[163]
ROUSSEAU JUGE
DE JEAN-JAQUES.
DEUXIEME
DIALOGUE.
LE
FRANÇOIS.
He bien,
Monsieur,
vous l'avez vu?
ROUSSEAU.
He bien, Monsieur, vous l'avez lu?
LE FRANÇOIS
Allons
par ordre ,
je vous prie , de permettez que nous commencions par vous, qui fûtes le
plus pressé. Je vous ai laissé tout le tems de bien étudier notre
homme. Je sais que vous
l'avez vu par vous-même , & tout à votre aise. Ainsi vous êtes
maintenant en état de le juger
ou vous n'y serez jamais. Dites-moi donc enfin ce qu'il faut penser de
cet étranger
personnage ?
ROUSSEAU.
Non ; dire ce qu'il en faut penser n'est pas de ma compétence ; mais
vous dire , quant à moi
, ce que j'en pense , c'est ce que je ferai volontiers , si cela vous
suffit.
[164] LE FRANÇOIS.
Je ne
vous en
demande pas davantage. Voyons donc.
ROUSSEAU.
Pour vous parler selon ma croyance, je vous dirai donc tout franchement
que , selon moi, ce
n'est pas un homme vertueux.
LE FRANÇOIS.
Ah! vous voilà donc enfin pensant comme tout le monde?
ROUSSEAU.
Pas
tout-à-fait,
peut-être : car, toujours selon moi, beaucoup moins encore un
détestable
scélérat.
LE FRANÇOIS.
Mais enfin
qu'est-ce
donc ? Car vous êtes désolant avec vos éternelles énigmes.
ROUSSEAU.
Il n'y a
point - la
d'énigme que celle que vous y mettez vous -même. C'est un homme sans
malice plutôt que bon, une ame saine mais foible, qui adore la vertu
sans la pratiquer, qui
aime ardemment le bien & qui n'en fait gueres. Pour le crime , je
suis persuade comme de
mon existence qu'il n'approcha jamais de son coeur, non plus que la
haine. Voila le
sommaire de mes observations sur son caractere moral. Le reste ne peut
se dire en abrège;
car cet homme ne ressemble à nul autre que je connoisse ; il demande
une analyse à part &
faite uniquement pour lui.
LE FRANÇOIS.
Oh faites -
la moi
donc , cette unique analyse, & montrez-nous comment vous vous y
êtes
pris pour trouver cet homme sans malice, cet être si nouveau pour tout
le reste du monde,
& que personne avant vous n'a su voir en lui.
ROUSSEAU.
Vous vous
trompez ;
c'est au contraire votre J. J. qui est cet homme nouveau. Le mien est
l'ancien , celui que je m'émois figure avant que vous m'eussiez parle
de lui , celui que tout
le monde voyoit en lui avant qu'il eut fait des livres , c'est-a-dire ,
jusqu'à l'age de quarante
ans. Jusques - la tous ceux qui l'ont connu, sans en excepter vos
Messieurs eux-mêmes ,
l'ont vu tel que je le vois maintenant. C'est si vous voulez un homme
que le ressuscite, mais
que je ne crée assurément pas.
LE FRANÇOIS.
Craignez de
vous
abuser encore en cela, & de ressusciter seulement une erreur trop
tard
détruite. Cet homme a pu ,comme je vous l'ai déjà dit, tromper
long-tems ceux qui l'ont
juge sur les apparences , & la preuve qu'il les trompoit est
qu'eux-mêmes, quand on le leur
a fait mieux connoître ont abjure leur ancienne erreur. En revenant sur
ce qu'ils avoient vu
jadis, ils en ont juge tout différemment.
ROUSSEAU.
Ce
changement
d'opinion me paroir très-naturel sans fournir la preuve que vous en
tirez.
Ils le voyoient alors par leurs [166] propres yeux, ils l'ont vu depuis
par ceux des autres.
Vous pensez qu'ils se trompoient autrefois ; moi je crois que c'est
aujourd'hui qu'ils se
trompent. Je ne vois point à votre opinion de raison solide, & j'en
vois à la mienne une d'un
très-grand poids; c'est qu'alors il n'y avoir point de ligue &
qu'il existe une aujourd'hui ;
c'est qu'alors personne n'avoir intérêt à déguiser la vérité & à
voir ce qui n'croit pas,
qu'aujourd'hui quiconque oseroit dire hautement de J. J. le bien qu'il
pourroit savoir seroit
un homme perdu, que pour faire sa cour & parvenir il n'y a point de
moyen plus sur &
plus prompt que de renchérir sur les charges dont on l'accable à
l'envi, & qu'enfin tous
ceux qui sont vu dans sa jeunesse sont surs de s'avancer eux & les
leurs en tenant sur son
compte le langage qui convient à vos Messieurs. D'ou je conclus que qui
cherche en
sincérité de coeur la vérité doit remonter , pour la connoître, aux
tems ou personne n'avoir
intérêt à la déguiser. Voila pourquoi les jugemens qu'on portoit jadis
sur cet homme sont
autorité pour moi, & pourquoi ceux que les même gens en peuvent
porter aujourd'hui n'en
sont plus. Si vous avez à cela quelque bonne réponse vous m'obligerez
de m'en faire part;
car je n'entreprends point de soutenir ici mon sentiment ni de vous le
faire adopter, & je
ferai toujours prêt à l'abandonner, quoiqu'à regret, quand je croirai
voir la vérité dans le
sentiment contraire. Quoi qu'il en soit , il ne s'agit point ici de ce
que d'autres ont vu , mais
de ce que j'ai vu moi-même ou cru voir. C'est ce que vous demandez ,
& c'est toute ce que
j'ai à vous dire. Sauf à vous d'admettre ou rejetter mon opinion ,
quand vous saurez sur
quoi je la fonde.
[167] Commençons par le premier abord. Je crus , sur les difficultés
auxquelles vous
m'aviez préparé , devoir premièrement lui écrire. Voici ma lettre ,
& voici sa réponse.
LE FRANÇOIS.
Comment! Il
vous à
répondu?
ROUSSEAU.
Dans
l'instant même.
LE FRANÇOIS.
Voila qui
est
particulier! Voyons donc cote lettre qui lui a fait faire un si grand
effort.
ROUSSEAU.
Elle n'est
pas bien
recherchée, comme vous allez voir.
Il
lit.
"J'ai
besoin de
vous voir, de vous connoître , & ce besoin est fondée sur l'amour
de la
justice & de la vérité. On dit que vous rebutez les nouveaux
visages. Je ne dirai pas si vous
avez tort ou raison : mais si vous êtes l'homme de vos livres,
ouvrez-moi votre porte avec
confiance ; je vous en conjure pour moi ; je vous le conseille pour
vous. Si vous ne l'êtes
pas, vous pouvez encore m'admettre sans crainte ; je ne vous
importunerai pas long-tems."
Réponse.
"Vous
êtes le
premier que le motif qui vous amene ait conduit ici : car de tant de
gens qui
ont la curiosité de me voir, pas un n'a celle de me connoître ; tous
croyent [168] me
connoître assez. Venez donc pour la rareté du fait. Mais que me
voulez-vous , & pourquoi
me parler de mes livres? Si les ayant lus ils ont pu vous laisser en
doute sur les sentimens de
l'Auteur , ne venez pas : en ce cas je ne suis pas votre homme, car
vous ne sauriez être le
mien."
La conformité de cette réponse avec mes idées ne ralentit pas mon zele.
Je vole à lui, je le
vois..... Je vous l'avoue; avant même que je l'abordasse, en le voyant
j'augurai bien de mon
projet.
Sur ces
portraits de
lui si vantes qu'on étale de toutes parts & qu'on prônoit comme des
chefs-d'oeuvre de ressemblance avant qu'il revint à Paris , je
m'attendois à voir la figure du
cyclope affreux comme celui d'Angleterre ou d'un petit Crispin
grimacier comme celui de
Fiquet , & croyant trouver sur son visage les traits du caractere
que tout le monde lui
donne, je m'avertissois de me tenir en garde contre une premiere
impression si puissante
toujours sur moi , & de suspendre malgré ma répugnance, le préjugé
qu'elle alloit
m'inspirer.
Je n'ai pas
eu cette
peine. Au lieu du féroce ou doucereux aspect auquel je m'étois attendu
,
le n'ai vu qu'une physionomie ouverte & simple qui promettoit &
inspiroit de la confiance
& de la sensibilité.
LE FRANÇOIS.
Il faut
donc qu'il
n'ait cette physionomie que pour vous; car généralement tous ceux qui
l'abordent se plaignent de son air froid & de son accueil
repoussant, dont heureusement ils
ne s'embarrassent gueres.
ROUSSEAU.
Il est vrai
que
personne au monde ne cache moins que lui l'éloignement & le dédain
pour
ceux qui lui en inspirent. Mais ce n'est point-la son abord naturel
quoiqu'aujourd'hui
très-fréquent, & cet accueil dédaigneux que vous lui reprochez est
pour moi la preuve qu'il
ne se contrefait pas comme ceux qui l'abordent, & qu'il n'y a point
de fausseté sur son
visage non plus que dans son coeur.
J. J. n'est
austèrement pas un bel homme. Il est petit & s'apetisse encore
baissant la tête. Il
a la vue courte, de petits yeux enfonces , des dents horribles, ses
traits , altérés par l'age ,
n'ont rien de sort régulier: mais tout dément en lui l'idée que vous
m'en aviez donnée ; ni le
regard ni le son de la voix ni l'accent ni le maintien ne sont du
monstre que vous m'avez
peint.
LE FRANÇOIS.
Bon! n'allez - vous pas le dépouiller de ses traits comme de ses livres
?
ROUSSEAU.
Mais, tout
cela va
très-bien ensemble & me paroîtroit assez appartenir au même homme.
Je
lui trouve aujourd'hui les traits du Mentor d'Emile. Peut-être dans sa
jeunesse lui aurois-je
trouve ceux de St. Preux. Enfin je pense que si sous sa physionomie la
nature à cache l'ame
d'un scélérat, elle ne pouvoit en effet mieux la cacher.
LE FRANÇOIS.
J'entends ;
vous voila
livre en sa faveur au même préjugé [170] contre lequel vous vous
étiez si bien arme s'il lui eut été contraire.
ROUSSEAU.
Non. Le seul
préjugé
auquel je me livre ici , parce me paroît qu'il me paroît raisonnable ,
est bien moins pour lui que contre ses bruyans protecteurs. Ils ont eux
- mêmes fait faire
ces portraits avec beaucoup de dépense & de soin ; ils les ont
annonces avec pompe dans les
journaux , dans les gazettes, ils les ont prônés par-tout. Mais s'ils
n'en peignent pas mieux
l'original au moral qu'au physique, on le connoîtra surement fort mal
d'après eux. Voici un
quatrain que J. J. mit au-dessous d'un de ces portraits:
Hommes
savans dans
l'art de feindre
Qui me
prêtez
des traits si doux,
Vous
aurez beau
vouloir me peindre,
Vous
ne peindrez
jamais que vous.
L FRANÇOIS.
Il faut que
ce
quatrain soit tout nouveau ; car il est assez joli , & je n'en
avois point entendu
parler.
ROUSSEAU.
Il y a plus
de six ans
qu'il est fait; l'Auteur l'a donne ou raucité à plus de cinquante
personnes , qui toutes lui en ont très-fidellement garde le secret,
qu'il ne leur demandoit
par, & je ne crois pas que vous vous attendiez à trouver ce
quatrain dans le Mercure. J'ai
cru voir dans toute cette histoire de portraits des singularités qui
m'ont porte à la suivre ,
& j'y [171] ai trouve, sur-tout pour celui d'Angleterre, des
circonstances bien
extraordinaires. David Hume , étroitement lie à Paris avec vos
Messieurs sans oublier les
Dames, devient, on ne sait comment, le patron le zele protecteur , le
bienfaiteur à toute
outrance de J. J. & fait tant , de concert avec eux, qu'il parvient
enfin, malgré toute la
répugnance de celui-ci, à l'emmener en Angleterre. La , le premier
& le plus important de
ses soins est de faire faire par Ramsay son ami particulier le portrait
de son ami public J. J.
Il désiroit ce portrait aussi ardemment qu'un amant bien épris désire
celui de sa maîtresse.
A force d'importunité s il arrache le consentement de J. J. On lui fait
mettre un bonnet bien
noir, un vêtement bien brun, on le place dans un lieu bien sombre ,
& la, pour le peindre
assis on le fait tenir debout, courbe, appuyé d'une de ses mains sur
une table bien basse,
dans une attitude ou ses muscles fortement tendus alterent les traits
de son visage. De
toutes ces précautions devoit résulter un portrait peu flatte quand il
eut été fidelle. Vous
avez vu ce terrible portrait; vous jugerez de la ressemblance si jamais
vous voyez l'original.
Pendant le séjour de J. J. en Angleterre , ce portrait y a été grave
publie vendu par-tout
sans qu'il lui ait été possible de voir cette gravure. Il revient en
France & il y apprend que
son portrait d'Angleterre est annonce, célébré, vante comme un
chef-d'oeuvre de peinture
de gravure & sur-tout de ressemblance. Il parvient enfin, non sans
peine, à le voir : il
frémit, & dit ce qu'il en pense. Tout le monde se moque de lui:
tout le détail qu'il fait paroir
la chose la plus naturelle , & loin d'y voir rien qui puisse faire
suspecter la droiture du
généreux [172] David Hume, on n'apperçoit que les soins de l'amitié la
plus tendre dans
ceux qu'il a pris pour donner à son ami J. J. la figure d'un Cyclope
affreux. Pensez-vous
comme le public à cet égard?
LE FRANÇOIS.
Le moyen,
sur un
pareil expose ! J'avoue au contraire que ce fait seul bien avéré me
paroîtroit déceler bien des choses, mais qui m'assurera qu'il est vrai ?
ROUSSEAU.
La figure
du
portrait. Sur la question présente cette figure ne mentira pas.
LE FRANÇOIS.
Mais ne donnez-vous point aussi trop d'importance à des bagatelles?
Qu'un portrait soit
difforme ou peu ressemblant, c'est la chose du monde la moins
extraordinaire. Tous les
jours on grave , on contrefait, on défigure des hommes célèbres, sans
que de ces grossieres
gravures on tire aucune conséquence pareille à la votre.
ROUSSEAU.
J'en conviens: mais ces copies défigurées sont l'ouvrage de mauvais
ouvriers avides, & non
les productions d'Artistes distingues, ni les fruits du zele & de
l'amitié. On ne les prône pas
avec bruit dans toute l'Europe , on ne les annonce pas dans les papiers
publics, on ne les
étale pas dans les appartemens, ornes de glaces & de cadres ; on
les laisse pourrir [171] sur
les quais, ou parer les chambres des cabarets & les boutiques des
barbiers.
Je ne prétends
pas vous donner pour des réalités toutes les idées inquiétantes que
fournit à
J. J. l'obscurité profonde dont on s'applique à l'entourer. Les
mysteres qu'on lui fait de
tout ont un aspect si noir qu'il n'est pas surprenant qu'ils affectent
de la même teinte son
imagination effarouchée. Mais parmi les idées outrées &
fantastiques que cela peut lui
donner, il en est qui, vu la maniere extraordinaire dont on procède
avec lui, méritent un
examen sérieux avant d'être rejetées. Il croit , par exemple, que tous
les désastres de sa
destinée depuis sa funeste célébrité sont les fruits d'un complot forme
de longue main dans
un grand secret entre peu de personnes, qui ont trouve le moyen d'y
faire entrer
successivement toutes celles dont ils avoient besoin pour son
exécution; les Grands, les
Auteurs, les Médecins ( cela n'étoit pas difficile ) tous les hommes
puissans, toutes les
femmes galantes, tous les corps accrédités, tous ceux qui disposent de
l'administration ,
tous ceux qui gouvernent les opinions publiques. Il prétend que tous
les evenemens relatifs
à lui qui paroissent accidentels & fortuits ne sont que de
successifs développemens
concertes d'avance & tellement ordonnes que tout ce qui lui doit
arriver dans la suite à déjà
sa place dans le tableau , & ne doit avoir son effet qu'au moment
marque. Tout cela se
rapporte assez à ce que vous m'avez dit vous-même & à ce que j'ai
cru voir sous des noms
differens. Selon vous c'est un système de bienfaisance envers un
scélérat; selon lui c'est un
complot d'imposture contre un innocent ; selon moi , c'est une ligue
dont je ne [174]
détermine pas l'objet, mais dont vous ne pouvez nier l'existence
puisque vous - même y êtes
entre.
Il pense que du
moment qu'on entreprit l'oeuvre complete de sa diffamation, pour
faciliter
le succès de cette entreprise alors difficile , on résolut de la
graduer, de commencer par le
rendre odieux & noir, & de finir par le rendre abject ridicule
& méprisable. Vos Messieurs,
qui n'oublient rien , n'oublièrent pas sa figure, & après l'avoir
éloigne de Paris,
travaillèrent à lui en donner une aux yeux du public, conforme au
caractere dont ils
vouloient le gratifier. Il falut d'abord faire disparoître la gravure
qui avoit été faite sur le
portrait fait par La Tour. Cela fut bientôt fait. Après son départ pour
l'Angleterre, sur un
modele qu'on avoir fait faire par Le Moine, on fit faire une gravure
telle qu'on la desiroit;
mais la figure en étoit hideuse à tel point que pour ne pas se
découvrir trop ou trop tôt, on
fut contraint de supprimer la gravure. On fit faire à Londres par les
bons offices de l'ami
Hume le portrait dont je viens de parler , & n'épargnant aucun soin
de l'art pour en faire
valoir la gravure, on la rendit moins discerne que la précédent mais
plus terrible & plus
noire mille fois. Ce portrait a fait long-tems , à l'aide de vos
Messieurs l'admiration de
Paris & de Londres , jusqu'à ce qu'ayant gagne pleinement le
premier point & rendu aux
yeux du public l'original aussi noir que la gravure, on en vint au
second article, &
dégradant habilement cet affreux coloris, de l'homme terrible &
vigoureux qu'on avoit
d'abord peint on fit peu-a-peu un petit fourbe , un petit menteur , un
petit escroc , un
coureur de tavernes & de mauvais lieux. C'est alors que parut le
portrait [175] grimacier
de Fiquet qu'on avoit tenu long-tems en réserve jusqu'à ce que le
moment de le publier fut
venu, afin que la mine basse & risible de la figure répondit à
l'idée qu'on vouloir donner de
l'original. C'est encore alors que parut un petit médaillon en plâtre
sur le costume de la
gravure Angloise, mais dont on avoir eu soin de changer l'air terrible
& fier en un souris
traître & sardonique comme celui de Panurge achetant les moutons de
Dindenaut , ou
comme celui des gens qui rencontrent J. J. dans les rues; & il est
certain que depuis lors vos
Messieurs se sont moins attaches à faire de lui un objet d'horreur
qu'un objet de dérision;
ce qui toutefois ne paroir pas aller à la fin qu'ils disent avoir de
mettre tout le monde en
garde contre lui : car on se tient en garde contre les gens qu'on
redoute , mais non pas
contre ceux qu'on méprise.
Voila l'idée que l'histoire de ces differens portraits à fait naître à
J. J. : mais toutes ces
graduations préparées de si loin ont bien l'air d'être des conjectures
chimériques, fruits
assez naturels d'une imagination frappée par tant de mysteres & de
malheurs. Sans donc
adopter ni rejetter à présent ces idées , laissons tous ces étranges
portraits ; & revenons à
l'original.
J'avois perce jusqu'à lui, mais que de difficultés me restoient à
vaincre dans la maniere
dont je me proposois de l'examiner! Après avoir étudie l'homme toute ma
vie j'avois cru
connoître les hommes ; je m'étois trompe. Je ne parvins jamais à en
connoître un seul ; non
qu'en effet ils soient difficiles à connoître ; mais je m'y prenois
mal, & toujours
interprétant [176] d'après mon coeur ce que je voyois faire aux autres,
je leur prêtois les
motifs qui m'auroient fait agir à leur place, & je m'abusois
toujours. Donnant trop
d'attention à leurs discours & pas assez à leurs oeuvres, je les
écoutois parler plutôt que je
ne les regardois agir ; ce qui , dans ce siecle de philosophie & de
beaux discours me les
faisoit prendre pour autant de sages & juger de leurs vertus par
leurs sentences. Que si
quelquefois leurs actions attiroient mes regards , c'étoient celles
qu'ils destinoient à cette
fin, lorsqu'ils montoient sur le théâtre pour y faire une oeuvre
d'éclat qui s'y fit admirer;
sans songer dans ma bêtise que souvent ils mettoient en avant cette
oeuvre brillante pour
masquer dans le cours de leur vie un tissu de bassesses &
d'iniquités. Je voyois presque
tous ceux qui se piquent de finesse & de pénétration s'abuser en
sens contraire par le même
principe de juger du coeur d'autrui par le sien. Je les voyois saisir
avidement en l'air un
trait un geste un mot inconsidéré , & l'interprétant à leur mode
s'applaudir de leur sagacité
en prêtant à chaque mouvement fortuit d'un homme un sens subtil qui
n'existoit souvent
que dans leur esprit. Eh quel est l'homme d'esprit qui ne dit jamais de
sottise? Quel est
l'honnête homme auquel il n'échappe jamais un propos répréhensible que
son coeur n'a
point dicte ? Si l'on tenoit un registre exact de toutes les fautes que
l'homme le plu parfait à
commises, & qu'on supprimât soigneusement tout le reste, quelle
opinion donneroit-on de
cet homme-là? Qu dis - je , les fautes! Non , les actions les plus
innocentes les gestes les plus
indifférens les discours les plus sensés , tout dans un observateur qui
se passionne,
augmente & nourrit le [177] préjugé dans lequel il se complait ;
quand il détache chaque
mot ou chaque fait de sa place, pour le mettre dans le jour qui lui
convient.
Je voulois m'y
prendre autrement pour étudier à part-moi un homme si cruellement si
légèrement si universellement juge. Sans m'arrêter à de vains discours
qui peuvent
tromper, ou à des signes passagers plus incertains encore, mais si
commodes à la légèreté &
à la malignité , je résolus de l'étudier par ses inclinations ses
moeurs ses goûts ses penchans
ses habitudes, de suivre les détails de sa vie, le cours de son humeur,
la pente de ses
affections, de le voir agir en l'entendant parler, de le pénétrer s'il
étoit possible en dedans
de lui-même, en un mot , de l'observer moins par des signes équivoques
& rapides que par
sa constante maniere d'être ; seule regle infaillible de bien juger du
vrai caractere d'un
homme & des passions qu'il peut cacher au fond de son coeur. Mon
embarras étoit
d'écarter les obstacles que , prévenu par vous, je prévoyois dans
l'exécution de ce projet.
Je savois
qu'irrite des perfides empressemens de ceux qui l'abordent , il ne
cherchoit qu'à
repousser tous les nouveaux venus ; je savois qu'il jugeoit, & ce
me semble avec assez de
raison , de l'intention des gens par l'air ouvert ou réserve qu'ils
prenoient avec lui, & mes
engagemens m'ôtant le pouvoir de lui rien dire, je devois m'attendre
que ces mysteres ne le
disposeroient pas à la familiarité dont j'avois besoin pour mon
dessein. Je ne vis de remede
à cela que de lui laisser voir mon projet autant que cela pouvoir
s'accorder avec le silence
qui m'étoit impose , & cela même pouvoit me fournir un [178]
premier préjugé pour ou
contre lui : car si, bien convaincu par ma conduite & par mon
langage de la droiture de
mes intentions, il s'alarmoit néanmoins de mon dessein, s'inquiétoit de
mes regards,
cherchoit à donner le change à ma curiosité & commençoit par se
mettre en garde , c'étoit
dans mon esprit un homme à demi juge. Loin de rien voir de semblable ,
je sus aussi touche
que surpris non de l'accueil que cette idée m'attira de sa part, car il
n'y mit aucun
empressement ostensible, mais de la joie qu'elle me parut exciter dans
son coeur. Ses
regards attendris m'en dirent plus que n'auroient fait des caresses. Je
le vis à son aise avec
moi, c'étoit le meilleur moyen de m'y mettre avec lui. A la maniere
dont il me distingua des
le premier abord de tous ceux qui l'obsédoient je compris qu'il n'avoir
pas un instant pris
le change sur mes motifs. Car quoique cherchant tous également à
l'observer ce dessein
commun dut donner à tous une allure assez semblable , nos recherches,
étoient trop
différentes par leur objet pour que la distinction n'en fut pas facile
à faire. Il vit que tous
les autres ne cherchoient ne vouloient voir que le mal, que j'étois le
seul qui cherchant le
bien ne voulut voit que la vérité , & ce motif qu'il démêla sans
peine m'attira sa confiance.
Entre tous les
exemples qu'il m'a donnes de l'intention de ceux qui l'approchent, je
ne vous
en citerai qu'un. L'un d'eux s'étoit tellement distingue des autres par
de plus affectueuses
démonstrations & par un attendrissement pousse jusqu'aux larmes ,
qu'il crut pouvoir
s'ouvrir à lui sans réserve & lui lire ses confessions. Il lui
permit même de l'arrêter dans
[179] sa lecture pour prendre note de tout ce qu'il voudroit retenir
par préférence , il
remarqua durant cette longue lecture que n'écrivant presque jamais dans
les endroits
favorables & honorables, il ne manqua point d'écrire avec soin dans
tous ceux ou la vérité
le forçoit à s'accuser & se charger lui- même. Voilà comment se
sont les remarques de ces
Messieurs. Et moi aussi j'ai fait celle-là, mais je n'ai pas comme eux
omis les autres, & le
tout m'a donne des résultants bien differens des leurs.
Par l'heureux
effet de ma francise j'avois l'occasion la plus rare & la plus sure
de bien
connoître un homme, qui est de l'étudier à loisir dans sa vie privée
& vivant pour ainsi dire
avec lui-même : car il se livra sans réserve & me rendit aussi
maître chez lui que chez moi.
Une fois admis
dans sa retraite , mon premier soin fut de m'informer des raisons qui
l'y
tenoient confine. Je savois qu'il avoit toujours sui le grand monde
& aime la solitude : mais
je savois aussi que dans des sociétés peu nombreuses , il avoit jadis
joui des douceurs de
l'intimité en homme dont le coeur étoit fait pour elle. Je voulus
apprendre pourquoi
maintenant détache de tout , il s'étoit tellement concentre dans sa
retraite que ce n'étoit
plus que par force qu'on parvenoit à l'aborder.
LE FRANÇOIS.
Cela n'étoit - il pas tout clair ? Il se gênoit autrefois parce qu'on
ne le connoissoit pas
encore. Aujourd'hui que bien connu de tous il ne gagneroit plus rien à
se contraindre , il se
livre tout-a-fait à son horrible misantropie. Il suit les hommes [180]
parce qu'il les déteste ;
il vit en loup-garou , parce qu'il n'y a rien d'humain dans son coeur.
ROUSSEAU.
Non , cela
ne nie
paroît pas aussi clair qu'à vous, & ce discours que j'entends tenir
à tout le
monde me prouve bien que les hommes le haïssent, mais non pas que c'est
lui qui les hait.
LE FRANÇOIS.
Quoi ! ne l'avez-vous pas vu , ne le voyez - vous pas tous les jours ,
recherche de beaucoup
de gens , se refuser durement à leurs avances ? Comment donc
expliquez-vous cela ?
ROUSSEAU.
Beaucoup
plus
naturellement que vous : car la suite est un effet bien plus naturel de
la
crainte que de la haine. Il ne suit point les hommes parce qu'il les
hait , mais parce qu'il en
a peur. Il ne les suit pas pour leur faire du mal , mais pour tacher
d'échapper à celui qu'ils
lui veulent. Eux au contraire, ne le recherchent pas par amitié , mais
par haine. Ils le
cherchent & il les suit comme dans les fables d'Afrique ou sont peu
d'hommes & beaucoup
de tigres , les hommes fuyent le tigres & les tigres cherchent les
hommes ; s'ensuit - il de-la
que les hommes sont mechans farouches , & que les tigres sont
sociables & humains ?
Même, quelque opinion que doive avoir J. J. de ceux qui , malgré celle
qu'on a de lui , ne
laissent pas de le rechercher, il ne ferme point sa porte à tout le
monde; il reçoit
honnêtement les anciennes connaissances [181] quelquefois même les
nouveaux-venus ,
quand ils ne montrent ni patelinage ni arrogance. Je ne l'ai jamais vu
se refuser durement
qu'à des avances tyranniques insolentes & mal honnêtes , qui
déceloient clairement
l'intention de ceux qui les faisoient. Cette maniere ouverte &
généreuse de repousser la
perfidie & la trahison ne fut jamais l'allure des mechans. S'il
ressembloit à ceux qui le
recherchent , au lieu de se dérober à leurs avances il y répondroit
pour tacher de les payer
en même monnoie, &, leur rendant fourberie pour fourberie ,
trahison pour trahison , il se
serviroit de leurs propres armes pour se défendre & se venger d'eux
; mais loin qu'on l'ait
jamais accuse d'avoir tracasse dans les sociétés ou il a vécu , ni
brouille ses amis entr'eux, ni
desservi personne avec qui il fut en liaison , le seul reproche
qu'aient pu lui faire ses soi-disans amis a été de les avoir quittes
ouvertement , comme il a du faire, si-tôt que les
trouvant faux & perfides il a cesse de les estimer.
Non ,
Monsieur , le
vrai misanthrope , si un être aussi contradictoire pouvoit
exister,[*Timon n'étoit point naturellement misanthrope, & même ne
meritoit pas ce nom.
Il y avoit dans son fait plus de dépit & d'enfantillage que de
véritable méchanceté : c'étoit
un sou mécontent qui boudoit contre le genre-humain.] ne fuiroit point
dans la solitude;
quel mal peut & veut faire aux hommes celui qui vit seul ? Celui
qui les hait veut leur nuire
, & pour leur nuire il ne faut pas les fuir. Les mechans ne sont
point dans les déserts, ils
sont dans le monde. C'est-là qu'ils intriguent & travaillent pour
satisfaire leur passion &
tourmenter les objets [182] de leur haine. De quelque motif que soit
anime celui qui veut
s'engager dans la foule & s'y faire jour , il doit s'armer de
vigueur pour repousser ceux qui
le poussent , pour écarter ceux qui sont devant lui , pour fendre la
presse & faire son
chemin. L'homme débonnaire & doux, l'homme timide & foible qui
n'a point ce courage &
qui tache de se tirer à l'écart de peur d'être abattu & foule aux
pieds est donc un méchant ,
à votre compte, les autres plus sorts plus durs plus ardens à percer
sont les bons ? J'ai vu
pour la premiere fois cette nouvelle doctrine dans un discours publie
par le Philosophe
D***. [Diderot] précisément dans le tems que son ami J. J. s'étoit
retire dans la solitude. Il
n'y a que méchant , dit - il , qui soit seul. Jusqu'alors on avoir
regarde l'amour de la retraite
comme un des signes les moins équivoques d'une ame paisible & saine
exempte d'ambition
d'envie & de toutes les ardentes passions filles de l'amour -
propre , qui naissent &
fermentent dans la société. Au lieu de cela , voici par un coup de
plume inattendu , ce goût
paisible & doux jadis si universellement admire , transforme
tout-d'un-coup en une rage
infernale; voila tant de Sages respectes & Descartes lui-même,
changes dans un instant en
autant de misantropes affreux & de scélérats. Le Philosophe D***.
[Diderot] étoit seul ,
peut-être , en écrivant cette sentence , mais je doute qu'il eut été
seul à la méditer, & il prit
grand soin de la faire circuler dans le monde. Eh plut à Dieu que le
méchant fut toujours
seul ! il ne se seroit gueres de mal.
Je crois
bien que des
solitaires qui le sont par force , peuvent, ronges de dépit & de
regrets
dans la retraite ou ils [183] sont détenus, devenir inhumains féroces,
& prendre en haine
avec leur chaîne tout ce qui n'en est pas charge comme eux. Mais les
solitaires par goût &
par choix sont naturellement humains hospitaliers caressans. Ce n'est
pas parce qu'ils
haïssent les hommes , mais parce qu'ils aiment le repos & la paix
qu'ils fuyent le tumulte &
le bruit. La longue privation de la société la leur rend même agréable
& douce , quand elle
s'offre à eux sans contrainte. Ils en jouissent alors délicieusement,
& cela se voit. Elle est
pour eux ce qu'est le commerce des femmes pour ceux qui ne passent pas
leur vie avec elles,
mais qui , dans les courts momens qu'ils y passent , y trouvent des
charmes ignores des
galants de profession.
Je ne comprends
pas comment un homme de bon sens peut adopter un seul moment la
sentence du Philosophe D*** [Diderot] ; elle a beau être hautaine &
tranchante , elle n'en
est pas moins absurde & fausse. Eh qui ne voit au contraire qu'il
n'est pas possible que le
méchant aime à vivre seul & vis-à-vis de lui-même ? Il s'y
sentiroit en trop mauvaise
compagnie, il y seroit trop mal à son aise , il ne s'y supporteroit pas
long-tems, ou bien, sa
passion dominante y restant toujours oisive, il faudroit qu'elle
s'éteignit & qu'il y redevint
bon. L'amour-propre, principe de toute méchanceté , s'avive &
s'exalte dans la société qui
l'a fait naître & ou l'on est à chaque instant force de se
comparer; il languit & meurt faute
d'aliment dans la solitude. Quiconque se suffit à lui - même ne
veut nuire à qui que ce soit.
Cette maxime est moins éclatante , & moins arrogante , mais plus
sensée & plus juste que
celle du Philosophe D*** [Diderot] , & préférable au moins en ce
qu'elle ne tend [184] à
outrager personne. Ne nous laissons pas éblouir par 1'éclat sentencieux
dont souvent
l'erreur & le mensonge se couvrent : ce n'est pas la foule qui fait
la société , & c'est en vain
que les corps se rapprochent lorsque les coeurs se repoussent. L'homme
vraiment sociable
est plus difficile en liaisons qu'un autre, celles qui ne consistent
qu'en fausses apparences
ne sauroient lui convenir. Il aime mieux vivre loin des mechans sans
penser à eux , que de
les voir & les haïr ; il aime mieux fuir son ennemi que de le
rechercher, pour lui nuire.
Celui qui ne connoît d'autre société que celle des coeurs n'ira pas
chercher la sienne dans
vos cercles. Voilà comment J. J. à du penser & se conduire avant la
ligue dont il est l'objet ;
jugez si maintenant qu'elle existe & qu'elle tend de toutes parts
ses piégés autour de lui , il
doit trouver du plaisir à vivre avec ses persécuteurs, à se voir
l'objet de leur dérision , le
jouet de leur haine , la dupe de leurs perfides caresses , à travers
lesquelles ils sont
malignement percer l'air insultant & moqueur qui doit les lui
rendre odieuses. Le mépris
l'indignation la colere ne sauroient le quitter au milieu de tous
gens-la. Il les suit pour
s'épargner des sentimens si pénibles; il les fuit parce qu'ils méritent
sa haine, & qu'il étoit
fait pour les aimer.
LE FRANÇOIS.
Je ne puis
apprécier
vos préjugés en sa faveur avant d'avoir appris sur quoi vous les
fondez. Quant à ce que vous dites à l'avantage des solitaires , cela
peut être vrai de
quelques hommes singuliers qui s'étoient fait de fausses idées de la
sagesse: mais au moins
ils donnoient des signes non équivoques du [185] louable emploi de leur
tems. Les
méditations profondes & les immortels ouvrages dont les Philosophes
que vous citez ont
illustre leur solitude prouvent assez qu'ils s'y occupoient d'une
maniere utile & glorieuse ,
& qu'ils n'y passoient pas uniquement leur tems comme votre homme à
tramer des crimes
& des noirceurs.
ROUSSEAU.
C'est à quoi ce me semble , il n'y passa pas non plus uniquement le
sien. La lettre à M.
d'Alembert sur les Spectacles, Heloise , Emile , le Contrat Social, les
Essais sur la Paix
perpétuelle & sur l'Imitation théâtral , & d'autres Ecrits non
moins estimables qui n'ont
point paru sont des fruits de la retraite de J. J. Je doute qu'aucun
philosophe ait médite
plus profondément plus utilement peut-être , & plus écrit en si peu
de tems. Appellez-vous
tout cela des noirceurs & des crimes ?
LE FRANÇOIS.
Je connois des gens aux yeux de qui c'en pourroient bien être : vous
savez ce que pensent
ou ce que disent nos Messieurs de ces livres; mais avez-vous oublie
qu'ils ne sont pas de lui ,
& que c'est vous - même qui me l'avez persuade ?
ROUSSEAU.
Je vous ai
dit ce que
j'imaginois pour expliquer des contradictions que je voyois alors &
que je ne vois plus. Mais si nous continuons à passer ainsi d'un sujet
à l'autre , nous
perdrons notre objet de vue & nous ne l'atteindrons jamais. [186]
Reprenons avec un peu
plus de suite le fil de mes observations, avant de passer aux
conclusions que j'en ai tirées.
Ma premiere attention après m'être introduit dans la sa familiarité de
J. J. fut d'examiner
si nos liaisons ne lui faisoient rien changer dans sa maniere de vivre
; & j'eus bientôt toute
la certitude possible que non-seulement il n'y changeoit rien pour moi;
mais que de tout
tems elle avoit toujours été la même & parfaitement uniforme ,
quand , maître de la choisir,
il avoit pu suivre en liberté son penchant. Il y avoit cinq ans que ,
de retour à Paris il avoit
recommence d'y vivre. D'abord , ne voulant se cacher en aucune maniere
, il avoit
fréquente quelques maisons dans l'intention d'y reprendre ses plus
anciennes liaisons &
même d'en former de nouvelles. Mais au bout d'un an il cessa de faire
des visites , &
reprenant dans la Capitale la vie solitaire qu'il menoit depuis tant
d'années à la campagne ,
il partagea son tems entre l'occupation journalière dont il s'étoit
fait une ressource , & les
promenades champêtres dont il faisoit son unique amusement. Je lui
demandai la raison de
cette conduite. Il me dit qu'ayant vu toute la génération présente
concourir à l'oeuvre de
ténèbres dont il étoit l'objet , il avoit d'abord mis tous ses soins à
chercher quelqu'un qui ne
partageât pas l'iniquité publique qu'après de vaines recherches dans
les provinces , il étoit
venu les continuer à Paris , espérant qu'au moins parmi ses anciennes
connoissances il se
trouveroit quelqu'un moins dissimule moins faux , qui lui donneroit les
lumieres dont il
avoit besoin pour percer cette obscurité : qu'après bien des soins
inutiles il n'avoit trouve,
même parmi les plus honnêtes gens [187] que trahisons duplicité
mensonge, & que tous en
s'empressant à le recevoir à le prévenir à l'attirer , paroissoient si
contens de sa diffamation
, y contribuoient de si bon coeur , lui faisoient des caresses si
fardées, le louoient d'un ton si
peu sensible à son coeur , lui prodiguoient l'admiration la plus outrée
avec si peu d'estime
& de considération , qu'ennuyé de ces démonstrations moqueuses
& mensongères , &
indigne d'être ainsi le jouet de ses prétendus amis , il cessa de les
voir , se retira sans leur
cacher son dédain , & après avoir cherche long-tems sans succès un
homme , éteignit sa
lanterne & se renferma tout-à-fait au-dedans de lui.
C'est dans cet
état de retraite absolue que je le trouvai & que j'entrepris de le
connoître.
Attentif à tout ce qui pouvoit manifester à mes yeux son intérieur, en
garde contre tout
jugement précipité , résolu de le juger non sur quelques mots épars ni
sur quelques
circonstances particulieres , mais sur le concours de ses discours de
ses actions de ses
habitudes, & sur cette constante maniere d'être , qui seule décelé
infailliblement un
caractere, mais qui demande pour être apperçue plus de suite plus de
persévérance , &
moins de confiance au premier coup - d'oeil , que le tiède amour de la
justice , dépouille de
tout autre intérêt & combattu par les tranchantes décisions de
l'amour - propre , n'en
inspire au commun des hommes. Il falut, par conséquent , commencer par
tout voir, par
tout entendre , par tenir note de tout , avant de prononcer sur rien ,
jusqu'à ce que j'eusse
assemble des matériaux suffisans pour fonder un jugement solide qui ne
fut l'ouvrage ni de
la passion ni du préjugé.
[188] Je ne sus
pas surpris de le voir tranquille : vous m'aviez prévenu qu'il l'étoit;
mais
vous attribuiez cette tranquillité à bassesse d'ame ; elle pouvoit
venir d'une cause toute
contraire, j'avois à déterminer la véritable. Cela n'étoit pas
difficile; car , à moins que cette
tranquillité ne fut toujours inaltérable , il ne faloit pour en
découvrir la cause , que
remarquer ce qui pouvoit la troubler. Si c'étoit la crainte, vous aviez
raison ; si c'étoit
l'indignation, vous aviez tort. Cette vérification ne fut pas longue ,
& je sus bientôt à quoi
m'en tenir.
Je le trouvai
s'occupant à copier de la musique à tant la page. Cette occupation
m'avoir
paru, comme à vous, ridicule & affectée. Je m'appliquai d'abord à
connoître s'il s'y livroit
sérieusement ou par jeu & puis à savoir au juste quel motif la lui
avoit fait reprendre, &
ceci demandoit plus de recherche & de soin. Il faloit connoître
exactement ses ressources &
l'état de sa fortune , versifier ce que vous m'aviez dit de son aisance
, examiner sa maniere
de vivre , entrer dans le détail de son petit ménage , comparer sa
dépense & son revenu , en
un mot connoître sa situation présente autrement que par son dire &
le dire contradictoire
de vos Messieurs. C'est à quoi je donnai la plus grande attention. Je
crus m'appercevoir
que cette occupation lui plaisoit, quoiqu'il n'y réussit pas trop bien.
Je cherchai la cause de
ce bizarre plaisir , & je trouvai qu'elle tenoit au fond de son
naturel & de son humeur ,
dont je n'avois encore aucune idée & qu'à cette occasion je
commencerai à pénétrer. Il
associoit ce travail à un amusement dans lequel je le suivis avec une
égale attention. Ses
longs séjours à la campagne lui avoient donne du goût [189] pour
l'étude des plantes : il
continuoit de se livrer à cette étude avec plus d'ardeur que de succès
; soit que sa mémoire
défaillante commençât à lui refuser tout service; soit, comme je crus
le remarquer, qu'il se
fit de cette occupation plutôt un jeu d'enfant qu'une étude véritable.
Il s'attachoit plus à
faire de jolis herbiers qu'à classer & caractériser les genres
& les especes. Il employoit un
tems & des soins incroyables à dessécher & applatir des rameaux
, à étendre & déployer de
petits feuillages , à conserves aux fleurs leurs couleurs naturelles :
de sorte que , collant
avec soin ces fragmens sur des papiers qu'il ornoit de petits cadres ,
à toute la vérité de la
nature il joignoit l'éclat de la miniature, & le charme de
l'imitation.
Je l'ai vu
s'attiédir enfin sur cet amusement, devenu trop fatigant pour son age ,
trop
coûteux pour sa bourse , & qui lui prenoit un tems nécessaire dont
il ne le dédommageoit
pas. Peut-être nos liaisons ont-elles contribue à l'en détacher. On
voit que la contemplation
de la nature eut toujours un grand attrait pour son coeur : il y
trouvoit un supplément aux
attachemens dont il avoir besoin ; mais il eut supplément pour la chose
, s'il en avoir eu le
choix , & il ne se réduisit à converser avec les plantes qu'après
de vains efforts pour
converser avec des humains. Je quitterai volontiers, m'a-t-il dit , la
société des végétaux
pour celle des hommes au premier espoir d'en retrouver.
Mes premieres recherches m'ayant jette dans les détails de sa vie
domestique, je m'y suis
particulièrement attache, persuade que j'en tirerois pour mon objet des
lumieres plus
sures[190] que de tout ce qu'il pouvoit avoir dit ou fait en public
& que d'ailleurs je n'avois
pas vu moi-même. C'est dans la familiarité d'un commerce intime , dans
la continuité de la
vie privée qu'un homme la longue se laisse voir tel qu'il est; quand le
ressort de l'attention
sur soi se relâche , & qu'oubliant le reste du monde on se livre à
l'impulsion du moment.
Cette méthode est sure , mais longue & pénible : elle demande une
patience & une assiduité
que peut soutenir le seul vrai zele de la justice & de la vérité ,
& dont on se dispense
aisément en substituant quelque remarque fortuite & rapide aux
observations lentes mais
solides que donne un examen égal & suivi.
J'ai donc
regarde s'il régnoit chez lui du désordre ou de la regle, de la gêne ou
de la liberté ;
s'il étoit sobre ou dissolu, sensuel ou grossier , si ses goûts étoient
dépraves ou sains , s'il
étoit sombre ou gai dans ses repas , domine par l'habitude ou sujet aux
fantaisies , chiche
ou prodigue dans son ménage , entier impérieux tyran dans sa petite
sphère d'autorité , ou
trop doux peut - être au contraire & trop mou , craignant les
dissentions encore plus qu'il
n'aime l'ordre, & souffrant pour la paix les choses les plus
contraires son goût & à sa
volonté : comment il supporte l'adversité le mépris la haine publique:
quelles sortes
d'affections lui sont habituelles ; quels genres de peine ou de plaisir
alterent le plus son
humeur. Je l'ai suivi dans sa plus constante maniere d'être, dans ces
petites inégalités , non
moins inévitables non moins utiles peut-être dans le calme de la vie
privée que le légères
variations de l'air & du vent dans celui des beaux jours. J'ai
voulu voir comment il se fâche
& comment il appaise ,s'il [191] exhale ou contient sa colere ,
s'il est rancunier ou emporte,
facile ou difficile à appaiser; s'il aggrave ou répare ses torts, s'il
fait endurer & pardonner
ceux des autres ; s'il est doux & facile à vivre, ou dur &
fâcheux dans le commerce familier;
s'il aime s'épancher au-dehors ou se concentrer en lui-même , si son
coeur s'ouvre aisément
ou se ferme aux caresses , s'il est toujours prudent circonspect maître
de lui-même, ou si se
laissant dominer par ses mouvemens il montre indiscrètement chaque
sentiment dont il est
ému. Je l'ai pris dans les situations d'esprit les plus diverses , les
plus contraires qu'il m'a
été possible de saisir ; tantôt calme & tantôt agite, dans un
transport de colere & dans une
effusion d'attendrissement; dans la tristesse & l'abattement de
coeur: dans ces courts mais
doux momens de joie que la nature lui fournir encore & que les
hommes n'ont pu lui ôter
dans la gaîté d'un repas un peu prolonge ; dans ces circonstances
imprévues ou un homme
ardent n'a pas le tems de se déguiser , & ou le premier mouvement
de la nature prévient
toute réflexion. En suivant tous les détails de sa vie , je n'ai point
négligé ses discours ses
maximes ses opinions; je n'ai rien omis pour bien connoître ses vrais
sentimens sur les
matieres qu'il traite dans ses écrits. Je l'ai fonde sur la nature de
l'ame , sur l'existence de
Dieu , sur la moralité de la vie humaine , sur le vrai bonheur , sur ce
qu'il pense de la
doctrine à la mode & de ses auteurs, enfin sur tout ce qui peut
faire connoître avec les vrais
sentimens d'un homme sur l'usage de cette vie & sur sa destination,
ses vrais principes de
conduite. J'ai soigneusement compare tout ce qu'il m'a dit avec ce que
j'ai vu de lui dans la
pratique [192] n'admettant jamais pour vrai que ce que cette épreuve à
confirme.
Je l'ai
particulièrement étudie par les cotes qui tiennent à l'amour-propre,
bien sur qu'un
orgueil irascible au point d'en avoir fait un monstre doit avoir de
fortes & fréquentes
explosions difficiles à contenir & impossibles à déguiser aux yeux
d'un homme attentif à
l'examiner par ce cote-la sur-tout dans la position cruelle ou je le
trouvois.
Par les idées
dont un homme pétri d'amour-propre s'occupe le plus souvent, par les
sujets
favoris de ses entretiens, par l'effet inopiné des nouvelles imprévues
, par la maniere de
s'affecter des propos qu'on lui tient , par les impressions qu'il
reçoit de la contenance & du
ton des gens qui l'approchent, par l'air dont il entend louer ou
décrier ses ennemis ou ses
rivaux , par la façon dont il en parle lui-même , par le degré de joie
ou de tristesse dont
l'affectent leurs prospérités ou leurs revers, on peut à la longue le
pénétrer & lire dans son
ame, sur - tout lorsqu'un tempérament ardent lui ôte le pouvoir de
réprimer ses premiers
mouvemens , ( si tant est néanmoins qu'un tempérament ardent. & un
violent
amour-propre puissent compatir ensemble dans un même coeur ). Mais
c'est sur-tout en
parlant des talens & des livres que les auteurs contiennent le
moins & se décelant le mieux :
c'est aussi par - la que je n'ai pas manque d'examiner celui-ci. Je
l'ai mis souvent & vu
mettre par d'autres sur ce chapitre en divers tems & à diverses
occasions : j'ai fonde ce
qu'il pensoit de la gloire littéraire , quel prix il donnoit à sa
jouissance , & ce qu'il estimoit
le plus en fait de réputation , de celle qui brille par les [193]
talens ou de celle moins
éclatante que donne un caractere estimable. J'ai voulu voir s'il étoit
curieux de l'histoire
des réputations naissantes ou déclinantes , s'il épluchoit malignement
celles qui faisoient le
plus de bruit , comment il s'affectoit des succès ou des chutes des
livres & des auteurs , &
comment il supportoit pour sa part les dures censures des critiques ,
les malignes louanges
des rivaux , & le mépris affecté des brillans écrivains de ce
siecle. Enfin je l'ai examine par
tous les sens ou mes regards ont pu pénétrer , & sans chercher à
rien interpréter selon mon
désir, mais éclairant mes observations les unes par les autres pour
découvrir la vérité, je
n'ai pas un instant oublie dans mes recherches qu'il y alloit du destin
de ma vie a ne pas me
tromper dans ma conclusion.
LE FRANÇOIS.
Je vois que vous avez regarde à beaucoup de choses ; apprendrai-je
enfin ce que vous avez
vu?
ROUSSEAU.
Ce que j'ai vu est meilleur à voir qu'à dire. Ce que j'ai vu me suffit
, à moi qui l'ai vu , pour
déterminer mon jugement, mais non pas vous pour déterminer le votre sur
mon rapport;
car il a besoin d'être vu pour être cru, & après la façon dont vous
m'aviez prévenu je ne
l'aurois pas cru moi-même sur le rapport d'autrui. Ce que j'ai vu ne
sont que des choses
bien communes en apparence mais très-rares en effet. Ce sont des récits
qui d'ailleurs
conviendroient mal dans ma bouche, [194] & pour les faire avec
bienséance , il faudroit être
un autre que moi.
LE FRANÇOIS.
Comment,
Monsieur !
espérez - vous me donner ainsi le change ? remplissez-vous ainsi vos
engagemens, & ne tirerai-je aucun fruit du conseil que je vous ai
donne? Les lumieres qu'il
vous à procurées ne doivent-elles pas nous être communes, & après
avoir ébranle la
persuasion ou j'étois , vous croyez -vous permis de me laisser les
doutes que vous avez fait
naître si vous avez de quoi m'en tirer ?
ROUSSEAU.
Il vous est aise d'en sortir à mon exemple en prenant pour vous-même ce
conseil que vous
dites m'avoir donne. Il est malheureux pour J. J. que Rousseau ne
puisse dire tout ce qu'il
fait de lui. Ces déclarations sont désormais impossibles parce qu'elles
seroient inutiles &
que le courage de les faire ne m'attireroit que l'humiliation de n'être
pas cru.
Voulez -
vous, par
exemple , avoir une idée sommaire de mes observations? prenez
directement & en tout, tant en bien qu'en mal le contre - pied du
J. J. de vos Messieurs ,
vous y aurez très-exactement celui que j'ai trouve. Le leur est cruel
féroce & dur jusqu'à la
dépravation ; le mien est doux compatissant jusqu'à la foiblesse. Le
leur est intraitable
inflexible & toujours repoussant; le mien est facile & mou, ne
pouvant résister aux caresses
qu'il croit sinceres , & se laissant subjuguer , quand on fait s'y
prendre par les gens mêmes
qu'il n'estime pas Le leur misanthrope farouche déteste les hommes
[195] le mien humain
jusqu'à l'excès & trop sensible à leurs peines, s'affecte autant
des maux qu'ils se sont
entr'eux que de ceux qu'ils lui sont à lui-même. Le leur ne songe qu'a
faire du bruit dans le
monde aux dépens du repos d'autrui & du sien; le mien préfere le
repos à tout, & voudroit
être ignore de toute la terre pourvu qu'on le laissât en paix dans son
coin. Le leur dévore
d'orgueil & du plus intolérant amour-propre, est tourmente de
l'existence de ses
semblables, & voudroit voir tout le genre-humain s'anéantir devant
lui ; le mien s'aimant
sans se comparer n'est pas plus susceptible de vanisé que de modestie,
content de sentir ce
qu'il est, il ne cherche point quelle est sa place parmi les hommes,
& je suis sur que de sa
vie il ne lui entra dans l'esprit de se mesurer avec un autre pour
savoir lequel étoit le plus
grand ou le plus petit. Le leur plein de ruse & d'art pour en
imposer voile ses vices avec la
plus grande adresse & cache sa méchanceté sous une candeur
apparente; le mien emporte
violent même dans ses premiers momens plus rapides que l'éclair , passe
sa vie à faire de
grandes & court fautes, & à les expier par de vifs & longs
repentirs: au surplus sans
prudence sans présence d'esprit & d'une balourdise incroyable , il
offense quand il veut
plaire , & dans sa naïveté plutôt étourdie que franche dit
également ce qui lui sert & qui lui
nuit sans même en sentir la différence. Enfin le leur est un esprit
diabolique aigu
pénétrant; le mien ne pensant qu'avec beaucoup de lenteur &
d'efforts en craint la fatigue,
& souvent n'entendant les choses les plus communes qu'en y rêvant à
son aise & seul , peut
à peine passer pour un homme d'esprit.
[196] N'est-il
pas vrai que si je multipliois ces oppositions, comme je le pourrois
faire , vous
les prendriez pour des jeux d'imagination qui - n'auroient aucune
réalité? & cependant je
ne vous dirois rien qui ne fut, non comme à vous affirme par d'autres,
mais autres, par ma
propre conscience. Cette maniere simple mais peu croyable de démentir
les affections
bruyantes des gens passionnes , par les observations paisibles mais
sures d'un homme
impartial, seroit donc inutile & ne produiroit aucun effet.
D'ailleurs la situation de J. J. à
certains égards est même trop incroyable pour pouvoir être bien
dévoilée. Cependant pour
le bien connoître il faudroit la connoître à fond ; il faudroit
connoître & ce qu'il endure &
ce qui le lui fait supporter. Or tout cela ne peut bien se dire; pour
le croire il faut l'avoir vu.
Mais essayons
s'il n'y auroit point quelqu'autre route aussi droite & moins
traversée pour
arriver au même but. S'il n'y auroit point quelque moyen de vous faire
sentir,
tout-d'un-coup par une impression simple & immédiate , ce que dans
les opinions ou vous
êtes je ne saurois vous persuader en procédant graduellement sans
attaquer sans cesse par
des négations dures les tranchantes assertions de vos Messieurs. Je
voudrois tacher pour
cela de vous esquisser ici le portrait de mon J. J. tel qu'après un
long examen de l'original
l'idée s'en est empreinte dans mon esprit. D'abord vous pourrez compare
ce portrait à celui
qu'ils en ont trace, juger lequel des deux est le plus lie dans ses
parties & paroît former le
mieux un seul tout, lequel explique le plus naturellement & le plus
clairement la conduite
de celui qu'il représente , ses goûts ses [197] habitudes & tout ce
qu'on connoît de lui, non
-seulement depuis qu'il a fait des livres, mais des son enfance &
de tous les tems, après
quoi, il ne tiendra qu'à vous de versifier par vous-même si j'ai bien
ou mal vu.
LE FRANÇOIS.
Rien de
mieux que tout
cela. Parlez donc; je vous écoute.
ROUSSEAU.
De tous les hommes que j'ai connus celui dont le caractere dérive le
plus pleinement de son
seul tempérament est J. J. Il est ce que l'a fait la nature:
l'éducation ne l'a que bien peu
modifie. Si des sa naissance les facultés & ses forces s'étoient
tout-a-coup développées ,
des-lors on l'eut trouve tel a-peu-près qu'il fut dans son age mur ,
& maintenant après
soixante ans de peines & de miseres, le tems l'adversité les hommes
l'ont encore très-peu
change. Tandis que son corps vieillit & se casse son coeur reste
jeune toujours ; il garde
encore les mêmes goûts les mêmes passions de son jeune age, &
jusqu'à la fin de sa vie il ne
cessera d' être un vieux enfant.
Mais ce
tempérament qui lui à donne sa forme morale à des singularités qui pour
être
démêlées demandent une attention plus suivie que le coup-d'oeil
suffisant qu'on jette sur un
homme qu'on croit connoître & qu'on à déjà juge. Je puis même dire
que c'est par son
extérieur vulgaire & par ce qu'il a de plus commun qu'en y
regardant mieux je l'ai trouve
le plus singulier. Ce paradoxe s'éclaircira de lui-même à mesure que
vous m'écouterez.
Si, comme je
vous l'ai dit, je fus surpris au premier abord [198] de le trouver si
différent de
ce que je me l'étois figure sur vos récits , je le fus bien plus du peu
d'éclat pour ne pas dire
de la bêtise de ses entretiens : moi qui ayant eu à vivre avec des gens
de lettres les ai
toujours trouves brillans élances sentencieux comme des oracles ,
subjugant tout par leur
docte seconde & par la hauteur de leurs décisions. Celui -ci ne
disant gueres que des choses
communes , & les disant sans précision , sans finesse, & sans
force, paroît toujours fatigue
de parler, même en parlant peu, soit de la peine d'entendre; souvent
même n'entendant
point, si-tôt qu'on dit des choses un peu fines , & n'y répandant
jamais à propos. Que s'il
lui vient par hasard quelque mot heureusement trouve, il en est si aise
, que pour avoir
quelque chose à dire il le répété éternellement. On le prendroit dans
la conversation , non
pour un penseur plein d'idées vives & neuves, pensant avec force
& s'exprimant avec
justesse, mais pour un écolier embarrasse du choix de ses termes, &
subjugué par la
suffisance des gens qui en savent plus que lui. Je n'avois jamais vu ce
maintien timide &
gêne dans nos moindres barbouilleurs de brochure, comment le concevoir
dans un auteur
qui foulant aux pieds les opinions de son siecle sembloit en toute
chose moins dispose
recevoir la loi qu'à la faire ? S'il n'eut fait que dire des choses
triviales & plates j'aurois pu
croire qu'il faisoit l'imbécile pour dépayser les espions dont il se
lent entoure; mais quels
que soyent les gens qui l'écoutent, loin d'user avec eux de la moindre
précaution, il lâche
étourdiment cent propos inconsidérés qui donnent sur lui de grandes
prises, non qu'au
fond ces propos soyent répréhensibles , mais parce qu'il [199] est
possible de leur donner
un mauvais sens, qui , sans lui être venu dans l'esprit, ne manque pas
de se présenter par
préférence à celui des gens qui l'écoutent, & qui ne cherchent que
cela. En un mot, je l'ai
presque toujours trouve pesant à penser, mal - adroit à dire, se
fatigant sans cesse à
chercher le mot propre qui ne lui venoit jamais, & embrouillant des
idées déjà peu claires
par une mauvaise maniere de les exprimer. J'ajoute en passant que si
dans nos premiers
entretiens j'avois pu deviner cet extrême embarras de parler j'en
aurois tire sur vos
propres argumens une preuve nouvelle qu'il n'avoit fait ses livres. Car
si , selon vous,
déchiffrant si mal la musique il n'en avoit pu composer, à plus forte
raison sachant si mal
parler il n'avoit pu si bien écrire.
Une pareille
ineptie étoit déjà fort étonnante dans un homme assez adroit pour avoir
trompe quarante ans par de fausses apparences tous ceux qui l'ont
approche ; mais ce n'est
pas tout. Ce même homme dont l'oeil terne & la physionomie effacée
semble dans les
entretiens indifferens n'annoncer que de la stupidité , change tout - à
- coup d'air & de
maintien, si-tôt qu'une matiere intéressante pour lui le tire de sa
léthargie. On voit sa
physionomie éteinte s'animer se vivifier, devenir parlante expressive
& promettre de
l'esprit. A juger par l'éclat qu'ont encore alors ses yeux à ton age,
dans sa jeunesse ils ont
du lancer des éclairs. A son geste impétueux à sa contenance agitée on
voit que son sang
bouillonne , on croiroit que des traits de feu vont partir de sa
bouche, & point du tout ;
toute cette effervescence ne produit que des propos communs confus mal
ordonnes , qui ,
sans être plus [200] expressifs qu'à l'ordinaire, sont seulement plus
inconsidérés. Il eleve
beaucoup la voix ; mais ce qu'il dit devient plus bruyant sans être
plus vigoureux.
Quelquefois , cependant, je lui ai trouve de l'énergie dans
l'expression; mais ce n'étoit
jamais au moment d'une explosion subite ; c'étoit seulement lorsque
cette explosion ayant
précédé avoit déjà produit son premier effet. Alors cette émotion
prolongée agissant avec
plus de regle sembloit agir avec plus de force & lui suggéroit des
expressions vigoureuses
pleines du sentiment dont il étoit encore agite. J'ai compris par-là
comment cet homme
pouvoit quand son sujet échauffoit soin coeur écrire avec force ,
quoiqu'il parlât
foiblement, & comment sa plume devoit mieux que sa langue parler le
langage des passions.
LE FRANÇOIS.
Tout cela
n'est pas si
contraire que vous pensez aux idées qu'on m'a données de son
caractere. Cet embarras d'abord & cette timidité que vous lui
attribuez sont reconnus
maintenant dans le monde pour être les plus sures enseignes de
l'amour-propre & de
l'orgueil.
ROUSSEAU.
D'ou il suit
que nos
petits patres & nos pauvres villageoises regorgent d'amour-propre ,
&
que nos brillans Académiciens, nos jeunes Abbés & nos Dames du
grand air sont des
prodiges de modestie & d'humilité ? Oh malheureuse nation toutes
les idées de l'aimable &
du bon sont renversées , & ou l'arrogant amour - propre des gens du
monde transforme en
orgueil & en vices les vertus qu'ils foulent aux pieds !
[201] LE
FRANÇOIS.
Ne vous
échauffez
pas. Laissons ce nouveau paradoxe sur lequel on peut disputer, &
revenons A la sensibilité de notre homme , dont vous convenez
vous-même, & qui se déduit
de vos observations. D'une profonde indifférence sur tout ce qui ne
touche pas son petit
individu, il ne s'anime jamais que pour son propre intérêt. Mais toutes
les fois qu'il s'agit
de lui, la violente intensité de son amour-propre doit en effet
l'agiter jusqu'au transport, &
ce n'est que quand cette agitation se modère qu'il commence d'exhaler
sa bile & sa rage,
qui dans les premiers momens se concentre avec force autour de son
coeur.
ROUSSEAU.
Mes observations,
dont vous tirez ce résultat m'en fournissent un tout contraire. Il est
certain qu'il ne s'affecte pas généralement comme tous nos auteurs de
toutes les questions
un peu fines qui se présentent, & qu'il ne suffit pas , pour qu'une
discussion l'intéresse ,
que l'esprit puisse y briller. J'ai toujours vu, j'en conviens, que
pour vaincre sa paresse à
parler & l'émouvoir dans la conversation il faloit un autre intérêt
que celui de la vanité du
babil, mais je n'ai gueres vu que cet intérêt capable de l'animer fut
son intérêt propre ,
celui de son individu. Au contraire , quand il s'agit de lui , soit
qu'on le cajole par des
flatteries , soit qu'on cherche à l'outrager à mots couverts, je lui ai
toujours trouve un air
nonchalant & dédaigneux, qui ne montroit pas qu'il fit un grand cas
de tous ces discours, ni
de ceux qui les lui tenoient, ni de leurs opinions [202] sur son compte
: mais l'intérêt plus
grand plus noble qui l'anime & le passionne est celui de la justice
& de vérité, & je ne l'ai
jamais vu écouter de sang - froid toute doctrine qu'il crut nuisible au
bien public. Son
embarras de parler peut souvent l'empêcher de se commettre , lui &
bonne cause vis-à-vis
ces brillans péroreurs qui savent habiller en termes séduisans &
magnifiques leur cruelle
philosophie: mais il est aise de voir alors l'effort qu'il fait pour se
taire, & combien son
coeur souffre à laisser propager des erreurs qu'il croit funestes au
genre-humain.
Défenseur indiscret du foible & de l'opprime qu'il ne connoît même
pas, je l'ai vu souvent
rompre impétueusement en visière au puissant oppressent qui, sans
paroître offense de son
audace, s'apprêtoit sous l'air de la modération à lui faire payer cher
un jour cette incartade
: de sorte que tandis qu'au zele emporte de l'un on le prend pour un
furieux, l'autre en
méditant en secret de noirceurs paroît un sage qui se possede ; &
voilà comment, jugeant
toujours sur les apparences , les hommes le plus souvent prennent le
contre-pied de la
vérité
Je l'ai vu
se
passionner de même , & souvent jusqu'au larmes pour les choses
bonnes &
belles dont il étoit frappe dans les merveilles de la nature , dans les
oeuvres des hommes
dans les vertus dans les talens dans les beaux-arts & généralement
dans tout ce qui porte
un caractere de force de grace ou de vérité digne d'émouvoir une ame
sensible. Mais,
sur-tout , ce que je n'ai vu qu'en lui seul au monde , c'est un égal
attachement pour les
productions de ses plus cruel ennemis, & même pour celles qui
déposoient contre ses
propres [203] idées, lorsqu'il y trouvoit les beautés faites pour
toucher son coeur , les
goûtant avec le même plaisir , les louant avec le même zele que si son
amour-propre n'en
eut point reçu d'atteinte, que si l'Auteur eut été son meilleur ami,
& s'indignant avec le
même feu des cabales faites pour leur ôter avec les suffrages du public
le prix qui leur étoit
du. Son grand malheur est que tout cela n'est jamais regle par la
prudence , & qu'il se livre
impétueusement au mouvement dont il est agite sans en prévoir l'effet
& les suites, ou sans
s'en soucier: S'animer modérément n'est pas une chose en sa puissance.
Il faut qu'il soit de
flamme ou de glace ; quand il est tiède il est nul.
Enfin j`ai remarque
que l'activité de son ame duroit peu , qu'elle étoit courre à
proportion
qu'elle étoit vive, que l'ardeur de ses passions les consumoit les
dévoroit elles -mêmes; &
qu'après de fortes & rapides explosions elles s'anéantissoient
aussi-tôt & le laissoient
retomber dans ce premier engourdissement qui le livre au seul empire de
l'habitude & me
paroît être son état permanent & naturel.
Voilà le précis des
observations d'ou j'ai tire la connoissance de sa constitution
physique, &
par des conséquences nécessaires, confirmées sa conduite en toute
chose, celle de son vrai
caractere. Ces observations & les autres qui s'y rapportent offrent
pour résultat un
tempérament mixte forme d'elémens qui paroissent contraires : un coeur
sensible, ardent
ou très-inflammable; un cerveau compacte & lourd, dont les parties
solides & massives ne
peuvent être ébranlées que par une agitation du sang vive &
prolongée. Je ne cherche point
à lever en physicien ces apparentes contradictions, & que
m'importe? [204] Ce qui
m'importoit, étoit de m'assurer de leur réalité, & c'est aussi tout
ce que j'ai fait. Mais ce
résultat, pour paroître à vos yeux dans tout son jour à besoin des
explications que je vais
tacher d'y joindre.
J'ai souvent oui
reprocher à J. J., comme vous venez de faire, un excès de sensibilité,
&
tirer de-là l'évidente conséquence qu'il étoit un monstre. C'est
sur-tout le but d'un nouveau
livre Anglois intitule recherches sur l'ame, ou, à la faveur de
je ne sais combien de beaux
détails anatomiques , & tout-à-fait concluans , on prouve qu'il n'y
a point d'ame puisque
l'auteur n'en à point vu à l'origine des nerfs , & l'on établit en
principe que la sensibilité
dans l'homme est la seule cause de ses vices & de ses crimes, &
qu'il est méchant en raison
de cette sensibilité , quoique par une exception à la regle l'auteur
accorde que cette même
sensibilité peut quelquefois engendrer des vertus. Sans disputer sur la
doctrine impartiale
du philosophe-chirurgien , tachons de commencer par bien entendre
tendre ce mot de
sensibilité , auquel , faute de notions exactes, on applique à
chaque irritant des idées si
vagues & souvent contradictoires.
La sensibilité est
le principe de toute action. Un être, quoiqu'anime , qui ne sentiroit
rien ,
n'agiroit point : car ou seroit pour lui le motif d'agir ? Dieu
lui-même est sensible puisqu'il
agit. Tous les hommes sont donc sensibles, & peut-être au même
degré , mais non pas de la
même maniere. Il y a une sensibilité physique & organique , qui ,
purement passive, paroît
n'avoir pour fin que la conservation de notre corps & celle de
notre espece par les
directions du plaisir & de la douleur. [205] Il y a une autre
sensibilité que j'appelle active &
morale qui n'est autre chose que la faculté d'attacher nos affections à
des êtres qui nous
sont étrangers. Celle-ci , dont l'étude des paires de nerfs ne donne
pas la connoissancc ,
semble offrir dans les ames une analogie assez claire avec la faculté
attractive des corps. Sa
force est en raison des rapports que nous sentons entre nous & les
autres êtres, &, selon la
nature de ces rapports elle agit tantôt positivement par attraction ,
tantôt négativement par
répulsion , comme un aimant par ses pôles. L'action positive ou
attirante est l'oeuvre
simple de la nature qui cherche à étendre & renforcer le sentiment
de notre être; la
négative ou repoussante qui comprime & rétrécit celui d'autrui est
une combinaison que la
réflexion produit. De la premiere naissent toutes les passions aimantes
& douces, de la
seconde toutes les passions haineuses & cruelles. Veuillez ,
Monsieur, vous rappeller ici ,
avec les distinctions faites dans nos premiers entretiens entre l'amour
de soi-même &
l'amour-propre, la maniere dont l'un & l'autre agissent sur le
coeur humain. La sensibilité
positive dérive immédiatement de l'amour de soi. Il est très-naturel
que celui qui s'aime
cherche à étendre son être & ses jouissances, & à s'approprier
par l'attachement ce qu'il
sent devoir être un bien pour lui : ceci est une pure affaire de
sentiment ou la réflexion
n'entre pour rien. Mais si-tôt que cet amour absolu dégénéré en amour -
propre &
comparatif, il produit la sensibilité négative ; parce qu'aussi-tôt
qu'on prend l'habitude de
se mesurer avec d'autres, & de se transporter hors de soi pour
s'assigner la premiere &
meilleure place, il est impossible de ne pas prendre en aversion tout
ce [206] qui nous
surpasse, tout ce qui nous rabaisse , tout ce qui nous comprime , tout
ce qui étant quelque
chose nous empêche d'être tout. L'amour-propre est toujours irrite ou
mécontent, parce
qu'il voudroit que chacun nous préférât à tout & à lui-même , ce
qui ne se peut : il s'irrite
des préférences qu'il sent que d'autres méritent , quand même ils ne
les obtiendroient pas :
il s'irrite des avantages qu'un autre à sur nous , sans s'appaiser par
ceux dont il se sent
dédommage. Le sentiment de l'infériorité à un seul égard empoisonne
alors celui de la
supériorité à mille autres , & l'on oublie ce qu'on a de plus pour
s'occuper uniquement de
ce qu'on a de moins. Vous sentez qu'il n'y a pas à tout cela de quoi
disposer l'ame à la
bienveillance.
Si vous me demandez
d'ou naît cette disposition à se comparer , qui change une passion
naturelle & bonne en une autre passion factice & mauvaise ; je
vous répondrai qu'elle des
relations sociales, du progrès des idées , & de la culte de
l'esprit. Tant qu'occupe des seuls
besoins absolus on se borne à rechercher ce qui nous est vraiment utile
, on ne jette gueres
sur d'autres un regard oiseux. Mais à mesure que la société se resserre
par le lien des
besoins mutuels , à mesure que l'esprit s'étend s'exerce &
s'éclaire , il prend plus d'activité ,
il embrasse plus d'objets , saisit plus de rapports , examine compare ;
dans ces fréquentes
comparaisons il n'oublie ni lui-même ni ses semblables ni la place à
laquelle il prétend
parmi eux. Des qu'on a commence de se mesurer ainsi 1'on ne cesse plus
, & le coeur ne sait
plus s'occuper désormais qu'à mettre tout le monde au - dessous de
nous. Aussi
remarque-t-on [207] généralement en confirmation de cette théorie que
les gens d'esprit &
sur-tout les gens de lettres sont de tous les hommes ceux qui ont une
plus grande intensité
d'amour-propre , les moins portes à aimer , les plus portes à haïr.
Vous me direz peut-
être que rien n'est plus commun que des sots pétris d'amour - propre.
Cela n'est vrai qu'en distinguant. Fort souvent les sots sont vains ,
mais rarement ils sont
jaloux, parce que se croyant bonnement à la premiere place, ils sont
toujours très - contens
de leur lot. Un homme d'esprit n'a genres le même bonheur ; il sent
parfaitement , & ce qui
lui manque , & l'avantage qu'en fait de mérite ou de talens un
autre peut avoir sur lui. Il
n'avoue cela qu'a lui-même, mais il le sent en dépit de lui, &
voilà ce que l'amour-propre ne
pardonne point.
Ces éclaircissemens
m'ont paru nécessaires pour jetter du jour sur ces imputations de
sensibilité , tournées par les uns en éloges & par les autres en
reproches , sans que les uns ni
les autres fâchent trop ce qu'ils veulent dire par-la, faute d'avoir
conçu qu'il est des genres
de sensibilité de natures différentes & même contraires qui ne
sauroient s'allier ensemble
dans un même individu. Passions maintenant à l'application.
Jean - Jaques m'a
paru doue de la sensiblité physique à un assez haut degré. Il dépend
beaucoup de ses sens & il en dependroit bien davantage si la
sensibilité morale n'y faisoit
souvent diversion ; & c'est même encore souvent par celle-ci que
l'autre l'affecte si
vivement. De beaux sons, un beau ciel, un beau paysage , un beau lac ,
des fleurs , des
parfums , de beaux yeux un doux regard ; tout cela ne réagit si fort
sur ses [208] sens
qu'après avoir perce par quelque cote jusqu'à son coeur. Je l'ai vu
faire deux lieues par
jour durant presque tout un printems pour aller écouter à Berci le
rossignol à son aise ; il
faloit l'eau la verdure la solitude & les bois pour rendre le chant
de cet oiseau touchant à
son oreille , & la campagne elle-même auroit moins de charme à ses
yeux s'il n'y voyoit les
soins de la mere commune qui se plaît à parer le séjour de ses enfans.
Ce qu'il y a de mixte
dans la plupart de ses sensations les tempere , & ôtant à celles
qui sont purement
matérielles l'attrait séducteur des autres fait que toutes agissent sur
lui plus modérément.
Ainsi sa sensualité , quoique vive, n'est jamais fougueuse, &
sentant moins les privations
que les jouissances , il pourroit se dire en un sens plutôt tempérant
que sobre. Cependant
l'abstinence totale peut lui coûter quand l'imagination le tourmente ,
au lieu que la
modération ne lui coûte plus rien dans ce qu'il possede , parce
qu'alors l'imagination n'agit
plus. S'il aime à jouir c'est seulement après avoir désire , & il
n'attend pas pour cesser que
le de désir cesse, il suffit qu'il soit attiédi. Ses goûts sont sains,
délicats même mais non pas
rafinés. Le bon vin les bons mets lui plaisent fort , mais il aime par
préférence ceux sont
simples communs sans apprêt , mais choisis dans leur espece , & ne
fait aucun cas en
aucune chose du prix que donne uniquement la rareté. Il hait les mets
fins & la cher trop
recherchée. Il entre bien rarement chez lui du gibier, & n'y en
entreroit jamais s'il y étoit
mieux le maître. Ses repas ses festins sont d'un plat unique de
toujours le même jusqu'à ce
qu'il soit acheve . En un mot, il est sensuel [209] plus qu'il ne
faudroit peut-être, mais pas
assez pour n'être que cela. On dit du mal de ceux qui le sont.
Cependant ils suivent dans
toute sa simplicité l'instinct de la nature qui nous porte à rechercher
ce qui nous flatte & à
fuir ce qui nous répugne: je ne vois pas quel mal produit un pareil
penchant. L'homme
sensuel est l'homme de la nature ; l'homme réfléchi est celui de
l'opinion; c'est celui-ci qui
est dangereux. L'autre ne peut jamais l'être quand même il tomberoit
dans l'excès. Il est
vrai qu'il faut borner ce mot de sensualité à l'acception que je lui
donne, & ne pas l'étendre
à ces voluptueux de parade qui se sont une vanité de l'être, ou qui
pour vouloir passer les
limites du plaisir tombent dans la dépravation, ou qui, dans les
rafinemens du luxe
cherchant moins les charmes de la jouissance que ceux de l'exclusion ,
dédaignent les
plaisirs dont tout homme à le choix , & se bornent à ceux qui sont
envie au peuple.
J. J. esclave de
ses sens ne s'affecte pas néanmoins de toutes les sensations, &
pour qu'un
objet lui fasse impression il faut qu'à la simple sensation se joigne
un sentiment distinct de
plaisir ou de peine qui l'attire ou qui le repoussé. Il en est de même
des idées qui peuvent
frapper son cerveau ; si l'impression n'en pénètre jusqu'à son coeur ,
elle est nulle. Rien
d'indifférent pour lui ne peut rester dans sa mémoire, & à peine
peut-on dire qu'il
apperçoive ce qu'il ne fait qu'appercevoir. Tout cela fait qu'il n'y
eut jamais sur la terre
d'homme moins curieux des affaires d'autrui , & de ce qui ne le
touche en aucune sorte , ni
de plus mauvais observateur quoiqu'il ait cru long-tems en être un
très-bon, parce qu'il
croyoit toujours [210] bien voir quand il ne faisoit que sentir
vivement. Mais celui qui ne
sait voir que les objets qui le touchent en détermine mal les rapports
, &quelque délicat que
soit le toucher d'un aveugle il ne lui tiendra jamais lieu de deux bons
yeux. Eu un mot, tout
ce qui n'est que de pure curiosité soit dans les arts soit dans le
monde , soit dans la nature
ne tente ni ne flatte J. J. en aucune sorte, & jamais on ne le
verra s'en occuper
volontairement un seul moment. Tout cela tient encore à cette paresse
de penser qui déjà
trop contrariée pour son propre compte l'empêche d'être affecte des
objets indifferens.
C'est aussi par-la qu'il faut expliquer ces distractions continuelles
qui dans les
conversations ordinaires l'empêchent d'entendre presque rien de ce qui
se dit, & vous
quelquefois jusqu'à la stupidité. Ces distractions ne viennent pas de
ce qu'il pense à autre
chose, mais de ce qu'il ne pense à rien, & qu'il ne peut supporter
la fatigue d'écouter ce
qu'il lui importe peu de savoir : il paroît distrait sans l'être &
n'est exactement
qu'engourdi.
De-là les
imprudences & les balourdises qui lui échappent à tout moment,
& qui lui ont fait
plus de mal que ne lui en auroient fait les vices les plus odieux : car
ces vices l'auroient
force d'être attentif sur lui-même pour les déguiser aux yeux d'autrui.
Les gens adroits
faux malfaisans sont toujours en garde & ne donnent aucune prise
sur eux par leurs
discours. On est bien moins soigneux de cacher le mal quand on sent le
bien qui le rachète ,
& qu'on ne risque rien, à se montrer tel qu'on est. Quel est
l'honnête homme qui n'ait ni
vice ni défaut , & qui se mettant toujours à découvert [211] ne
dise & ne fasse jamais de
choses répréhensibles ? L'homme ruse qui ne se montre que tel qu'il
veut qu'on le voye,
n'en paroît point faire & n'en dit jamais, du moins en public; mais
défions-nous des gens
parfaits. Même indépendamment des imposteurs qui le défigurent J. J.
eut toujours
difficilement paru ce qu'il vaut , parce qu'il ne sait pas mettre son
prix en montre, & que sa
mal-adresse y met incessamment ses défauts. Tels sont en lui les effets
bons & mauvais de la
sensibilité physique.
Quant à la
sensibilité morale , je n'ai connu aucun homme qui en fut autant
subjugue ,
mais c'est qu'il faut s'entendre : car je n'ai trouve en lui que celle
qui agit positivement, qui
vient de la nature & que j'ai ci-devant décrite. Le besoin
d'attacher son coeur, satisfait avec
plus d'empressement que de choix, à cause tous les malheurs de sa vie;
mais quoiqu'il
s'anime assez fréquemment & souvent très-vivement, je ne lui ai
jamais vu de ces
démonstrations affectées & convulsives, de ces singeries à la mode
dont on nous fait des
maladies de nerfs. Ses émotions s'apperçoivent quoiqu'il ne s'agite pas
: elles sont
naturelles & simples comme son caractere; il est parmi tous ces
énergumenes de sensibilité ,
comme une belle femme sans rouge qui n'ayant que les couleurs de la
nature paroir pale au
milieu des visages fardes. Pour la sensibilité répulsive qui s'exalte
dans la société , ( & dont
je distingue l'impression vive & rapide du premier moment qui
produit la colere & non pas
la haine,) je ne lui en ai trouve des vestiges que par le cote qui
tient à l'instinct moral ;
c'est-à-dire que la haine de l'injustice [212] & de la méchanceté
peut bien lui rendre odieux
l'homme injuste & le méchant, mais sans qu'il se mêle à cette
aversion rien de personnel
qui tienne à l'amour-propre. Rien de celui d'auteur & d'homme de
lettres ne se fait sentir
en lui. Jamais sentiment de haine & de jalousie contre aucun homme
ne prit racine au fond
de sou coeur. Jamais on ne l'ouit dépriser ni rabaisser les hommes
célèbres pour nuire à
leur réputation. De sa vie il n'à tente, même dans ses courts succès de
se faire ni parti ni
prosélytes ni de primer nulle part. Dans toutes le sociétés ou il a
vécu il a toujours laisse
donner le ton par d'autres, s'attachant lui-même des premiers à leur
char, parce qu'il leur
trouvoit du mérite & que leur esprit epargnoit de la peine au lien;
tellement que dans
aucune de ces sociétés on ne s'est jamais doute des talens prodigieux
dont le public le
gratifie aujourd'hui pour en faire les instrumens de ses crimes; &
maintenant encore s'il
vivoit parmi des gens non prévenus qui ne fussent point qu'il a fait
des livres , je suis sur
que loin de l'en croire capable, tous s'accorderoient à ne lui trouver
ni goût ni vocation
pour ce métier.
Ce même naturel
ardent &doux se fait constamment sentir dans tous les écrits comme
dans
ses discours. Il ne cherche ni n'évite de parler de ses ennemis. Quand
il en parle , c'est avec
une fierté sans dédain , avec une plaisanterie sans fiel, avec des
reproches sans amertumes,
avec une franchise sans malignité. Et de même il ne parle de ses rivaux
de gloire qu'avec
des éloges mérites sous lesquels aucun venin ne se cache; ce qu'on ne
dira surement pas de
ceux qu'ils sont quelquefois de lui. Mais ce que j'ai trouve en lui de
plus rare [213] pour un
auteur & même pour tout homme sensible, c'est la tolérance la plus
parfaite en fait de
sentimens & d'opinions , & l'éloignement de tout esprit de
parti, même en sa faveur;
voulant dire en liberté son avis & ses raisons quand la chose le
demande, & même quand
son coeur s'échauffe y mettant de la passion ; mais ne blâmant pas plus
qu'on n'adopte pas
son sentiment qu'il ne souffre qu'on le lui veuille ôter , &
laissant à chacun la même liberté
de penser qu'il réclame pour lui-même. J'entends tout le monde parler
de tolérance , mais
je n'ai connu de vrai tolérant que lui seul.
Enfin l'espece de
sensibilité que j'ai trouvée en lui peut rendre peu sages & très
malheureux ceux qu'elle gouverne , mais elle n'en fait ni des cerveaux
brûlés ni des
monstres: elle en fait seulement des hommes inconséquence & souvent
en contradiction
avec eux - mêmes , quand , unissant comme celui-ci un coeur vif &
un esprit lent, ils
commencent par ne suivre que leurs penchans & finissent par vouloir
rétrograder, mais
trop tard, quand leur raison plus tardive les avertit enfin qu'ils
s'égarent.
Cette opposition
entre les premiers élémens de se constitution se fait sentir dans la
plupart
des qualités qui en dérivent , & dans toute sa conduite. Il y a peu
de suite dans ses actions,
parce que ses mouvemens naturels & ses projets réfléchis ne le
menant jamais sur la même
ligne, les premiers le détournent à chaque instant de la route qu'il
s'est tracée, & qu'en
agissant beaucoup il n'avance point. Il n'y a rien de grand de beau de
généreux dont par
élans il ne soit capable ; mais il se laisse bien vite , & retombe
aussi-tôt dans son inertie:
[214] c'est en vain que les actions nobles & belles sont quelques
instans dans son courage ,
la paresse & la timidité qui succèdent bientôt le retiennent
l'anéantissant , & voilà comment
avec des sentimens quelquefois élevés & grands, il fut toujours
petit & nul par sa conduite.
Voulez -vous donc
connoître à fond sa conduite ses moeurs ? Etudiez bien ses inclinations
& ses goûts; cette connoissance vous donnera l'autre parfaitement ;
car jamais homme ne
se conduisit moins sur des principes & des regles, & ne suivit
plus aveuglement ses
penchans. Prudence, raison, précaution , prévoyance ; tout cela ne sont
pour lui que des
mots sans effet. Quand il est tente , il succombe; quand il ne l'est
pas, il reste dans sa
langueur. Par-là vous voyez que sa conduite doit être inégale &
sautillante, quelques
instans impétueuse , presque toujours molle ou nulle. Il ne marche pas;
il fait des bonds &
retombe à la même place , son activité même ne tend qu'à le ramener à
celle dont la force
des choses le tire, & s'il n'étoit pousse que par son plus constant
désir, il resteroit toujours
immobile. Enfin jamais il n'exista d'être plus semble à l'émotion &
moins forme pour
l'action.
J. J. n'a pas
toujours fui les hommes , mais il a toujours aime la solitude. Il se
plaisoit avec
les amis qu'il croyoit avoir, mais il se plaisoit encore plus avec
lui-même. Il chérissoit leur
société ; mais il avoir quelquefois besoin de se recueillir , &
peut-être eut-il encore mieux
aime vivre toujours seul que toujours avec eux. Son affection pour le
roman de Robinson
m'a fait juger qu'il ne se fut pas cru si malheureux que lui, confine
dans son Isle déserte,
Pour un homme sensible, [215] sans ambition, & sans vanité, il est
moins cruel & moins
difficile de vivre seul dans un désert que seul parmi ses semblables.
Du reste quoique cette
inclination pour la vie retirée & solitaire n'ait certainement rien
de méchant & de
misanthrope , elle est néanmoins si singuliere que je ne l'ai jamais
trouvée à ce point qu'en
lui seul, & qu'il en faloit absolument démêler la cause précise, ou
renoncer à bien connoître
l'homme dans lequel je la remarquois.
J'ai bien vu
d'abord que la mesure des sociétés ordinaires ou regne une familiarité
apparente & une réserve réelle ne pouvoit lui convenir.
L'impossibilité de flatter son
langage & de cacher les mouvemens de son coeur mettoit de son cote
un désavantage
énorme vis-à-vis du reste des hommes, qui, fâchant cacher ce qu'ils
sentent & ce qu'ils sont
, se montrent uniquement comme il leur convient qu'on les voye. Il n'y
avoit qu'une intimité
parfaite qui pût entr'eux & lui rétablir l'égalité. Mais quand il
l'y a mise, ils n'en ont mis
eux que l'apparence; elle étoit de sa part une imprudence & de la
leur une embûche, &
cette tromperie , dont il fut la victime, une sois sentie à du pour
jamais le tenir éloigne
d'eux.
Mais enfin perdant
les douceurs de la société humaine qu'a-t-il substitue qui pût l'en
dédommager & lui faire préférer ce nouvel état à l'autre malgré ses
inconvéniens? Je sais
que le bruit du monde effarouche les coeurs aimans & tendres,
qu'ils se resserrent & se
compriment dans la foule , qu'ils se dilatent & s'épanchent
entr'eux , qu'il n'y a de
véritable effusion que dans le tête-à-tête, qu'enfin cette délicieuse
qui fait la véritable
jouissance de l'amitié ne peut gueres se former [216] & se nourrir
que dans la retraite :
mais je sais aussi qu'une solitude absolue est un état triste &
contraire à la nature: les
sentimens affectueux nourrissent l'ame, la communication des idées
avive l'esprit. Notre
plus douce-existence est relative & collective, & notre vrai moi
n'est pas tout entier en nous.
Enfin telle est la constitution de l'homme en cette vie qu'on m'y
parvient jamais à bien
jouir de soi sans le concours d'autrui. Le solitaire J. J. devroit donc
être sombre taciturne,
& vivre toujours mécontent. C'est en effet ainsi qu'il paroît dans
tous ses portraits , & c'est
ainsi qu'on me l'a toujours dépeint depuis ses malheurs; même on lui
fait dire dans une
lettre imprimée qu'il n'a ri dans toute sa vie que deux fois qu'il cite
, & toutes deux d'un
rire de méchanceté. Mais on me parloit jadis de lui tout autrement,
& je l'ai vu tout autre
lui - même si - tôt qu'il s'est mis à son aise avec moi. J'ai sur-tout
été frappe de ne lui
trouver jamais l'esprit si gai si serein que quand on l'avoit laisse
seul & tranquille , ou au
retour de sa promenade solitaire pourvu que ce ne fut pas un flagorneur
qui l'accostât. Sa
conversation étoit alors encore plus ouverte & douce qu'à
l'ordinaire comme serait celle
d'un homme qui sort d'avoir du plaisir. De quoi s'occupoit-il donc
ainsi seul , lui qui,
devenu la risée & l'horreur de ses contemporains ne voit dans sa
triste destinée que des
sujets de larmes & de désespoir ?
O providence ! o
nature ! trésor du pauvre , ressource de l'infortune ; celui qui sent
qui
connoît vos saintes loix & s'y confie , celui dont le coeur est en
paix & dont le corps ne
souffre pas , graves à vous n'est point tout entier en proie à [217]
l'adversité. Malgré tous
les complots des hommes, tous les succès des mechans il ne peut être
absolument misérable.
Dépouille par des mains cruelles de tous les biens de cette vie,
l'espérance l'en dédommage
dans l'avenir, l'imagination les lui rend dans l'instant même :
d'heureuses fictions lui
tiennent lieu d'un bonheur réel; & que dis-je ? lui seul est
solidement heureux, puisque les
biens terrestres peuvent à chaque instant échapper en mille manieres à
celui qui croit les
tenir: mais rien ne peut ôter ceux de l'imagination à quiconque sait en
jouir. Il les possede
sans risque & sans crainte; la fortune & les hommes ne
sauroient l'en dépouiller.
Foible ressource ,
allez - vous dire , que des visions contre une grande adversité ! Eh
Monsieur, ces visions ont plus de réalité peut-être que tous les biens
apparens dont les
hommes sont tant de cas, puisqu'ils ne portent dans l'ame un vrai
sentiment de bonheur , &
que ceux qui les possèdent sont également forces de se jetter dans
l'avenir faute de trouver
dans le présent des jouissances qui les satisfassent.
Si l'on vous disoit
qu'un mortel, d'ailleurs très-infortune, passe régulièrement cinq ou
six
heures par jour dans des sociétés délicieuses , composées d'hommes
justes vrais gais
aimables, simples avec de grandes lumieres , doux avec de grandes
vertus; de femmes
charmantes & sages , pleines de sentimens & de graces ,
modestes sans grimace, badines
sans étourderie , n'usant de l'ascendant de leur sexe & de l'empire
de leurs charmes que
pour nourrir entre les hommes l'émulation des grandes choses & le
zele de la vertu : que ce
mortel connu estime chéri dans ces sociétés d'élite y vit avec tout
[218] ce qui les compose
dans un commerce de confiance d'attachement de familiarité; qu'il y
trouve à son choix des
ames surs, des maîtresses fidelles, de tendres & solides amies, qui
valent peut-être encore
mieux. Pensez-vous que la moitie chaque jour ainsi passée ne
racheteroit pas bien les peines
de l'autre moitie ? Le souvenir toujours présent d'une si douce vie
& l'espoir assure de sort
prochain retour n'adouciroit - pas bien encore l'amertume du reste du
tems , &
croyez-vous qu'à tout prendre l'homme le plus heureux de la terre
compte dans le même
espace plus de momens aussi doux ? Pour moi , je pense & vous
penserez , je m'assure , que
cet homme pourroit se flatter malgré ses peines de passer de cette
maniere une vie aussi
pleine de bonheur & de jouissance que tel autre mortel que ce soit.
He bien , Monsieur , tel
est l'état de J. J. au milieu de ses affections & de ses fictions.
de ce J. J. si à cruellement si
obstinément si indignement noirci flétri diffame, & qu'avec des
soucis des soins des frais
énormes ses adroits ses puissans persécuteurs travaillent depuis si
long-tems sans relâche à
rendre le plus malheureux des êtres. Au milieu de tous leurs succès il
leur échappe , & se
réfugiant dans les régions éthérées, il y vit heureux en dépit d'eux :
jamais avec toutes leurs
machines ils ne le poursuivront jusques-là.
Les hommes , livres
à l'amour-propre & à sort triste cortege ne connoissent plus le
charme
& l'effet de l'imagination. Il pervertissent l'usage de cette
faculté consolatrice , au lieu de
s'en servir pour adoucir le sentiment de leurs maux ils ne s'en servent
que pour l'irriter.
Plus occupes des objets qui les blessent que de ceux qui les flattent ,
ils voient par -tous
[219] quelque sujet de peine , ils gardent toujours quelque souvenir
attristant ; & quand
ensuite ils médite dans la solitude sur ce qui les à le plus affectes,
leurs coeurs ulcérés
remplissent leur imagination de mille objets funestes. Les concurrences
les préférences les
jalousies les rivalités, les offenses les vengeances les mécontentemens
de toute espece ,
l'ambition les desirs les projets les moyens les obstacles remplissent
de pensées inquiétantes
les heures de leurs courts loisirs ; & si quelque image agréable
ose y paroître avec
l'espérance , elle en est effacée ou obscurcie par cent images pénibles
que le doute du succès
vient bientôt y substituer.
Mais celui qui,
franchissant l'étroite prison de l'intérêt personnel & des petites
passions
terrestres, s'être sur les ailes de l'imagination au-dessus des vapeurs
de notre atmosphère ,
lui qui sans épuiser sa force & ses facultés à lutter contre
fortune & la destinée sait
s'élancer dans les régions éthérés, y planer & s'y soutenir par de
sublimes contemplations,
peut de-la braver les coups du sort & des insensés jugemens des
hommes. Il est au-dessus
de leurs atteintes, il n'a pas besoin de leur suffrage pour être sage
ni de leur faveur pour
être heureux. Enfin tel est en nous l'empire de l'imagination &
telle en est influence, que
d'elle naissent non- seulement les vertus & les vices, mais les
biens & les maux de la vie
humaine, & que c'est principalement la maniere dont on s'y livre
qui rend les hommes bons
ou mechans, heureux ou malheureux ici-bas.
Un coeur actif
& un naturel paresseux doivent inspirer le goût de la rêverie. Ce
goût perce
& devient une passion très-vive, pour par peu qu'il soit seconde
par l'imagination. C'est ce
[220] qui arrive très-fréquemment aux Orientaux ; c'est ce qui est
arrive à J. J. qui leur
ressemble à bien des égards. Trop soumis à ses sens pour pouvoir dans
les jeux de la sienne
en secouer le joug, il ne s'éleveroit pas sans peine à des méditations
purement abstraites, &
ne s'y soutiendroit pas long-tems. Mais cette foiblesse d'entendement
lui est peut-être plus
avantageuse que ne seroit une tête plus philosophique. Le concours des
objets sensibles
rend les méditations moins séches plus douces plus illusoires plus
appropriées à lui tout
entier. La nature s'habille pour lui des formes les plus charmantes, se
peint à ses yeux des
couleurs les plus vives, se peuple pour son usage d'êtres selon son
coeur; & lequel est le plus
consolant dans l'infortune de profondes conceptions qui fatiguent, ou
de riantes fictions qui
ravissent, & transportent celui qui s'y livre au sein de la
félicité? Il raisonne moins, il est
vrai, mais il jouit davantage : il ne perd pas un moment pour la
jouissance, & si - tôt qu'il
est seul il est heureux.
La rêverie ,
quelque douce qu'elle soit épuise & fatigue à la longue , elle a
besoin de
délassement. On le trouve en laissant reposer sa tête & livrant
uniquement ses sens à
l'impression des objets extérieurs. Le plus indifférent spectacle à sa
douceur par le relâche
qu'il nous procure, & pour peu que l'impression ne soit pas
tout-à-fait nulle, le mouvement
léger dont elle nous agite suffit pour nous préserver d'un
engourdissement léthargique &
nourrir en nous le plaisir d'exister sans donner de l'exercice à nos
facultés. Le contemplatif
J. J. en tout autre tems si peu attentif aux objets qui l'entourent à
souvent grand [221]
besoin de ce repos & le goûte alors avec une sensualité d'enfant
dont nos sages ne se
doutent gueres. Il n'apperçoit rien sinon quelque mouvement à son
oreille ou devant ses
yeux , mais c'en est assez pour lui. Non-seulement une parade de foire
une revue un
exercice une procession l'amuse ; mais la grue le cabestan le mouton ,
le jeu d'une machine
quelconque, un bateau qui passe, un moulin qui tourne, un bouvier qui
laboure, des
joueurs de boule ou de battoir, la rivière qui court, l'oiseau qui
vole, attachent ses regards.
Il s'arrête même à des spectacles sans mouvement , pour peu que la
variété y supplée. Des
colifichets, en étalage des bouquins ouverts sur les quais & dont
il ne lit que les titres , des
images contre les murs qu'il parcourt d'un oeil stupide , tout cela
l'arrête & l'amuse quand
son imagination fatiguée à besoin de repos de repos. Mais nos modernes
sages qui le suivent
cet l'épient dans tout ce badaudage en tirent des conséquences à leur
mode sur les motifs de
son attention & toujours dans 1'aimable caractere dont ils l'ont
obligeamment gratifie. Je
le vis un jour assez long-tems arrête devant une gravure. De jeunes
gens inquiets de savoir
ce qui l'occupoit si fort, mais allez polis contre l'ordinaire , pour
ne pas s'aller interposer
entre l'objet & lui , attendirent avec une risible impatience.
Si-tôt qu'il partit , ils coururent
à la gravure & trouvèrent que c'étoit le plan des attaques du fort
de Kehl. Je les vis ensuite
long- tems & vivement occupes d'un entretien fort anime , dans
lequel je compris qu'ils
fatiguoient leur minerve à chercher quel crime on pouvoir méditer en
regardant le plan des
attaques du sort de Kehl.
[222] Voilà,
Monsieur, une grande découverte & dont je me suis beaucoup
félicite, car je la
regarde comme la clef des autres singularités de cet homme. De cette
pente aux douces
rêveries j'ai vu dériver tous les goûts tous les penchans toutes les
habitudes de J. J. , ses
vices mêmes , & les vertus qu'il peut avoir. Il n'a gueres assez de
suite dans ses idées pour
former de vrais projets ; mais enflamme par la longue contemplation
d'un objet il fait par
fois dans sa chambre de fortes & promptes résolutions qu'il oublie
ou qu'il abandonne
avant d'être arrive dans la rue. Toute la vigueur de sa volonté
s'épuise à résoudre ; il n'en a
plus pour exécuter. Tout suit en lui d'une premiere inconséquence. La
même opposition
qu'offrent les élémens de sa constitution se retrouve dans sa
inclinations dans ses moeurs &
dans sa conduite. Il est actif ardent laborieux infatigable ; il est
indolent paresseux sans
vigueur ; il est fier audacieux téméraire, il est craintif timide
embarrasse; il est froid
dédaigneux rebutant jusqu'à la dureté; il est doux caressant facile
jusqu'à la foiblesse, & ne
fait pas se descendre de faire ou souffrir ce qui lui plaît le moins.
En un mot il passe d'une
extrémité à l'autre avec une incroyable rapidité sans même remarquer ce
passage ni se
souvenir de ce qu'il étoit l'instant auparavant, & pour rapporter
ces effets divers à leurs
causes primitives, il est lâche & mou tant que la seule raison
l'excite , il devient tout de feu
si-tôt qu'il est anime par quelque passion. Vous me direz. que c'est
comme cela que sont
tous les hommes. Je pense tout le contraire, vous ne penseriez pas
ainsi vous-même si
j'avois mis le mot intérêt à la place du mot raison qui dans le fond
signifie [223] ici la même
chose : car qu'est-ce que la raison pratique, si ce n'est le sacrifice
d'un bien présent &
passager aux moyens de s'en procurer un jour de plus grands ou de plus
solides, &
qu'est-ce que l'intérêt si ce n'est l'augmentation & l'extension
continuelle de ces mêmes
moyens? L'homme intéresse songe moins à jouir qu'à multiplier pour lui
l'instrument des
jouissances. Il n'a point proprement de passions non plus que l'avare,
ou il les surmonte &
travaille uniquement par un excès de prévoyance à se mettre en état de
satisfaire à son aise
celles qui pourront lui venir un jour. Les véritables passions , plus
rares qu'on ne pense
parmi les hommes, le deviennent de jour en jour d'avantage, l'intérêt
les élime les atténue,
les engloutit toutes, & la vanité, qui n'est qu'une bêtise de
l'amour-propre, aide encore à les
étouffer. La devise du Baron de Feneste se lit en gros caracteres sur
toutes les actions des
hommes de nos jours c'est pour paroistre. Ces dispositions habituelles
ne sont gueres
propres à laisser agir les vrais mouvemens du coeur.
Pour J. J.
incapable d'une prévoyance un peu suivie , & tout entier à chaque
sentiment qui
, il ne connoît pas même pendant sa durée qu'il puisse jamais cesser
d'en être affecte. Il ne
pense à son intérêt c'est-à-dire à l'avenir que dans un calme absolu ;
mais il tombe alors
dans un tel engourdissement qu'autant vaudroit qu'il n'y pensât point
du tout. Il peut bien
dire, au contraire de ces gens de l'Evangile & de ceux de nos jours
, qu'ou est le coeur là est
aussi son trésor. En un mot son ame est forte ou foible à l'excès ,
selon les rapports sous
lesquels on l'envisage. Sa force n'est pas dans [224] l'action mais
dans la résistance ; toutes
les puissances de l'univers ne seroient pas fléchir un instant les
directions de sa volonté.
L'amitié seule eut eu le pouvoir de l'égarer, il est a l'épreuve de
tout le reste. Sa foiblesse ne
consiste pas à se laisser détourner de son but, mais à manquer de
vigueur pour l'atteindre
& à se laisser arrêter tout court par le premier obstacle qu'elle
rencontre, quoique facile à
surmonter. Jugea si ces dispositions le rendroient propre à faire son
chemin dans le monde
ou l'on ne marche que par zig-zag ?
Tout a concouru des
ses premieres années à détacher son ame des lieux qu'habitoit son
corps pour l'élever & la fixer dans ces régions éthérées dont je
vous parlois ci-devant. Les
hommes illustres de Plutarque furent sa premiere lecture dans un age ou
rarement les
enfans savent lire. Les traces de ces hommes antiques firent en lui des
impressions qui
jamais n'ont pu s'effacer. A ces lectures succéda celle de Cassandre
& des vieux Romans
qui, tempérant sa fierté romaine, ouvrirent ce coeur naissant à tous
les sentimens expansifs
& tendres auxquels il n'étoit déjà que trop dispose. Des-lors il se
fit des hommes & de la
société des idées romanesques & dont tant d'expériences funestes
n'ont jamais bien pu le
guérir. Ne trouvant rien autour de lui qui réalité ses idées, il quitta
si patrie encore jeune
adolescent , & se lança dan, le monde avec confiance , y cherchant
les Aristides les
Lycurgues & les Astrées dont il le croyoit rempli. Il passa sa vie
à jetter son coeur dans
ceux qu'il crut s'ouvrir pour le recevoir, à croire avoir trouve ce
qu'il cherchoit , & à se
désabuser. Durant sa jeunesse il trouva des ames bonnes & simples,
mais sans chaleur [225]
& sans énergie. Dans son age mur il trouva des esprits vifs
éclaires & fins, mais faux
doubles & mechans, qui parurent l'aimer tant qu'ils eurent la
premiere place , mais qui des
qu'ils s'en crurent offusques n'usèrent de sa confiance que pour
l'accabler d'opprobres de
malheurs. Enfin, se voyant devenu la risée & le jouet de son siecle
sans savoir comment ni
pourquoi il comprit que vieillissant dans la haine publique il n'avoir
plus rien à espérer des
hommes, & se de trompant trop tard des illusions qui l'avoient
abuse si long-tems il se livra
tout entier à celles qu'il pouvoit réaliser tous les jours, & finit
par nourrir de ses seules
chimères son coeur que le besoin d'aimer avoit toujours dévore. Tous
ses goûts toutes ses
passions ont ainsi leurs objets dans une autre sphère. Cet homme tient
moins à celle-ci
qu'aucun autre mortel qui me soit connu. Ce n'est pas de quoi se faire
aimer de ceux qui
l'habitent, & qui se sentant dépendre de tout le monde veulent
aussi que tout le monde
dépende d'eux.
Ces causes tirées
des evenemens de sa vie auroient pu seules lui faire fuir la foule
&
rechercher la solitude. Les causes naturelles tirées de sa constitution
auroient du seules
produire aussi le même effet. Jugez s'il pouvoir échapper au concours
de ces différentes
causes pour le rendre ce qu'il est aujourd-'hui. Pour mieux sentir
cette nécessité écartons
un moment tous les faits , ne supposons connu que le tempérament que je
vous ai décrit, &
voyons ce qui devroit naturellement en résulter dans un être fictif
dont nous n'aurions
aucune autre idée.
Doue d'un coeur
très - sensible & d'une imagination très-vive, [226] mais lent à
penser,
arrangeant difficilement ses penses & plus difficilement ses
paroles, il fuira les situations
qui lui sont pénibles & recherchera celles qui lui sont commodes,
il se complaira dans le
sentiment de ses avantages , il en jouira tout à son aise dans des
rêveries délicieuses, mais il
aura la plus forte répugnance à étaler sa gaucherie dans les
assemblées, & l'inutile effort
d'être toujours attentif à ce qui se dit & d'avoir toujours
l'esprit présent & tendu pour y
répondre, lui rendra les sociétés indifférentes aussi fatigantes que
déplaisantes. La mémoire
& la réflexion renforceront encore cette répugnance en lui faisant
entendre après-coup des
multitudes de choses qu'il n'a pu d'abord entendre & auxquelles
force de répondre à
l'instant il a répondu de travers faute d'avoir le tems d'y penser.
Mais ne pour de vrais
attachemens la société des coeurs & l'intimité lui seront
très-précieuses, & il se sentira
d'autant plus à son aie avec ses amis que bien connu d'eux ou croyant
l'être, il n'aura pas
peur qu'ils jugent sur les sottises qui peuvent lui échapper dans le
rapide bavardage de la
conversation. Aussi le plaisir de vivre avec eux exclusivement se
marquera-t-il sensiblement
dans ses yeux & dans ses manieres; mais l'arrivée d'un survenant
sera disparoître à
l'instant sa confiance & sa gaîté.
Sentant ce qu'il
vaut en-dedans , le sentiment de son invincible ineptie au-dehors
pourra lui
donner souvent du dépit contre lui-même & quelquefois contre ceux
qui le forceront de la
montrer. Il devra prendre en aversion tout ce flux de complimens qui ne
sont qu'un art de
s'en attirer à soi-même & de provoquer une escrime en paroles. Art
sur-tout employé [227]
par les femmes & chéri d'elles, sures de l'avantage qui doit leur
en revenir. Par conséquent
quelque penchant qu'ait notre homme à la tendresse , quelque goût qu'il
ait naturellement
pour les femmes, il n'en pourra souffrir le commerce ordinaire ou il
faut fournir un
perpétuel tribut de gentillesses qu'il se sent hors d'état de payer. Il
parlera peut-être aussi
bien qu'un autre le langage de l'amour dans le tête-a-tête , mais plus
mal que qui que ce
soit celui de la galanterie dans un cercle.
Les hommes qui ne
peuvent juger d'autrui que par ce qu'ils en apperçoivent ne trouvant
rien en lui que de médiocre & de commun tout au plus l'estimeront
au-dessous de son prix.
Ses yeux animes par intervalles promettroient en vain ce qu'il seroit
hors d'état de tenir. Ils
brilleroient en vain quelquefois d'un feu bien différent de celui de
l'esprit: ceux qui ne
connoissent que celui-ci ne le trouvant point en lui n'iroient pas plus
loin , & jugeant de lui
sur cette apparence, ils diroient ; c'est un homme d'esprit en peinture
, c'est un sot en
original. Ses amis mêmes pourroient se tromper comme les autres sur sa
mesure , & si
quelque événement imprévu les forçoit enfin de reconnoîtra en lui plus
de talent & d'esprit
qu'ils ne lui en avoient d'abord accorde , leur amour-propre ne lui
pardonneroit point leur
premiere erreur sur son compte, & ils pourroient le haïr toute leur
vie , uniquement pour
d'avoir pas su d'abord l'apprécier.
Cet homme , enivre
par ses contemplations des charmes de la nature, l'imagination pleine
de types de vertus de beautés de perfections de toute espèce
chercheroit long-tems dans le
[228] monde des sujets ou il trouvât tout cela. A force de désirer, il
croiroit souvent trouver
se qu'il cherche ; les moindres apparences lui paroîtroient des
qualités réelles, les moindres
protestations lui tiendroient lieu de preuves, dans tous ses
attachemens il croiroit toujours
trouver le sentiment qu'il y porteroit lui-même , toujours trompe dans
son attente &
toujours caressant son erreur, il passeroit sa jeunesse à croire avoir
réalise ses fictions; à
peine l'age mur & l'expérience les lui montreroient enfin pour ce
qu'elles sont, & malgré les
erreurs fautes & les expiations d'une longue vie, il n'y auroit
peut-être que le concours des
plus cruels malheurs qui pût détruire son illusion chérie & lui
faire sentir que ce qu'il
cherche ne se trouve point sur la terre, ou ne s'y trouve que dans
ordre de choses bien
différent de celui ou il l'a cherche.
La vie
contemplative dégoûte de l'action. Il n'y a point d'attrait plus
séducteur que celui
des fictions d'un coeur aimant & tendre qui dans l'univers qu'il se
crée à son gré, se dilate
s'étend à son aise délivre des dures entraves qui le compriment dans
celui-ci. La réflexion,
la prévoyance, mere des soucis & des peines n'approchent gueres
d'une ame enivrée des
charmes de la contemplation. Tous les soins fatigans de la vie active
lui deviennent
insupportables & lui semblent superflus; & pourquoi quoi se
donner tant de peines dans
l'espoir éloigne d'un succès si pauvre si incertain, tandis qu'on peut
des l'infant même dans
une délicieuse rêverie jouir à son aise de toute la félicite dont on
sent en soi la puissance &
le besoin ? Il deviendroit donc indolent paresseux par goût par raison
il ne le seroit pas par
tempérament. Que si par intervalle [229] quelque projet de gloire ou
d'ambition pouvoir
l'émouvoir, il le suivroit d'abord avec ardeur avec impétuosité , mais
la moindre difficulté
le moindre obstacle l'arrêteroit le rebuteroit le rejetteroit dans
l'inaction. La seule
incertitude du succès le détacheroit de toute entreprise douteuse. Sa
nonchalance lui
montreroit de la folie à compter sur quelque chose ici-bas , à se
tourmenter pour un avenir
si précaire, & de la sagesse à renoncer à la prévoyance, pour
s'attacher uniquement au
présent, qui seul est en notre pouvoir.
Ainsi livre par
système à sa douce oisiveté, il rempliroit ses loisirs de jouissances à
sa mode ,
& négligeant ces foules de prétendus devoirs que la sagesse humaine
prescrit comme
indispensables, il passeroit pour fouler aux pieds les bienséances
parce qu'il dédaigneroit
les simagrées. Enfin , loin de cultiver sa raison pour apprendre à se
conduire prudemment
parmi les hommes , il n'y chercheroit en effet que de nouveaux motifs
de vivre éloigne d'eux
& de se livrer tout entier à ses fictions.
Cette humeur
indolente & voluptueuse se fixant toujours sur des objets rians, le
détourneroit par conséquent des idées pénibles & déplaisants. Les
souvenirs douloureux
s'effaceroient très-promptement de son esprit : les auteurs de ses maux
n'y tiendroient pas
plus de place que ces maux mêmes, & tout cela, parfaitement oublie
dans très-peu de tems
seroit bientôt pour lui comme nul , à moins que le mal ou l'ennemi
qu'il auroit encore à
craindre ne lui rappellât ce qu'il en auroit déjà souffert. Alors il
pourroit être extrêmement
effarouche des maux à venir, moins précieusement à cause de [230] ces
maux, que par le
trouble du repos, la privation du loisir, la nécessité d'agir de
maniere ou d'autre, qui
s'ensuivroient inévitablement & qui alarmeroient plus sa paresse
que la crainte du mal
n'épouvanteroit son courage. Mais tout cet effroi subit & momentané
seroit sans suite &
stérile en effets. Il craindroit moins la souffrance que l'action. Il
aimeroit mieux voir
augmenter ses maux & rester tranquille que de se tourmenter pour
les adoucir ; disposition
qui donneroit beau jeu aux ennemis qu'il pourroit avoir.
J'ai dit que J. J.
n'étoit pas vertueux : notre homme ne le seroit pas non plus ; &
comment ,
foible & subjugue par ses perchons pourroit-il l'être , n'ayant
toujours pour guide que son
propre coeur, jamais son devoir ni sa raison ? Comment la vertu qui
n'est que travail &
combat régneroit-elle au sein de la mollesse & des doux loisirs ?
Il seroit bon, parce que la
nature l'auroit fait tel ; il feroit du bien, parce qu'il lui seroit
doux d'en faire : mais s'il
s'agissoit de combattre ses plus chers desirs & de déchirer son
coeur pour remplir son
devoir, le feroit-il aussi? J'en doute. La loi de la nature, sa voix du
moins ne s'étend pas
jusques-la. Il en faut une autre alors qui commande, que la nature se
taise.
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