mais il jouit davantage : il ne perd pas un moment pour la
jouissance, & si - tôt qu'il
est seul il est heureux.
La rêverie ,
quelque douce qu'elle soit épuise & fatigue à la longue , elle a
besoin de
délassement. On le trouve en laissant reposer sa tête & livrant
uniquement ses sens à
l'impression des objets extérieurs. Le plus indifférent spectacle à sa
douceur par le relâche
qu'il nous procure, & pour peu que l'impression ne soit pas
tout-à-fait nulle, le mouvement
léger dont elle nous agite suffit pour nous préserver d'un
engourdissement léthargique &
nourrir en nous le plaisir d'exister sans donner de l'exercice à nos
facultés. Le contemplatif
J. J. en tout autre tems si peu attentif aux objets qui l'entourent à
souvent grand [221]
besoin de ce repos & le goûte alors avec une sensualité d'enfant
dont nos sages ne se
doutent gueres. Il n'apperçoit rien sinon quelque mouvement à son
oreille ou devant ses
yeux , mais c'en est assez pour lui. Non-seulement une parade de foire
une revue un
exercice une procession l'amuse ; mais la grue le cabestan le mouton ,
le jeu d'une machine
quelconque, un bateau qui passe, un moulin qui tourne, un bouvier qui
laboure, des
joueurs de boule ou de battoir, la rivière qui court, l'oiseau qui
vole, attachent ses regards.
Il s'arrête même à des spectacles sans mouvement , pour peu que la
variété y supplée. Des
colifichets, en étalage des bouquins ouverts sur les quais & dont
il ne lit que les titres , des
images contre les murs qu'il parcourt d'un oeil stupide , tout cela
l'arrête & l'amuse quand
son imagination fatiguée à besoin de repos de repos. Mais nos modernes
sages qui le suivent
cet l'épient dans tout ce badaudage en tirent des conséquences à leur
mode sur les motifs de
son attention & toujours dans 1'aimable caractere dont ils l'ont
obligeamment gratifie. Je
le vis un jour assez long-tems arrête devant une gravure. De jeunes
gens inquiets de savoir
ce qui l'occupoit si fort, mais allez polis contre l'ordinaire , pour
ne pas s'aller interposer
entre l'objet & lui , attendirent avec une risible impatience.
Si-tôt qu'il partit , ils coururent
à la gravure & trouvèrent que c'étoit le plan des attaques du fort
de Kehl. Je les vis ensuite
long- tems & vivement occupes d'un entretien fort anime , dans
lequel je compris qu'ils
fatiguoient leur minerve à chercher quel crime on pouvoir méditer en
regardant le plan des
attaques du sort de Kehl.
[222] Voilà,
Monsieur, une grande découverte & dont je me suis beaucoup
félicite, car je la
regarde comme la clef des autres singularités de cet homme. De cette
pente aux douces
rêveries j'ai vu dériver tous les goûts tous les penchans toutes les
habitudes de J. J. , ses
vices mêmes , & les vertus qu'il peut avoir. Il n'a gueres assez de
suite dans ses idées pour
former de vrais projets ; mais enflamme par la longue contemplation
d'un objet il fait par
fois dans sa chambre de fortes & promptes résolutions qu'il oublie
ou qu'il abandonne
avant d'être arrive dans la rue. Toute la vigueur de sa volonté
s'épuise à résoudre ; il n'en a
plus pour exécuter. Tout suit en lui d'une premiere inconséquence. La
même opposition
qu'offrent les élémens de sa constitution se retrouve dans sa
inclinations dans ses moeurs &
dans sa conduite. Il est actif ardent laborieux infatigable ; il est
indolent paresseux sans
vigueur ; il est fier audacieux téméraire, il est craintif timide
embarrasse; il est froid
dédaigneux rebutant jusqu'à la dureté; il est doux caressant facile
jusqu'à la foiblesse, & ne
fait pas se descendre de faire ou souffrir ce qui lui plaît le moins.
En un mot il passe d'une
extrémité à l'autre avec une incroyable rapidité sans même remarquer ce
passage ni se
souvenir de ce qu'il étoit l'instant auparavant, & pour rapporter
ces effets divers à leurs
causes primitives, il est lâche & mou tant que la seule raison
l'excite , il devient tout de feu
si-tôt qu'il est anime par quelque passion. Vous me direz. que c'est
comme cela que sont
tous les hommes. Je pense tout le contraire, vous ne penseriez pas
ainsi vous-même si
j'avois mis le mot intérêt à la place du mot raison qui dans le fond
signifie [223] ici la même
chose : car qu'est-ce que la raison pratique, si ce n'est le sacrifice
d'un bien présent &
passager aux moyens de s'en procurer un jour de plus grands ou de plus
solides, &
qu'est-ce que l'intérêt si ce n'est l'augmentation & l'extension
continuelle de ces mêmes
moyens? L'homme intéresse songe moins à jouir qu'à multiplier pour lui
l'instrument des
jouissances. Il n'a point proprement de passions non plus que l'avare,
ou il les surmonte &
travaille uniquement par un excès de prévoyance à se mettre en état de
satisfaire à son aise
celles qui pourront lui venir un jour. Les véritables passions , plus
rares qu'on ne pense
parmi les hommes, le deviennent de jour en jour d'avantage, l'intérêt
les élime les atténue,
les engloutit toutes, & la vanité, qui n'est qu'une bêtise de
l'amour-propre, aide encore à les
étouffer. La devise du Baron de Feneste se lit en gros caracteres sur
toutes les actions des
hommes de nos jours c'est pour paroistre. Ces dispositions habituelles
ne sont gueres
propres à laisser agir les vrais mouvemens du coeur.
Pour J. J.
incapable d'une prévoyance un peu suivie , & tout entier à chaque
sentiment qui
, il ne connoît pas même pendant sa durée qu'il puisse jamais cesser
d'en être affecte. Il ne
pense à son intérêt c'est-à-dire à l'avenir que dans un calme absolu ;
mais il tombe alors
dans un tel engourdissement qu'autant vaudroit qu'il n'y pensât point
du tout. Il peut bien
dire, au contraire de ces gens de l'Evangile & de ceux de nos jours
, qu'ou est le coeur là est
aussi son trésor. En un mot son ame est forte ou foible à l'excès ,
selon les rapports sous
lesquels on l'envisage. Sa force n'est pas dans [224] l'action mais
dans la résistance ; toutes
les puissances de l'univers ne seroient pas fléchir un instant les
directions de sa volonté.
L'amitié seule eut eu le pouvoir de l'égarer, il est a l'épreuve de
tout le reste. Sa foiblesse ne
consiste pas à se laisser détourner de son but, mais à manquer de
vigueur pour l'atteindre
& à se laisser arrêter tout court par le premier obstacle qu'elle
rencontre, quoique facile à
surmonter. Jugea si ces dispositions le rendroient propre à faire son
chemin dans le monde
ou l'on ne marche que par zig-zag ?
Tout a concouru des
ses premieres années à détacher son ame des lieux qu'habitoit son
corps pour l'élever & la fixer dans ces régions éthérées dont je
vous parlois ci-devant. Les
hommes illustres de Plutarque furent sa premiere lecture dans un age ou
rarement les
enfans savent lire. Les traces de ces hommes antiques firent en lui des
impressions qui
jamais n'ont pu s'effacer. A ces lectures succéda celle de Cassandre
& des vieux Romans
qui, tempérant sa fierté romaine, ouvrirent ce coeur naissant à tous
les sentimens expansifs
& tendres auxquels il n'étoit déjà que trop dispose. Des-lors il se
fit des hommes & de la
société des idées romanesques & dont tant d'expériences funestes
n'ont jamais bien pu le
guérir. Ne trouvant rien autour de lui qui réalité ses idées, il quitta
si patrie encore jeune
adolescent , & se lança dan, le monde avec confiance , y cherchant
les Aristides les
Lycurgues & les Astrées dont il le croyoit rempli. Il passa sa vie
à jetter son coeur dans
ceux qu'il crut s'ouvrir pour le recevoir, à croire avoir trouve ce
qu'il cherchoit , & à se
désabuser. Durant sa jeunesse il trouva des ames bonnes & simples,
mais sans chaleur [225]
& sans énergie. Dans son age mur il trouva des esprits vifs
éclaires & fins, mais faux
doubles & mechans, qui parurent l'aimer tant qu'ils eurent la
premiere place , mais qui des
qu'ils s'en crurent offusques n'usèrent de sa confiance que pour
l'accabler d'opprobres de
malheurs. Enfin, se voyant devenu la risée & le jouet de son siecle
sans savoir comment ni
pourquoi il comprit que vieillissant dans la haine publique il n'avoir
plus rien à espérer des
hommes, & se de trompant trop tard des illusions qui l'avoient
abuse si long-tems il se livra
tout entier à celles qu'il pouvoit réaliser tous les jours, & finit
par nourrir de ses seules
chimères son coeur que le besoin d'aimer avoit toujours dévore. Tous
ses goûts toutes ses
passions ont ainsi leurs objets dans une autre sphère. Cet homme tient
moins à celle-ci
qu'aucun autre mortel qui me soit connu. Ce n'est pas de quoi se faire
aimer de ceux qui
l'habitent, & qui se sentant dépendre de tout le monde veulent
aussi que tout le monde
dépende d'eux.
Ces causes tirées
des evenemens de sa vie auroient pu seules lui faire fuir la foule
&
rechercher la solitude. Les causes naturelles tirées de sa constitution
auroient du seules
produire aussi le même effet. Jugez s'il pouvoir échapper au concours
de ces différentes
causes pour le rendre ce qu'il est aujourd-'hui. Pour mieux sentir
cette nécessité écartons
un moment tous les faits , ne supposons connu que le tempérament que je
vous ai décrit, &
voyons ce qui devroit naturellement en résulter dans un être fictif
dont nous n'aurions
aucune autre idée.
Doue d'un coeur
très - sensible & d'une imagination très-vive, [226] mais lent à
penser,
arrangeant difficilement ses penses & plus difficilement ses
paroles, il fuira les situations
qui lui sont pénibles & recherchera celles qui lui sont commodes,
il se complaira dans le
sentiment de ses avantages , il en jouira tout à son aise dans des
rêveries délicieuses, mais il
aura la plus forte répugnance à étaler sa gaucherie dans les
assemblées, & l'inutile effort
d'être toujours attentif à ce qui se dit & d'avoir toujours
l'esprit présent & tendu pour y
répondre, lui rendra les sociétés indifférentes aussi fatigantes que
déplaisantes. La mémoire
& la réflexion renforceront encore cette répugnance en lui faisant
entendre après-coup des
multitudes de choses qu'il n'a pu d'abord entendre & auxquelles
force de répondre à
l'instant il a répondu de travers faute d'avoir le tems d'y penser.
Mais ne pour de vrais
attachemens la société des coeurs & l'intimité lui seront
très-précieuses, & il se sentira
d'autant plus à son aie avec ses amis que bien connu d'eux ou croyant
l'être, il n'aura pas
peur qu'ils jugent sur les sottises qui peuvent lui échapper dans le
rapide bavardage de la
conversation. Aussi le plaisir de vivre avec eux exclusivement se
marquera-t-il sensiblement
dans ses yeux & dans ses manieres; mais l'arrivée d'un survenant
sera disparoître à
l'instant sa confiance & sa gaîté.
Sentant ce qu'il
vaut en-dedans , le sentiment de son invincible ineptie au-dehors
pourra lui
donner souvent du dépit contre lui-même & quelquefois contre ceux
qui le forceront de la
montrer. Il devra prendre en aversion tout ce flux de complimens qui ne
sont qu'un art de
s'en attirer à soi-même & de provoquer une escrime en paroles. Art
sur-tout employé [227]
par les femmes & chéri d'elles, sures de l'avantage qui doit leur
en revenir. Par conséquent
quelque penchant qu'ait notre homme à la tendresse , quelque goût qu'il
ait naturellement
pour les femmes, il n'en pourra souffrir le commerce ordinaire ou il
faut fournir un
perpétuel tribut de gentillesses qu'il se sent hors d'état de payer. Il
parlera peut-être aussi
bien qu'un autre le langage de l'amour dans le tête-a-tête , mais plus
mal que qui que ce
soit celui de la galanterie dans un cercle.
Les hommes qui ne
peuvent juger d'autrui que par ce qu'ils en apperçoivent ne trouvant
rien en lui que de médiocre & de commun tout au plus l'estimeront
au-dessous de son prix.
Ses yeux animes par intervalles promettroient en vain ce qu'il seroit
hors d'état de tenir. Ils
brilleroient en vain quelquefois d'un feu bien différent de celui de
l'esprit: ceux qui ne
connoissent que celui-ci ne le trouvant point en lui n'iroient pas plus
loin , & jugeant de lui
sur cette apparence, ils diroient ; c'est un homme d'esprit en peinture
, c'est un sot en
original. Ses amis mêmes pourroient se tromper comme les autres sur sa
mesure , & si
quelque événement imprévu les forçoit enfin de reconnoîtra en lui plus
de talent & d'esprit
qu'ils ne lui en avoient d'abord accorde , leur amour-propre ne lui
pardonneroit point leur
premiere erreur sur son compte, & ils pourroient le haïr toute leur
vie , uniquement pour
d'avoir pas su d'abord l'apprécier.
Cet homme , enivre
par ses contemplations des charmes de la nature, l'imagination pleine
de types de vertus de beautés de perfections de toute espèce
chercheroit long-tems dans le
[228] monde des sujets ou il trouvât tout cela. A force de désirer, il
croiroit souvent trouver
se qu'il cherche ; les moindres apparences lui paroîtroient des
qualités réelles, les moindres
protestations lui tiendroient lieu de preuves, dans tous ses
attachemens il croiroit toujours
trouver le sentiment qu'il y porteroit lui-même , toujours trompe dans
son attente &
toujours caressant son erreur, il passeroit sa jeunesse à croire avoir
réalise ses fictions; à
peine l'age mur & l'expérience les lui montreroient enfin pour ce
qu'elles sont, & malgré les
erreurs fautes & les expiations d'une longue vie, il n'y auroit
peut-être que le concours des
plus cruels malheurs qui pût détruire son illusion chérie & lui
faire sentir que ce qu'il
cherche ne se trouve point sur la terre, ou ne s'y trouve que dans
ordre de choses bien
différent de celui ou il l'a cherche.
La vie
contemplative dégoûte de l'action. Il n'y a point d'attrait plus
séducteur que celui
des fictions d'un coeur aimant & tendre qui dans l'univers qu'il se
crée à son gré, se dilate
s'étend à son aise délivre des dures entraves qui le compriment dans
celui-ci. La réflexion,
la prévoyance, mere des soucis & des peines n'approchent gueres
d'une ame enivrée des
charmes de la contemplation. Tous les soins fatigans de la vie active
lui deviennent
insupportables & lui semblent superflus; & pourquoi quoi se
donner tant de peines dans
l'espoir éloigne d'un succès si pauvre si incertain, tandis qu'on peut
des l'infant même dans
une délicieuse rêverie jouir à son aise de toute la félicite dont on
sent en soi la puissance &
le besoin ? Il deviendroit donc indolent paresseux par goût par raison
il ne le seroit pas par
tempérament. Que si par intervalle [229] quelque projet de gloire ou
d'ambition pouvoir
l'émouvoir, il le suivroit d'abord avec ardeur avec impétuosité , mais
la moindre difficulté
le moindre obstacle l'arrêteroit le rebuteroit le rejetteroit dans
l'inaction. La seule
incertitude du succès le détacheroit de toute entreprise douteuse. Sa
nonchalance lui
montreroit de la folie à compter sur quelque chose ici-bas , à se
tourmenter pour un avenir
si précaire, & de la sagesse à renoncer à la prévoyance, pour
s'attacher uniquement au
présent, qui seul est en notre pouvoir.
Ainsi livre par
système à sa douce oisiveté, il rempliroit ses loisirs de jouissances à
sa mode ,
& négligeant ces foules de prétendus devoirs que la sagesse humaine
prescrit comme
indispensables, il passeroit pour fouler aux pieds les bienséances
parce qu'il dédaigneroit
les simagrées. Enfin , loin de cultiver sa raison pour apprendre à se
conduire prudemment
parmi les hommes , il n'y chercheroit en effet que de nouveaux motifs
de vivre éloigne d'eux
& de se livrer tout entier à ses fictions.
Cette humeur
indolente & voluptueuse se fixant toujours sur des objets rians, le
détourneroit par conséquent des idées pénibles & déplaisants. Les
souvenirs douloureux
s'effaceroient très-promptement de son esprit : les auteurs de ses maux
n'y tiendroient pas
plus de place que ces maux mêmes, & tout cela, parfaitement oublie
dans très-peu de tems
seroit bientôt pour lui comme nul , à moins que le mal ou l'ennemi
qu'il auroit encore à
craindre ne lui rappellât ce qu'il en auroit déjà souffert. Alors il
pourroit être extrêmement
effarouche des maux à venir, moins précieusement à cause de [230] ces
maux, que par le
trouble du repos, la privation du loisir, la nécessité d'agir de
maniere ou d'autre, qui
s'ensuivroient inévitablement & qui alarmeroient plus sa paresse
que la crainte du mal
n'épouvanteroit son courage. Mais tout cet effroi subit & momentané
seroit sans suite &
stérile en effets. Il craindroit moins la souffrance que l'action. Il
aimeroit mieux voir
augmenter ses maux & rester tranquille que de se tourmenter pour
les adoucir ; disposition
qui donneroit beau jeu aux ennemis qu'il pourroit avoir.
J'ai dit que J. J.
n'étoit pas vertueux : notre homme ne le seroit pas non plus ; &
comment ,
foible & subjugue par ses perchons pourroit-il l'être , n'ayant
toujours pour guide que son
propre coeur, jamais son devoir ni sa raison ? Comment la vertu qui
n'est que travail &
combat régneroit-elle au sein de la mollesse & des doux loisirs ?
Il seroit bon, parce que la
nature l'auroit fait tel ; il feroit du bien, parce qu'il lui seroit
doux d'en faire : mais s'il
s'agissoit de combattre ses plus chers desirs & de déchirer son
coeur pour remplir son
devoir, le feroit-il aussi? J'en doute. La loi de la nature, sa voix du
moins ne s'étend pas
jusques-la. Il en faut une autre alors qui commande, que la nature se
taise.
Mais se mettroit-il
aussi dans ces situations violentes d'ou naissent des devoirs si
cruels?
J'en doute encore plus. Du tumulte des sociétés naissent des multitudes
de rapports
nouveaux & souvent opposes qui tiraillant en sens contraires ceux
qui marchent avec
ardeur dans la route sociale. A peine ont-ils alors d'autre bonne regle
de justice que de
résister à tous leurs penchans, & de faire toujours le contraire de
ce qu'ils [231] désirent,
par cela seul qu'ils le désirent. Mais celui qui se tient à l'écart,
& fuit ces dangereux
combats, n'a pas besoin d'adopter cette morale cruelle, n'étant point
entraîne par le
torrent, ni force de céder à sa fougue impétueuse ou de se roidir pour
y résister, il se trouve
naturellement soumis à ce grand précepte de morale, mais destructif de
tout l'ordre social ,
de ne mettre jamais en situation à pouvoir trouver son avantage dans le
mal d'autrui. Celui
qui veut suivre ce précepte à la rigueur n'a- point d'autre moyen pour
cela que de se retirer
tout-à-fait de la société, & celui qui en vit sépare suit par cela
seul ce précepte sans avoir
besoin d'y songer.
Notre homme ne sera
donc pas vertueux, parce. qu'il n'aura pas besoin de l'être, par la
même raison il ne sera ni vicieux ni méchant. Car l'indolence de
l'oisiveté, qui dans la
société sont un si grand vice n'en sont plus un dans quiconque à su
renoncer à ses
avantages pour n'en pas supporter les travaux. Le méchant n'est méchant
qu'à cause du
besoin qu'il a cause du besoin qu'il a des autres , que ceux-ci ne le
favorisent pas assez , que
ceux-là lui sont obstacle, & qu'il ne peut ni les employer ni les
écarter à son gré. Le solitaire
n'a besoin que de sa subsistance qu'il aime mieux se procurer par son
travail dans la
retraite que par ses intrigues dans le monde , qui seroient un bien
plus grand travail pour
lui. Du reste, il n'a besoin d'autrui que parce que son coeur à besoin
d'attachement, il se
donne des amis imaginaires pour n'en avoir pu trouver de réels; il ne
fuit les hommes
qu'après avoir vainement cherche parmi eux ce qu'il doit aimer.
[232] Notre homme
ne sera pas vertueux parce qu'il sera foible & que la vertu
n'appartient
qu'aux ames fortes. Mais cette vertu à laquelle il ne peut atteindre,
qui est-ce qui
l'admirera la chérira l'adorera plus que lui? Qui est-ce qui avec une
imagination plus vive
s'en peindra mieux le divin simulacre ? Qui est-ce qui avec un coeur
plus tendre s'enivrera
plus d'amour pour elle ? Ordre harmonie beauté perfection sont les
objets de ses plus
douces méditations. Idolâtre du beau dans tous les genres, resteroit-il
froid uniquement
pour la suprême beauté ? Non , elle ornera de ses charmes immortels
toutes ces images
chéries qui remplissent son ame qui repaissent son coeur. Tous ses
premiers mouvemens
seront vifs & purs; les seconds auront sur lui peu d'empire. Il
vaudra toujours ce qui est
bien , il le sera quelquefois , & si souvent il laisse éteindre sa
volonté par sa foiblesse, ce
sera pour retomber dans sa langueur. Il cessera de bien faire, il ne
commencera pas même
lorsque la grandeur de l'effort épouvantera sa paresse : mais jamais il
ne sera
volontairement ce qui est mal. En un mot, s'il agit rarement comme il
doit, plus rarement
encore il agira comme il ne doit pas, & toutes ses fautes, même les
plus graves, ne seront
que des péchés d'omission : mais c'est par-là précieusement qu'il sera
le plus en scandale
aux hommes, qui, ayant mis toute la morale en petites formules ,
comptent pour rien le mal
dont on s'abstient, pour tout l'étiquette des petits précédés, &
sont bien plus attentifs à
remarquer les devoirs auxquels on manque qu'à tenir compte de ceux
qu'on remplit.
Tel sera l'homme
doue du tempérament dont j'ai parle, [233] tel j'ai trouve celui que je
viens d'étudier. Son ame , forte eu ce qu'elle ne se laisse point
détourner de son objet , mais
foible pour surmonter les obstacles , ne prend gueres de mauvaises
directions , mais suit
lâchement la bonne. Quand il est quelque chose, il est bon, mais plus
souvent il est nul, &
c'est pour cela même que sans être persévérant il est ferme, que les
traits de l'adversité ont
moins de prise sur lui qu'ils n'auroient sur tout autre homme, &
que malgré tous ses
malheurs , ses sentimens sont encore plus affectueux que douloureux.
Son coeur avide de
bonheur & de joie, ne peut garder nulle impression pénible. La
douleur peut le déchirer un
moment sans pouvoir y prendre racine. Jamais idée affligeante n'a pu
long-tems l'occuper.
Je l'ai vu dans les plus grandes calamites de sa malheureuse vie passer
rapidement de la
plus profonde affliction à la plus pure joie, & cela sans qu'il
restât pour le moment dans
son ame aucune trace des douleurs qui venoient de la déchirer , qui
l'alloient déchirer
encore , & qui constituoient pour lors son état habituel.
Les affections
auxquelles il a le plus de pente se distinguent même par des signes
physiques.
Pour peu qu'il soit ému ses yeux se mouillent à l'instant. Cependant
jamais la seule douleur
ne lui fit verser une larme ; mais tout sentiment tendre & doux, ou
grand & noble dont la
vérité passe à son coeur lui en arrache infailliblement. Il ne sauroit
pleurer que
d'attendrissement ou d'admiration : la tendresse & la générosité
sont les deux seules cordes
sensibles par lesquelles on peut vraiment l'affecter. Il peut voir ses
malheurs d'un [234] oeil
sec , mais il pleure en pensant à son. innocence, & au prix
qu'avoir mérite son coeur.
Il est des malheurs
auxquels il n'est pas même permis à un honnête homme d'être préparé.
Tels sont ceux qu'on lui destinoit. En le prenant au dépourvu, ils ont
commence par
l'abattre; cela devoit être, mais ils n'ont pu le changer. Il a pu
quelques instans se laisser
dégrader jusqu'à la fausseté jusqu'à la bassesse jusqu'à la lâcheté,
jamais jusqu'à
l'injustice jusqu'à la fausset jusqu'à la trahison. Revenu de cette
premiere surprise il s'est
relève, & vraisemblablement ne se laissera plus abattre, parce que
son naturel a repris le
dessus, que connoissant enfin les gens auxquels il a à faire, il est
préparé à tout, & qu'après
avoir épuise sur lui tous les traits de leur rage , ils se sont mis
hors d'état de lui faire pis.
Je l'ai vu dans une
position unique & presque incroyable, plus seul au milieu de Paris
que
Robinson dans son Isle, & séquestré du commerce des hommes par la
foule même
empressée à l'entourer pour empêcher qu'il ne se lie avec personne. Je
l'ai vu concourir
volontairement avec ses persécuteurs à se rendre sans cesse plus isole
, & tandis qu'ils
travailloient sans relâche à le tenir sépare des autres hommes,
s'éloigner des autres & d'eux
- mêmes de plus en plus. Ils veulent rester pour lui servir de
barrière, pour veiller à tous
ceux qui pourroient l'approcher, pour les tromper les gagner ou les
écarter, pour observer
les discours sa contenance, pour jouir à longs traits du doux aspect de
sa misère, pour
chercher d'un oeil curieux s'il reste quelque place en son coeur
déchire ou ils puissent
porter encore quelque atteinte. De son [235] cote il voudroit les
éloigner, ou plutôt s'en
éloigner parce que leur malignité leur duplicité , leurs vues cruelles
blessent ses yeux de
toutes parts , & que le spectacle de la haine l'afflige & le
déchire encore plus que ses effets.
Ses sens le subjuguent alors, & si-tôt qu'ils sont frappes d'un
objet de peine, il n'est plus
maître de lui. La présence d'un malveillant le trouble au point de ne
pouvoir déguiser son
angoisse. S'il voit un traître le cajoler pour le surprendre,
l'indignation le saisit, perce de
toutes parts dans son accent dans s'on regard dans son geste. Que le
traître disparoisse, à
l'instant il est oublie , & l'idée des noirceurs que l'un va
brasser ne sauroit occuper l'autre
une minute à chercher les moyens de s'en descendre. C'est pour écarter
de lui cet objet de
peine dont l'aspect le tourmente qu'il voudroit être seul. Il voudroit
être seul pour vivre à
son aise avec les amis qu'il s'est créés. Mais tout cela n'est qu'une
raison de plus à ceux qui
en prennent le masque pour l'obséder plus étroitement. Ils ne
voudroient pas même, s'il
leur étoit possible, lui laisser dans cette vie la ressource des
fictions.
Je l'ai vu, serre
dans leurs lacs, se débattre très-peu pour en sortir , entoure de
mensonges
& de ténèbres attendre sans murmure la lumière & la vérité ,
enferme vis dans un cercueil
s'y tenir assez tranquille sans même invoquer la mort. Je l'ai vu
pauvre passant pour riche,
vieux passant pour jeune, doux passant pour féroce , complaisant &
foible passant pour
inflexible & dur, gai passant pour sombre, simple enfin jusqu'à la
bêtise, passant pour ruse
jusqu'à la noirceur. Je l'ai vu livre par vos Messieurs à la dérision
publique , flagorne [236]
persifle moque des honnêtes-gens, servir, de jouet à la canaille, le
voir le sentir en gémir ,
déplorer la misère humaine & supporter patiemment l'on état.
Dans cet état
dévot-il se manquer à lui-même au point d'aller chercher dans la
société des
indignités peu déguisées dont on se plaisoit à l'y charger? dévot-il
s'aller donner en
spectacle à ces barbares qui se faisant de ses peines un objet;
d'amusement ne cherchoient
qu'à lui serrer le coeur par toutes les étreintes de la détresse &
de la douleur qui pouvoient
lui être les plus sensibles ? Voilà ce qui lui rendit indispensable la
maniere de vivre à
laquelle il s'est réduit, ou pour mieux; dire, à laquelle on l'a
réduit; car c'est à quoi l'on en
vouloit venir & l'on s'est attache à lui rendre si cruelle & si
déchirante la fréquentation des
hommes qu'il fut force d'y renoncer enfin tout-a-fait. Vous me
demandez, disoit-il, pourquoi
je suis les hommes? demandez-le à eux-mêmes, ils le savent encore mieux
que moi. Mais une
ame expansive change-t-elle ainsi de nature, & se détache-t-elle
ainsi de tout? Tous ses
malheurs ne viennent que de ce besoin d'aimer qui dévora son coeur des
son enfance & qui
l'inquiète & le trouble encore au point que , reste seul sur la
terre il attend le moment d'en
sortir pour voir réaliser enfin ses visions favorites , & retrouver
dans un meilleur ordre de
choses une patrie & des amis.
Il atteignit &
passe l'age mur sans songer à faire des livres, & sans sentir un
instant le
besoin de cette célébrité fatale qui n'étoit pas faite pour lui, dont
il n'a goûte que les
amertumes , & qu'on lui a fait payer si cher. Ses visions [237]
chéries lui tenoient lieu de
tout, & dans le feu de la jeunesse sa vive imagination surchargée
accablée d'objets
charmans qui venoient incessamment la remplir tenoit sort coeur dans
une ivresse
continuelle qui ne lui laissoit, ni le pouvoir d'arranger ses idées, ni
celui de les fixer, ni le
tems de les écrire; ni le désir de les communiquer. Ce ne fut que quand
ces grands
mouvemens commencerent à s'appaiser , quand ses idées prenant une
marche plus réglée &
plus lente , il en pût suivre assez la trace pour la marquer ; ce fut
dis-je alors seulement que
l'usage de la plume lui devint possible , & qu'a l'exemple & à
l'instigation des gens de
lettres avec les quels il vivoit alors, il lui vint en fantaisie de
communiquer au public ces
mêmes idées dont il s'étoit long-tems nourri lui-même , & qu'il
crut être utiles au genre -
humain. Ce fut même en quelque façon par surprise & sans en avoir
forme le projet, qu'il
se trouva jette dans cette funeste carrière ou des-lors peut-être on
creusoit déjà sous ses pas
ces gouffres de malheurs dans lesquels on l'a précipité.
Des sa jeunesse il
s'étoit souvent demande pourquoi il ne trouvoit pas tous les hommes
bons
sages heureux comme ils lui sembloient faits pour l'être ; il cherchoit
dans son coeur
l'obstacle qui les en empechoit & ne le trouvoit pas. Si tous les
hommes , se disoit-il, me
ressembloient , il régneroit sans doute une extrême langueur dans leur
industrie; ils
auroient peu d'activité, & n'en auroient que par brusques &
rares secousses ; mais ils
vivroient entr'eux dans une très douce société. Pourquoi n'y vivent-ils
pas ainsi ? Pourquoi
toujours accusant le Ciel de leurs miseres travaillent-ils sans [238]
cesse à les augmenter ?
En admirant les progrès de l'esprit humain il s'étonnoit de voir
croître en même proportion
les calamites publiques. Il entrevoyoit une secrète opposition entre la
constitution de
l'homme & celle de nos sociétés; mais c'étoit plutôt un sentiment
sourd une notion confuse
qu'un jugement clair & développé. L'opinion publique l'avoir trop
subjugue lui-même
pour qu'il osât réclamer contre de si unanimes décisions.
Une malheureuse
question d'académie qu'il lut dans un mercure vint tout-à-coup
dessiller
ses yeux , débrouiller ce cahos dans sa tête, lui montrer un autre
univers, un véritable age
d'or , des sociétés d'hommes simples sages heureux, & réaliser en
espérance toutes ses
visions, par la destruction des préjugés qui l'avoient subjugue
lui-même; mais dont il crut
en ce moment voir découler les vices & les miseres du genre-humain.
De la vive
effervescence qui se alors dans son ame sortirent des étincelles de
génie qu'on a vu briller
dans ses écrits durant dix ans de délire & de fievre ; mais dont
aucun vestige n'avoir paru
jusqu'alors , & qui vraisemblablement n'auroient plus brille dans
la suite si cet accès passe
il eut voulu continuer d'écrire. Enflamme par la contemplation de ces
grands objets, il les
avoir toujours présens à sa pensée, & les comparant à l'état réel
des choses il les voyoit
chaque jour sous des rapports tout nouveau pour lui. Berce du ridicule
espoir de faire enfin
triompher des préjugés & du mensonge la raison la vérité, & de
rendre les hommes sages
en leur montrant leur véritable intérêt , son coeur , échauffé par
l'idée du bonheur futur du
[239] genre - humain & par l'honneur d'y contribuer , lui dictoit
un langage digne d'une si
grande entreprise. Contraint par- là de s'occuper fortement &
long-tems du même sujet il
assujettit sa tête à la fatigue de la réflexion, il apprit à méditer
profondément, & pour un
moment il étonna l'Europe par des productions dans lesquelles les ames
vulgaires ne virent
que de l'éloquence & de l'esprit , mais ou celles qui habitent nos
régions éthérées
reconnurent avec joie une des leurs,
LE FRANÇOIS.
Je vous ai laisse
parler sans vous interrompre, mais permettez qu'ici je vous arrête un
moment......
ROUSSEAU.
Je
devine.... une
contradiction, n'est -ce pas?
LE FRANÇOIS.
Non, j'en ai
vu
l'apparence. On dit que cette apparence est un piège que J. J. s'amuse
à
tendre aux lecteurs étourdis.
ROUSSEAU.
Si cela est,
il en
est bien puni par les lecteurs de mauvaise foi qui sont semblant &
s'y
prendre pour l'accuser de ne savoir ce qu'il dit.
LE FRANÇOIS.
Je ne suis
point de
cette derniere classe & je tache de ne pas être de l'autre. Ce
n'est donc
point une contradiction qu'ici je vous reproche , mais c'est un
éclaircissement que je vous
demande. Vous étiez ci-devant persuade que les livres qui [240]portent
le nom de J. J.
n'étoient pas plus de lui que cette traduction du Tasse si fidelle
& si coulante qu'on répand
avec tant d'affectation sous son nom. Maintenant vous paroissez croire
le contraire. Si vous
avez en effet change d'opinion, veuillez m'apprendre sur quoi ce
changement est fonde.
ROUSSEAU.
Cette
recherche fut
le premier objet de mes soins. Certain que l'auteur de ces livres &
le
monstre que vous m'avez peint ne pouvoient être le même homme , je me
bornois pour
lever mes doutes à résoudre cette question. Cependant je suis sans y
songer parvenu à la
résoudre par la méthode contraire. Je voulois premièrement connoître
l'auteur pour me
décider sur l'homme, & c'est par la connoissance de l'homme que je
me suis décide sur
l'auteur.
Pour vous faire
sentir comment une de ces deux recherches m'a dispense de l'autre, il
faut
reprendre les détails dans lesquels je suis entre pour cet effet; vous
déduirez de vous-même
& très-aisément les conséquences que j'en ai tirées.
Je vous ai dit que
je l'avois trouve copiant de la musique à dix sols la page; occupation
peu
sortable à la dignité d'auteur , & qui ne ressembloit gueres à
celles qui lui ont acquis tant
de réputation tant en bien qu'en mal. Ce premier article m'offroit déjà
deux recherches à
faire : l'une , s'il se livroit à ce travail tout de bon ou seulement
pour donner le au public
fur ses véritables occupations : l'autre , s'il avoit réellement besoin
de ce métier pour vivre ,
ou si c'étoit une affectation de simplicité ou de pauvreté pour faire
l'Epictete & le Diogene,
comme l'assurent vos Messieurs.
[241] J'ai commence
par examiner son ouvrage, bien sur que s'il n'y vaquoit que par
maniere d'acquit, j'y verrois des traces de l'ennui qu'il doit lui
donner depuis si long-tems.
Sa note mal formée m'a paru faite pesamment lentement sans facilite
sans grace mais avec
exactitude. On voit qu'il tache de suppléer aux dispositions qui lui
manquent , à force de
travail & de soins. Mais ceux qu'il y met ne s'appercevant que par
l'examen, & n'ayant leur
effet que dans l'exécution, sur quoi les musiciens, qui ne l'aiment pas
ne sont pas toujours
sinceres, ne compensent pas aux yeux du public les défauts, qui d'abord
sautent à la vue.
N'ayant l'esprit
présent à rien, il ne l'a pas non plus à son travail, sur-tout force
par
l'affluence des survenans de l'associer avec le babil. Il fait beaucoup
de fautes, & il les
corrige ensuite en grattant son papier avec une perte de tems & des
peines incroyables. J'ai
vu des pages presque entières qu'il avoit mieux aime gratter ainsi que
de recommencer la
feuille, ce qui auroit été bien plutôt fait; mais il entre dans son
tour d'esprit laborieusement
paresseux , de ne pouvoir se résoudre à refaire à neuf ce qu'il a fait
une sois quoique mal. Il
met à le corriger une opiniâtreté qu'il ne peut satisfaire qu'à force
de peine & de tems. Du
reste le plus long le plus ennuyeux travail ne sauroit lasser sa
patience , & souvent faisant
faute sur faute je l'ai vu gratter & regratter jusqu'à percer le
papier sur lequel ensuite il
colloit des pieces. Rien ne m'a sait juger que ce travail l'ennuyât ,
& il paroît au bout de six
ans s'y livrer avec le même goût & le même zele que s'il ne faisoit
que de commencer.
[242] J'ai su qu'il
tenoit registre de son travail , j'ai désire de voir ce registre ; il
me l'a
communique. J'y ai vu que dans ces six ans il avoit écrit en simple
copie plus de six mille
pages de musique, dont une partie, mutique de harpe & de clavecin
ou solo & concerto de
violon très-charges & en plus grand papier, demande une grande
attention & prend un
tems considérable. Il a invente , outre sa note par chiffres une
nouvelle maniere de copier la
musique ordinaire , qui la rend plus commode à lire, & pour
prévenir & résoudre routes
les difficultés, il a écrit de cette maniere une grande quantité de
pieces de toute espece tant
en partition qu'en parties séparées.
Outre ce travail
& son Opéra de Daphnis & Cloé dont un acte entier est fait
& une bonne
partie du reste bien avancée, & le Devin du Village sur lequel il a
refait à neuf une seconde
musique presque en entier , il a dans le même intervalle compose plus
de cent morceaux de
musique en divers genres, la plupart vocale avec des accompagnemens,
tant pour obliger
personnes qui lui ont fourni les paroles que pour son propre amusement.
Il a fait &
distribue des copies de cette musique tant en partition qu'en parties
séparées transcrite sur
les originaux qu'il a gardes. Qu'il ait compose ou pille toute cette
musique, ce n'est pas de
quoi il s'agit ici. S'il ne l'a pas composée , toujours est - il
certain qu'il l'a écrite & notre
plusieurs fois de sa main. S'il ne l'a pas composée, que de tems ne lui
a-t-il pas falu pour
chercher pour choisie dans les musiques déjà toutes faites celle qui
convenoit aux paroles
qu'on lui fournissoit, ou pour l'y ajuster si bien qu'elle y fut
parfaitement appropriée,
mérite qu'à particulièrement [243] la musique qu'il donne pour sienne.
Dans un pareil
pillage il y a moins d'invention sans doute; mais il y a plus d'art de
travail, sur - tout de
consommation de tems, & c'étoit - là pour lors l'unique objet de ma
recherche.
Tout ce travail
qu'il a mis sous mes yeux , soit en nature soit par articles exactement
détailles fait ensemble plus de huit mille pages de musique,*[*Voyez la
note 12.] toute écrite
de sa main depuis ton retour à Paris.
Ces occupations ne
l'ont pas empêche de se livrer à l'amusement de la botanique , à
laquelle
il a donne pendant plusieurs années la meilleure partie de son tems.
Dans de grandes &
fréquentes herborisations il a fait une immense collection de plantes ;
il les a desséchées
avec des soins infinis; il les a collées avec une grande propreté sur
des papiers qu'il ornoit
de cadres rouges. Il s'est applique à conserves la figure & la
couleur des fleurs & des
feuilles, au point de faire de ces herbiers ainsi préparés des recueils
de miniatures. Il en a
donne , envoyé à diverses personnes , & ce qui lui reste*[*Ce reste
a été donné presque en
entier à M. Malthus qui a acheté mes livres de botanique.] suffiroit
pour persuader à ceux
qui savent combien ce travail exige de tems & de patience, qu'il en
fait son unique
occupation.
LE FRANÇOIS.
Ajoutez le tems
qu'il lui a falu pour étudier à fond les propriétés de toutes ces
plantes ,
pour les piler les extraire les distiller les préparer de maniere à en
tirer les usages auxquels
[244] quels il les destine ; car enfin quelque prévenu pour lui que
vous puissiez être, vous
comprenez bien , je pense, qu'on n'étudie pas la botanique pour rien.
ROUSSEAU.
Sans doute.
Je
comprends que le charme de l'étude de la nature est quelque chose pour
toute ame sensible, & beaucoup pour un solitaire. Quant aux
préparations dont vous parlez
& qui n'ont nul rapport à la botanique, je n'en ai pas vu chez lui
le moindre vestige ; je ne
me suis point apperçu qu'il eut fait aucune étude des propriétés des
plantes, ni même qu'il
y crut beaucoup. " Je connois, m'a-t-il dit, l'organisation végétale
& la structure des
plantes sur le rapport de mes yeux, sur la foi de la nature qui me la
montre & qui ne ment
point ; mais je ne connois leurs vertus que sur la soi des hommes , qui
sont ignorans &
menteurs ; leur autorité à généralement sur moi trop peu d'empire pour
que je lui en donne
beaucoup en cela. D'ailleurs cette étude , vraie ou fausse, ne se fait
pas en plein champ
comme celle de la botanique, mais dans des laboratoires & chez les
malades ; elle demande
une vie applique & sédentaire qui ne me plaît ni ne me convient."
Et effet je n'ai rien vu
chez lui qui montrât ce goût de pharmacie. J'y ai vu seulement des
cartons remplis des
rameaux de plantes dont je viens de vous parler , & des graines
distribuées dans de petites
boites classées, comme les plantes qui les fournissent, selon le
système de Linnaeus.
LE FRANÇOIS.
Ah de
petites
boites ! Eh bien Monsieur, ces petites boites? à quoi servent-elles ?
qu'en
dites-vous ?
ROUSSEAU.
Belle
demande! A
empoisonner les gens, à qui il fait avaler en bol toutes ces graines.
Par
exemple , vous avalerez par mégarde une once ou deux de graine de
pavots , qui vous
endormira pour toujours, & du reste comme cela. C'est encore la
même chose à-peu-près
dans les plantes ; il vous les fait brouter comme du fourage , ou bien
il vous en fait boire le
jus des sauces.
LE FRANÇOIS.
Eh non,
Monsieur !
on sait bien que ce n'est pas de la sorte que la chose peut se faire,
& nos
Médecins qui l'ont voulu décider ainsi se sont fait tort chez les gens
instruits. Une écuellée
de jus de ciguë ne suffit pas à Socrate; il en falut une seconde; il
faudroit donc que J. J. fit
boire à son monde des bassins de jus d'herbes ou manger des litrons de
graines. Oh que ce
n'est pas ainsi qu'il s'y prend ! Il fait, force d'opérations, de
manipulations, concentrer
tellement les poisons des plante qu'ils agissent plus fortement que
ceux mêmes des
minéraux. Il les escamote , & vous les fait avaler sans qu'on s'en
apperçoive, il les fait
même agir de loin comme la poudre de sympathie, & comme le basilic
il fait empoisonner
les gens en les regardant. Il a suivi jadis un cours de chymie, rien
n'est plus certain. Or
vous comprenez bien ce que c'est, ce que ce [246] peut être , qu'un
homme qui n'est ni
Médecin ni Apothicaire & qui néanmoins suit des cours de chymie
& cultive la botanique !
Vous dites, cependant n'avoir vu chez lui nuls vestiges de préparations
chimiques. Quoi!
point d'alambics, de fourneaux, de chapiteaux, de cornues? Rien qui ait
rapport à un
laboratoire?
ROUSSEAU.
Pardonnez - moi,
vraiment! J'ai vu dans sa petite cuisine un réchaud , des caffetieres
de
fer-blanc, des plats, des pots, des écuelles de terre.
LE FRANÇOIS.
Des plats,
des pots
, des écuelles! Eh mais vraiment! voile l'affaire. Il n'en faut pas
davantage pour empoisonner tout le genre - humain.
ROUSSEAU.
Témoin
Mignot &
ses successeurs.
LE FRANÇOIS.
Vous me
direz que
les poisons qu'on préparé dans des écuelles doivent se manger la
cuiller,
& que les potages ne s'escamotent pas.......
ROUSSEAU.
Oh non ! je
ne vous
dirai point tout cela, je vous jure, ni rien de semblable: je me
contenterai d'admirer. O la savante la méthodique marche que
d'apprendre la botanique
pour se faire empoisonneur ! C'est comme si l'on apprenoit la géométrie
pour se faire
assassin.
LE FRANÇOIS.
Je vous vois
sourire bien dédaigneusement. Vous passionnerez-vous toujours pour cet
homme-là
ROUSSEAU.
Me
passionner! moi!
Rendez-moi plus de justice, & foyer même assure que jamais
Rousseau ne défendra J. J. accuse d'être un empoisonneur.
LE FRANÇOIS.
Laissons
donc tous
ces persiflages, & reprenez vos récits. J'y prête une oreille
attentive. Ils
m'intéressent de plus en plus.
ROUSSEAU.
Ils vous
intéresseroient davantage encore , j'en suis très-sur, s'il m'étoit
possible ou permis
ici de tout dire. Ce seroit abuser de votre attention que de l'occuper
à tous les soins que j'ai
pris pour m'assurer du véritable emploi de son tems , de la nature de
ses occupations, & de
l'esprit dans lequel il s'y livre. Il vaut mieux me borner à des
résultats , & vous laisser le
soin de tout vérifier par vous - même , si ces recherches vous
intéressent assez pour cela.
Je dois pourtant
ajouter aux détails dans lesquels je viens d'encrer que J. J. , au
milieu de
tour ce travail manuel , à encore employé six mois dans le même
intervalle tant à l'examen
de la constitution d'une Nation malheureuse qu'à proposer ses idées sur
les corrections à
faire à cette constitution , & cela sur les instances retirées
jusqu'à l'opiniâtreté d'un des
premiers [248] patriotes de cette Nation qui lui faisoit un devoir
d'humanité des soins qu'il
lui imposoit.
Enfin malgré la
résolution qu'il avoit prise en arrivant à Paris de ne plus s'occuper
de ses
malheurs ni de reprendre la plume à ce sujet , les indignités
continuelles qu'il y a souffertes,
les harcellemens sans relâche que la crainte qu'il n'écrivît lui à fait
essuyer , l'impudence
avec laquelle on lui attribuoit incessamment de nouveaux livres, &
la stupide ou maligne
crédulité du public cet égard ayant lasse sa patience, & lui
faisant sentir qu'il ne gagneroit
rien pour son repos à se taire , il a fait encore un effort &
s'occupant derechef malgré lui de
sa destinée & de ses persécuteurs , il a écrit en forme de Dialogue
une espece de jugement
d'eux & de lui assez semblable à celui qui pourra résulter de nos
entretiens. Il m'a souvent
proteste que cet écrit étoit de tous ceux qu'il a faits en sa vie celui
qu'il avoit entrepris avec
le plus de répugnance & exécute avec le plus d'ennui. Il l'eut cent
sois abandonne si les
outrages augmentant sans cesse & pousses enfin aux derniers excès
ne l'avoient force
malgré lui de le poursuivre. Mais loin qu'il ait jamais pu s'en occuper
long-tems de suite, il
n'en eut pas même endure l'angoisse si son travail journalier ne fut
venu l'interrompre & la
lui faire oublier. De sorte qu'il y a rarement donne plus d'un
quart-d'heure par jour, &
cette maniere d'écrire coupée & interrompue est une des causes du
peu de suite & des
répétitions continuelles qui regnent dans cet écrit.
Après m'être assure
que cette copie de musique n'étoit point un jeu , il me restoit à
savoir si
en effet elle étoit nécessaire [249] à sa subsistance, & pourquoi,
ayant d'autres talens qu'il
pouvoit employer plus utilement pour lui-même & pour le public, il
s'étoit attache de
préférence à celui-là? Pour abréger ces recherches sans manquer à mes
engagemens envers
vous je marquai naturellement ma curiosité, & sans lui dire tout ce
vous m'aviez appris de
son opulence, je me contentai de lui répéter ce que j'avois oui dire
mille fois, que du seul
produit de ses livres, & sans avoir rançonné ses libraires, il
devoir être assez riche pour
vivre à son aise de son revenu.
Vous avez
raison, me dit - il , si vous ne voulez dire en cela que ce qui pouvoit
être; mais si
vous prétendez en conclure que la chose est réellement ainsi & que
je suis riche en effet, vous
avez tort, tout au moins ; car un sophisme bien cruel pourroit se
cacher sous cette erreur.
Alors il entra dans
le détail articule de ce qu'il avoit reçu de ses libraires pour chacun
de
ses livres, de toutes les ressources qu'il avoit pu avoir d'ailleurs,
des dépenses auxquelles il
avoit été force pendant huit ans qu'on s'est amuse à le faire voyager à
grands frais, lui & sa
compagne aujourd'hui sa femme, & de tour cela bien calcule &
bien prouve il résulta,
qu'avec quelque argent comptant provenant tant de son accord avec que
l'Opéra que de la
vente de ses livres de botanique & du reste d'un fonds de mille
écus qu'il avoit à Lyon &
qu'il retira pour s'établir à Paris , toute sa fortune présente
consiste en huit cents francs de
rente viagère incertaine, & dont il n'a aucun titre , & trois
cents francs de rente aussi
viagère mais assurée , du moins autant que la personne qui doit la
payer sera solvable.
"Voilà très-fidellement, me dit-il, [250] il a quoi se borne toute mon
opulence. Si quelqu'un
dit me savoir aucun autre fonds ou revenu de quelque espece que ce
puisse être ; je dis qu'il
ment & je me montre; & si quelqu'un dit en avoir à moi , qu'il
m'en donne le quart & je lui
fais quittance du tout.”
“Vous pourriez,
continua-t-il, dire comme tant d'autres que pour un Philosophe austère
onze cents francs de rente devroient , au moins tandis que je les ai ,
suffire à ma subsistance
, sans avoir besoin d'y joindre un travail auquel je suis peu propre
& que je fais avec plus
d'ostentation que de nécessite. A cela je réponds , premièrement que se
le ne suis ni
Philosophe ni austère , & que cette vie dure dont il plaît à vos
Messieurs de me faire un
devoir n'a jamais été ni de mon goût ni dans mes principes, tant que
par des moyens justes
& honnêtes j'ai pu éviter de m'y réduire ; en me faisant copiste de
musique je n'ai point
prétendu prendre un état austère & de mortification , mais choisir
au contraire une
occupation de mon goût, qui ne fatigât pas mon esprit paresseux , &
qui pût me fournir les
commodités de la vie que mon mince revenu ne pouvoit me procurer sans
ce supplément.
En renonçant & de grand coeur à tout ce qui est de luxe & de
vanité le n'ai point renonce
aux plaisirs réels , & c'est même pour les goûter dans toute leur
pureté que j'en ai détache
tout ce qui ne tient qu'à l'opinion. Les dissolutions ni les excès
n'ont jamais été de mon goût
; mais sans avoir jamais été riche j'ai toujours vécu commodément ;
& il m'est de toute
impossibilité de vivre commodément dans mon petit ménage [251] avec
onze cents francs de
rente quand même ils seroient assures, bien moins encore avec trois
cents auxquels d'un
jour à l'autre je puis être réduit. Mais écartons cette prévoyance.
Pourquoi voulez-vous que
sur mes vieux jours je fasse sans nécessite le dur apprentissage d'une
vie plus que frugale à
laquelle mon corps n'est point accoutume ; tandis qu'un travail qui
n'est pour moi qu'un
plaisir me procure la continuation de ces mêmes commodités dont
l'habitude m'a fait un
besoin , & qui de toute autre maniere seroient moins à ma portée ou
me coûteroient
beaucoup plus cher ? Vos Messieurs, qui n'ont pas pris pour eux cette
austérité qu'ils me
prescrivent , sont bien d'intriguer ou emprunter, plutôt que de
s'assujettir à un travail
manuel qui leur paroît si ignoble usurier insupportable , & ne
procure pas tout-d'un-coup
des raffles de cinquante mille francs. Mais moi qui ne pense pas comme
eux sur la véritable
dignité; moi qui trouve une jouissance très-douce dans le passage
alternatif du travail à la
récréation ; par une occupation de mon goût que je mesure à ma volonté
, j'ajoute ce qui
manque à ma petite fortune pour me procurer une subsistance aisée ,
& je jouis des
douceurs d'une vie égale & simple autant qu'il dépend de moi. Un
désoeuvrement absolu
m'assujettiroit à l'ennui, me forceroit peut-être à chercher des
amusemens n toujours
coûteux souvent pénibles, rarement innocens, au lieu qu'après le
travail le simple repos à
son charme, & suffit avec la promenade pour l'amusement dont j'ai
besoin. Enfin c'est peut
- être un soin que je me dois dans une situation aussi triste d'y
jetter du moins tous les
agrémens [252] qui restent à ma portée pour tacher d'en adoucir
l'amertume , de peur que
le sentiment de mes peines aigri par une vie austère ne fermentât dans
mon ame & n'y
produisit des dispositions haineuses & vindicatives, propres à me
rendre méchant & plus
malheureux. Je me suis toujours bien trouve d'armer mon coeur contre la
haine par toutes
les jouissances que j'ai pu me procurer. Le succès de cette méthode me
la rendra toujours
chere , & plus ma destinée est déplorable , plus je m'efforce pour
me maintenir toujours
bon.”
“Mais, disent-ils,
parmi tant d'occupation dont il a le choix, pourquoi choisir par
préférence celle à laquelle a paroît le moins propre, & qui doit
lui rendre le moins?
Pourquoi copier de la musique au lieu de faire des livres? Il y
gagneroit davantage & ne se
degraderoit pas. Je repondrois volontiers à cette question en la
renversant. Pourquoi faire
des livres au lieu de copier de la musique, puisque ce travail me plaît
& me convient plus
que tout autre , & que son produit est un gain juste honnête &
qui me suffit? Penser est un
travail pour moi très-pénible qui me fatigue me tourmente & me
déplaît; travailler de la
main & laisser ma tête en repos me récrée & m'amuse. Si j'aime
quelquefois à penser c'est
librement & sans gêne en laissant aller à leur gré mes idées sans
les assujettir à rien. Mais
penser à ceci ou à cela par devoir par métier, mettre à mes productions
de la correction de
la méthode est pour moi le travail d'un galérien , & penser pour
vivre me paroît la plus
pénible ainsi que la plus ridicule de [253] toutes les occupations. Que
d'autres usent de
leurs talens comme il leur plaît, je ne les en blâmé pas; mais pour moi
je n'ai jamais voulu
prostituer les miens tels quels en les mettant à prix, sur que cette
vénalité même les auroit
anéantis. Je vends le travail de mes mains, mais les productions de mon
ame ne sont point à
vendre; c'est leur désintéressement qui peut seul leur donner de la
force & le l'élévation.
Celles que je ferois pour de l'argent n'en vaudroient gueres & m'en
rendroient encore
moins.”
“Pourquoi vouloir
que je fasse encore des livres quand j'ai dit tout ce que j'avois à
dire, &
qu'il ne me resteroit que la ressource trop chétive à mes yeux de
retourner & répéter les
mêmes idées? A quoi bon redire une seconde fois & mal, ce que j'ai
dit tune fois de mon
mieux ? Ceux qui ont la démangeaison de parler toujours trouvent
toujours quelque chose
à dire ; cela est aise pour qui ne veut qu'agencer des mots ; mais je
n'ai jamais été tente le
prendre la plume que pour dire des choses grandes neuves &
nécessaires , & non pas pour
rabâcher. J'ai fait les livres, il est vrai, mais jamais je ne fus un
lévrier. Pourquoi faire
semblant de vouloir que je fasse encore des livres, quand en effet on
craint tant que je n'en
fasse & qu'on met tant de vigilance à m'en ôter tous les moyens. On
me ferme l'abord de
toutes des maisons hors celles des fauteurs de la ligue. On me cache
avec le plus grand soin
la demeure & l'adresse de tout le monde. Les suisses & portiers
ont tous pour moi des
ordres secrets autres ceux de leurs maîtres; on ne me liste plus de
communication [254]
avec les humains , même pour parler, me permettroit-on d'écrire ? On me
laisseroit peut -
être exprimer ma pensée afin de la savoir , mais très - certainement on
m'empecheroit bien
de la dire au public.”
“Dans la position
ou je suis si j'avois à faire des livres, je n'en devrois & n'en
voudrois aire
que pour la défense de mon honneur, pour confondre & démasquer ses
imposteurs qui le
diffament : il ne m'est plus permis sans me manquer à moi-même de
traiter aucun autre
sujet. Quand j'aurois les lumieres nécessaires pour percer cet abyme de
ténèbres ou l'on
m'a plonge, & pour éclairer toutes ces trames souterraines , y
a-t-il du bon sens à supposer
qu'on me laisseroit faire, & que les gens qui disposent de moi
souffriroient que j'instruisisse
le public de leurs manoeuvres & de mon sort? A qui m'adresserois-je
pour me faire
imprimer qui ne fut un de leurs émissaires ou qui ne le devint
aussi-tôt ? M'ont-ils laisse
quelqu'un à qui je pusse me confier? Ne fait-on pas tous les jours à
toutes les heures à qui
j'ai parle, ce- que j'ai dit, & doutez - vous que depuis nos
entrevues vous-même ne soyez
aussi surveille que moi? Quelqu'un peut-il ne pas voir qu'investi de
toutes parts, garde à
vue comme je le suis, il m'est impossible de faire entendre nulle part
la voix de la justice &
de la vérité? Si l'on paroissoit m'en laisser le moyen ce seroit un
piège. Quand j'aurois dit
blanc on me feroit dire noir sans même que j'en susse rien,*[*Comme on
sera certainement
du contenu de cet écrit , si son existence est connue du public &
qu'il tombe entre les mains
de ces Messieurs, ce qui paroît naturellement inévitable] & [255]
puisqu'on falsifie tout
ouvertement mes anciens écrits qui sont dans les mains de tout le
monde, manqueroit-on de
falsifier ceux qui n'auroient point encore paru, & dont rien ne
pourroit constater la
falsification , puisque mes protestations sont comptées pour rien ? Eh
, Monsieur , pouvez -
vous ne pas voir que le grand le seul crime qu'ils redoutent de moi,
crime affreux dont
l'effroi les tient dans des transes continuelles, est ma justification
?”
“Faire des livres
pour subsister eut été me mettre dans la dépendance du public. Il eut
été
des-lors question, non d'instruire & de corriger , mais de plaire
& de réussir. Cela ne
pouvoit plus se faire en suivant la route que j'avois prise ; les tems
étoient trop changes &
le public avoir trop changes pour moi. Quand je publiai mes premiers
écrits , encore livre à
lui-même , il n'avoit point en total adopte de secte & pouvoir
écouter la voix de la vérité &
de la raison. Mais aujourd'hui subjugue tout entier il ne pense plus il
ne raisonne plus il
n'est plus rien par lui-même , & ne suit plus que les impressions
que lui donnent ses guides.
L'unique doctrine qu'il peut goûter désormais est celle qui met ses
passions à leur aise &
couvre d'un vernis de sagesse le dérèglement de ses moeurs. Il ne reste
plus qu'une route
pour quiconque aspire à lui y plaire. C'est de suivre à la piste les
brillans auteurs de ce
siecle & de prêcher comme eux dans une morale hypocrite , l'amour
des vertus , & la haine
du vice , mais après avoir commence par prononcer comme eux que tout
cela sont des mots
vides de sens, faits pour amuser le peuple, [256] qu'il n'y a ni vice
ni vertu dans le coeur de
l'homme, puisqu'il n'y a ni liberté dans sa volonté ni moralité dans
ses actions, que tout
jusqu'à cette volonté même est l'ouvrage d'une aveugle nécessite,
qu'enfin la conscience &
les remords ne sont que préjugés & chimères, puisqu'on re peut, ni
s'applaudir d'une
bonne action qu'on a été force de faire, ni se reprocher un crime dont
on n'a pas eu le
pouvoir de s'abstenir.*[*Voilà ce qu'ils ont ouvertement enseigne &
publie jusqu'ici , sans
qu'on ait songe à les décréter pour cette doctrine. Cette peine étoit
réservée au Système
impie de la Religion naturelle. A présent c'est à J. J. qu'ils sont
dire tout cela; eux se taisent,
ou crient à l'impie , le public avec eux. Risum teneatis, amici!]
Et quelle chaleur quelle
véhémence, quel ton de persuasion & de vérité pourrois-je mettre ,
quand je le voudrois
dans ces cruelles doctrines qui, flattant les heureux & les riches,
accablent les infortunes &
les pauvres, en ôtant aux uns tout frein toute crainte toute retenue,
aux autres toute
espérance toute consolation, & comment enfin les accorderois-je
avec mes propres écrits
pleins de la réfutation de tous ces sophismes ? Non, j'ai dit ce que le
savois , ce que je
croyois du moins être vrai bon consolant utile. J'en ai dit assez pour
qui voudra m'écouter
en sincérité de coeur, & beaucoup trop pour le siecle ou j'ai eu le
malheur de vivre. Ce que
je dirois de plus ne seroit aucun effet , & je le dirois mal,
n'étant anime ni par l'espoir du
succès comme les auteurs à la mode, ni comme autrefois par cette
hauteur de courage qui
met au-dessus , & qu'inspire le seul amour de la vérité sans
mélange d'aucun intérêt
personnel."
[257] Voyant
l'indignation dont il s'enflammoit à ces idées , je gardai de lui
parler de tous
ces fatras de livres & de brochures qu'on lui fait barbouiller
& publier tous les jours avec
autant de secret que de bon sens. Par quelle inconcevable bêtise
pourvoir-il espérer,
surveille comme il est, de pouvoir garder un seul moment l'anonyme ,
& lui à qui l'on
reproche tant de se défier à tort de tout le monde , comment auroit-il
une confiance aussi
stupide en ceux qu'il chargeroit de la publication de ses manuscrits ,
& s'il avoir en
quelqu'un cette inepte confiance , est-il croyable qu'il ne s'en
serviroit, dans la position
terrible ou il est, que pour publier traductions & de frivoles
brochures?*[*Aujourd'hui ce
sont des livres en forme : mais il y a dans l'oeuvre qui me regarde un
progrès qu'il n'étoit
pas aise de prévoir.] Enfin peut-on penser que se voyant ainsi
journellement découvert, il
ne laissât pas d'aller toujours son train avec le même mystère, avec le
même secret si bien
garde , soit en continuant de se confier aux mêmes traitées, soit en
choisissant de nouveau
confidens tout aussi fidelles?
J'entends insister.
Pourquoi sans reprendre ce métier d'auteur qui lui déplaît tant , ne
pas
choisir au moins pour ressource quelque talent plus honorable ou plus
lucratif? Au lieu de
copier de la musique, s'il étoit vrai qu'il la fut, que n'en faisoit-il
ou que ne l'enseignoit-il ?
S'il ne la savoit pas, il avoir ou passoit pour avoir d'autres
connoissances dont il pouvoir
donner leçon. L'italien, la géographie, l'arithmétique , que sais-je
moi! Tout, puisqu'on a
tant de facilites à Paris pour enseigner ce qu'on ne sait pas soi-même
; les plus médiocres
[258] talens valoient mieux à cultiver pour s'aider à vivre que le
moindre de tous qu'il
possedoit mal & dont il tiroit si peu de profit, même en taxant si
haut son ouvrage. Il ne se
fut point mis, comme il a fait, dans la dépendance de quiconque vient
arme d'un chiffon de
musique lui débiter son amphigouri , ni des valets insolens qui
viennent dans leur arrogant
maintien lui déceler les sentimens caches des maîtres. Il n'eut point
perdu si souvent le
salaire de son travail , ne se fût point sait mépriser du peuple &
traiter de juif par le
philosophe D***. [Diderot] pour ce travail même. Tous ces profits
mesquins sont méprisés
des grandes ames. L'illustre D***. [Diderot] qui ne souille point ses
mains d'un travail
mercenaire & dédaigne les petits gains usuriers , est aux yeux de
l'Europe entiere un sage
aussi vertueux que désintéresse; & le copiste J. J. prenant dix
sols par page de son travail
pour s'aider à vivre, est un juif que son avidité fait universellement
mépriser. Mais en dépit
de son âpreté la fortune paroît avoir ici tout remis dans l'ordre,
& je ne vois point que les
usures du juif J. J. l'ayent rendu fort riche , ni que le
désintéressement du philosophe
D***.[Diderot] l'ait appauvri. Eh comment peut-on ne pas sentir que si
J. J. eut dit pris
cette occupation de copier de la musique uniquement pour donner le
change au public ou
par affectation, il n'eut pas manque pour ôter cette arme à ses ennemis
& se faire un mérite
de son métier, de le faire au prix des autres, ou même au-dessous?
LE FRANÇOIS.
L'avidité ne
raisonne pas toujours bien.
[259] ROUSSEAU.
L'animosité
raisonne souvent plus mal encore. Cela se sent à merveilles quand on
examine
les allures de vos Messieurs; leurs singuliers raisonnemens qui les
décaleraient bien vite
aux yeux de quiconque y voudroit regarder & ne pas leur passion.
Toutes ces
objections m'étoient présentes quand j'ai commence d'observer notre
homme :
mais en le voyant familièrement j'ai senti bientôt & je sens mieux
chaque jour que les vrais
motifs qui le déterminent dans toute sa conduite se trouvent rarement
dans son plus grand
intérêt & jamais dans les opinions de la multitude. Il les faut
chercher plus près de lui si
l'on ne veut s'abuser sans cesse.
D'abord comment ne
sent-on pas que pour tirer parti de tous ces petits talens dont on
parle
, il en faudroit un qui lui manque , savoir celui de les faire valoir.
Il faudroit intriguer
courir à son age de maison en maison, faire sa cour aux Grands aux
riches aux femmes aux
artistes , à tous ceux dont on le laisseroit approcher; car on mettroit
le même aux gens dont
on lui permettroit l'accès qu'en à ceux à qui l'on permet le sien ,
& parmi lesquels je ne
serois pas sans vous.
Il a fait assez
d'expériences de la façon dont le traiteroient les musiciens , s'il se
mettoit à
leur merci pour l'exécution de ses ouvrages , comme il y seroit force
pour, en pouvoir tirer
parti. J'ajoute que quand même à force de manège il pourroit réussir,
il devroit toujours
trouver trop chers des succès achètes à ce prix. Pour moi du moins
pensant autrement que
le [260] public sur le véritable honneur , j'en trouve beaucoup plus à
copier chez soi de la
musique à tant la page , qu'a courir de porte en porte pour y souffrir
les rebuffades des
valets, les caprices des maîtres & faire par-tout le métier de
cajoleur & de complaisant.
Voila ce que tout esprit judicieux devroit sentir lui-même ; mais
l'étude particuliere de
l'homme ajoute un nouveau poids à tout cela.
J. J. est indolent
paresseux comme tous les contemplatifs: mais cette paresse n'est que
dans
sa tête. Il ne pense qu'avec effort , il se fatigue à penser, il
s'effraye de tout ce qui l'y force à
quelque foible degré que ce soit, & s'il faut qu'il réponde à un
bonjour dit avec quelque
tournure il en sera tourmente. Cependant il est vit, laborieux à sa
maniere. Il ne peut
souffrir une oisiveté absolue : il faut que ses mains que ses pieds que
ses doigts agissent ,
que son corps soit en exercice cet que sa tête reste en repos. Voilà
d'ou vient sa passion pour
la promenade ; il y est en mouvement sans être oblige de penser. Dans
la rêverie on n'est
point actif. Les images se tracent dans le cerveau s'y combinent comme
dans le sommeil
sans le concours de la volonté: on laisse tout cela suivre sa marche,
& l'on jouit sans agir.
Mais quand on veut arrêter fixer les objets, les ordonner les arranger,
c'est autre chose ; on
y met du sien. Si - tôt que le raisonnement & la réflexion s'en
mêlent, la méditation n'est
plus un repos; elle est une action très-pénible , & voilà la peine
qui fait l'effroi de J. J. &
dont la seule idée l'accable & le rend paresseux. Je ne l'ai jamais
trouve tel que dans toute
oeuvre ou il faut que l'esprit agisse , quelque peu que ce puisse être.
Il n'est avare ni de son
[261] tems ni peut rester oisif sans souffrir; il passeroit volontiers
sa vie à bêcher dans un
jardin pour y rêver à son aise: mais ce seroit pour lui le plus cruel
supplice de la passer
dans un fauteuil en fatigant sa cervelle à chercher des tiens pour
amuser les femmes.
De plus il déteste
la gêne autant qu'il aime l'occupation. Le travail ne lui coûte, pourvu
qu'il le fasse à son heure & non pas à celle d'autrui. Il porte
sans peine le joug de la
nécessité des choses, mais non celui de la volonté des hommes. Il
aimera mieux faire une
tache double en prenant son tems qu'une simple au moment prescrit.
A-t-il une affaire
une visite un voyage à faire, il ira sur le champ si rien ne le presse;
s'il
faut aller à l'instant il regimbera. Le moment ou renonçant à tout
projet, de fortune pour
vivre au jour la journée il se défit de sa montre fut un des plus doux
de sa vie. Graces au
Ciel, s'écria-t-il dans un transport de joie, je n'aurai plus besoin de
savoir l'heure qu'il est!
S'il se plie avec
peine aux fantaisies des autres, ce n'est pas qu'il en ait beaucoup de
son
chef. Jamais homme ne fut moins imitateur & cependant moins
capricieux. Ce n'est pas sa
raison qui l'empêche de l'être, c'est sa paresse; car les caprices sont
des secousses de volonté
dont il craindroit la fatigue. Rebelle à toute autre volonté il ne sait
pas même obéir à la
sienne, ou plutôt il trouve si fatigant même de vouloir , qu'il aime
mieux dans le courant de
la vie suivre une impression purement machinale qui l'entraîne sans
qu'il ait la peine de la
diriger. Jamais homme ne porta plus pleinement & des sa jeunesse le
joug propre des ames
foibles & des vieillards, savoir [262] celui de l'habitude. C'est
par elle qu'il aime à faire
encore aujourd'hui ce qu'il fit hier , sans autre motif si ce n'est
qu'il le fit hier. La route
étant déjà frayée il a moins de peine à la suivre qu'à l'effort d'une
nouvelle direction. Il est
incroyable à quel point cette paresse de vouloir le subjugue. Cela se
voit jusques dans ses
promenades. Il répétera toujours la même jusqu'à ce que quelque motif
le force absolument
d'en changer : ses pieds le reportent d'eux-mêmes ou ils 1'ont déjà
porte. Il aime à marcher
toujours devant lui , parce que cela se fait sans avoir besoin d'y
penser. Il iroit de cette
façon toujours rêvant jusqu'à la Chine sans s'en appercevoir, ou sans
s'ennuyer. Voilà
pourquoi les longues promenades lui plaisent; mais il n'aime pas les
jardins ou à chaque
bout d'allée une petite direction est nécessaire pour tourner &
revenir sur ses pas , & en
compagnie il se met sans y penser à la suite des autres pour n'avoir
pas besoin de penser à
son chemin; aussi n'en a-t-il jamais retenu aucun qu'il ne l'eut fait
seul.
Tous les hommes
sont naturellement paresseux , leur intérêt même ne les anime pas ,
& les
plus pressans besoins ne les sont agir que par secousses; mais à mesure
que l'amour -
propre s'éveille il les excite les pousse , les tient sans cesse en
haleine parce qu'il est la seule
passion qui leur parle toujours : c'est ainsi qu'on les voit tous dans
le monde. L'homme en
qui l'amour - propre ne domine pas & qui ne va point chercher son
bonheur loin de lui est
le seul qui connoisse l'incurie & les doux loisirs, & J. J. est
cet homme-là autant que je puis
m'y connoître. Rien n'est plus uniforme que sa maniere de vivre : il se
lève se couche mange
travaille sort & rentre aux [263] mêmes heures , sans le vouloir
& sans le savoir. Tous les
jours sont jettes au même moule ; c'est le même jour toujours répété;
sa routine lui tient
lieu de toute autre regle : il la suit très-exactement sans y manquer
& sans y songer. Cette
molle inertie n'influe pas seulement sur ses actions indifférentes,
mais sur toute si conduite ,
sur les affections mêmes de son coeur, & lorsqu'il cherchoit si
passionnément des liaisons
qui lui convinssent , il n'en forma réellement jamais d'autres que
celles que le hasard lui
présenta. L'indolence & le besoin d'aimer ont donne sur lui un
ascendant aveugle à tout ce
qui l'approchoit. Une rencontre fortuite , l'occasion , le besoin du
moment , l'habitude trop
rapidement prise , ont détermine tous les attachemens & par eux
toute sa destinée. En vain
son coeur lui demandoit un choix , son humeur trop facile ne lui en
laissa point faire. Il est
peut-être le seul homme au monde des liaisons duquel on ne peut rien
conclure ; parce que
son propre goût n'en forma jamais aucune, & qu'il se trouva
toujours subjugue avant
d'avoir eu le tems de choisir. Du reste l'habitude ne finit point en
lui par l'ennui. Il vivroit
éternellement du même mets , répéteroit sans cesse le même air ,
reliroit toujours le même
livre , ne verroit toujours que la même personne. Enfin le ne l'ai
jamais vu se dégoûter
d'aucune chose qui une fois lui eut fait plaisir.
C'est par ces
observations & d'autres qui s'y rapportent , e'est par l'étude
attentive du
naturel & des goûts de l'individu, qu'on apprend à expliquer les
singularités de sa
conduite, & non par des fureurs d'amour-propre qui rongent les
coeurs de ceux qui le
jugent sans avoir jamais approche du sien. C'est [264] par paresse par
nonchalance par
aversion de la dépendance & de la génie que J. J. copie de la
musique. Il fait sa tache quand
& comment il lui plaît , il ne doit compte de sa journée de son
tems de son travail de son
loisir à personne. Il n'a besoin de rien arranger de rien prévoir de
prendre aucun souci de
rien , il n'a nulle dépense d'esprit à faire , il est lui & à lui
tous les jours , tout le jour ; & le
soir quand il se délasse & se promene , son ame ne sort du calme
que pour se livrer à des
émotions délicieuses sans qu'il ait à payer de sa personne, & à
soutenir le faix de la
célébrité par de brillantes ou savantes conversations qui feroient le
tourment de sa vie sans
flatter sa vanité.
Il travaille
lentement , pesamment , fait beaucoup de fautes, efface ou recommence
sans
cesse , cela l'a force de taxer haut son ouvrage , quoiqu'il en sente
mieux que personne
l'imperfection. Il n'épargne cependant ni frais ni soins pour lui faire
valoir son prix , & il y
met des attentions qui ne sont pas sans effet & qu'on attendroit en
vain des autres copistes.
Ce prix même quelque fort qu'il soit seroit peut - être au-dessous du
leur, si l'on en
déduisoit ce qu'on s'amure à lui faire perdre , soit en ne retirant ou
en ne payant point
l'ouvrage qu'on lui fait faire , soit en le détournant de son travail
en mille manieres dont les
autres copistes sont exempts. S'il abuse en cela de sa célébrité , il
le sent & s'en afflige ;
mais c'est un bien peut avantage contre tant de maux qu'elle lui attire
, & il ne sauroit faire
autrement sans s'exposer à des inconvéniens qu'il n'a pas le courage de
supporter. Au lieu
qu'avec ce modique supplément acheté par son travail, sa situation
présente est[265] du
cote de l'aisance telle précisément qu'il la faut à son humeur. Libre
des chaînes de la
fortune , il jouit avec modération de tous les biens réels qu'elle
donne ; il a retranche ceux
de l'opinion, qui ne sont qu'apparens & qui sont les plus couteaux.
Plus pauvre il sentiroit
des privations des souffrances ; plus riche il auroit l'embarras des
richesses , des soucis, des
affaires, il faudroit renoncer à l'incurie, pour lui la plus douce des
voluptés: en possédant
davantage il jouiroit beaucoup moins.
Il est vrai
qu'avance déjà dans la vieillesse il ne peut espérer de vaquer
long-tems encore à
son travail, sa main déjà tremblotante lui refuse un service aise , sa
note se déforme, son
activité diminue, il fait moins d'ouvrage & moins bien dans plus
tems , un moment viendra
*[*Un autre inconvénient très-grave me forcera d'abandonner enfin ce
travail, quel
d'ailleurs la mauvaise volonté du publie me rend plus onéreux qu'utile.
C'est l'abord
fréquent de Quidams étrangers ou inconnus qui s'introduisent chez moi
sous ce prétexte, &
qui savent ensuite s'y cramponner malgré moi sans que je puisse
pénétrer leur dessein.] s'il
vieillit beaucoup qui , lui ôtant les ressources qu'il s'est ménagées
le forcera défaire un
tardif & dur apprentissage d'une frugalité bien austère. Il ne
doute pas même que vos
Messieurs n'ayent déjà pour ce tems qui s'approche & qu'ils sauront
peut-être accélérer,
un nouveau plan de bénéficence, c'est-à-dire, de nouveaux moyens de lui
faire manger le
pain d'amertume & boire la coupe d'humiliation. Il sent &
prévoit très-bien tout cela , mais
si près du terme de la vie il n'y voit plus un fort grand inconvénient.
D'ailleurs comme cet
inconvénient est inévitable, [266] c'est folie de s'en tourmenter,
& ce seroit s'y précipiter
d'avance que de chercher à le prévenir. Il pourvoit au présent en ce
qui dépend de lui , &
laisse le soin de l'avenir à la providence.
J'ai donc vu J. J.
livre tout entier aux occupations que je viens de vous décrire , se
promenant toujours seul , pensant peu , rêvant beaucoup ; travaillant
presque
machinalement, sans cesse occupe des mêmes choses sans s'en rebuter
jamais; enfin plus
gai , plus content , se portant mieux en menant cette vie presque
automate , qu'il ne fit tout
le tems qu'il consacra si cruellement pour lui & si peu utilement
pour les autres, au triste
métier d'Auteur.
Mais n'apprécions
pas cette conduire au-dessus de sa valeur. Des que cette vie simple
&
laborieuse n'est pas jouée, elle seroit sublime dans un célébré
écrivain qui pourroit s'y
réduire. Dans J. J. elle n'est que naturelle , parce qu'elle n'est
l'ouvrage d'aucun effort, ni
celui de la raison , mais une simple impulsion du tempérament détermine
par la nécessité.
Le seul mérite de celui qui s'y livre est d'avoir cede sans résistance
au penchant de la
nature, & de ne s'être pas laisse détourner par une mauvaise honte
ni par une sotte vanité.
Plus j'examine cet homme dans le détail de l'emploi de ses journées,
dans l'uniformité de
cette vie machinale , dans le goût qu'il paroir y prendre , dans le
contentement qu'il y
trouve , dans l'avantage qu'il en tire pour son humeur & pour sa
santé ; plus je vois que
cette maniere de vivre étoit celle pour laquelle il étoit ne. Les
hommes, le figurant toujours
à leur mode en ont fait tantôt un profond génie , tantôt un petit
charlatan, [267] d'abord un
prodige de vertu , puis un monstre de scélératesse , toujours l'être du
monde le plus étrange
& le plus bizarre. La nature n'en a fait qu'un bon artisan,
sensible , il est vrai , jusqu'au
transport, idolâtre du beau, passionne pour la justice, dans de courts
momens
d'effervescence capable de vigueur & d'élévation , mais dont l'état
habituel fut & sera
toujours l'inertie d'esprit & l'activité machinale , & pour
tout dire en un mot qui n'est rare
que parce qu'il est simple. Une des choses dont il se félicite est de
se retrouver dans sa
vieillesse à-peu-près au même rang ou il est ne , sans avoir jamais
beaucoup ni monte ni
descendu dans le cours de sa vie. Le sort l'a remis ou savoit place la
nature, il s'applaudit
chaque jour de ce concours.
Ces solutions si
simples & pour moi si claires de mes premiers doutes m'ont fait
sentir de
plus en plus que j'avois pris la seule bonne route pour aller à la
source des singularités de
cet homme tant juge & si peu connu. Le grand tort de ceux qui le
jugent n'est pas de
n'avoir point devine les vrais motifs de sa conduite; des gens si fins
ne s'en douteront
jamais,*[*Les gens si fins, totalement transformes par l'amour-propre,
n'ont plus la
moindre idée des vrais mouvemens de la nature, & ne connoîtront
jamais rien aux ames
honnêtes, parce qu'ils ne voyent par-tout que le mal excepte dans ceux
qu'ils ont intérêt de
flatter. Aussi les observations des gens fins ne s'accordant avec la
vérité que par hasard ne
sont point autorité chez les sages.
Je ne connois pas
deux François qui pussent parvenir à me connoître, quand même ils le
désireroient de tout leur coeur ; la nature primitive de l'homme est
trop loin de toutes leurs
idées. Je ne dis pas néanmoins qu'il n'y en a point ; je dis seulement
que je n'en connois pas
deux.] mais c'est de n'avoir pas voulu les apprendre , d'avoir concouru
[268] de tout leur
coeur aux moyens pris pour empêcher ; lui de les dire & eux de les
savoir. Les gens même
les plus équitables sont portes à chercher des causes bizarres à une
conduite extraordinaire
, & au contraire , c'est à force d'être naturelle que celle de J.
J. est peu commune : mais
c'est ce qu'on ne peut sentir qu'après avoir fait une étude attentive
de son tempérament de
son humeur de les goûts de toute sa constitution. Les hommes n'y sont
pas tant de façon
pour se juger entr'eux. Ils s'attribuent réciproquement les motifs qui
pourroient faire agir
le jugeant comme fait le juge s'il étoit à sa place, & souvent ils
rencontrent juste parce
qu'ils sont tous conduits par l'opinion, par les préjugés , par
l'amour-propre , par toutes les
passions factices qui en sont le cortege, & sur -tout par ce vis
intérêt prévoyant &
pourvoyant, qui les jette toujours loin du présent & qui n'est rien
pour l'homme de la
nature.
Mais ils sont si
loin de remonter aux pures impulsions de cette nature & de les
connoître
que s'ils parvenoient à comprendre enfin que ce n'est point par
ostentation que J. J. se
conduit si différemment qu'ils ne sont, le plus grand nombre en
concluroit aussi-tôt que
c'est donc par bassesse d'ame, quelques-uns peut-être que c'est par une
héroïque vertu, &
tous se tromperoient également. Il y a de la bassesse à choisir
volontairement un emploi
digne de mépris , ou à recevoir par aumône ce qu'on peut gagner par son
travail; mais il
n'y en a point à vivre d'un travail honnête plutôt que d'aumônes, ou
plutôt que d'intriguer
pour parvenir. Il y a de la vertu à vaincre ses pechans pour faire son
devoir , mais il n'y en
a [269] point à les suivre pour se livrer à des occupations de son
goût, quoiqu'ignobles aux
yeux des hommes.
Les cause des faux
jugemens portes sur J. J. est qu'on suppose toujours qu'il lui a falu
de
grands efforts pour être autrement que les autres hommes, au lieu que,
constitue comme il
est, il lui en eut falu de très-grande pour être comme eux. Une de mes
observations les plus
certaines & dont le public se doute le moins est qu'impatient
emporte sujet aux plus vives
coleres , il ne connoît pas néanmoins la haine , & que jamais désir
de vengeance n'entra
dans ton coeur. Si quelqu'un pouvoit admettre un fait si contraire aux
idées qu'on a de
l'homme , on lui donneroit aussi-tôt pour cause un effort sublime, la
pénible victoire sur
l'amour-propre , la grande mais difficile vertu du pardon des ennemis ,
& c'est simplement
un effet naturel du tempérament que je vous ai décrit. Toujours occupe
de lui-même ou
pour lui-même & trop avide de son propre bien pour avoir le tems de
songer au mal d'un
autre, il ne s'avise point de ces jalouses comparaisons d'amour-propre
d'ou naissent les
passions dont j'ai parle. J'ose même dire qu'il n'y a point de
constitution plus éloigné que la
sienne de la méchanceté; car son vice dominant est de s'occuper de lui
plus que des autres ,
& celui des mechans, au contraire , est de s'occuper plus des
autres que d'eux; & c'est
précisément pour cela qu' à prendre le mot d'égoïsme dans son
vrai sens , ils sont tous
égoïstes & qu'il ne l'est point , parce qu'il ne se met ni à cote
ni au-dessus ni au-dessous de
personne , & que le déplacement de personne n'est nécessaire à son
bonheur. Toutes ses
méditations sont [270] douces parce qu'il aime à jouir. Dans les
situations pénibles il n'y
pense que quand elles l'y forcent ; tous les momens qu'il peut leur
dérober sont donnes à
ses rêveries ; il sait se soustraire aux idées déplaisantes & se
transporter ailleurs qu'ou il est
mal. Occupe si peu de ses peines , comment le seroit-il beaucoup de
ceux qui les lui sont
souffrir ? Il s'en venge en n'y pensant point non par esprit de
vengeance , mais pour se
délivrer d'un tourment. Paresseux & voluptueux , comment seroit-il
haineux & vindicatif?
Voudroit -il changer en supplices ses consolations ses jouissances
& les seuls plaisirs qu'on
lui laisse ici-bas ? Les hommes bilieux & mechans ne cherchent la
retraite que quand ils
sont tristes , & la retraite les attriste encore plus. Le levain de
la vengeance fermente dans
la solitude par le plaisir qu'on prend à s'y livrer ; mais ce triste
& cruel plaisir dévore &
consume celui qui s'y livre ; il le rend inquiet actif intrigant : la
solitude qu'il cherchoit fait
bientôt le supplice de son coeur haineux & tourmente, il n'y goûte
, point cette aimable
incurie, cette douce nonchalance qui fait le charme des vrais
solitaires , sa passion animée
par ses chagrines réflexions cherche à se satisfaire , & bientôt
quittant sombre retraite il
court attiser dans le monde le feu dont il veut consumer son ennemi.
S'il sort des écrits de la
main d'un tel solitaire , ils ne ressembleront surement ni à l'Emile ni
à l'Heloise , ils
porteront, quelque art qu'emploie l'auteur a se déguiser, la teinte de
la bile amere qui les
dicta. Pour J. J. les fruits de sa solitude attestent les sentimens
dont il s'y nourrit; il eut de
l'humeur tant qu'il vécut dans le monde, il n'en eut plus aussi-tôt
qu'il vécut seul. [271]
Cette répugnance à se nourrir d'idées noires & déplaisants se fait
sentir dans ses écrits
comme dans sa conversation , & sur-tout dans ceux de longue haleine
ou l'auteur avoit plus
le tems d'être lui, & ou son coeur s'est mis, pour ainsi dire, plus
à son aise. Dans ses
premiers ouvrages entraîne par son sujet, indigne par le spectacle des
moeurs publiques ,
excite par les gens qui vivoient avec lui & qui des-lors, peut-être
, avoient déjà leurs vues , il
s'est permis quelquefois de peindre les mechans & les vices en
traits vifs & poignans, mais
toujours prompts & rapides , & l'on voit qu'il ne se
complaisoit que dans les images riantes
dont il aima de tout tems à s'occuper. Il se félicite à la fin de
l'Heloise d'en avoir soutenu
l'intérêt durant six volumes, sans le concours d'aucun personnage
méchant ni d'aucune
mauvaise action. C'est-là , ce me semble, le témoignage le moins
équivoque des véritables
goûts d'un le témoignage auteur.
LE FRANÇOIS.
Eh comme vous vous
abusez ! Les bons peignent les mechans sans crainte ; ils n'ont pas
peur d'être reconnus dans leurs portraits : mais un méchant n'ose
peindre son semblable :
il redoute l'application.
ROUSSEAU.
Monsieur,
cette
interprétation si naturelle est-elle de votre façon?
LE FRANÇOIS.
Non, elle
est de
nos Messieurs. Oh moi, je n'aurois jamais eu l'esprit de la trouve!
ROUSSEAU.
Du moins,
l'admettez -vous sérieusement pour bonne?
LE FRANÇOIS.
Mais, je
vous avoue
que je n'aime point à vivre avec les mechans , & je ne crois pas
qu'il
s'ensuive de-là que je sois un méchant moi -même.
ROUSSEAU.
Il s'ensuit
tout le
contraire , & non-seulement les mechans aiment à vivre entr'eux,
mais
leurs écrits comme leurs discours sont remplis de peintures effroyables
de toutes sortes de
méchancetés. Quelquefois les bons s'attachent de même à les peindre
mais seulement pour
les rendre odieuses: au lieu que les mechans ne se servent des mêmes
peintures que pour
rendre odieux , moins les vices que les personnages qu'ils ont en vue.
Ces différences se sont
bien sentir à la lecture, & les censures vives mais générales des
uns s'y distinguent
facilement des satires personnelles des autres. Rien n'est plus naturel
à un auteur que de
s'occuper par préférence des matieres qui sont le plus de son goût.
Celui de J. J. en
l'attachant à la solitude atteste par les productions dont il s'y est
occupe, quelle espece de
charme a pu l'y attirer & l'y retenir. Dans sa jeunesse &
durant ses courtes prospérités
n'ayant encore à se plaindre de personne , il n'aima pas moins la
retraite qu'il l'aime dans
sa misère. Il se partageoit alors avec délices entre les amis qu'il
croyoit avoir & la douceur
du recueillement. Maintenant si cruellement désabusé, il se livre à son
goût [273] dominant
sans partage. Ce goût ne le tourmente ni ne le ronge; il ne le rend n
'triste ni sombre ;
jamais il ne fut plus satisfait de lui-même, moins soucieux des
affaires d'autrui, moins
occupe de ses persécuteurs, plus content ni plus heureux, autant qu'on
peut l'être de son
propre fait vivant dans l'adversité. S'il étoit tel qu'on nous le
représente, la prospérité de
ses ennemis, l'opprobre dont ils l'accablent, l'impuissance de s'en
venger l'auroient déjà
fait périr de rage. Il n'eut trouve dans la solitude qu'il cherche que
le désespoir & la mort.
Il y trouve le repos d'esprit la douceur d'ame la santé la vie. Tous
les mystérieux argumens
de vos Messieurs n'ébranleront jamais la certitude qu'opère celui-la
dans mon esprit.
Mais y a-t-il
quelque vertu dans cette douceur? aucune. Il n'y a que la pente d'un
naturel
aimant & tendre qui, nourri de visions délicieuses, ne peut s'en
détacher pour s'occuper
d'idées funestes & de sentimens déchirans. Pourquoi s'affliger
quand on peut jouir?
Pourquoi noyer son coeur de fiel & de bile quand on peut l'abreuver
de bienveillance &
d'amour? Ce choix si raisonnable n'eut pourtant fait ni par la raison
ni par la volonté; il est
l'ouvrage d'un pur instinct. Il n'a pas le mérite de la vertu , sans
doute , mais il n'en a pas
non plus l'instabilité. Celui qui durant soixante ans s'est livre aux
seules impressions de la
nature, est bien sur de n'y résister jamais.
Si ces impulsions
ne le menent pas toujours dans la bonne route, rarement elles le menent
dans la mauvaise. Le peu de vertus qu'il a n'ont jamais fait de grands
biens aux autres,
mais ses vices bien plus nombreux ne sont de mal qu'à lui [274] seul.
Sa morale est moins
une morale d'action que d'abstinence : sa paresse la lui a donnée ,
& sa raison l'y a souvent
confirme : ne jamais faire de mal lui paroît une maxime plus utile plus
sublime & beaucoup
plus difficile celle- même de faire du bien : car souvent le bien qu'on
fait sous un rapport
devient un mal sous mille autres: mais dans l'ordre de la nature, il
n'y a de vrai mal que le
mal positif. Souvent il n'y a d'autre moyen de s'abstenir de nuire que
de s'abstenir
tout-à-fait d'agir, & selon lui, le meilleur régime, tant moral que
physique , est un régime
purement négatif. Mais ce n'est pas celui convient à une philosophie
ostentatrice, qui ne
veut que des oeuvres d'éclat & n'apprend rien tant à ses sectateurs
qu'à beaucoup se
montrer. Cette maxime de ne point faire de mal tient de bien près à une
autre qu'il doit
encore à sa paresse, mais qui se change en vertu pour quiconque s'en
fait un devoir. C'est
de ne se mettre jamais dans une situation qui lui fasse trouver son
avantage dans le
préjudice d'autrui. Nul homme ne redoute une situation pareille. Ils
sont tous forts
vertueux pour craindre jamais que leur intérêt ne les tente contre leur
devoir, & dans leur
fière confiance ils provoquent sans crainte les tentations auxquelles
ils se sentent si
supérieurs. Félicitons-les de leurs forces, mais ne blâmons pas le
foible J. J. de n'oser se fier
à la sienne & d'aimer mieux fuir les tentations que d'avoir à les
vaincre, trop peu sur du
succès d'un pareil combat.
Cette seule
indolence l'eut perdu dans la société quand il n'y eut pas apporte
d'autres vices.
Les petits devoirs a remplir la lui ont rendue insupportable, & ces
petits devoirs négligés
[275] lui ont fait cent fois plus de tort que des actions injustes ne
lui en auroient pu faire.
La morale du monde a été mise comme celle des dévots en menues
pratiques, en petites
formules, en étiquettes de précédés qui dispensent du reste. Quiconque
s'attache avec
scrupule à tous ces petits détails, peut au surplus être noir faux
fourbe traître & méchant,
peu importe; pourvu qu'il soit exact aux regles des précédés, il est
toujours assez honnête
homme. L'amour-propre de ceux qu'on néglige en pareil cas leur peint
cette omission
comme un cruel outrage, ou comme une monstrueuse ingratitude, & tel
qui donneroit pour
un autre sa bourse & son sang, n'en sera jamais pardonne pour avoir
omis dans quelque
rencontre une attention de civilité. J. J. en dédaignant tout ce qui
est de pure formule &
que sont également bons & mauvais, amis & indifferens, pour ne
s'attacher qu'aux solides
devoirs, qui n'ont rien de l'usage ordinaire & sont peu de
sensation , à fourni les prétextes
que vos Messieurs ont si habilement employés. Il eut pu remplir sans
bruit de grands
devoirs dont jamais personne n'auroit rien dit : mais la négligence des
petits soins inutiles à
cause sa perte. Ces petits soins sont aussi quelquefois des devoirs
qu'il n'est pas permis
d'enfreindre, & je ne prétends pas en cela l'excuser. Je dis
seulement que ce mal même, qui
n'en est pas un dans sa source & qui n'est tombe que sur lui, vient
encore de cette indolence
de caractere qui le domine & ne lui fait pas moins négliger ses
intérêts que ses devoir.
J. J. paroît
n'avoir jamais convoite fort ardemment les biens de la fortune, non par
une
modération dont on puisse lui faire [276] honneur , mais parce que ces
biens, loin de
procurer ceux dont il est avide en ôtent la jouissance & le goût
Les pertes réelles ni les
espérances frustrées ne l'ont jamais fort affecte. Il a trop désire le
bonheur pour désirer
beaucoup la richesse, & s'il eut quelques momens d'ambition , ses
desirs comme ses efforts
ont été vifs & courts. Au premier obstacle qu'il n'a pu vaincre du
premier choc, il s'est
rebute, & retombant aussi-tôt dans sa langueur , il a oublie ce
qu'il ne pouvoir attendre. Il
fut toujours si peu agissant si peu propre au manège nécessaire pour
réussir en toute
entreprise , que les choses les plus faciles pour d'autres devenant
toujours difficiles pour lui
, sa paresse les liai rendoit impossibles pour lui épargne les efforts
indispensables pour les
obtenir. Un autre oreiller de paresse dans toute affaire un peu longue
quoiqu'aisée, étoit
pour lui l'incertitude que le tems jette sur les succès qui dans
l'avenir semblent les plus
assures; mille empechemens imprévus pouvant à chaque instant faire
avorter les desseins
les mieux concertes. La seule instabilité de la vie réduit pour nous
tous les evenemens futurs
à de simples probabilités. La peine qu'il faut prendre est certaine ,
le prix en est toujours
douteux , & les projets éloignes ne peuvent paroître que des
leurres de dupes à quiconque à
plus d'indolence qu d'ambition. Tel est & fut toujours J. J. ;
ardent & vif par tempérament,
il n'a pu dans sa jeunesse être exempt de tout espece de convoitise,
& c'est beaucoup s'il
l'est toujours, même aujourd'hui. Mais quelque désir qu'il ait pu
former, & quel qu'en ait
pu être l'objet, si du premier effort il n'a pu l'atteindre, il fut
toujours incapable d'une
longue persévérance ay aspirer.
[277] Maintenant il
paroît ne plus rien désirer. Indifférent sur le reste de sa carriere il
en
voit avec plaisir approcher le terme, mais sans l'accélérer même par
ses souhaits. Je doute
que jamais mortel ait mieux & plus sincérement dit à Dieu, que
ta volonté soit faite, & ce
n'est pas, sans doute, une résignation fort méritoire à qui ne voit
plus rien sur qui puisse
flatter son coeur. Mais dans sa jeunesse ou le feu du tempérament &
de l'age dut souvent
enflammer ses desirs, il en pût former d'assez vifs, mais rarement
d'assez durables pour
vaincre les obstacles quelquefois très-surmontables qui l'arrêtoient.
En désirant beaucoup
il dut obtenir fort peu, parce sont pas les seuls élans du coeur qui
sont atteindre & à l'objet,
& qu'il y faut d'autres moyens n'a jamais su mettre en oeuvre. La
plus incroyable timidité,
la plus excessive indolence, auroient cede quelquefois peut-être à la
force du désir, s'il n'eut
trouve dans cette force même l'art d'éluder les soins qu'elle sembloit
exiger, & c'est encore
ici des clefs de son caractere celle qui en découvre le mieux les
ressorts. A force de
s'occuper de l'objet qu'il convoite, à force d'y rendre par les desirs
, sa bienfaisante
imagination arrive au terme en sautant par-dessus les obstacles qui
arrêtent ou
l'effarouchent. Elle fait plus; écartant de l'objet tout ce qu'il a
d'étranger à sa convoitise ,
elle ne le lui présente qu'approprie de tout point à son désir. Par-là
ses fictions lui
deviennent plus douces que des réalités mêmes ; elles en écartent les
défauts avec les
difficultés, elles les lui livrent préparées tout express pour lui,
& sont que désirer & jouir ne
sont pour lui qu'une même chose. Est-il étonnant qu'un [278] homme
ainsi constitue soit
sans goût pour la vie active? Pour lui pourchasser au loin quelques
jouissances imparfaites
& douteuses, elle lui ôteroit celles qui valent cent fois mieux
& sont toujours en son
pouvoir. Il est plus heureux & plus riche par la possession des
biens imaginaires qu'il crée,
qu'il ne le seroit par celle des biens plus réels si l'on veut, mais
moins désirables qui existent
réellement.
Mais cette même
imagination si riche en tableaux rians & remplis de charmes rejette
obstinément les objets de douleur & de peine , ou du moins elle ne
les lui peint jamais si
vivement que sa volonté ne les puisse effacer. L' incertitude de
l'avenir & l'expérience de
tant de malheurs peuvent l'effaroucher à l'excès des maux qui le
menacent, en occupant son
esprit des moyens de les éviter. Mais ces maux sont-ils arrives? Il les
sent vivement un
moment & puis les oublie. En mettant tout au pis dans l'avenir il
se soulage & se
tranquillise. Quand une sois le malheur est arrive, il faut le souffrir
sans doute , mais on
n'est plus force d'y penser pour s'en garantir; c'est un grand tourment
de moins dans ton
ame. En comptant d'avance sur le mal qu'il craint, il en ôte la plus
grande amertume; ce
mal arrivant le trouve tout prêt à le supporter, & s'il n'arrive
pas , c'est un bien qu'il goûte
avec d'autant plus de joie qu'il n'y comptoit point du tout. Comme il
mieux jouir que
souffrir, il se refuse aux souvenirs tristes & déplaisans qui sont
inutiles , pour livrer son
coeur tout entier à ceux qui le flattent ; quand sa destinée s'est
trouvée telle qu'il n'y voyoit
plus rien d'agréable à se rappeller, il en a perdu toute la mémoire
& rétrogradant vers les
tems heureux [279] de son enfance & de sa jeunesse, il les a
souvent recommences dans ses
souvenirs. Quelquefois s'élançant dans l'avenir qu'il espere &
qu'il sent lui être du, il tâche
de s'en figurer les douceurs en les proportionnant aux maux qu'on lui
fait souffrir
injustement en ce monde. Plus souvent, laissant concourir ses sens à
ses fictions, il se forme
des forme des êtres selon ton coeur, & vivant avec eux dans une
société dont il se sent digne
, il plane dans l'empirée au milieu des objets charmans & presque
angéliques dont il s'est
entoure. Concevez-vous que dans une ame tendre ainsi disposée les
levains haineux
fermentent facilement? Non, non, Monsieur , comptez que celui qui pût
sentir un moment
les délices habituelles de J. J. ne méditera jamais de noirceurs.
La plus sublime des
vertus , celle qui demande le plus de grandeur de courage & de
force
d'ame est le pardon des injures & l'amour de ses ennemis. Le foible
J.J., qui n'atteint pas
même aux vertus médiocres iroit-il jusqu'à celle-là ? Je suis aussi
loin de le croire que de
l'affirmer. Mais qu'importe, si son naturel aimant & paisible le
mené ou l'auroit mené la
vertu ? Qu'eut pu faire en lui la haine s'il l'avoit connue ? Je
l'ignore; il l'ignore lui-même.
Comment fauroit - il ou l'eut conduit un sentiment qui jamais
n'approcha de son coeur ? Il
n'a point eu là-dessus de combat à rendre, parce qu'il n'a point eu de
tentation. Celle d'ôter
ses facultés à ses jouissances pour les livrer aux passions irascibles
& déchirantes n'en est
pas même une pour lui. C'est le tourment des coeurs dévorés d'amour -
propre & qui ne
connoissent point d'autre amour. Ils n'ont pas cette passion par choix
, elle les tyrannise , &
n'en laisse point d'autre en leur pouvoir.
[280] Lorsqu'il
entreprit ses confessions , cette oeuvre unique parmi les hommes, dont
il a
profane la lecture en la prodigant aux oreilles les moins faites pour
l'entendre , il avoit déjà
passe la maturité de l'age & ignoroit encore l'adversité. Il a
dignement exécute ce projet
jusqu'au tems des malheurs de sa vie; des-lors il s'est vu force d'y
renoncer. Accoutume à
ses douces reveries , il ne trouva ni courage ni force pour soutenir la
méditation de tant
d'horreurs ; il n'auroit même pu s'en rappeller l'effroyable tissu
quand il s'y seroit obstine.
Sa mémoire a refuse de se souiller de ces affreux souvenirs ; il ne
rappeller l'image que des
tems qu'il verroit renaître avec plaisir. Ceux ou il fut la proie des
mechans en seroient pour
jamais effaces avec les cruels qui les ont rendus si funestes, si les
maux qu'ils continuent à
lui faire ne réveilloient quelquefois malgré lui l'idée de ceux qu'ils
lui ont déjà fait souffrir.
En un mot, un naturel aimant & tendre, une langueur d'aime que le
porte aux plus douces
voluptes, lui faisant rejetter tour sentiment douloureux écarte de son
souvenir tout objet
désagréable. Il n'a pas le mérite de pardonner les offenses, parce
qu'il les oublie ; il n'aime
pas ses ennemis , mais il ne pense point à eux. Cela met tout
l'avantage de leur cote, en ce
que ne le perdant jamais de vue , sans cette occupes de lui pour
l'enlacer de plus en plus
dans leurs piégés, & ne le trouvant, ni assez attentif pour les
voir ni assez actif pour s'en
défendre , ils sont toujours surs de le prendre au dépourvu quand &
comme il leur plaît
sans crainte de représailles. Tandis qu'il s'occupe avec lui - même,
eux s'occupent aussi de
uns [281] & des autres ; il est tout pour lui - même, il est aussi
tout pour eux: car quant à
eux ils ne sont rien , ni pour lui , ni pour eux-mêmes , & pourvu
que J. J. soit misérable, ils
n'ont besoin d'autre bonheur. Ainsi ils ont, eux & lui chacun de
leur cote deux grandes
expériences à faire; eux , de toutes les peines est possible aux hommes
d'accumuler dans
l'ame d'un innocent, & lui, de toutes les ressources que
l'innocence peut tirer d'elle seule
pour les supporter. Ce qu'il y a d'impayable dans tout cela est
d'entendre vos besoins
Messieurs, se lamenter au milieu de leurs horribles trames du mal que
fait la haine à celui
qui s'y livre, & plaindre tendrement leur ami J. J. d'être la proie
d'un sentiment aussi
tourmentant.
Il faudroit qu'il
fut insensible ou stupide pour ne pas voir & sentir son état; mais
il
s'occupe trop peu de ses peines pour s'en affecter beaucoup. Il se
console avec lui-même des
injustices des hommes; en rentrant dans son coeur il y trouve des
dédommagemens bien
doux. Tant qu'il est seul il est heureux, & quand le spectacle de
la haine le navre, ou quand
le mépris & la dérision l'indignent , c'est un mouvement passage
qui cesse aussi-tôt que
l'objet qui l'excite à disparu. Ses émotions sont promptes & vives
mais rapides & peu
durables , & cela se voir. Son coeur transparent comme le cristal
ne peut rien cacher de ce
qui s'y passe ; chaque mouvement qu'il éprouve se transmet à ses yeux
& sur son visage.
On voit quand & - comment il s'agite ou se calme ; quand &
comment il s'irrite ou
s'attendrit , & si-tôt que ce qu'il voit ou ce qu'il entend
l'affecte, il lui est impossible d'en
retenir ou dissimuler un moment l'impression. J'ignore comment il pût
s'y prendre pour
[282] tromper quarante ans tout le monde sur son caractere ; mais pour
peu qu'on le tire
de sa chere inertie , ce qui par malheur n'est que trop aise , je le
défie de cacher à personne
ce qui se passe au fond de sort coeur, & c'est néanmoins de ce même
naturel aussi ardent
qu'indiscret qu'on a tire par un prestige admirable, le plus habile
hypocrite & le plus ruse
fourbe qui puisse exister.
Cette remarque
étoit importante & j'y ai porte la plus grande attention. Le
premier art de
tous les mechans de tous les mechans est la prudence , c'est-a-dire, la
dissimulation. Ayant
tant desseins & de sentimens à cacher, ils savent composer leur
extérieur, gouverner leurs
regards leur air leur maintien, se rendre maîtres des apparences. Ils
savent prendre leurs
avantages & couvrir d'un vernis de sagesse les noires passions dont
ils sont ronges. Les
cours vifs sont bouillans emportes , mais tout s'évapore au-dehors ;
les mechans sont froids
poses , le venin se dépose & se cache au fond de leurs coeurs pour
n'agir qu'en tems & lieu ;
jusqu'alors rien ne s'exhale , & pour rendre ; l'effet plus grand
ou plus sur ils le retardent à
leur volonté. Ces différences ne viennent pas seulement des
temperamens, mais aussi de la
nature des passions. Celles des coeurs ardens & sensibles étant
l'ouvrage de la nature , se
montrent en dépit de celui qui les a; leur premiere explosion purement
machinale est
indépendante de sa volonté. Tout ce qu'il peut faire à force de
résistance est d'en arrêter le
cours avant qu'elle ait produit son effet, mais non pas avant qu'elle
se soit manifestée ou
dans ses yeux ou par sa rougeur ou par sa voix ou par son maintien ou
par quelque autre
signe sensible.
Mais l'amour-propre
& les mouvemens qui en dérivent, [283] n'étant que des passions
secondaires produites par la réflexion n'agissent pas si sensiblement
sur la machine. Voila
pourquoi ceux que ces sortes de passions gouvernent sont plus maîtres
des apparences que
ceux qui se livrent aux impulsions directes de la nature. En général si
les naturels ardens &
vifs sont plus aimans, ils sont aussi plus emportes, moins endurans,
plus coleres ; mais ces
emportemens bruyans sont sans conséquence, si-tôt que le signe de la
colere s'efface sur le
visage, elle est éteinte aussi dans le coeur. Au contraire les gens
flegmatiques & froids , si
doux si patiens si modérés à l'extérieur, en-dedans sont haineux
vindicatifs implacables; ils
savent conserver déguiser nourrir leur rancune jusqu'a ce que le moment
de l'assouvir se
présente. En général les premiers aiment plus qu'ils ne haïssent , les
seconds haïssent
beaucoup plus qu'ils n'aiment , si tant est qu'ils sachent aimer. Les
ames d'une haute
trempe sont néanmoins très-souvent de celles-ci, comme supérieures aux
passions. Les vrais
sages sont des hommes froids, je n'en doute pas; mais dans la classe
des hommes vulgaires,
sans le contrepoids de la sensibilité, l'amour-propre emportera
toujours la balance, & s'ils
ne restent nuls, il les rendra mechans.
Vous me direz qu'il
y a des hommes vifs & sensibles qui ne laissent pas d'être mechans
haineux & rancuniers. Je n'en crois rien , mais il faut s'entendre.
Il y a deux sortes de
vivacité ; celle des sentimens & celle des idées. Les ames
sensibles s'affectent fortement &
rapidement. Le sang enflamme par une agitation subite porte à l'oeil à
la voix au visage ces
mouvemens impétueux qui marquent la passion. Il est au contraire [284]
des esprits vifs qui
s'associent avec des coeurs glaces, & qui ne tirent que du cerveau
l'agitation qui paroît
aussi dans les yeux dans le geste & accompagne la parole, mais par
des signes tout
differens, pantomimes & comédiens plutôt qu'animés &
passionnés. Ceux -ci, riches
d'idées, les produisent avec une facilite extrême : ils ont la parole à
commandement, leur
esprit toujours présent & pénétrant leur fournit sans cette des
pensées neuves des saillies
des réponses heureuses; quelque force & quelque finesse qu'on mette
à ce qu'on peut leur
dire , ils étonnent par la promptitude & le sel de leurs reparties,
& ne restent jamais court.
Dans les choses même de sentiment ils ont un petit babil si bien agence
, qu'on les croiroit
émus jusqu'au fond du coeur, si cette justesse même d'expression
n'attestoit que c'est leur
esprit seul qui travaille. Les antres , tout occupes de ce qu'ils
sentent soignent trop peu
leurs paroles pour les arranger avec tant d'art. La pesante succession
du discours leur est
ici insupportable; ils se dépitent contre la lenteur de sa marche ; il
leur semble dans la
rapidité des mouvemens qu'ils éprouvent que ce qu'ils sentent devroit
se faire jour &
pénétrer d'un, coeur à l'autre sans le froid ministre de la parole. Les
idées se présentent
d'ordinaire aux gens d'esprit en phrases tout arrangées ; il n'en est
pas ainsi des sentimens.
Il faut chercher combiner choisir un langage propre a rendre ceux qu'on
éprouve , & quel
est l'homme sensible qui aura la patience de suspendre le cours des
affections qui l'agitent
pour s'occuper à chaque instant de ce triage. Une violente émotion peut
suggérer
quelquefois des expressions énergiques & vigoureuses ; mais ce sont
d'heureux hasards que
[285] les mêmes situations ne fournissent pas toujours. D'ailleurs un
homme vivement ému
est-il en état de prêter une attention minutieuse à tout ce qu'on peut
lui dire , à tout ce qui
se passe autour de lui , pour y approprier sa réponse ou son propos? Je
ne dis pas que tous
seront aussi distraits aussi étourdis aussi stupides que J. J. , mais
je doute que quiconque à
reçu du Ciel un naturel , vraiment ardent vif sensible & tendre
soit jamais un homme bien
preste à la riposte.
N'allons donc pas
prendre, comme on fait dans le monde, pour des coeurs sensibles des
cerveaux brûlés dont le seul désir de briller anime les discours les
actions les écrits , & qui
pour être applaudis des jeunes gens & des femmes, jouent de leur
mieux la sensibilité qu'ils
n'ont point. Tout entiers à leur unique objet , c'est-a-dire , à la
célébrité , ils ne s'échauffent
sur rien au monde , ne prennent un véritable intérêt à rien; leurs
têtes agitées d'idées
rapides laissent leurs coeurs vides de tout sentiment, excepte celui de
l'amour-propre qui
leur étant habituel ne leur donne aucun mouvement sensible &
remarquable au-dehors.
Ainsi tranquilles & de sang-froid sur toutes choses , ils ne
songent qu'aux avantages relatifs
à leur petit individu, & ne laissant jamais échapper aucune
occasion, s'occupent sans cesse
avec un succès qui n'a rien d'étonnant, à rabaisser leurs rivaux, à
écarter leurs concurrens,
à briller dans le monde , à primer dans les lettres , & à déprimer
tout ce qui n'est pas
attache à leur char. Que de tels hommes soient mechans ou malfaisans,
ce n'est pas une
merveille, mais qu'ils éprouvent d'autre passion que l'égoïsme qui les
domine, qu'ils aient
une véritable sensibilité, qu'il soient capables [286] d'attachement
d'amitié , même d'amour
, c'est ce que je nie. Ils ne savant pas seulement s'aimer eux-mêmes;
ils ne savent que haïr
ce qui n'est pas eux.
Celui qui sait
régner sur son propre coeur, tenir toutes ses passions sous le joug,
sur qui
l'intérêt personnel & les desirs sensuels n'ont aucune puissance ,
& qui soit en public soit
tout seul & sans témoin ne fait en toute occasion que ce qui est
juste & honnête, sans égard
aux voeux secrets de son coeur: celui-la seul est homme vertueux. S'il
existe, je m'en réjouis
pour l'honneur de l'espece humaine. Je sais que des foules d'hommes
vertueux ont jadis
existe sur la terre; je sais que Fenelon , Catinat , d'autres moins
connus , ont honore les
siecles modernes, & parmi nous j'ai vu George Keith suivre encore
leurs sublimes vestiges.
A cela près je n'ai vu dans les apparentes vertus des hommes que
forfanterie hypocrisie &
vanité. Mais ce qui se rapproche un peu plus de nous, ce qui est du
moins beaucoup plus
dans l'ordre de la nature, c'est un mortel bien ne qui n'a reçu du Ciel
que des passions
expansives & douces , que des penchans aimans & aimables, qu'un
coeur ardent à désirer ,
mais sensible affectueux dans ses desirs , qui n'a que faire de gloire
ni de trésors , mais de
jouissances réelles , de véritables attachemens , qui comptant pour
rien l'apparence des
choses & pour peu l'opinion des hommes, cherche son bonheur
en-dedans sans égard aux
usages suivis & aux préjugés reçus. Cet homme ne sera pas vertueux,
puisqu'il ne vaincra
pas ses penchans, mais en les suivant il ne sera rien de contraire à ce
que seroit, en
surmontant les siens, celui qui n'écoute que la vertu. La bonté la
[287] commisération la
générosité, ces premieres inclinations de nature, qui ne sont que des
émanations de l'amour
de soi, ne s'érigeront point dans sa tête en d'austères devoirs; mais
elles seront des besoins
de son coeur qu'il satisfera plus pour son propre bonheur que par un
principe d'humanité
qu'il ne songera gueres à réduire en regles. L'instinct de la nature
est moins pur peut-être ,
mais certainement plus sur que la loi la vertu : car on se met souvent
en contradiction avec
son devoir, jamais avec son penchant pour mal faire.
L'homme de la
nature éclaire par la raison à des appétits plus délicats mais non
moins
simples que dans sa premiere grossièreté. Les fantaisies d'autorité de
célébrité de
prééminence ne sont rien pour lui; il ne veut être connu que pour être
aime, il ne veut être
loue que de ce qui est vraiment louable & qu'il possede en effet.
L'esprit les talens ne sont
pour lui que des ornemens du mérite & ne le constituent pas. Ils
sont des développemens
nécessaires dans le progrès des choses & qui ont leurs avantages
pour les agrémens de la
vie , mais subordonnes aux facultés plus précieuses qui rendent l'homme
vraiment sociable
& bon, & qui lui sont priser l'ordre la justice la droiture
& l'innocence au-dessus de tous
les autres biens. L'homme de la nature apprend à porter en toute chose
le joug de la
nécessité & à s'y soumettre, à ne murmurer jamais contre la
providence qui commença par
le combler de dons précieux, qui promet à son coeur des biens plus
précieux encore , mais
qui pour réparer les injustices de la fortune & des hommes choisit
son heure & non pas la
notre, & dont les vues sont trop au-dessus de nous pour qu'elle
nous doive [288] compte de
ses moyens. L'homme de la nature est assujetti par elle & pour sa
propre conservation à
des transports irascibles & momentanés, à la colore à l'emportement
à l'indignation;
jamais à des sentimens haineux & durables, nuisibles à celui qui en
est la proie & à celui
qui en est l'objet, & qui ne menent qu'au mal & à la
destruction sans servir au bien ni à la
conservation de personne ; enfin l'homme de la nature, sans épuiser ses
débiles forces à se
construire ici-bas des tabernacles des machines énormes de bonheur ou
de plaisir, jouit de
lui-même & de son existence, sans grand souci de ce qu'en pensent
les hommes, & sans
grand soin de l'avenir.
Tel j'ai vu
l'indolent J. J. sans affectation sans apprêt, livre par goût à ses
douces reveries ,
pensant profondément quelquefois, mais toujours avec plus de fatigue
que de plaisir, &
aimant mieux se laisser gouverner par une imagination riante, que de
gouverner avec effort
sa tête par la raison. Je l'ai vu mener par goût une vie égale simple
& routinière, sans s'en
rebuter jamais. L'uniformité de cette vie & la douceur qu'il y
trouve montrent que son ame
est en paix. S'il étoit mal avec lui - même il se lasseroit enfin d'y
vivre ; il lui faudroit des
diversions que je ne lui vois point chercher , & si par un tour
d'esprit difficile à concevoir il
s'obstinoit à s'imposer ce genre de supplice, on verroit à la longue
l'effet de cette contrainte
sur son humeur sur son teint sur sa santé. Il jauniroit il languiroit
il deviendroit triste &
sombre il dépériroit. Au contraire il se porte mieux: qu'il ne fit
jamais.*[*Tout a son terme
ici-bas. Si ma santé décline & succombe enfin sous tant
d'afflictions sans relâche, il restera
toujours étonnant qu'elle ait résiste si long-tems] Il n'a [289] plus
ces souffrances
habituelles , cette maigreur , ce teint pale , cet air mourant qu'il
eut constamment dix ans
de sa vie, c'est - à - dire, pendant tout le tems qu'il se mêla
d'écrire , métier aussi funeste à
sa constitution que contraire à son goût , & qui l'eut enfin mis au
tombeau s'il l'eut
continue plus long - tems. Depuis qu'il a repris les doux loisirs de sa
jeunesse il en a repris
la sérénité ; il occupe son corps & repose sa tête ; il s'en trouve
bien à tous égards. En un
mot, comme j'ai trouve dans ses livres l'homme de la nature , j'ai
trouve dans lui l'homme
de ses livres , sans avoir eu besoin de chercher expressément s'il
étoit vrai qu'il en fut
l'auteur.
Je n'ai eu qu'une
seule curiosité que j'ai voulu satisfaire ; c'est au sujet du Devin du
Village. Ce que vous m'aviez dit la-dessus m'avoit tellement frappe que
je n'aurois pas été
tranquille, si je ne m'en fusse particulièrement éclairci. On ne
conçoit gueres comment un
homme doue de quelque génie & de talens, par lesquels il pourroit
aspirer à une gloire
méritée , pour se parer effrontément d'un talent qu'il n'auroit pas,
iroit se fourrer sans
nécessité dans toutes les occasions de montrer la-dessus son ineptie.
Mais qu'au milieu de
Paris & des artistes les moins disposes pour lui à l'indulgence, un
tel homme se donne sans
façon pour l'auteur d'un ouvrage ,qu'il est incapable de faire ; qu'un
homme aussi timide
aussi peu suffisant s'érige parmi les maîtres en précepteur d'un art
auquel il n'entend rien
& qu'il les accuse de ne pas entendre , c'est assurément une chose
des plus incroyables que
l'on puise avancer. D'ailleurs il y a tant de bassesse à se parer ainsi
des dépouilles d'autrui ,
cette manoeuvre suppose tant de pauvreté [290] d'esprit , une vanité si
puérile , un
jugement si bonté, que quiconque peut s'y résoudre ne sera jamais rien
de grand d'élevé de
beau dans aucun genre, & que malgré toutes mes observations , il
seroit toujours reste
impossible à mes yeux que J. J. se donnant faussement pour l'auteur du
Devin du Village
eut fait aucun des autres écrits qu'il s'attribue, & qui
certainement ont trop de force &
d'élévation pour avoir pu sortir de la petite tête d'un petit pillard
impudent. Tout cela me
sembloit tellement incompatible que j'en revenois toujours à ma
premiere conséquence de
tout ou rien.
Une chose encore
animoit le zele de mes recherches. L'auteur du Divin du Village n'est
pas,
quel qu'il soit un auteur ordinaire , non plus que celui des autres
ouvrages qui portent le
même nom. Il y a dans cette piece une douceur un charme, une simplicité
sur-tout qui la
distinguent sensiblement de toute autre production du même genre. Il
n'y a dans les paroles
ni situations vives ni belles sentences ni pompeuse morale : il n'y a
dans la musique ni traits
savans ni morceaux de travail ni chants tournes ni harmonie pathétique.
Le sujet en est
plus comique qu'attendrissant, & cependant la piece touche remue
attendrit jusqu'aux
larmes ; on se sent ému sans savoir pourquoi. D'ou ce charme secret qui
coule ainsi dans les
coeurs tire-t-il sa source ? Cette source unique ou nul autre n'a puise
n'est pas celle de
l'hypocrene : elle vient d'ailleurs. L'auteur doit être aussi singulier
que la piece est
originale. Si connoissant déjà J. J. j'avois vu pour la premiere fois
le Devin du Village sans
qu'on m'en nommât l'auteur , j'aurois dit sans balancer, ci est celui
de la nouvelle Heloise ,
c'est J. J. , & ce ne peut être [291]que lui. Colette intéresse
& touche comme Julie sans
magie de situations, sans apprêts d'evenemens romanesques, même naturel
même douceur
même accent ; elles sont soeurs ou je serois bien trompe. Voila ce que
j'aurois dit ou pense.
Maintenant on m'assure au contraire que J. J. se donne faussement pour
l'auteur de cette
piece & qu'elle est d'un autre : qu'on me le montre donc cet
autre-la, que je voye comment
il est fait. Si ce n'est pas J. J. , il doit du moins lui ressembler
beaucoup , puisque leurs
productions si originales si caracteres se ressemblent si fort. Il est
vrai que je ne puis avoir
vu des productions de J. J. en musique, puisqu'il n'en sait pas faire;
mais je suis sur que s'il
en savoit faire , elles auroient un caractere très-approchant de
celui-la. A m'en rapporter à
mon propre jugement cette musique est de lui ; par les preuves que l'on
me donne, elle n'en
est pas : que dois-je croire? Je résolus ale m'éclaircir si bien par
moi-même sur cet article
qu'il ne me pût rester la-dessus aucun doute , & le m'y suis pris
de la façon la plus courte la
plus sure pour y parvenir.
LE FRANÇOIS.
Rien n'est
plus
simple. Vous avez fait comme tout le monde; vous lui avez présente de
la
musique à lire & voyant, qu'il ne faisoit que barbouiller, vous
avez tire la conséquence, &
vous en vous en êtes tenu la.
ROUSSEAU.
Ce n'est point la
ce que j'ai fait , & ce n'étoit point de cela non plus qu'il
s'agissoit ; car il ne
s'est pas donne que[292] je fache pour un croquesol ni pour un chantre
de Cathédrale.
Mais en donnant de la musique pour être de lui , il s'est donne pour en
savoir faire. Voila ce
que j'avois à vérifier. Je lui ai donc propose de la musique non à lire
mais à faire. C'étoit
aller ce me semble aussi directement qu'il étoit possible au vrai point
de la question. Je l'ai
prie de composer cette musique en ma présence sur des paroles qui lui
étoient inconnues &
que je lui ai fournies sur le champ.
LE FRANÇOIS.
Vous aviez
bien de
la bonté ; car enfin vous assurer qu'il ne savoit pas lire la musique ,
n'étoit-ce pas vous assurer de reste qu'il n'en savoit pas composer ?
ROUSSEAU.
Je n'en sais
rien;
je ne vois nulle impossibilité qu'un homme trop plein de ses propres
idées
ne sache ni saisir ni rendre celles des autres , & puisque ce n'est
pas faute d'esprit qu'il fait
si mal parler, ce peut aussi n'être pas par ignorance qu'il lit si mal
la musique. Mais ce que
je sais bien , c'est que si de l'acte au possible la conséquence est
valable , lui voir sous mes
yeux composer de la musique étoit m'assurer qu'il en savoit composer.
LE FRANÇOIS.
D'honneur,
voici
qui est curieux! He bien, Monsieur, de quelle défaite vous pay a-t-il ?
Il fit
le fier , sans doute, & rejetta la proposition avec hauteur?
ROUSSEAU.
Non , il
voyoit
trop bien mon motif pour pouvoir s'en [293] offenser, & me parut
même plus
reconnoissant qu'humilie de ma proposition. Mais il me pria de comparer
les situations &
les ages. " Considérez, me dit-il, quelle différence vingt-cinq ans
d'intervalle, de longs
serremens de coeur, les ennuis, le découragement , la vieillesse
doivent mettre dans les
productions du même homme. Ajoutez à cela la contrainte que vous
m'imposez, & qui me
plaît parce que j'en vois à raison , mais qui n'en met pas moins des
entraves idées d'un
homme qui n'a jamais su les assujettir , ni rien produire qu'a son
heure à son aise & à sa
volonté."
LE FRANÇOIS.
Somme toute
, avec
de belles paroles il refusa l'épreuve proposée ?
ROUSSEAU.
Au contraire
,
après ce petit préambule il s'y soumit de tout son coeur , & s'en
tira mieux
qu'il n'avoit espere lui-même. Il me fit avec un peu de lenteur mais
moi toujours présent de
la musique aussi fraîche aussi chantante aussi bien traitée que celle
du Devin, & dont le
style assez semblable à celui de cette piece, mais moins nouveau qu'il
n'étoit alors, est tout
aussi naturel tout aussi expressif & tout aussi agréable. Il fut
surpris lui-même de son
succès. "Le désir, me dit-il, que je vous ai vu de me voir réussir m'a
fait réussir davantage.
La défiance m'étourdit m'appesantit, & me resserre le cerveau comme
le coeur; la
confiance m'anime m'épanouit & me fait planer sur des ailes. Le
Ciel m'avoit fait pour
l'amitié : elle eut donne un nouveau ressort à mes facultés, &
j'aurois double de prix par
elle."
[294] Voila ,
Monsieur , ce que j'ai voulu vérifier par moi-même. Si cette expérience
ne
suffit pas pour prouver qu'il a fait le Devin du Village, elle suffit
au moins pour détruire
celle des preuves qu'il ne l'a pas fait à laquelle vous vous en êtes
tenu. Vous savez pourquoi
toutes les autres ne sont point autorité pour moi : mais voici une
autre observation qui
acheve de détruire mes doutes , & me confirme ou me ramene dans mon
ancienne
persuasion.
Après cette épreuve
j'ai examine toute la musique qu'il a composée depuis son retour à
Paris & qui ne laisse pas de faire un recueil considérable, &
j'y ai trouve une uniformité de
style & de faire qui tomberoit quelquefois dans la monotonie si
elle n'étoit autorisée ou
excusée par le grand rapport des paroles dont il a fait choix le plus
souvent. J. J. avec un
coeur trop porte à la tendresse eut toujours un goût vif pour la vie
champêtre. Toute sa
musique , quoique variée selon les sujets porte une empreinte de ce
goût. On croit entendre
l'accent pastoral des pipeaux, & cet accent se fait par-tout sentir
le même que dans le Devin
du Village. Un connoisseur peut pas plus s'y tromper qu'on ne s'y
tromper qu'on se trompe
au faire des Peintres. Toute cette musique à d'ailleurs une simplicité
j'oserois dire une
vérité que n'a parmi nous nulle autre musique moderne. Non-seulement
elle n'a besoin ni
de trilles ni de petites notes ni d'agrémens ou de fleurtis d'aucune
espece, mais elle ne peut
même rien supporter de tout cela. Toute son expression est dans les
seules nuances du fort
& du doux , vrai caractere d'une bonne mélodie; cette mélodie y est
toujours une & bien
marquée, les accompagnement [295] l'animent sans l'offusquer. On n'a
pas besoin de crier
sans cesse aux accompagnateurs ; doux, plus doux. Tout cela ne
convient encore qu'au seul
Devin du Village. S'il n'a pas fait cette piece , il faut donc qu'il en
ait l'auteur toujours à ses
ordres pour lui composer de nouvelle musique toutes les fois qu'il lui
plaît d'en produire
sous ton nom, car il n'y a que lui seul qui en fasse comme celle-la. Je
ne dis pas qu'en
épluchant bien toute cette musique on n'y trouvera ni ressemblances ni
réminiscences ni
traits pris ou imites d'autres auteurs; cela n'est vrai d'aucune
musique que je connoisse.
Mais soit que ces imitations soient des rencontres fortuites ou de
vrais pillages , je dis que
de la maniere dont l'auteur les emploie les lui approprie ; je dis que
l'abondance des idées
dont il est plein & qu'il associe à celles - la , ne peut laisser
supposer que ce soit par stérilité
de son propre fonds qu'il se les attribue ; c'est paresse ou
précipitation, mais ce n'est pas de
pauvreté : il lui est trop aise de produire pour avoir jamais besoin de
piller.*[* Il y a trois
seuls morceaux dans le Devin du Village qui ne sont pas uniquement de
moi; comme des le
commencement je l'ai dit sans cesse à tout le monde; tous trois dans le
divertissement. 1?
Les paroles de la chanson qui sont , en partie, & du moins l'idée
& le refrain de M. Colle.
2? Les paroles de l'Ariette qui sont de M. Cahusac , lequel m'engagea à
faire après coup
cette Ariette pour complaire à Mlle. Fel qui sc plaignoit qu'il avoir
rien de brillant pour sa
voix dans son rôle; 3? & l'entrée des Bergères que , sur les vives
instances de M. d'Holbach
j'arrangeai sur une piece de Clavecin d'un recueil qu'il me présenta.
Je ne dirai pas quelle
étoit l'intention de M. d'Holbach , mais il me pressa si fort
d'employer quelque chose de ce
recueil que je ne pus dans cette bagatelle résister obstinément à son
désir. Pour la romance
, qu'on m'a fait tirer tantôt de Suisse, tantôt de Languedoc, tantôt de
nos Pfeaumes &
tantôt je ne sais ou , je ne l'ai tirée que de ma tête ainsi que toute
la piece. Je la composai ,
revenu depuis peu d'Italie , passionne pour la musique que j'y avois
entendue & dont on
n'avoit encore aucune connoissance à Paris. Quand cette connoissance
commença de s'y
répandre on auroit bientôt découvert mes pillages si j'avois fait comme
sont les
Compositeurs François , parce qu'ils sont pauvres d'idées, qu'ils ne
connoissent pas même
le vrai chant & que leurs accompagnemens ne sont que du
barbouillage. On a eu
l'impudence de mettre en grande pompe dans le recueil de mes écrits la
romance de M.
Vernes pour faire croire au public que je me l'attribuois. Toute ma
réponse a été de faire a
cette romance deux autres airs meilleurs que celui-la. Mon argument est
simple. Celui qui a
fait les deux meilleurs airs n'avoit pas besoin de s'attribuer
faussement le moindre.]
[296] Je lui ai
conseille de rassembler toute cette musique & de chercher à s'en
défaire pour
s'aider à vivre quand il ne pourra plus continuer son travail , mais de
tacher sur toute
chose que ce recueil ne tombe qu'en des mains fidelles & sures qui
ne le laissent ni détruire
ni diviser : car quand la passion cessera de dicter les jugemens qui le
regardent , ce recueil
fournira ce me semble une sorte preuve que toute la musique qui le
compose est d'un seul
& même auteur.*[*J'ai mis fidellement dans ce recueil toute la
musique de toute espèce que
j'ai composée depuis mon retour à Paris, & dont j'aurois beaucoup
retranche si je n'y avois
laisse que ce qui me paroît bon. Mais j'ai voulu ne rien omettre de ce
que j'ai réellement
fait, afin qu'on en pût discerner tout ce qu'on m'attribue aussi
faussement
qu'impudemment même en :e genre dans le public dans les journaux &
jusques dans les
recueils de mes propres écrits. Pourvu que les paroles soient
grossieres & malhonnêtes,
pour-vu que les airs soient maussades &plats, on m'accordera
volontiers le talent de
composer de cette musique-la. On affectera même de m'attribuer des airs
d'un bon chant
faits par d'autres, pour faire croire que je me les attribue moi-même,
& que je m'approprie
les ouvrages d'autrui. M'ôter mes productions & m'attribuer les
leurs, a été depuis vingt
ans la manoeuvre la plus constante de ces Messieurs & la plus sur
pour me décrier.]
Tout ce qui est
sorti de la plume de J. J. durant son effervescence [297] porte une
empreinte
impossible à méconnaître , & plus impossible à imiter. Sa musique
sa prose ses vers tout
dans ces dix ans est d'un coloris d'une teinte qu'un autre ne trouvera
jamais. Oui , je le
répete , si j'ignorois quel est l'auteur du Devin du Village je le
sentirois à cette conformité.
Mon doute lève sur cette piece acheve de lever ceux qui pouvoient me
rester sur son auteur.
La force des preuves qu'on a qu'elle n'est pas de lui ne sert plus qu'a
détruire dans mon
esprit celle des crimes dont on l'accuse , & tout cela ne me laisse
plus qu'une surprise ; c'est
comment tant de mensonges peuvent être si bien prouves.
J. J. étoit ne pour
la musique; non pour y payer de sa personne dans l'exécution , mais
pour
en hâter les progrès & y faire des découvertes. Ses idées dans
l'art & sur l'art sont secondes
intarissables. Il a trouve des méthodes plus claires plus commodes plus
simples qui
facilitent, les unes la composition, les autres l'exécution , &
auxquelles il ne manque pour
être admises que d'être proposées par un autre lui. II a fait dans
l'harmonie une* [*Les
Editeurs sont persuades que l'Auteur a laisse quelques écrites sur la
découverte
intéressante dont il parle , mais il ne leur a pas été possible du les
recouvrer] découverte
qu'il ne daigne pas même annoncer, sur d'avance qu'elle seroit rebutée,
ou ne lui attireroit
comme le Devin du Village que l'imputation de s'emparer du bien
d'autrui. Il sera dix airs
sur les mêmes paroles sans que cette abondance lui coûte ou l'épuise.
Je l'ai vu lire aussi
fort bien la musique, mieux que plusieurs de ceux qui la professent. Il
aura même en cet art
l'impromptu de l'exécution [298] qui lui manque en toute autre
chose , quand rien ne
l'intimidera , quand rien ne troublera cette présence d'esprit qu'il a
si rarement, qu'il perd
si aisément, & qu'il ne peut plus rappeller des qu'il l'a perdue.
Il y a trente ans qu'on l'a vu
dans Paris chanter tout à livre ouvert. Pourquoi ne le peut-il plus
aujourd'hui ? C'est
qu'alors personne ne doutoit du talent qu'aujourd'hui tout le monde lui
refuse, & qu'un
spectateur malveillant suffit pour troubler sa tête & ses yeux.
Qu'un homme auquel il aura
confiance lui présente de la musique qu'il ne connoisse point. Je parie
, à moins qu'elle ne
soit baroque ou qu'elle ne dise rien, qu'il la déchiffre encore à la
premiere vue & la chante
passablement. Mais si , lisant dans le coeur de cet homme il le voit
mal intentionné, il n'en
dira pas une note , & voilà parmi les spectateurs la conclusion
tirée sans autre examen. J. J.
est sur la musique & sur les choses qu'il sait le mieux comme il
étoit jadis aux échecs.
Jouoit-il avec un plus fort que lui qu'il croyoit plus foible, il le
battoit le plus souvent; avec
un plus foible qu'il croyoit plus fort il étoit battu ; la suffisance
des autres l'intimide & le
démonté infailliblement. En ceci l'opinion l'a toujours subjugue , ou
plutôt, en toute chose ,
comme il le dit lui-même, c'est au degré de sa confiance que se monte
celui de ses facultés.
Le plus grand mal est ici que sentant en lui sa capacité, pour
désabuser ceux qui en
doutent, il se livre sans crainte aux occasions de la montrer, comptant
toujours pour cette.
Fois rester maître de lui - même , & toujours intimide quoi qu'il
fasse, il ne montre que son
ineptie. L'expérience la-dessus à beau l'instruire , elle ne l'a jamais
corrige.
[299] Les
dispositions d'ordinaire annoncent l'inclination & réciproquement.
Cela est
encore vrai chez J. J. Je n'ai vu nul homme aussi passionne que lui
pour la musique, mais
seulement pour celle qui parle à son coeur ; c'est pourquoi il aime
mieux en faire qu'en
entendre, sur-tout à Paris, parce qu'il n'y en a point d'aussi bien
appropriée à lui que la
sienne. Il la chante avec une voix foible & cassée, mais encore
animée & douce ; il
l'accompagne non sans peine, avec des doigts tremblans, moins par
l'effet des ans que
d'une invincible timidité. Il se livre à cet amusement depuis quelques
années avec plus
d'ardeur que jamais, & il est aise de voir qu'il s'en fait une
aimable diversion à ses peines.
Quand des sentimens douloureux affligent son coeur, il cherche sur son
clavier les
consolations que les hommes lui refusent. Sa douleur perd ainsi sa
sécheresse & lui fournit
à la fois des chants & des larmes. Dans les rues il se distrait des
regards insultans des
passans en cherchant des airs dans sa tête; plusieurs romances de sa
façon d'un chant triste
& languissant mais tendre & doux n'ont point eu d'autre
origine. Tout ce qui porte le
même caractere lui plaît & le charme. Il est passion pour le chaut
du rossignol, il aime les
gémissemens de la tourterelle & les a parfaitement imites dans
l'accompagnement d'un de
ses airs: les regrets qui tiennent à l'attachement l'intéressent. Sa
passion la plus vive & la
plus vaine étoit d'être aime ; il croyoit se sentir fait pour l'être :
il satisfait du moins cette
fantaisie avec les animaux. Toujours il prodiga son tems & ses
soins à les attirer à les
caresser ; il étoit l'ami presque l'esclave de son chien de sa chatte
de ses sereins : il avoit des
pigeons qui le [300] suivoient par-tout , qui lui voloient sur les bras
sur la tête jusqu'a
l'importunité : il apprivoisoit les oiseaux les poissons avec une
patience incroyable, & il est
parvenu à Monquin à faire nicher des hirondelles dans sa chambre avec
tant de confiance,
qu'elles s'y laissoient même enfermer sans s'effaroucher. En un mot ses
amusemens ses
plaisirs sont innocens & doux comme ses travaux comme ses penchans;
il n'y a pas dans
son ame un goût qui soit hors de la nature ni coûteux ou criminel à
satisfaire, & pour être
heureux autant qu'il est possible ici - bas, la fortune lui eut cite
inutile, encore plus la
célébrité , il ne lui faloit que la santé le nécessaire le repos &
l'amitié.
Je vous ai décrit
les principaux traits de l'homme que j'ai vu, & le me suis borne
dans mes
descriptions, non-seulement à ce qui peut de même être vu de tout
autre, s'il ports à cet
examen un oeil attentif & non prévenu, mais à ce qui n'étant ni
bien ni mal en soi, ne peut
être affecte long -tems par hypocrisie. Quant à ce qui quoique vrai
n'est pas vrai n'est pas
vraisemblable, tout ce qui n'est connu que du Ciel & de moi, mais
eut pu mériter de l'être
des hommes , ou ce qui , même connu d'autrui , ne peut être dit de soi
-même avec
bienséance, n'espérez pas que je vous en parle, non plus que ceux dont
il est connu; si tout
son prix est dans les suffrages des hommes, c'est à jamais autant de
perdu. Je ne vous
parlerai pas non plus de ses vices; non qu'il n'en ait de très-grands;
mais parce qu'ils n'ont
jamais fait de mal qu'à lui , & qu'il n'en doit aucun compte aux
autres : le mal qui ne nuit
point à autrui peut se taire quand on tait le bien qui le rachète. Il
n'a pas [301] été si discret
dans ses Confessions , & peut-être n'en a-t-il pas mieux fait. A
cela près, tous les détails que
je pourrois ajouter aux précédens n'en sont que des conséquences, qu'en
raisonnant bien ,
chacun peut aisément suppléer. Ils suffisent pour connoître à fond le
naturel de l'homme &
son caractere. Je ne saurois aller plus loin , sans manquer aux
engagemens par lesquels
vous m'avez lie. Tant qu'ils dureront, tout ce que je puis exiger &
attendre de J. J. est qu'il
me donne , comme il a fait, une explication naturelle & raisonnée
de sa conduite en toute
occasion ; car il seroit injuste & absurde d'exiger qu'il répondit
aux charges qu'il ignore, &
qu'on ne permet pas de lui déclarer; & tout ce que je puis ajouter
du mien à cela est de
m'assurer, que cette explication qu'il me donne, s'accorde avec tout ce
que j'ai vu de lui par
moi-même, en y donnant toute mon attention. Voilà ce que j'ai fait:
ainsi je m'arrête. Ou
faites-moi sentir en quoi je m'abuser, ou montrez-moi comment mon J. J.
peut s'accorder
avec celui de vos Messieurs, ou convenez enfin que deux êtres si
differens ne furent jamais
le même homme.
LE FRANÇOIS.
Je vous ai
écoute
avec une attention dont vous devez être content. Au lieu de vous
croiser
par mes idées je vous ai suivi dans les vôtres , & si quelquefois
je vous ai machinalement
interrompu , c'étoit, lorsqu'étant moi-même de votre avis, je voulois
avoir votre réponse à
des objections souvent rebattues que je craignois d'oublier. Maintenant
je vous demande en
retour un peu l'attention que je vous ai donnée. [302] J'éviterai
d'être diffus, évitez si vous
pouvez d'être impatient.
Je commence par
vous accorder pleinement votre conséquence, & je conviens
franchement
que votre J. J. & celui de nos Messieurs ne sauroient être le même
homme. L'un, j'en
conviens encore, semble avoir été fait à plaisir pour le mettre en
opposition avec l'autre. Je
vois même entr'eux des incompatibilités qui ne frapperoient peut -être
nul autre que moi.
L'empire de l'habitude & le goût du travail manuel sont par exemple
à mes yeux des choses
inalliables avec les noires, & fougueuses passions des mechans,
& je réponds que jamais un
détermine scélérat ne sera de jolis herbiers en miniature &
n'écrira dans six ans huit mille
pages de musique.*[* Ayant fait une partie de ce calcul d'avance &
seulement par
comparaison, j'ai mis tout trop au rabais, & c'est ce que je
découvre bien sensiblement à
mesure que j'avance dans mon registre , puisqu'au bout de cinq ans
& demi seulement j'ai
déjà plus de neuf mille pages bien articulées , & sur lesquelles on
ne peut contester.] Ainsi
des la premiere esquisse nos Messieurs & vous ne pouvez vous
accorder. Il y a certainement
erreur ou mensonge d'une des deux parts ; le mensonge n'est pas de la
votre , j'en suis
très-sur ; mais l'erreur y peut être. Qui m'assurera qu'elle n'y est
pas en effet? Vous
accusez nos Messieurs d'être prévenus quand ils le décrient , n'est -
ce point vous qui l'êtes
quand vous l'honorez ? Votre penchant pour lui rend ce doute
très-raisonnable. Il faudroit
, pour démêler surement la vérité, des observations impartiales, &
quelques précautions
que vous ayez prises, les votres ne le sont pas plus que les leurs.
Tout le monde , quoique
vous en puissiez dire , n'est pas entre dans [303] le complot. Je
connois d'honnêtes-gens qui
ne haïssent point J. J. c'est-a-dire, qui ne professent point pour lui
cette bienveillance
traîtresse qui selon vous n'est qu'une haine plus meurtrière. Ils
estiment ses talens sans
aimer ni haïr sa personne, & n'ont pas une grande confiance en
toute cette générosité si
bruyante qu'on admire dans nos Messieurs. Cependant sur bien des
points, ces personnes
équitables s'accordent à penser comme le public à son égard. Ce
qu'elles ont vu par
elles-mêmes , ce qu'elles ont appris les unes des autres, donne une
idée peu favorable de les
moeurs, de sa droiture , de sa douceur, de son humanité , de son
désintéressement, de toutes
les vertus qu'il étaloit avec tant de faste. Il faut lui passer des
défauts , même des vices ,
puisqu'il est homme ; mais il en est de trop bas pour pouvoir germer
dans un coeur
honnête. Je ne cherche point un homme parfait, mais je méprise un homme
abject, & ne
croirai jamais que les heureux penchans que vous trouvez dans J. J.
puissent compatir avec
des vices tels que ceux dont il est charge. Vous voyez que je n'insiste
pas sur des faits aussi
prouves qu'il y en ait au monde; mais dont l'omission affectée d'une
seule formalité énerve
selon vous toutes les preuves. Je ne dis rien des créatures qu'il
s'amuse à violer, quoique
rien ne soit moins nécessaire , des écus qu'il escroque aux passans
dans les tavernes , &
qu'il nie ensuite d'avoir empruntes , des copies qu'il fait payer deux
sois , de celles ou il fait
de faux comptes, de l'argent qu'il escamote dans les payemens qu'on lui
fait , de mille
autres imputations pareilles. Je veux que tous ces faits, quoique
prouves , soient sujets à
chicane comme les autres; mais ce qui est généralement [304] vu par
tout le monde ne
sauroit l'être. Cet homme en qui vous trouvez une modestie une timidité
de vierge est si
bien connu pour un satyre plein d'impudence, dans les maisons même ou
l'on tâchoit de
l'attirer à son arrivée à Paris, on faisoit, des qu'il paroissoit,
retirer la fille de la maison ,
pour ne pas l'exposer à la brutalité de ses propos & de ses
manieres. Cet homme qui vous
paroît si doux si sociable fuit tout le monde sans distinction,
dédaigne toutes les caresses,
rebute toutes les avances, & vit seul comme un loup-garou. Il se
nourrit de visions , selon
vous, & s'extasie avec des chimères : mais s'il méprise &
repousse les humains, si son coeur
se ferme à leur société, que leur importe celle que vous lui prêtez
avec des êtres
imaginaires? Depuis qu'on s'est avise de l'éplucher avec plus de soin ,
on l'a trouve
non-seulement différent de ce qu'on le croyoit, mais contraire à tout
ce qu'il prétendoit
être. Il se disoit honnête modeste, on l'a trouve cynique &
débauche ; il se vantoit de bonnes
moeurs , & il est pourri de vérole; il se disoit désintéressé,
& il est de la plus basse avidité; il
se disoit humain compatissant, il repousse durement tout ce qui lui
demande assistance; il
se disoit pitoyable & doux, il est cruel & sanguinaire ; il se
disoit charitable , & il ne donne
rien à personne ; il se disoit liant facile à subjuguer, & il
rejette arrogamment toutes les
honnêtetés dont on le comble. Plus on le recherche, plus on en est
dédaigne : on a beau
prendre en l'accostant, un air beat un ton patelin dolent lamentable ,
lui écrire des lettres à
faire pleurer , lui signifier net qu'on va se tuer à l'instant si l'on
n'est admis, il n'est ému de
rien, il seroit homme à [305] laisser faire ceux qui seroient assez
sots pour cela, & les
plaignans qui affluent à sa porte s'en retournent tous sans
consolation. Dans une situation
pareille à la sienne , se voyant observe de s près, ne devroit-il pas
s'attacher à rendre
contens de lui tous ceux qui l'abordent, à leur faire perdre à force de
douceur & de bonnes
manieres, les noires impressions qu 'ils ont sur son compte , à
substituer dans leurs ames la
bienveillance à l'estime qu'il a perdue, & à les forcer au moins à
le plaindre , ne pouvant
plus l'honorer. Au lieu de cela il concourt par son humeur sauvage
& par ses rudes
manieres à nourrir, comme à plaisir, la mauvaise opinion qu'ils ont de
lui. En le trouvant si
dur si repoussant si peu traitable, ils reconnoissent aisément l'homme
féroce qu'on leur a
peint , & ils s'en retournent convaincus par eux-mêmes, qu'on n'a
point exagère son
caractere & qu'il est aussi noir que son portait.
Vous me répéterez
sans doute que ce n'est point la l'homme que vous avez vu : mais c'est
l'homme qu'a vu tout le monde excepte vous seul. Vous ne parlez , dites
- vous , que d'après
vos propres observations. La plupart de ceux que vous démentez , ne
parlent non plus que
d'après les leurs. Ils ont vu noir ou vous voyez blanc ; mais ils sont
tous d'accord sur cette
couleur noire , la blanche ne frappe nuls autres yeux que les votres ;
vous êtes seul contre
tous ; la vraisemblance est-elle pour vous ? La raison permet-elle de
donner plus de à votre
unique suffrage qu'aux suffrages unanimes de le public ? Tout est
d'accord sur le compte
de cet homme vous vous obstinez seul à croire innocent, malgré tant de
[306] preuves
auxquelles vous-même ne trouvez rien à répondre ? Si ces preuves sont
autant d'impostures
& de sophismes, que faut-il donc penser du genre-humain ? Quoi,
toute une génération
s'accorde à calomnier un innocent , à le couvrir de fange , à le
suffoquer pour ainsi dire ,
dans le bourbier de la diffamation ? Tandis qu'il ne faut , selon vous
, qu'ouvrir les yeux
sur lui pour se convaincre de son innocence & de la noirceur de ses
ennemis ? Prenez garde
, Monsieur Rousseau; c'est vous - même qui prouvez trop. Si J. J, étoit
tel que vous l'avez
vu , seroit - il possible que vous fussiez le premier & le seul à
l'avoir vu sous cet aspect ? Ne
reste-t-il donc que vous seul d'homme juste & sensé sur la terre ?
S'il en reste un autre qui
ne pense pas ici comme vous , toutes vos observations sont anéanties ,
vous restez seul
charge de l'accusation que vous intentez à tout le monde , d'avoir vu
ce que vous desiriez de
voir, & non ce qui étoit en effet. Répondez à cette seule objection
, mais répondez juste , je
me rends sur tout le reste.
ROUSSEAU.
Pour vous
rendre
ici franchise pour franchise , je commence par vous déclarer que cette
seule objection à laquelle vous me sommez de répondre , est à mes yeux
un abyme de
ténèbres ou mon entendement se perd. J. J. lui-même n'y comprend rien
non plus que moi.
Il s'avoue incapable d'expliquer d'entendre la conduite publique à son
égard. Ce concert
avec lequel toute une génération s'empresse d'adopter un plan si
exécrable , la lui rend
incompréhensible. Il n'y voit ni des bons ni des mechans ni des hommes
: il y voit des êtres
[307] dont il in'a nulle idée. Il ne les honore ni ne les méprise ni ne
les conçoit ; il ne fait pas
ce que c'est. Son ame incapable de haine aime mieux se reposer dans
cette entiere ignorance
, que de se livrer par des interprétations cruelles , à des sentimens
toujours pénibles à celui
qui les éprouve, quand ils ont pour objet des êtres qu'il ne peut
estimer. J'approuve cette
disposition , & je l'adopte autant que je puis pour m'épargner un
sentiment de mépris pour
mes contemporains. Mais au fond je me surprends souvent à les juger
malgré moi : ma
raison fait son office en dépit de ma volonté , & je prends le Ciel
à témoin que ce n'est pas
ma faute si ce jugement leur est si désavantageux.
Si donc vous faites
dépendre votre assentiment au résultat de mes recherches de la solution
de votre objection , il y a grande apparence que me laissant dans mon
opinion vous resterez
dans la votre : car j'avoue que cette solution m'est impossible , sans
néanmoins que cette
impossibilité puisse détruire en moi la persuasion commencée par la
marche clandestine &
tortueuse de vos Messieurs , & confirmée ensuite par la
connoissance immédiate de
l'homme. Toutes vos preuves contraires tirées de plus loin se brisent
contre cet axiome qui
m'entraîne irrésistiblement , que la même chose ne sauroit être &
n'être pas , & tout ce que
disent avoir vu vos Messieurs est, de votre propre aveu, entièrement
incompatible avec ce
que je suis certain d'avoir vu moi - même.
J'en use dans mon
jugement sur cet homme comme dans ma croyance en matiere de foi. Je
cede à la conviction directe sans m'arrêter aux objections que je ne
palis résoudre ; tant
[308] parce que ces objections sont fondées sur des principes moins
clairs moins solides
dans mon esprit, que ceux qui operent ma persuasion , que parce qu'en
cédant à ces
objections je tomberois dans d'autres encore plus invincibles. Je
perdrois donc à ce
changement la force de l'évidence, sans éviter l'embarras des
difficultés. Vous dites que ma
raison choisit le sentiment que mon coeur préféré, & je ne m'en
défends pas. C'est ce qui
arrive dans toute délibération ou le jugement n'a pas assez de lumieres
pour se décider sans
le concours de la volonté. Croyez-vous, qu'en prenant avec tant
d'ardeur le parti contraire,
vos Messieurs soient déterminés par un motif plus impartial ?
Ne cherchant pas à
vous surprendre je vous devois d'abord cette déclaration. A présent
jettons un coup-d'oeil sur vos difficultés , si ce n'est pour les
résoudre , au moins pour y
chercher s'il est possible , quelque forte d'explication.
La principale &
qui fait la base de toutes les autres, est celle que vous m'avez
ci-devant
proposée sur le concours unanime de toute la génération présente à un
complot
d'impostures & d'iniquité , contre lequel il seroit , ou trop
injurieux au genre-humain de
supposer qu'aucun mortel ne réclame s'il en voyoit l'injustice , ou,
cette injustice étant aussi
évidente qu'elle me paroît , trop orgueilleux à moi , trop humiliant
pour le sens commun de
croire qu'elle n'est apperçue par personne autre.
Faisons pour un
moment cette supposition triviale que tous les hommes ont la jaunisse
&
que vous seul ne l'avez pas....... Je préviens l'interruption que vous
me préparez.....Quelle
plate comparaison ! qu'est-ce que c'est cette jaunisse? ....[309] Comment
tous les hommes
l'ont-ils gagnée excepte vous seul ? C'est poser la même question en
d'autres termes , mais ce
n'est pas la résoudre , ce n'est pas même l'éclaircir. Vouliez-vous
dire autre chose en
m'interrompant?
LE FRANÇOIS.
Non;
poursuivez.
ROUSSEAU.
Je réponds donc. Je
crois l'éclaircir quoique vous en puissiez dire, lorsque je fais
entendre
qu'il est , pour ainsi dire , des épidémies d'esprit qui gagnent les
hommes de proche en
proche comme une espece de contagion; parce que l'esprit humain
naturellement paresseux
aime à s'épargner de la en pensant d'après les autres , sur-tout en ce
qui flatte ses propres
penchans. Cette pente à se laisser entraîner ainsi s'étend encore aux
inclinations aux goûts
aux passions des hommes; l'engouement général, maladie si commune dans
votre nation,
n'a point d'autre source , & vous ne m'en dédirez pas quand je vous
citerai pour exemple à
vous-même. Rappellez - vous l'avenu que vous m'avez fait ci-devant dans
la supposition de
l'innocence de J. J. , que vous ne lui pardonneriez point votre
injustice envers lui. Ainsi par
la peine que vous donneroit son souvenir, vous aimeriez mieux
l'aggraver que la réparer.
Ce sentiment, naturel aux coeurs dévorés d'amour -- propre , peut-il
l'être au votre ou
regne l'amour de la justice & de la raison? Si vous eussiez
réfléchi là-dessus pour chercher
en vous-même la cause d'un sentiment si injuste, & qui vous est si
étranger, vous auriez
bientôt trouve que vous haïssiez dans J. J. non seulement [310] le
scélérat qu'on vous avoir
peint , mais J. J. lui-même, que cette haine excitée d'abord par ses
vices, en étoit devenue
indépendante , s'étoit attachée à sa personne , & qu'innocent ou
coupable , il étoit devenu,
sans que vous vous en apperçussiez vous-même, l'objet de votre
aversion. Aujourd'hui que
vous me prêtez une attention plus impartiale , si je vous rappellois
vos raisonnemens dans
nos premiers entretiens, vous sentiriez qu'ils n'étoient point en vous
l'ouvrage du jugement,
mais celui d'une passion fougueuse qui vous dominoit à votre insçu.
Voilà, Monsieur , cette
cause étrangere qui séduisoit votre coeur si juste , & fascinoit
votre jugement si sain dans
leur état naturel. Vous trouviez une mauvaise face à tout ce qui venoit
de cet infortune , &
une bonne à tout ce qui tendoit à le diffamer ; les perfidies les
trahisons les mensonges
perdoient à vos yeux toute leur noirceur lorsqu'il en étoit l'objet ,
& pourvu que vous n'y
trempassiez pas vous-même, vous vous étiez accoutume à les voir sans
horreur dans autrui:
mais ce qui n'étoit en vous qu'un égarement passager, est devenu pour
le public un délire
habituel , un principe contant de conduite , une jaunisse universelle ,
fruit d'une bile acre
& répandue , qui n'altere pas seulement le sens de la vue , mais
corrompt toutes les
humeurs , & tue enfin tout-à-fait , l'homme moral qui seroit
demeure bien constitue sans
elle. Si J. J. n'eut point existe, peut-être la plupart d'entr'eux
n'auroient-ils rien à se
reprocher. Osez ce seul objet d'une passion qui les transporte , à tout
autre égard ils sont
honnêtes-gens, comme tout le monde.
Cette animosité ,
plus vive plus agissante que la simple [311] aversion, me paroît à
l'égard
de J. J. la disposition générale de toute la génération présente. L'air
seul dont il est regarde
passant dans les rues , montre évidemment cette disposition qui se gêne
& se contraint
quelquefois dans ceux qui le rencontrent, mais qui perce & se
laisse appercevoir malgré
eux.
A
l'empressement
grossier & badaut de s'arrêter de se retourner de le fixer de le
suivre , au
chuchotement ricaneur qui dirige sur lui le concours de leurs impudens
regards, on les
prendroit moins pour d'honnêtes-gens qui ont le malheur de rencontrer
un monstre
effrayant , que pour des tas de bandits tout joyeux de tenir leur proie
, & qui se sont un
amusement digne d'eux d'insulter à son malheur. Voyez - le entrant au
spectacle entoure
dans l'instant d'une étroite enceinte de bras tendus & de cannes
dans laquelle vous pouvez
penser comme il est à son aise ! A quoi sert cette barrière ? S'il veut
la forcer résistera- t -
elle ? N'on sans doute. A quoi sert - elle donc ? Uniquement à se
donner l'amusement de le
voir enferme dans cette cage, & à lui bien faire sentir que tous
ceux qui l'entourent, se sont
un plaisir d'être, à son égard , autant d'argouzins & d'archers.
Est-ce aussi par bonté qu'on
ne manque pas de cracher sur lui , toutes les fois qu'il passe à
portée, & qu'on le peut sans
être apperçu de lui ? Envoyer le vin d'honneur au même homme sur qui
l'on crache, c'est
rendre l'honneur encore plus cruel que l'outrage. Tous les signes de
haine de mépris de
fureur même qu'on peut tacitement donner à un homme, sans y joindre une
insulte &
directe, lui sont prodigues de toutes parts, & tout en l'accablant
des plus fades complimens,
en affectant [312] pour lui les petits soins mielleux qu'on rend aux
jolies femmes , s'il avoit
besoin d'une assistance réelle , on le verroit périr avec joie , sans
lui donner le moindre
secours. Je l'ai vu dans la rue St. Honore faire presque sous un
carrosse une chute
très-périlleuse ; on court à lui , mais si-tôt qu'on reconnaît J. J.
tout se disperse , les passans
reprennent leur chemin, les marchands rentrent dans leurs boutiques ,
& il seroit reste seul
dans cet état, si un pauvre mercier rustre & mal instruit, ne l'eut
fait asseoir sur son petit
banc , & si une servante tout aussi peu philosophe , ne lui eut
apporte un verre d'eau. Tel
est en réalité l'intérêt si vis & si tendre dont l'heureux J. J.
est l'objet.
Une animosité de
cette espece ne suit pas , quand elle est forte & durable , la
route la plus
courte , mais la plus sure pour s'assouvir. Car cette route étant déjà
toute trace dans le plan
de vos Messieurs, le public qu'ils ont mis avec art dans leur
confidence , n'a plus eu qu'à
suivre cette route , & tous avec le même secret entr'eux , ont
concouru de concert à
l'exécution de ce plan. C'est-là ce qui s'est fait; mais comment cela
s'est-il pu faire ? Voilà
votre difficulté qui revient toujours. Que cette animosité une fois
excitée , ait altere les
facultés de ceux qui s'y sont livres , au point de leur faire voir la
bonté la générosité la
clémence dans toutes les manoeuvres de la plus noire perfidie , rien
n'est plus facile à
concevoir. Chacun sait trop que les passions violentes, commençant
toujours par égarer la
raison, peuvent rendre l'homme injuste & méchant dans le fait &
, pour ainsi dire, à l'insçu
de lui-même , sans avoir cesse d'être juste & bon dans l'ame, ou du
moins d'aimer la justice
& la vertu.
[313] Mais cette
haine envenimée comment est - on venu à bout de l'allumer ? Comment
a-t-on pu rendre odieux à ce point, l'homme du monde le moins fait pour
la haine, qui n'eut
jamais ni intérêt ni désir de nuire à autrui, qui ne fit ne voulut ne
rendit jamais de mal à
personne , qui sans jalousie sans concurrence , n'aspirant à rien &
marchant toujours seul
dans sa route , ne sut en obstacle à nul autre , & qui au lieu des
avantages attaches à la
célébrité , n'a trouve dans la sienne qu'outrages insultes misère &
diffamation. J'entrevois
bien dans tout cela la cause secrète qui a mis en fureur les auteurs du
complot. La route
que J. J. avoir prise étoit trop contraire à la leur, pour qu'ils lui
pardonnassent de donner
un exemple qu'ils ne vouloient pas suivre , & d'occasionner des
comparaisons qu'il ne leur
convenoit pas de souffrir. Outre ces causes générales, & celles que
vous - même avez
assignées , cette haine primitive & radicale de vos Dames & de
vos Messieurs, en à d'autres
particulieres & relatives à chaque individu qu'il n'eut ni
convenable de dire , ni facile à
croire , & dont je m'abstiendrai de parler , mais que la force de
leurs effets rend trop
sensibles pour qu'on puisse douter de leur réalité , & l'on peut
juger de la violence de cette
même haine par l'art qu'on met à la cacher en l'assouvissant. Mais plus
cette haine
individuelle se décelé, moins on comprend comment on est, parvenu à y
faire participer
tout le monde , & ceux même sur qui nul des motifs qui l'ont fait
naître ne pouvoit agir.
Malgré l'adresse des chefs du complot, la passion qui les dirigeoit
étoit trop visible pour ne
pas mettre à cet égard le public en garde contre tout ce qui venoit de
leur part. Comment ,
écartant [314] des soupçons si légitimes , l'ont- ils fait entrer si
aisément si pleinement dans
toutes leurs vues , jusqu'a le rendre aussi ardent qu'eux-mêmes à les
remplir ? Voilà ce qui
n'est pas facile à comprendre & à expliquer.
Leurs marches
souterraines sont trop ténébreuses pour qu'il soit possible de les y
suivre. Je
crois seulement appercevoir , d'espace en espace , au-dessus de ces
gouffres , quelques
soupiraux qui peuvent en indiquer les détours. Vous m'avez décrit
vous-même dans notre
premier entretien plusieurs de ces manoeuvres que vous supposiez
légitimes, comme ayant
pour objet de démasquer un méchant ; destinées au contraire à faire
paroître tel , un
homme qui n'est rien moins, elles auront également leur effet. Il sera
nécessairement hai
soit qu'il mérite ou non de l'être , parce qu'on aura pris des mesures
certaines pour
parvenir à le rendre odieux. Jusques-là ceci se comprend encore ; mais
ici l'effet va plus
loin : il ne s'agit pas seulement de haine , il s'agit d'animosité ; il
s'agit d'un concours
très-actif de tous à l'exécution du projet concerte par un petit
nombre, qui seul doit y
prendre assez d'intérêt pour agir aussi vivement.
L'idée de la
méchanceté est effrayante par elle - même. L'impression naturelle qu'on
reçoit
d'un méchant dont on n'a pas personnellement à se plaindre , est de le
craindre & de le
fuir. Content de n'être pas sa victime , personne ne s'avise de vouloir
être son bourreau. Un
méchant en place , qui peut & veut faire beaucoup de mal , peut
exciter l'animosité par la
crainte , & le mal qu'on en redoute peut inspirer des efforts pour
le prévenir ; mais
l'impuissance jointe à la méchanceté ne peut produire que le mépris
& l'éloignement ; un
méchant [315] sans pouvoir peut donner de l'horreur , mais point
d'animosité. On frémit à
sa vue, loin de le poursuivre on le suit, & rien n'est plus éloigne
de l'effet que produit sa
rencontre qu'un souris insultant & moqueur. Laissent au ministere
public le soin du
châtiment qu'il mérite , un honnête homme ne s'avilit pas jusqu'à
vouloir y concourir.
Quand il n'y auroit même dans ce châtiment d'autre peine afflictive que
l'ignominie &
d'être expose à la risée publique, quel est l'homme d'honneur qui
voudroit prêter la main à
cette oeuvre de justice & attacher le coupable au carcan? Il est si
vrai qu'on n'a point
généralement d'animosité contre les malfaiteurs que si l'on en voit un
poursuivi par la
justice & près d'être pris , le plus grand nombre , loin de le
livrer, le sera sauver s'il peut ,
son péril faisant oublier qu'il est criminel pour se souvenir qu'il est
homme.
Voilà tout ce
qu'opère la haine que les bons ont pour les mechans; c'est une haine de
répugnance & d'éloignement , d'horreur même & d'effroi , mais
non pas d'animosité. Elle
fuit son objet en détourne les yeux dédaigne de s'en occuper mais la
haine contre J. J. est
active , ardente , infatigable; loin de fuir son objet , elle le
cherche avec empressement pour
en faire à son plaisir. Le tissu de ses malheurs , l'oeuvre combinée de
sa diffamation montre
une ligue très-étroite & très-agissante ou tout le monde s'empresse
d'entrer. Chacun
concourt avec la plus vive émulation à le circonvenir , à l'environner
de trahisons & de
piégés, à empêcher qu'aucun avis utile ne lui parvienne , à lui ôter
tout moyen de
justification , toute possibilité de repousser les atteintes qu'on lui
porte , de défendre son
honneur & sa réputation, à lui cacher tous ses ennemis [316] tous
ses accusateurs tous leurs
complices. On tremble qu'il n'écrive pour si défense , on s'inquiète de
tout ce qu'il dit , de
tout ce qu'il fait , de tout ce qu'il peut faire ; chacun paroît agite
de l'effroi de voir paroître
de lui quelque apologie. On l'observe on l'épie avec le plus grand soin
pour tacher d'éviter
ce malheur. On veille exactement à tout ce qui l'entoure , à tout ce
qui l'approche , à
quiconque lui dit un seul mot. Sa santé sa vie sont de nouveaux sujets
d'inquiétude pour le
public: on craint qu'une vieillesse aussi fraîche ne démente l'idée des
maux honteux dont
on se flattoit de le voir périr; on craint qu'à la longue les
précautions qu'on entasse ne
suffisent plus pour l'empêcher de parler. Si la voix de l'innocence
alloit enfin se faire
entendre à travers les huées , quel malheur affreux ne seroit-ce point
pour le Corps des
Gens de lettres, pour celui des Médecins , pour les Grands, pour les
Magistrats, pour tout le
monde? Oui , si forçant ses contemporains à le reconnaîtra honnête
homme, il parvenoit à
confondre enfin ses accusateurs, sa pleine justification seroit la
désolation publique.
Tout cela prouve
invinciblement que la haine dont J. J. est l'objet, n'est point la
haine du
vice & de la méchanceté, mais celle de l'individu. Méchant ou bon,
il n'importe; consacre à
la haine publique il ne lui peut plus échapper, &pour peu qu'on
connoisse les routes du
coeur humain , l'on voit que son innocence reconnue ne serviroit qu'à
le rendre plus odieux
encore , & à transformer en rage l'animosité dont il est l'objet.
On ne lui pardonne pas
maintenant de secouer le pesant joug dont chacun voudroit l'accabler ,
on lui pardonneroit
bien moins les torts qu'on se reprocheroit envers lui , & puisque
vous-même [317] avez un
moment éprouve un sentiment si injuste, ces gens si pétris
d'amour-propre
supporteroient-ils sans aigreur l'idée de leur propre bassesse comparée
à sa patience & à sa
douceur? Eh soyez certain que si c'étoit en effet un monstre, on le
fuiroit davantage , mais
on le hairoit beaucoup moins.
Quant à moi, pour
expliquer de pareilles dispositions je ne puis penser autre chose
sinon,
qu'on s'est servi pour exciter dans le public cette violente animosité,
de motifs semblables
ceux qui l'avoient fait naître dans l'ame des auteurs du complot. Ils
avoient vu cet homme ,
adoptant des principes tout contraires aux leurs, ne vouloir ne suivre
ni parti ni secte, ne
dire que ce qui lui sembloit vrai bon utile aux hommes, sans consulter
en cela son propre
avantage ni celui de personne en particulier. Cette marche & la
supériorité qu'elle lui
donnoit sur eux fut la grande source de leur haine. Ils ne purent lui
pardonner de ne pas
plier comme eux sa morale à son profit , de tenir si peu si son intérêt
& au leur, & de
montrer tout franchement l'abus des lettres & la forfanterie du
métier d'auteur, sans le
soucier de l'application qu'on ne manqueroit pas de lui faire à
lui-même des maximes qu'il
etablissoit, ni de la fureur qu'il alloit inspirer à ceux qui se
vantent d'être les arbitres de la
renommée , les distributeurs de la gloire & de la réputation des
actions des hommes, mais
qui ne se vantent pas, que je sache, de faire cette distribution avec
justice &
désintéressement. Abhorrant la satire autant qu'il aimoit la vérité, on
le vit toujours
distinguer honorablement les particuliers & les combler de sinceres
éloges , lorsqu'il
avançoit des vérités générales dont ils auroient pu s'offenser. [318]
Il faisoit sentir que le
mal tenoit à la nature des choses & le bien aux vertus des
individus. Il faisoit & pour ses
amis & pour les auteurs qu'il jugeoit estimables, les mêmes
exceptions qu'il croyoit mériter,
& l'on sent en liant ses ouvrages, le plaisir que prenoit son coeur
à ces honorables
exceptions. Mais ceux qui s'en sentoient moins dignes qu'il ne les
avoit crus, & dont la
conscience repoussoit en secret ces éloges, s'en irritant à mesure
qu'ils les méritoient moins,
ne lui pardonnèrent jamais d'avoir si bien démêlé les abus d'un métier
qu'ils tâchoient de
faire admirer au vulgaire , ni d'avoir par sa conduite déprise
tacitement,
quoiqu'involontairement la leur. La haine envenimée que ces réflexions
firent naître dans
leurs coeurs leur suggéra le moyen d'en exciter une semblable dans les
coeurs des autres
hommes.
Ils commencerent
par dénaturer tous ses principes, par travestit un républicain sévère
en
un brouillon séditieux , son amour pour la liberté légale en une
licence effrénée, & son
respect pour les loix en aversion pour les Princes. Ils l'accusèrent de
vouloir renverser en
tout l'ordre de la siccité parce qu'il s'indignoit , qu'osant consacrer
sous ce nom les plus
funestes désordres, on insultât aux miseres du genre-humain en donnant
les plus criminels
abus pour les loix dont ils sont la ruine. Sa colere contre les
brigandages publics, sa haine
contre les puissans fripons qui les soutiennent, son intrépide audace à
dire des vérités dures
à tous les états , surent autant de moyens employés à les irriter tous
contre lui. Pour le
rendre odieux à ceux qui les remplissent, on l'accusa de les mépriser
personnellement. Les
reproches durs mais généraux [319] qu'il faisoit à tous furent tournes
en autant de satires
particulieres dont en fit avec art les plus malignes applications.
Rien n'inspire tant
de courage que le témoignage d'un coeur droit, qui tire de la pureté de
ses intentions, l'audace de prononcer hautement & sans crainte, des
jugemens dictes par le
seul amour de la justice & de la vérité : mais rien n'expose en
même tems à tant de dangers
& de risques de la part d'ennemis adroits, que cette même audace,
qui précipité un homme
ardent dans tous les piégés qu'ils lui tendent , & le livrant à une
impétuosité sans regle, lui
fait faire contre la prudence mille fautes ou ne tomba qu'une ame
franche & généreuse,
mais qu'ils savent transformer en autant de crimes affreux. Les hommes
vulgaires,
incapables de sentimens élevés & nobles, n'en supposent jamais que
d'intéressés dans ceux
qui se passionnent, & ne pouvant croire que l'amour de la justice
& du bien public puisse
exciter un pareil zele, ils leurs controuvent toujours des motifs
personnels semblables à
ceux qu'ils cachent eux- mêmes sous des noms pompeux , & sans
lesquels on ne les verroit
jamais s'échauffer sur rien.
La chose qui se
pardonne le moins est un mépris mérite. Celui que J. J. avoit marque
pour
tout cet ordre social prétendu, qui couvre en effet les plus cruels
désordres, tomboit bien
plus sur la constitution des differens états que sur les sujets qui les
remplissent, & qui par
cette constitution même sont nécessités à être ils sont. Il avoit
toujours fait une distinction
judicieuse entre les personnes & les conditions, estimant souvent
les premieres quoique
livrées à l'esprit de leur état, lorsque le naturel reprenoit de tems à
autre quelque [320]
ascendant sur leur intérêt, comme il arrive assez fréquemment à ceux
qui sont bien nés.
L'art de vos Messieurs fut de présenter les choses sous un tout autre
point de vue , & de
montrer en lui comme haine des hommes, celle que pour l'amour d'eux ,
il porte aux maux
qu'ils se sont. Il paroît qu'ils ne s'en sont pas tenus à ces
imputations générales , mais que,
lui prêtant des discours des écrits des oeuvres conformes à leurs vues,
ils n'ont épargne ni
fictions ni mensonges pour irriter contre lui l'amour-propre , dans
tous les états, & chez
tous les individus.
J. J. a même une
opinion qui, si elle est juste, peut aider à expliquer cette animosité
générale. Il est persuade que dans les écrits qu'on fait passer sous
son nom, l'on a pris un
soin particulier de lui faire insulter brutalement tous, les états de
la siccité, & de changer en
odieuses personnalités lus reproches francs & forts qu'il leur fait
quelquefois. Ce soupçon
lui venu *[*C'est ce qu'il m'est impossible de vérifier , parce que ces
Messieurs ne laissent
parvenir jusqu'à moi aucune exemplaire des écrits qu'ils fabriquent ou
sont fabrique sous
mon nom. ] sur ce que dans plusieurs lettres , anonymes & autres,
on lui rappelle des
choses, comme étant de ses écrits, qu'il n'a jamais songe à y mettre.
Dans l'une, il a, dit-on,
mis fort plaisamment en question si les marins étoient des hommes ?
Dans un autre , un
officier lui avoue modestement que , selon l'expression de lui J. J.
lui militaire radote de
bonne foi comme la plupart de ses camarades. Tous les jours il reçoit
ainsi des citations de
passages qu'on lui attribue faussement , avec la plus grande confiance
, & qui sont toujours
[321] outrageans pour quelqu'un. Il apprit il y a peu de tems qu'un
homme de lettres de sa
plus ancienne connoissance , & pour lequel il avoit conserve de
l'estime , ayant trop
marque peut-être un reste d'affection pour lui , on l'en guérit en lui
persuadant que J. J.
travailloit à une critique amere de ses écrits.
Tels sont
à-peu-près les ressorts qu'on a pu mettre en jeu pour allumer &
fomenter cette
animosité si vive & si générale dont il est l'objet , & qui ,
s'attachant particulièrement à sa
diffamation, couvre d'un intérêt pour sa personne, le soin de l'avilir
encore par cet air de
saveur & de commisération. Pour moi je n'imagine que ce moyen
d'expliquer les differens
degrés de la haine qu'on lui porte, à proportion que ceux qui s'y
livrent, sont plus dans le
cas de s'appliquer les reproches qu'il fait à son siecle & à ses
contemporains. Les fripons
publics les intrigans les ambitieux dont il dévoile les manoeuvres ,
les passionnes
destructeurs de toute religion de toute conscience de toute liberté de
toute morale , atteints
plus au vis par ses censures, doivent le haïr & le haïssent en
effet encore plus que ne sont
les honnêtes-gens trompes. En l'entendant seulement nommer, les
premiers ont peine à se
contenir, & la modération qu'ils tachent d'affecter , se dément
bien vite, s'ils n'ont pas
besoin de masque pour assouvir leur passion. Si la haine de l'homme
n'étoit que celle du
vice, la proportion se renverseroit, la haine des riens de bien seroit
plus marquée, les
mechans seroient plus indifferens. L'observation contraire est générale
frappante
incontestable, & pourroit fournir bien des conséquences :
contentons-nous ici de la
confirmation que j'en tire , de la justesse de mon explication.
[322] Cette
aversion une sois inspirée , s'étend se communique de proche en proche
, dans
les familles, dans les sociétés, & devient en quelque sorte un
sentiment inné qui s'affermit
dans les enfans par l'éducation , & dans les jeunes gens par
l'opinion publique. C'est
encore une remarque à faire , qu'excepte la confédération secrète de
vos Dames & de vos
Messieurs , ce qui reste de la génération dans laquelle il a vécu, n'a
pas pour lui une haine
aussi envenimée que celle qui se propage dans la génération qui suit.
Toute la jeunesse est
nourrie dans ce sentiment par un soin particulier de vos Messieurs dont
les plus adroits se
sont charges de ce département. C'est d'eux que tous les apprentifs
philosophes prennent
l'attache , c'est de leurs mains que sont places les gouverneurs des
enfans, les secrétaires
des peres, les confidens des meres; rien dans l'intérieur des familles
ne se fait que par leur
direction, sans qu'ils paroissent le mêler de rien; ils ont trouve
l'art de faire circuler leur
doctrine & leur animosité dans les séminaires dans les colleges ,
& toute la génération
naissante leur est dévouée des le berceau. Grands imitateurs de la
marche des Jésuites ils
surent leurs plus ardens ennemis , sans doute par jalousie de métier,
& maintenant,
gouvernant les esprits avec le même empire avec la même dextérité que
les autres
gouvernoient les consciences, plus fins qu'eux en ce qu'ils savent
mieux le cacher en
agissant , & substituant peu-à-peu l'intolérance philosophique à
l'autre, ils deviennent, sans
qu'on s'en apperçoive , aussi dangereux que leurs prédécesseurs. C'est
par, eux que cette
génération nouvelle qui doit certainement à J. J. d'être moins
tourmentée dans sou enfance,
plus saine & mieux [323] constituée dans tous les ages , loin de
lui en savoir gré , est nourrie
dans les plus odieux préjugés & dans les plus cruels sentimens à
son égard. Le venin
d'animosité qu'elle a suce presque avec le lait lui fait chercher à
l'avilir & le déprimer avec
plus de zele encore que ceux mêmes qui l'ont élevée dans ces
dispositions haineuses. Voyez
dans les rues & aux promenades l'infortune J. J. entoure de gens
qui , moins par curiosité
que par dérision, puisque la plupart l'ont déjà vu cent sois , se
détournent s'arrêtent pour
le fixer d'un oeil qui n'a rien assurément de l'urbanité françoise :
vous trouverez toujours
que les plus insultans les plus moqueurs les plus acharnes sont de
jeunes gens qui, d'un air
ironiquement poli, s'amusent à lui donner tous les signes d'outrage
& de haine qui peuvent
l'affliger, sans les compromettre.
Tout cela eut été
moins facile à faire dans tout autre siecle. Mais celui-ci est
particulièrement un siecle haineux & malveillant par caractere.
*[*Fréron vient de mourir.
On demandoit qui feroit son épitaphe. Le premier qui crachera sur
sa tombe, répondit à
l'instant M. M***[Marmontel]. Quand on ne m'auroit pas nomme l'auteur
de ce mot,
j'aurois devine qu'il partoit d'une bouche philosophe , & qu'il
étoit de ce siecle-ci.] Cet
esprit cruel & méchant se fait sentir dans toutes les sociétés ,
dans toutes les affaires
publiques , il suffit seul pour mettre à la mode , & faire briller
dans le monde ceux qui se
distinguent par-là. L'orgueilleux despotisme de la philosophie moderne
a porte l'égoïsme de
l'amour-propre à son dernier terme. Le goût qu'a pris toute la jeunesse
pour une doctrine
si commode , la lui a fait adopter avec fureur & prêcher avec la
plus vive intolérance. Ils se
sont [324] accoutumés à porter dans la société ce même ton de maître
sur lequel ils
prononcent les oracles de leur seule , & à traiter avec un mépris
apparent, qui n'est qu'une
haine plus insolente , tout ce qui ose hésiter à se soumettre à leurs
décisions. Ce goût de
domination n'a pu manquer d'animer toutes les passions irascibles qui
tiennent à
l'amour-propre. Le même fiel qui coule avec l'encre dans les écrits des
maîtres, abreuve les
coeurs des disciples. Devenus esclaves pour être tyrans, ils ont fini
par prescrire en leur
propre nom les loix que ceux-la leur avoient dictées, & à voir dans
toute résistance la plus
coupable rébellion. Une génération de despotes ne être ni fort douce ni
fort paisible , & une
doctrine si hautaine, qui d'ailleurs n'admet ni vice ni vertu dans le
coeur de homme, n'est
pas propre à contenir par une morale indulgente pour les autres , &
réprimante pour soi ,
l'orgueil de ses sectateurs. De-là les inclinations haineuses qui
distinguent cette génération.
Il n'y a plus ni modération dans les ames ni vérité dans les
attachemens. Chacun hait tout
ce qui n'est pas lui plutôt qu'il ne s'aime lui - même. On s'occupe
trop d'autrui pour savoir
s'occuper de soi; on ne sait plus que haïr, & l'on ne tient point à
son propre parti par
attachement , encore moins par estime , mais uniquement par haine du
parti contraire.
Voilà les dispositions générales dans lesquelles vos Messieurs ont
trouve ou mis leurs
contemporains , & qu'ils n'ont eu qu'à tourner ensuite contre J. J.
*[*Dans cette génération
nourrie de philosophie & de fiel, rien n'est si facile aux
intrigans que de faire tomber sur
qui il leur plaît cet appétit général de haïr. Leurs succès prodigieux
en ce point , prouvent
encore moins leurs talens que la disposition du publie , dont les
apparens témoignages
d'estime & d'attachement pour les uns, ne sont en effet que des
actes de haine pour
d'autres.] qui, tout aussi peu propre [325] à recevoir la loi qu'a la
faire, ne pouvoir par cela
seul manquer dans ce nouveau système, d'être l'objet de la haine des
chefs & du dépit des
disciples : la foule empressée à suivre une route qui l'égare, ne voit
pas avec plaisir ceux
qui, prenant une route contraire , semblent par-là lui reprocher son
erreur. *[*J'aurois dû
peut-être insister ici sur la ruse favorite de mes persécuteurs, qui
est de satisfaire à mes
dépens, leurs passions haineuses, de faire le mal par leurs satellites
& de faire en sorte qu'il
me soit impute. C'est ainsi qu'ils m'ont successivement attribue le
système de la nature, la
philosophie de la nature , la note du roman de Madame d'Ormoy, &c.
C'est ainsi qu'ils
tâchoient du faire croire au peuple que c'étoit moi qui ameutois les
bandits qu'ils tenoient à
leur solde , lors de la cherté du pain.]
Qui connoîtroit
bien toutes les causes concourantes tous les differens ressorts mis en
oeuvre
pour exciter dans tous les états cet engouement haineux, seroit moins
surpris de le voir de
proche en proche devenir une contagion générale. Quand une fois le
branle est donne,
chacun suivant le torrent, en augmente l'impulsion. Comment se défier
de son sentiment,
quand on le voit être celui de tout le monde , comment douter que
l'objet d'une haine aussi
universelle soit réellement un homme odieux ? Alors plus les choses
qu'on lui attribue sont
absurdes & incroyables, plus on est prêt à les admettre. Tout fait
qui le rend odieux ou
ridicule est par cela seul assez prouve. S'il s'agissoit d'une bonne
action qu'il eut faite nul
n'en croiroit à ses propres yeux, ou bientôt une interprétation subite
la chargeroit du blanc
au noir. Les méchants ne croyent [326] ni à la vertu ni même à la bonté
; il faut être déjà
bon soi-même pour croire d'autres hommes meilleurs que soi, & il
est presque impossible
qu'un homme réellement bon, demeure ou soit reconnu tel dans une
génération méchante.
Les coeurs ainsi
disposes, tout le reste devint facile. Des-lors vos Messieurs auroient
pu sans
aucun détour , persécuter ouvertement J. J. avec l'approbation
publique, mais ils
n'auroient assouvi qu'à demi leur vengeance , & se compromettre
vis-à-vis de lui , étoit
risquer d'être découverts. Le système qu'ils ont adopte , remplit mieux
toutes leurs vues &
prévient tous les inconvéniens. Le chef-d'oeuvre de leur art a été de
transformer en
menagemens pour leur victime, les précautions qu'ils ont prises pour
leur sûreté. Un vernis
d'humanité couvrant la noirceur du complot, acheva de séduire le
public, & chacun
s'empressa de concourir à cette bonne oeuvre ; il est si doux
d'assouvir saintement une
passion & de joindre au venin de l'animosité le mérite de la vertu!
Chacun se glorifiant en
lui-même de trahir un infortune , se disoit avec complaisance ; "ah que
je suis généraux !
C'est pour son bien que je le diffame , c'est pour le protéger que je
l'avilis; & l'ingrat loin
de sentir mon bienfait s'en offense ! mais cela ne m'empêchera pas
d'aller mon train & de
le servir de la sorte en dépit de lui." Voilà comment sous le prétexte
de pourvoir à sa sûreté,
tous en s'admirant eux - mêmes, se sont contre lui les satellites de
vos Messieurs , & ,
comme écrivoit J. J. à M***.[Dusaulx] sont si fiers d'être des
traîtres. Concevez-vous
qu'avec une pareille disposition d'esprit , on puisse être équitable
& voir les choses comme
elles sont ? On verroit [327] Socrate, Aristide, on verroit un Ange ,
on verroit Dieu même
avec des yeux ainsi fascines, qu'on croiroit toujours voir un monstre
infernal.
Mais quelque facile
que soit cette pente ; il est toujours bien étonnant , dites-vous,
qu'elle
soit universelle , que tous la suivent sans exception , que pas un seul
n'y résiste & ne
proteste , que la même passion entraîne en aveugle , une génération
toute entiere, & que le
consentement soit unanime dans un tel renversement du droit de la
nature & des gens.
Je conviens que le
fait est très-extraordinaire , mais en le supposant très-certain, je le
trouverois bien plus extraordinaire encore , s'il avoit la vertu pour
principe : car il faudroit
que toute la génération présente se fut élevée par cette unique vertu ,
à une sublimité
qu'elle ne montre assurément en nulle autre chose , & que parmi
tant d'ennemis qu'a J. J. ,
il ne s'en trouvât pas un seul qui eut la maligne franchise de gâter la
merveilleuse oeuvre de
tous les autres. Dans mon explication, un petit nombre de gens adroits
puissans intrigans,
concertes de longue main , abusant les uns par de fausses apparences ,
& animant les autres
par des passions auxquelles ils n'ont déjà que trop de pente , fait
tout concourir contre un
innocent qu'on a pris soin de charger de crimes , en lui ôtant tout
moyen de s'en laver.
Dans l'autre explication, il faut que de toutes les générations la plus
haineuse se transforme
tout-d'un-coup toute entiere, & sans aucune exception, en autant
d'Anges célestes en faveur
du dernier des scélérats qu'on s'obstine à protéger & à laisser
libre, malgré les attentats &
les crimes qu'il continue de commettre tout à son [328] aise , sans que
personne au monde
ose , tant on craint de lui, déplaire, songer à l'en empêcher, ni même
à les lui reprocher.
Laquelle de ces deux suppositions vous paroît la plus raisonnable &
la plus admissible?
Au reste , cette
objection tirée du concours unanime de tout le monde à l'exécution d'un
complot abominable, à peut-être plus d'apparence que de réalité.
Premièrement l'art des
moteurs de toute la trame a été de ne la pas de voila également à tous
les yeux. Ils en ont
garde le principal secret entre un petit nombre de conjures ; ils n'ont
laisse voir ou reste
des hommes que ce qu'il faloit pour les y faire concourir. Chacun n'a
vu l'objet que par le
cote qui pouvoit l'émouvoir, & n'a été initie dans le complot
qu'autant que l'exigeoit la
partie de l'exécution qui lui étoit confiée. Il n'y a peut-être pas dix
personnes qui sachent à
quoi tient le fond de la trame, & de ces dix, il n'y en a peut-être
pas trois qui connoissent
assez leur victime , pour être surs qu'ils noircissent un innocent. Le
secret du premier
complot est concentre entre deux hommes qui n'iront pas le révéler.
Tout le reste des
complices, plus ou moins coupables , se fait illusion sur des
manoeuvres qui, selon eux ,
tendent moins à persécuter l'innocence qu'a s'assurer d'un méchant. On
a pris chacun par
son caractere particulier, par sa passion favorite. S'il étoit possible
que cette multitude de
coopérateurs se rassemblât & s'éclairât par des confidences
réciproques , ils seroient
frappes eux-mêmes des contradictions absurdes qu'ils trouveroient dans
les faits qu'on a
prouves à chacun d'eux, & des motifs non-seulement differens, mais
souvent contraires ,
par lesquels on les a fait [329] concourir tous à l'oeuvre commune ,
sans qu'aucun d'eux en
vit le vrai but. J. J. lui-même sait bien distinguer d'avec la canaille
à laquelle il a été livre à
Motiers à Trye à Monquin, des personnes d'un vrai mérite , qui ,
trompées plutôt que
séduites, & , sans être exemptes de blâme, à plaindre dans leur
erreur, n'ont pas laisse,
malgré l'opinion qu'elles avoient de lui, de le rechercher avec le même
empressement que
les autres, quoique dans de moins cruelles intentions. Les trois
quarts, peut-être, de ceux
qu'on a fait entrer dans le complot, n'y restent que parce qu'ils n'en
ont pas vu toute la
noirceur. Il y a même plus de bassesse que de malice dans les
indignités dont le grand
nombre l'accable, & l'on voit à leur air à leur ton dans leurs
manieres , qu'ils l'ont bien
moins en horreur comme objet de qu'en dérision comme infortune.
De plus; quoique
personne ne combatte ouvertement l'opinion générale , ce qui seroit se
compromettre à pure perte, pensez - vous que tout le monde y acquiesce
réellement?
Combien de particuliers, peut-être , voyant tant de manoeuvres & de
mines souterraines,
s'en indignent , refusent d'y concourir, & gémissent en secret sur
l'innocence opprimée!
Combien d'autres ne sachant à quoi s'en tenir sur le compte d'un homme
enlace dans tant
de piéges, refusent de le juger sans l'avoir entendu , & jugeant
seulement ses adroits
persécuteurs , pensent que des gens à qui la ruse la fausseté la
trahison content si peu ,
pourroient bien n'être pas plus scrupuleux sur l'imposture. Suspendus
entre la force des
preuves qu'on leur allègue , & celles de la malignité des
accusateurs,[330] ils ne peuvent
accorder tant de zele pour la vérité avec tant d'aversion pour la
justice , ni tant de
générosité pour celui qu'ils acculent, avec tant d'art à gauchir devant
lui & se soustraire à
les défenses. On peut s'abstenir de l'iniquité, sans avoir le courage
de la combattre. On peut
refuser d'être complice d'une trahison , sans oser démasquer les
traîtres. Un homme juste,
mais foible, se retire alors de la foule, reste dans son coin , &
n'osant s'exposer, plaint tout
bas l'opprime, craint l'oppresseur, & se tait. Qui peut savoir
combien d'honnêtes gens sont
dans ce cas? ils ne se sont ni voir ni sentir: ils laissent le champ
libre à vos Messieurs
jusqu'a ce que le moment de parler, sans danger , arrive. Fonde sur
l'opinion que j'eus
toujours de la droiture naturelle du coeur humain , je crois que cela
doit être. Sur quel
fondement raisonnable peut-on soutenir que cela n'est pas? Voila,
Monsieur, tout ce que le
puis répondre à l'unique objection à laquelle vous vous réduisez, &
qu'au reste je ne me
charge pas de résoudre à votre gré, ni même au mien , quoiqu'elle ne
puisse ébranler la
persuasion directe qu'ont produit en moi me recherches.
Je vous ai vu prêt
à m'interrompre , & j'ai compris que c'étoit pour me reprocher le
soin
superflu de vous établir un fait dont vous convenez si bien vous-même,
que vous le tournez
en objection contre moi , savoir qu'il n'est pas vrai que tout le monde
soit entre dans le
complot. Mais remarquez qu'en paroissaut nous accorder sur ce point ,
nous sommes
néanmoins de sentimens tout contraires , en ce que , selon vous , ceux
qui ne sont pas du
complot pensent sur J. J. tout [331] comme ceux qui en sont, & que
, selon moi , ils doivent
penser tout autrement. Ainsi votre exception que je n'admets pas, &
la mienne que vous
n'admettez pas non plus, tombant sur des personnes différentes ,
s'excluent mutuellement
ou du moins ne s'accordent pas. Je viens de vous dire sur quoi je fonde
la mienne ;
examinons la votre à présent.
D'honnêtes-gens,
que vous dites ne pas entrer dans le complot & ne pas haïr J. J.,
voyent
cependant en lui tout ce que disent y voir ses plus mortels ennemis ;
comme s'il en avoir qui
convinssent de l'être & ne se vantassent pas de l'aimer! En me
faisant cette objection , vous
ne vous êtes pas rappelle celle-ci qui la prévient & la détruit.
S'il y a complot, tout par son
effet devient facile à prouver à ceux mêmes qui ne sont pas du complot
, & quand ils
croyent voir par leurs yeux, ils voyent, sans s'en douter, par les yeux
d'autrui.
Si ces personnes
dont tous parler, de sont pas de mauvaise soi; du moins elles sont
certainement prévenues comme tout le public , & doivent par cela
seul voir & juger comme
lui. Et comment vos Messieurs ayant une fois la facilité de faire tout
croire , auroient-ils
négligé de porter cet avantage aussi loin qu'il pouvoir aller? Ceux qui
dans cette persuasion
générale ont écarte la plus sure épreuve pour distinguer le vrai du
faux , ont beau n'être
pas à vos yeux du complot, par cela seul ils en sont aux miens ; &
moi qui sens dans ma
conscience, qu'ou ils croyent voir la certitude & la vérité , il
n'y a qu'erreur mensonge
imposture, puis-je douter qu'il n'y ait de leur faute dans leur
persuasion , & que s'ils
avoient aime sincérement la vérité , ils ne l'eussent bientôt démêlée à
travers [332] les
artifices des fourbes qui les ont abuses. Mais ceux qui ont d'avance
irrévocablement juge
l'objet de leur haine , & qui n'en veulent pas démordre, ne voyant
en lui que ce qu'ils y
veulent voir , tordent & détournent tout au gré de leur passion,
&a force de subtilités,
donnent aux choses les plus contraires à leurs idées , l'interprétation
qui les y peut
ramener. Les personnes que vous croyez impartiales ont-elles pris les
précautions
nécessaires pour surmonter ces illusions?
LE FRANÇOIS.
Mais, M.
Rousseau,
y pensez-vous , & qu'exigez-vous là du public ? Avez- vous pu
croire
qu'il examineroit la chose aussi scrupuleusement que vous ?
ROUSSEAU.
Il en eut
été
dispense sans doute, s'il se fut abstenu d'une décision si cruelle.
Mais en
prononçant souverainement sur l'honneur & sur la destinée d'un
homme, il n'a pu sans
crime négliger aucun des moyens essentiels & possibles de s'assurer
qu'il prononçoit
justement.
Vous
méprisez,
dites-vous, un homme abject, & ne croirez jamais que les heureux
penchans
que j'ai cru voir dans J. J. puissent compatir avec des vices aussi bas
que ceux dont il est
accuse. Je pense exactement comme vous sur cet article; mais je suis
aussi certain que
d'aucune vérité qui me soit conque , que cette abjection que vous lui
reprochez est de tous
les vices le plus éloigne de sort naturel. Bien plus près de
l'extrémité contraire , il a trop de
hauteur dans l'ame pour pouvoir tendre à l'abjection J. J. est foible
sans doute & peu [333]
capable de vaincre ses passions ! Mais il ne peut avoir que les
passions relatives à son
caractere , & des tentations basses ne sauroient approcher de son
coeur. La source de
toutes ses consolations est dans l'estime de lui-même. Il seroit le
plus vertueux des hommes
si sa force répondoit à sa volonté. Mais avec toute sa foiblesse il ne
peut être un homme vil,
parce qu'il n'y a pas dans son ame un penchant ignoble auquel il fut
honteux de céder. Le
seul qui l'eut pu mener au mal est la mauvaise honte , contre laquelle
il a lutte toute sa vie
avec des efforts aussi grands qu'inutiles , parce qu'elle tient à son
humeur timide qui
présente un obstacle invincible ardens desirs de son coeur, & le
force à leur donner le
charge en mille façons souvent blâmables. Voilà l'unique source de tout
le mal qu'il a pu
faire ; mais dont rien ne peut sortir de semblable aux indignités dont
vous l'accusez. Eh
comment ne voyez - vous pas combien vos Messieurs eux - mêmes sont
éloignes de ce mépris
qu'ils veulent vous inspirer pour lui ? Comment ne voyez-vous pas que
ce mépris qu'ils
affectent n'est point réel , qu'il n'est que le voile bien transparent
d'une estime qui les
déchire & d'une rage qu'ils cachent très-mal ? La preuve en est
manifeste. On ne s'inquiète
point ainsi des gens qu'on méprise. On en détourne les yeux , on les
laisse pour ce qu'ils
sont ; on fait à leur égard , non pas ce que sont vos Messieurs à
l'égard de J. J., mais ce que
lui - même fait au leur. Il n'est pas étonnant qu'après l'avoir charge
de pierres , ils le
couvrent aussi de boue : tous ces procédés sont très-concordans de leur
part ; mais ceux
qu'ils lui imputent ne le sont gueres de la tienne , & ces
indignités auxquelles [334] vous
revenez, sont-elles mieux prouvées que les crimes sur lesquels vous
n'insistez plus? Non,
Monsieur, après nos discussions précédentes, je ne vois plus de milieu
possible entre tout
admettre & tout rejetter.
Des témoignages que
vous supposez impartiaux , les uns portent sur des faits absurdes &
faux , mais rendus croyables à force de prévention; tels que le viol ,
la brutalité , la
débauche , la cynique impudence, les basses friponneries : les autres
sur des faits vrais,
mais faussement interprétés; tels que sa dureté, sou dédain, son humeur
colere &
repoussante. l'obstination de fermer sa porte aux nouveaux visages,
sur-tout aux quidams
cajoleurs & pleureux, & aux arrogans mal-appris,
Comme je ne
défendrai jamais J. J. accuse d'assassinat & d'empoisonnement, je
n'entends
pas non plus le justifier d'être un violateur de filles, un monstre de
débauche, un petit filou.
Si vous pouvez adopter sérieusement de pareilles opinions sur son
compte, je ne puis que le
plaindre, & vous plaindre aussi, vous qui caressez des idées dont
vous rougiriez comme ami
de la justice , en y regardant de plus près, & faisant que j'ai
fait. Lui débauche, brutal,
impudent, cynique auprès du sexe ! Eh j'ai grand'peur que ce ne soit
l'excès contraire qui
l'a perdu, & que s'il eut été ce que vous dites, il ne fut
aujourd'hui bien moins malheureux.
Il est bien aise de faire à son arrivée , retirer les filles de la
maison; mais qu'est-ce que cela
prouve sinon la maligne disposition des parens envers lui?
A-t-on l'exemple de
quelque fait qui ait rendu nécessaire une précaution si bizarre &
si
affectée? & qu'en dut-il penser à son arrive à Paris, lui qui
venoit de vivre à Lyon
très-familièrement [335] dans une maison très-estimable, ou la mere
& trois filles
charmantes , toutes trois dans la fleur de l'age & de la beauté ,
l'accabloient à l'envi
d'amitiés & de caresses? Est-ce en abusant de cette familiarité
près de ces jeunes personnes
, est - ce par des manieres ou des propos libres avec elles qu'il
mérita l'indigne & nouvel
accueil qui l'attendoit à Paris en les quittant; & même encore
aujourd'hui , des meres
très-sages craignent-elles de mener leurs filles chez ce terrible
satyre , devant lequel ces
autres-la n'osent laisser un moment les leurs , chez elles & en
leur présence ? En vérité ,
que des farces aussi grossieres puissent abuser un moment des gens
sensés, il faut en être
témoin pour le croire.
Supposons un moment
qu'on eut ose publier tout cela dix ans plutôt & lorsque l'estime
des
honnêtes gens qu'il eut toujours des sa jeunesse, étoit montée au plus
haut degrés: ces
opinions, quoique soutenues des mêmes preuves, auroient-elles acquis le
même crédit chez
ceux qui maintenant s'empressent de les adopter ? Non , sans doute ;
ils les auroient
rejetées avec indignation. Ils auroient tous dit; "quand un homme est
parvenu jusqu'a cet
age avec l'estime publique , quand sans patrie sans fortune & sans
asyle, dans une situation
gênée , & force , pour subsister, de recourir sans cesse aux
expédiens, on n'en a jamais
employés que d'honorables, & qu'on s'est fait toujours considérer
& bien vouloir dans sa
détresse, on ne commence pas après l'age mur, & quand tous les yeux
sont ouverts sur nous
, à se dévoyer de la droite route pour s'enfoncer dans les sentiers
bourbeux du [336] vice,
on n'associe point la bassesse des plus vils fripons avec le courage
& l'élévation des ames
fières , ni l'amour de la glaire aux manoeuvres des filoux ; & si
quarante ans d'honneur
permettoient à quelqu'un de se démentir si tard à ce point , il
perdroit bientôt cette vigueur
de sentiment, ce ressort cette franchise intrépide qu'on n'a point avec
des passions basses ,
& qui jamais ne survit à l'honneur. Un fripon peut être lâche , un
méchant peut être
arrogant; mais la douceur de l'innocence & la fierté de la vertu ne
peuvent s'unir que dans
une belle ame."
Voilà ce qu'ils
auroient tous dit ou pense, & ils auroient certainement refuse de
le croire
atteint de vices aussi bas, à moins qu'il n'en eut été convaincu sous
leurs yeux. Ils auroient
du moins voulu l'étudier eux -mêmes avant de le juger si décidément
& si cruellement. Ils
auroient fait ce que j'ai fait, & avec l'impartialité que vous leur
supposez, ils auroient tire
de leurs recherches la même conclusion que je tire des miennes. Ils
n'ont rien fait de tout
cela ; les preuves les p1us ténébreuses , les témoignages les plus
suspects leur ont suffi pour
se décider en mal sans autre vérification, & ils ont soigneusement
évite tout éclaircissement
qui pouvoit leur montrer leur erreur. Donc quoique vous en puissiez
aire , ils sont da
complot; car ce que j'appelle en être n'est pas seulement être dans le
secret de vos
Messieurs , je présume que peu de gens y sont admis; mais c'est adopter
leur inique
principe: c'est se faire, comme eux, une loi de dire à tout le & de
cacher au seul accuse le
mal qu'on pense ou qu'on feint de penser de lui , & les raisons sur
ce jugement, [337] afin
de le mettre hors d'état d'y répondre, & de faire entendre les
siennes: car si-tôt qu'on s'est
laisse persuader qu'il faut le juger, non-seulement sans l'entendre,
mais sans en être
entendu, tout le reste est force, & il n'est pas possible qu'on
résiste à tant de témoignages si
bien arranges & mis à l'abri de l'inquiétante épreuve des réponses
de l'accuse. Comme tout
le succès de la trame dépendoit de cette importante précaution , son
auteur aura mis toute
la sagacité de son esprit à donner à cette injustice le tour le plus
spécieux, & à la couvrir
même d'un vernis de bénéficence & de générosité qui n'eut ébloui
nul esprit impartial, mais
qu'on s'est empresse d'admirer à l'égard d'un homme n'estimoit que par
force, & dont les
singularités n'étoient vues de bon oeil, par qui que ce fût.
Tout tient à la
premiere accusation qui l'a fait déchoir tout d'un coup du titre
d'honnête
homme qu'il avoit porte jusqu'alors, pour y substituer celui du plus
affreux scélérat.
Quiconque à l'ame saine & croit vraiment à la probité , ne se
départ pas aisément de
l'estime fondée qu'il a conçue pour un homme de bien. Je verrois
commettre un crime, s'il
étoit possible, ou faire une action basse à Milord Maréchal*[*Il est
vrai que Milord
Maréchal est d'une illustre naissance , & J. J. un homme du peuple
; maie il faut penser
que Rousseau qui parle ici, n'a pas en général une opinion bien sublime
de la haute vertu
des gens de qualité, & que l'histoire de J. J. ne doit pas
naturellement agrandir cette
opinion.] que je n'en croirois pas à mes yeux. Quand j'ai cru de J. J.
tout ce que vous
m'avez prouve, c'étoit en le supposant convaincu. Changer à ce point,
sur le compte d'un
homme estime durant [338] toute sa vie, n'est pas une chose facile.
Mais aussi ce premier
pas fait, tout le reste va de lui-même. De crime en crime, un homme
coupable d'un seul
devient, comme vous l'avez dit, capable de tous. Rien n'est moins
surprenant que le passage
de la méchanceté à l'abjection, & ce n'est pas la peine de mesurer
si soigneusement
l'intervalle qui peut quelquefois séparer un scélérat d'un fripon. On
peut donc avilir tout à
son aise l'homme qu'on a commence par noircir. Quand on croit qu'il n'y
a dans lui que du
mal , on n'y voit plus que cela , ses actions bonnes ou indifférentes ,
changent bientôt
d'apparence avec beaucoup de préjugés & un peu d'interprétation,
& l'on rétracte alors ses
jugemens avec autant d'assurance que si, ceux qu'on leur substitue ,
étoient mieux fondes.
L'amour-propre fait qu'on veut toujours avoir vu soi-même ce qu'on sait
ou qu'on croit
savoir d'ailleurs. Rien n'est si manifeste aussi-tôt qu'on y regarde ;
on a honte de ne l'avoir
pas apperçu plutôt ; mais c'est qu'on étoit si distrait ou si prévenu
qu'on ne portoit pas son
attention de ce cote; c'est qu'on est si bon soi - même qu'on ne peut
supposer la méchanceté
dans autrui.
Quand enfin
l'engouement devenu général parvient à l'excès, on ne se contente plus
de tout
croire, chacun pour prendre part à la fête cherche à renchérir, &
tout le monde
s'affectionnant à ce système, se pique d'y apporter du sien pour
l'orner ou pour l'affermir.
Les uns ne sont pas plus empresses d'inventer que les autres de croire.
Toute imputation
passe en preuve invincible, & si l'on apprenoit aujourd'hui qu'il
s'est commis un crime
dans la lune, il seroit prouve demain, plus [339] clair que le jour, à
tout le monde que c'est
J. J. qui en est l'auteur.
La réputation qu'on
lui a donnée, une fois bien établie, il est donc très-naturel qu'il en
résulte , même chez les gens de bonne soi, les effets que vous m'avez
détailles. S'il fait une
erreur de compte, ce sera toujours à dessein; est -elle à son avantage?
c'est une. friponnerie
: est -elle à son préjudice? c'est une ruse. Un homme ainsi vu ,
quelque sujet qu'il soit aux
oublis aux distractions aux balourdises, ne veut plus rien avoir de
tout cela: tout ce qu'il
fait par inadvertance est toujours vu comme fait exprès. Au contraire
les oublis les
omissions les bévues des autres à son égard, ne trouvent plus créance
dans l'esprit de
personne ; s'il les relève , il ment ; s'il les endure, c'est à pure
perte. Des femmes étourdies,
de jeunes gens évapores feront des quiproquo dont il restera charge;
& ce sera beaucoup si
des laquais gagnes ou peu fidelles, trop instruits des sentimens des
maîtres à son égard, ne
sont pas quelquefois tentes d'en tirer avantage à ses dépens; bien surs
que l'affaire ne
s'éclaircira pas en sa présence, & que quand cela arriveroit, un
peu d'effronterie aidée des
préjugés des maîtres, les tireroit d'affaire aisément.
J'ai suppose, comme
vous, ceux qui traitent avec lui, tous sinceres & de bonne soi;
mais si
l'on cherchoit à le tromper pour le prendre en faute , quelle facilite
sa vivacité son
étourderie ses distractions sa mauvaise mémoire ne donneroient-elles
pas pour cela?
D'autres causes
encore ont pu concourir à ces faux jugemens. Cet homme a donne à vos
Messieurs par ses confessions [340] qu'ils appellent ses mémoires, une
prise sur lui qu'ils
n'ont eu garde de négliger. Cette lecture qu'il a prodiguée à tant de
gens , mais dont si peu
d'hommes étoient capables, & dont bien moins encore étoient dignes,
à initie le public dans
toutes ses foiblesses , dans toutes ses fautes les plus secrètes.
L'espoir que ces confessions ne
seroient vues qu'après sa mort, lui avoit donne le courage de tout
dire, & de se traiter avec
une justice souvent même trop rigoureuse. Quand il se vit défigure
parmi les hommes au
point d'y passer pour un monstre, la conscience, qui lui faisoit sentir
en lui plus de bien que
de mal , lui donna le courage que lui seul peut-être eut, & aura
jamais de se montrer tel
qu'il étoit; il crut qu'en manifestant à plein l'intérieur de son ame,
& révélant ses
confessions, l'explication si franche si simple si naturelle de tout ce
qu'on a pu trouver de
bizarre dans sa conduite , portant avec elle son propre témoignage,
seroit sentir la vérité de
les déclarations & la fausseté des idées horribles &
fantastiques qu'il voyoit répandre de
lui, sans en pouvoir découvrir la source. Bien loin de soupçonner alors
vos Messieurs, sa
confiance en eux de cet homme si défiant alla, non-seulement jusqu'a
leur lire cette histoire
de sort ame, mais jusqu'a leur en laisser le dépôt assez long-tems.
L'usage qu'ils ont fait de
cette imprudence a été d'en tirer parti pour diffamer celui qui l'avoit
commise , & le plus
sacre dépôt de l'amitié est devenu dans leurs mains l'instrument de la
trahison. Ils ont
travesti ses défauts en vices, ses fautes en crimes, les foiblesses de
sa jeunesse en noirceurs
de son age mur : ils ont dénature les effets , quelquefois ridicules ,
de tout ce que la nature a
mis [341] d'aimable & de bon dans son ame, & ce qui n'est que
des d'un singularités d'un
tempérament ardent retenu par un naturel timide, est devenu par leurs
soins une horrible
dépravation de coeur & de goût. Enfin toutes leurs manieres de
procéder à son égard, &
des allures dont le vent m'est portent a croire que pour décrier ses
confessions après en
avoir tire contre lui tous les avantages possibles , ils ont intrigue
manoeuvre dans tous les
lieux ou il a vécu & dont il leur à fourni les renseignemens , pour
défigurer toute sa vie,
pour fabriquer avec art des mensonges qui en donnent l'air à ses
confessions, & pour lui
ôter le mérite de la franchise même dans les aveux qu'il fait contre
lui. Eh! puisqu'ils savent
empoisser ses écrits qui sont sous les yeux de tout le monde, comment
n'empoisonneroient-ils pas sa vie, que le public ne connoît que sur
leur rapport?
L'Heloise avoir
tourne sur lui les regards des femmes; elles avoient des droits assez
naturels
sur un homme qui décrivoit ainsi l'amour; mais n'en connoissant gueres
que le physique ,
elles crurent qu'il n'y avoir que des sens très-vifs qui pussent
inspirer des sentimens si
tendres, & cela pût leur donner de celui qui les exprimoit, plus
grande opinion qu'il ne la
meritoit peut-être. Supposez cette opinion portée chez quelques-uni
jusqu'a la curiosité , &
que cette curiosité ne fut pas assez- tôt devinée ou satisfaite par
celui qui en étoit l'objet;
vous concevrez aisément dans sa destinée les conséquences de cette
balourdise.
Quant à l'accueil
sec & qu'il fait aux quidams arrogans ou pleureux qui viennent à
lui, j'en
ai souvent été le témoin [342] moi-même, & je conviens qu'en
pareille situation , cette
conduite seroit fort imprudente dans un hypocrite démasqué qui, trop
heureux qu'on
voulut bien feindre de prendre le change, devroit se prêter, avec une
dissimulation pareille
à cette feinte, & aux apparens menagemens qu'on seroit semblant
d'avoir pour lui. Mais
osez-vous reprocher à un homme d'honneur outrage de ne pas se conduire
en coupable, &
de n'avoir pas dans ses infortunes la lâcheté d'un vil scélérat ? De
quel oeil voulez-vous
qu'il envisage les perfides empressemens traîtres qui l'obsédant, &
qui tout en affectant le
plus pur zele, n'ont en effet d'autre but que de l'enlacer de plus en
plus dans les piégés de
ceux qui les employent ? Il faudroit pour les accueillir qu'il fut en
effet tel qu'ils le
supposent; il faudroit qu'aussi fourbe qu'eux & feignant de ne les
pas pénétrer, il leur
rendit trahison pour trahison. Tout son crime est d'être aussi franc
qu'ils sont faux: mais
après tout, que leur importe qu'il les reçoive bien ou mal? Les signes
les plus manifestes de
son impatience ou de son dédain n'ont rien qui les rebute. Il les
outrageroit ouvertement
qu'ils ne s'en iroient pas pour cela. Tous de concert laissant à sa
porte, les sentiment
d'honneur qu'ils peuvent avoir , ne lui montrent qu'insensibilité,
duplicité, lâcheté,
perfidie, & sont auprès de lui comme il devroit être auprès d'eux,
s'il étoit tel qu'ils le
représentent; & comment voulez-vous qu'il leur montre une estime
qu'ils ont pris si grand
soin de ne lui pas laisser? Je conviens que le mépris d'un homme qu'on
méprise soi-même
est facile à supporter: mais encore n'est-ce pas chez lui qu'il faut
aller en chercher les
marques. Malgré tout ce patelinage insidieux, [343] pour peu qu'il
croye appercevoir au
fond des ames, des sentimens naturellement honnêtes & quelques
bonnes dispositions, il se
laisse encore subjuguer. Je ris de sa simplicité & je l'enfais rire
lui-même. Il espere toujours
qu'en le voyant tel qu'il quelques-uns du moins n'auront plus le
courage de le haïr, & croit
à force de franchise toucher enfin ces coeurs de bronze. Vous concevez
comment cela lui
réussit; il le voit lui-même, & après tant de tristes expériences,
il doit enfin savoir à quoi
s'en tenir.
Si vous eussiez
fait une sois les réflexions que la raison suggère, & les
perquisitions que la
justice exige , avant de juger sévèrement un infortune, vous auriez
senti que dans une
situation pareille à la sienne, & victime d'aussi détestables
complots, il ne peut plus, il ne
doit plus du moins se livrer , pour ce qui l'entoure, à ses penchans
naturels, dont vos
Messieurs se sont servis si long-tems & avec tant de succès pour le
prendre dans leurs filets.
Il ne peut plus sans s'y précipiter lui-même, agir en rien dans la
simplicité de son coeur.
Ainsi ce n'est plus sur ses oeuvres présentes qu'il faut le juger, même
quand on pourroit en
avoir le narre fidelle. Il faut rétrograder vers les tems ou rien ne
l'empechoit d'être
;lui-même , ou bien le pénétrer plus intimement, intùs & in cute ,
pour y lire
immédiatement les véritables dispositions de son ame que tant de
malheurs n'ont pu aigrir.
En le suivant dans les tems heureux de sa vie, & dans ceux même ou
déjà la proie de vos
Messieurs, il ne s'en doutoit pas encore, vous eussiez trouve l'homme
bienfaisant & doux
qu'il étoit & passoit pour être avant qu'on l'eut défigure. Dans
tous les lieux ou il a vécu
[344] jadis, dans les habitations ou on lui à laisse faire assez de
séjour pour y laisser des
traces de son caractere , les regrets des habitans l'ont toujours suivi
dans sa retraite , &
seul peut-être de tous les étrangers qui jamais vécurent en Angleterre,
il a vu le peuple de
Wootton pleurer à son départ. Mais vos Dames & vos Messieurs ont
pris un tel soin
d'effacer toutes ces traces, que c'est seulement tandis qu'elles
étoient encore fraîches, qu'on
a pu les distinguer. Montmorenci plus près de nous offre un exemple
frappant de ces
différences. Grace à des personnes que je ne veux pas nommer, & aux
Oratoriens devenus
je ne sais comment les plus, ardens satellites & la ligue, vous n'y
retrouverez plus aucun
vestige de l'attachement, & j'ose dire de la vénération qu'on y eut
jadis pour J. J. & tant
qu'il y vécut, & après qu'il en fut parti : mais les traditions du
moins en restent encore dans
la mémoire des honnêtes-gens qui frequentoient alors ce pays-la.
Dans ces
épanchemens auxquels il aime encore à se livrer & souvent avec plus
de plaisir
que de prudence , il m'a quelquefois confie ses peines , & j'ai vu
que la patience avec
laquelle il les supporte, n'étoit rien à l'impression qu'elles sont sur
son coeur. Celles que le
tems adoucit le moins se réduisent à deux principales qu'il compte pour
les seuls vrais
maux que lui aient fait ses ennemis. La premiere est de lui avoir ôte
la douceur d'être utile
aux hommes & secourable aux malheureux, soit en lui en ôtant les
moyens , soit en ne
laissant plus , approcher de lui sous ce passeport, que des fourbes qui
ne cherchent à
1'intéresser pour eux , qu'afin de s'insinuer dans sa confiance l'épier
& le trahir. La dont
ils se présentent, le ton [345] qu'ils prennent en lui parlant, les
fades louanges qu'ils lui
donnent, le patelinage qu'ils y joignent, le fiel qu'ils ne peuvent
s'abstenir d'y mêler, tout
décelé en eux de petits histrions grimaciers qui ne savent ou ne
daignent pas mieux jouer
leur rôle. Les lettres qu'il reçoit ne sont avec des lieux communs de
college & des leçons
bien magistrales sur ses devoirs envers ceux qui les écrivent, que de
sottes déclamations
contre les Grands & les riches par lesquelles on croit bien le
leurrer, d'amers sarcasmes sur
tous les états , d'aigres reproches à la fortune de priver un grand
homme comme l'auteur
de la lettre, & par compagnie, l'autre grand homme à qui elle
s'adresse, des honneurs &
des biens qui leur étoient dus , pour les prodiguer aux indignes; des
preuves tirées de-la,
qu'il n'existe point de providence, de pathétiques déclarations de la
prompte assistance
dont on a besoin , suivies de fières protestations de n'en vouloir
néanmoins aucune. Le tout
finit d'ordinaire par la confidence de la ferme résolution ou l'on est
de se tuer, & par l'avis
que cette résolution sera mise en exécution sonica si l'on ne
reçoit bien vite une réponse
satisfaisante à la lettre.
Après avoir été
plusieurs fois très-sottement la dupe de ces menaçans suicides, il a
fini par
se moquer & d'eux & de sa propre bêtise. Mais quand ils n'ont
plus trouve la facilite de
s'introduire avec ce pathos , ils ont bientôt repris leur allure
naturelle, & substitue, pour
forcer sa porte, la férocité des tigres à la flexibilité des serpens.
Il faut avoir vu les assauts
que sa femme est forcée de soutenir sans cesse, les injures & les
outrages qu'elle essuye
journellement de tous ces humbles [346] admirateurs, de tous ces
vertueux infortunes à la
moindre résistance qu'ils trouvent, pour juger du motif qui les amene
& des gens qui les
envoyent. Croyez-vous qu'il ait tort d'éconduire toute cette canaille
& de ne vouloir pas
s'en laisser subjuguer ? Il lui faudroit vingt ans d'application pour
lire seulement tous les
manuscrits qu'on le vient-prier de revoir de corriger de refondre; car
son tems & sa peine
ne content rien à vos Messieurs;*[*Je dois pourtant rendre justice à
ceux qui m'offrent de
payer mes peines & qui sont en assez grand nombre. Au moment même
ou j'écris ceci, une
Dame de province vient de me proposer douze francs, en attendant mieux
pour lui écrire
une belle lettre à un Prince. C'est dommage que je ne me sois pas avise
de lever boutique
sous les charniers des Innocens. J'y aurois pu faire assez bien mes
affaires.] il lui faudroit
dix mains & dix secrétaires pour écrire les requêtes, placets,
lettres, mémoires, complimens,
vers, bouquets dont on vient à l'envi le charger, vu la grande
éloquence de sa plume & la
grande bonté de son coeur; car c'est toujours la l'ordinaire refrain de
ces personnages
sinceres. Au mot d'humanité qu'ont appris à bourdonner autour de lui
des essaims de
guêpes, elles prétendent le cribler de leurs aiguillons bien à leur
aise, sans qu'il ose s'y
derober, & tout ce qui lui peut arriver de plus heureux est de s'en
délivrer avec de l'argent
dont ils le remercient ensuite par des injures.
Après avoir tant
rechausse de serpens dans son sein, il s'est enfin détermine par une
réflexion très - simple à se conduire comme il fait avec tous ces
nouveaux venus. A force de
bontés & de soins généreux, vos Messieurs parvenus à le rendre
exécrable à tout le monde,
ne lui ont plus laisse l'estime de personne [347] Tout homme ayant de
la droiture & de
l'honneur ne peut plus qu'abhorrer & fuir un être ainsi défigure;
nul homme sensé n'en
peut rien espérer de bon. Dans cet état que peut-il donc penser de ceux
qui s'adressent à lui
par préférence , le recherchent, le comblent d'éloges, lui demandent ou
des services ou ton
amitié , qui , dans l'opinion qu'ils ont de lui , désirent néanmoins
d'être lies ou redevables
au dernier des scélérats ? Peuvent-ils même ignorer que loin qu'il ait
ni crédit ni pouvoir ni
saveur auprès de personne, l'intérêt qu'il pourroit prendre à eux ne
seroit que leur nuire
aussi bien qu'a lui, que tout l'effet de sa recommandation seroit, ou
de les perdre s'ils
avoient eu recours à lui de bonne soi, ou d'en faire de nouveaux
traîtres destines à l'enlacer
par ses propres bienfaits. En toute supposition possible, avec les
jugemens portes de lui
dans le monde , quiconque ne laisse pas de recourir à lui, n'est-il pas
lui-même un homme
juge , & quel honnête homme peut prendre intérêt à de pareils
misérables ! S'ils n'étoient
pas des fourbes ne seroient-ils pas toujours des infames, & qui
peut implorer des bienfaits
d'un homme qu'il méprise, n'est-il pas lui-même encore plus méprisable
que lui ?
Si tous ces
empresses ne venoient que pour voir & chercher ce qui est, sans
doute il auroit
tort de les éconduire; mais pas un seul n'a cet objet , & il
faudroit bien peu connoître les
hommes & la situation de J. J. pour espérer de tous ces gens la ni
vérité ni fidélité. Ceux qui
sont payes veulent gagner leur argent, & ils savent bien qu'ils
n'ont qu'un seul moyen pour
cela, qui est de dire, non ce qui est, mais ce qui plaît, & qu'ils
seroient mal venus à dire du
bien [348] de lui. Ceux qui l'épient de leur propre mouvement , mus par
leur passion ne
verront jamais que ce qui la flatte; aucun ne vient pour voir ce qu'il
voit, mais pour
l'interpréter à sa mode. Le blanc & le noir, le pour & le
contre leur servent également.
Donne-t-il l'aumône ? Ah le caffard ! la refuse-t-il? Voila cet homme
si charitable! S'il
s'enflamme en parlant de la vertu, c'est un tartuffe; s'il s'anime en
parlant de l'amour, c'est
un satyre : s'il lit la gazette,*[*A la grande satisfaction de mes
très-inquiets patrons , je
renonce à cette triste lecture devenue indifférente à un homme qu'on a
rendu tout-a-fait
étranger sur la terre. Je n'y ai plus ni patrie ni freres, habitée par
des êtres qui ne me sont
rien , elle est pour moi comme une autre sphère , & je suis aussi
peu curieux désormais
d'apprendre ce qui se fait dans le monde , que ce qui se passe à
Bicêtre ou aux petites
maisons. ] il médite une conspiration ; s'il cueille une rose , on
cherche quel poison la rose
contient. Trouvez à un homme ainsi vu quelque propos qui soit innocent,
quelque action
qui ne soit pas un crime, je vous en défie.
Si l'administration
publique elle-même eut été moins prévenue ou de bonne soi , la
constante uniformité de sa vie égale & simple l'eut bientôt
désabusée ; elle auroit compris
qu'elle ne verroit jamais que les mêmes choses, & que c'étoit bien
perdre son argent son
tems & ses peines que d'espionner un homme qui vivoit ainsi. Mais
comme ce n'est pas la
vérité qu'on cherche , qu'on ne veut que noircir la victime, &
qu'au lieu d'étudier son
caractere on ne veut que le diffamer, peu importe qu'il se conduite
bien ou mal, & qu'il soit
innocent ou coupable. Tout ce qui importe est d'être assez au fait de
sa conduite pour avoir
des points fixes sur lesquels on puisse [349] appuyer le système
d'impostures dont il est
l'objet, sans s'exposer à être convaincus de mensonge , & voila à
quoi l'espionnage est
uniquement destine. Si vous me reprochez ici de rendre à ses
accusateurs les imputations
dont ils le chargent, j'en conviendrai sans peine, mais avec cette
différence qu'en parlant
d'eux , Rousseau ne s'en cache pas. Je ne pense même & ne dis tout
ceci qu'avec la plus
grande répugnance. Je voudrois de tout mon coeur pouvoir croire que le
gouvernement est
à son égard dans l'erreur de bonne foi, mais c'est ce qui m'est
impossible. Quand je
n'aurois nulle autre preuve du contraire, la méthode qu'on suit avec
lui m'en fourniroit une
invincible. Ce n'est point aux mechans qu'on fait toutes ces choses la,
ce sont eux qui les
sont aux autres.
Pesez la
conséquence qui suit de-la. Si l'administration si le police elle-même
trempe dans le
complot pour abuser le public sur le compte de J. J. quel homme au
monde , quelque sage
qu'il puisse être , pourra se garantir de l'erreur à son égard?
Que de raisons nous
sont sentir que dans l'étrange position de cet homme infortune
personne ne peut plus juger de lui avec certitude, ni sur le rapport
d'autrui, ni sur aucune
espece de preuve. Il ne suffit pas même de voir , il faut vérifier
comparer approfondir tout
par soi-même, ou s'abstenir de juger. Ici, par exemple, il est clair
comme le jour qu'a s'est
tenir au témoignage des autres le reproche de dureté &
d'incommisération, mérite ou non,
lui seroit toujours également inévitable: car suppose un moment, qu'il
remplit de toutes ses
forces les devoirs d'humanité de charité de bienfaisance dont tout
homme est sans cette
entoure, qui est-ce qui lui rendroit [350] dans le public la justice de
les avoir remplis? Ce ne
seroit pas lui-même, à moins qu'il n'y mit cette ostentation
philosophique qui gâte l'oeuvre
par le motif. Ce ne seroit pas ceux envers qui il les auroit remplis ,
qui deviennent, si-tôt
qu'ils l'approchent, ministres & créatures de vos Messieurs; ce
seroit encore moins vos
Messieurs eux-mêmes, non moins zélés à cacher le bien qu'il pourroit
chercher à faire, qu'a
publier à grand bruit celui qu'ils disent lui faire en secret. En lui
faisant des devoirs à leur
mode pour le blâmer de ne les pas remplir, ils tairoient les véritables
qu'il auroit remplis de
tout son coeur, & lui feroient le même reproche avec le même
succès; ce reproche ne prouve
donc rien. le remarque seulement qu'il était bienfaisant & bon
quand livre sans gêne à son
naturel , il suivoit en toute liberté les penchans; & maintenant
qu'il se sent entrave de mille
piégés, entoure d'espions, de mouches, de surveillans; maintenant qu'il
ne sait pas dire un
mot qui ne soit recueilli, ne pas faire un mouvement qui ne soit note,
c'est ce tems qu'il
choisit pour lever le masque de l'hypocrisie & se livrer à cette
dureté tardive, à tous ces
petits larcins de bandits dont l'accuse aujourd'hui le public! Convenez
que voila un
hypocrite bien bête & un trompeur bien mal-adroit. Quand je
n'aurois rien vu par
moi-même, cette seule réflexion me rendroit suspecte la réputation
qu'on lui donne à
présent. Il en est de tout ceci comme des revenus qu'on lui prodigue
avec tant de
magnificence. Ne faudroit-il pas dans sa position qu'il fut plus
qu'imbécile pour tenter, s'ils
étoient réels, d'en derober un moment la connoissance au public.
[351] Ces
réflexions sur les friponneries qu'il s'est mis à faire, & sur les
bonnes oeuvres
qu'il ne fait plus, peuvent s'étendre aux livres qu'il fait &
publie encore, & dont il se cache
si heureusement que tout le monde aussi-tôt qu'ils paroissent, est
instruit qu'il en est
l'auteur. Quoi, Monsieur, ce mortel si ombrageux, si farouche , qui
voit à peine approcher
de lui un seul homme qu'il ne sache ou ne croye être un traître; qui
sait ou qui croit que le
vigilant Magistrat charge des deux départemens de la police & de la
librairie , le tient
enlace dans d'inextricables filets; ne laisse pas d'aller barbouillant
éternellement des livres
à h douzaine , & de les confier sans crainte au tiers & au
quart pour les faire imprimer en
grand secret ? Ces livres s'impriment se publient se débitent hautement
sous son nom ,
même avec une affectation ridicule , comme s'il avoit peur de n'être
pas connu, & mon
butor sans voir sans soupçonner même cette manoeuvre si publique, sans
jamais croire être
découvert , va toujours prudemment son train, toujours barbouillant,
toujours imprimant ,
toujours se confiant à des confidens si discrets , & toujours
ignorant qu'ils se moquent de
lui! Que de stupidité pour tant de finesse ! que de confiance pour un
homme aussi
soupçonneux! Tout cela vous parait-il donc si bien arrange, si naturel,
si croyable ? Pour
moi je n'ai vu dans J. J. aucun de ces deux extrêmes. Il n'est pas
aussi fin que vos
Messieurs, mais il n'est pas non plus aussi bête que le public, &
ne se payeroit pas comme
lui de pareilles bourdes. Quand un libraire vient en grand appareil
s'établir à sa porte , que
d'autres lui écrivent des lettres bien amicales, lui proposent de
belles éditions, affectent
[352] d'avoir avec lui des relations bien étroites, il n'ignore pas que
ce voisinage ces visites
ces lettres lui viennent de plus loin, & tandis que tant de gens se
tourmentent à lui faire
faire des livres dont le dernier cuistre rougiroit d'être l'auteur, il
pleure amèrement les dix
ans de sa vie employés à en faire d'un peu moins plats.
Voila , Monsieur,
les raisons qui l'ont force de changer de conduite avec ceux qui
l'approchent, & de résister aux penchans de son coeur pour ne pas
s'enlacer lui-même,
dans les piégés tendus autour de lui. J'ajoute à cela que son naturel
timide & son goût
éloigne de toute ostentation ne sont pas propres à mettre en évidence
son penchant à faire
du bien, & peuvent même dans une situation si triste l'arrêter
quand il auroit l'air de se
mettre en scene. Je l'ai vu dans un quartier très-vivant de Paris
s'abstenir malgré lui d'une
bonne oeuvre qui se presentoit, ne pouvant se résoudre à fixer sur lui
les regards
malveillans de deux cents personnes, & dans un quartier peu éloigne
mais moins fréquente
je l'ai vu se conduire différemment dans une occasion pareille. Cette
mauvaise honte ou
cette blâmable fierté me semble bien naturelle à un infortune sur
d'avance que tout ce qu'il
pourra faire de bien sera mal interprète. Il vaudroit mieux sans doute
braver l'injustice du
public; mais avec une ame haute & un naturel timide, qui peut se
résoudre en faisant une
bonne action qu'on acculera d'hypocrisie , de lire dans les yeux des
spectateurs l'indigne
jugement qu'ils en portent? Dans une pareille situation celui qui
voudroit faire encore du
bien s'en cacheroit comme d'une mauvaise oeuvre, & ce ne seroit pas
ce secret la qu'on iroit
épiant pour le publier.
[353] Quant à la
seconde & à la plus sensible des peines que lui ont fait les
barbares qui le
tourmentent , il la dévore en secret, elle reste en réserve au fond de
son coeur, il ne s'en est
ouvert à personne & je ne la saurois pas moi - même s'il eut pu me
la cacher. C'est par elle
que lui étant toutes les consolations qui restoient à sa portée, ils
lui ont rendu la vie à
charge autant qu'elle peut l'être à un innocent. A juger du vrai but de
vos Messieurs par
toute leur conduite à son égard, ce but paroît être de l'amener par,
degrés & toujours sans
qu'il y paroisse, jusqu'au plus violent désespoir , & sous l'air de
l'intérêt & de la
commisération de le contraindre, à force de secrètes angoisses, à finir
par les délivrer de lui.
Jamais tant qu'il vivra ils ne seront, malgré toute leur vigilance,
sans inquiétude de se voir
découverts. Malgré la triple enceinte de ténèbres qu'ils renforcent
sans cesse autour de lui ,
toujours ils trembleront qu'un trait de lumière ne perce par quelque
fissure & n'éclaire
leurs travaux souterrains. Ils espérent , quand il n'y sera plus ,
jouir plus tranquillement de
leur oeuvre ; mais ils se sont abstenus jusqu'ici de disposer
tout-a-fait de lui , soit qu'ils
craignent de ne pouvoir tenir cet attentat aussi cache que les autres,
soit qu'ils se fassent
encore un scrupule d'opérer par eux-mêmes l'acte auquel ils ne s'en
sont aucun de le
forcer, soit enfin qu'attaches au plaisir de le tourmenter encore, ils
aiment mieux attendre
de sa main la preuve complete de sa misère. Quel que soit leur vrai
motif, ils ont pris tous
les moyens possibles pour le rendre à force de déchiremens , le
ministre de la haine dont il
est l'objet. Ils se sont singulièrement appliques à le navrer de [354]
profondes &
continuelles blessures par tous les endroits sensibles de son coeur.
Ils savoient combien il
étoit ardent & sincere dans tous ses attachemens, ils se sont
appliques sans relâche à ne lui
pas laisser un seul ami . Ils savoient que sensible à l'honneur & à
l'estime des honnêtes-gens
, il faisoit un cas très-médiocre de la réputation qu'on n'acquiert que
par des talens , ils ont
affecte de prôner les siens en couvrant d'opprobre son caractere. Ils
ont vante son esprit
pour déshonorer sort coeur. Ils le connoissoient ouvert & franc
jusqu'a l'imprudence ,
détestant le mystère & la fausseté ; ils l'ont entoure de trahisons
de mensonges de ténèbres ,
de duplicité. Ils savoient combien il chérissoit sa patrie ; ils n'ont
rien épargné pour la
rendre méprisable & pour l'y faire haïr. Ils connoissoient son
dédain pour le métier
d'Auteur, combien il déploroit le court tems de sa vie qu'il perdit à
ce triste métier parmi
les brigands qui l'exercent, ils lui sont incessamment barbouiller des
livres, & ils ont grand
soin que ces livres , très-dignes des plumes dont ils sortent
déshonorent le nom qu'ils leur
font porter. Ils l'ont fait abhorrer du peuple dont il déplore la
misère , des bons dont il
honora les vertus, des femmes dont il fut idolâtre , de tous ceux dont
la haine pouvoit le
plus l'affliger. A force d'outrages sanglans mais tacites, à force
d'attroupemens, de
chuchotemens, de ricanemens , de regards cruels & farouches, ou
insultans & moqueurs ,
ils sont parvenus à le chasser de toute assemblée de tout spectacle,
des cafés des
promenades publiques , leur projet est de le chasser enfin des rues, de
le renfermer chez lui,
de l'y tenir investi par leurs satellites , & de lui rendre enfin
[355] la vie si douloureuse qu'il
ne la puisse plus endurer. En un mot, en lui portant à la fois toutes
les atteintes qu'ils
savoient lui être les plus sensibles, sans qu'il puisse en parer
aucune, & ne lui laissant qu'un
seul moyen de s'y derober, il est clair qu'ils l'ont voulu forcer à le
prendre. Mais ils ont tout
calcule sans doute , hors la ressource de l'innocence & de la
résignation. Malgré l'age &
l'adversité, sa santé s'est raffermie & se maintient : le calme de
son ame semble le rajeunir;
quoiqu'il ne lui reste plus d'espérance parmi les hommes , il ne fut
jamais plus loin du
désespoir.
J'ai jette sur vos
objections & vos doutes l'éclaircissement qui dependoit de moi. Cet
éclaircissement, je le répete , n'en peut dissiper l'obscurité, même à
mes yeux; car la
réunion de toutes ces causes est trop au-dessous de l'effet ; pour
qu'il n'ait pas quelque
autre cause encore plus puissante , qu'il m'est impossible d'imaginer.
Mais je ne trouverois
rien du tout à vous répondre que je n'en resterois pas moins dans mon
sentiment , non par
un entêtement ridicule ; mais parce que j'y vois moins d'intermédiaires
entre moi & le
personnage juge, & que de tous les yeux auxquels il faut que je
m'en rapporte, ceux dont
j'ai le moins à me défier sont les miens. On nous prouve , j'en
conviens , des choses que je
n'ai pu vérifier, & qui me tiendroient peut-être encore en doute ,
si l'on ne prouvoit tout
aussi bien beaucoup d'autres choses que je sais très-certainement être
fausses ; & quelle
autorité peut rester pour être crus en aucune chose à ceux qui savent
donner au mensonge
tous les signes de la vérité ? Au reste, souvenez-vous que je ne
prétends point ici que mon
jugement fasse autorité [356] pour vous; mais après les détails dans
lesquels je viens
d'entrer vous ne sauriez blâmer qu'il la fasse pour moi , & quelque
appareil de preuves
qu'on m'étale en se cachant de l'accula , tant qu'il ne sera pas
convaincu en personne , &
moi présent , d'être tel que l'ont peint vos Messieurs , je me croirai
bien fondé à le juger tel
que je l'ai vu moi-même.
A présent
que j'ai
fait ce que vous avez désire , il est tems de vous expliquer à votre
tour &
de m'apprendre d'après vos lectures comment vous l'avez vu dans ses
écrits.
LE FRANÇOIS.
Il est tard
pour
aujourd'hui ; je pars demain pour la campagne: nous nous verrons à mon
retour.
Fin du deuxieme
Dialogue.