[163] ROUSSEAU JUGE DE JEAN-JAQUES.


 





DEUXIEME DIALOGUE.


 





LE FRANÇOIS.


 


He bien, Monsieur, vous l'avez vu?


 





ROUSSEAU.



He bien, Monsieur, vous l'avez lu?



LE FRANÇOIS

 


Allons par ordre , je vous prie , de permettez que nous commencions par vous, qui fûtes le plus pressé. Je vous ai laissé tout le tems de bien étudier notre homme. Je sais que vous l'avez vu par vous-même , & tout à votre aise. Ainsi vous êtes maintenant en état de le juger ou vous n'y serez jamais. Dites-moi donc enfin ce qu'il faut penser de cet étranger personnage ?



ROUSSEAU.

 
Non ; dire ce qu'il en faut penser n'est pas de ma compétence ; mais vous dire , quant à moi , ce que j'en pense , c'est ce que je ferai volontiers , si cela vous suffit.

 


[164] LE FRANÇOIS.

 

Je ne vous en demande pas davantage. Voyons donc.

 

ROUSSEAU.

 
Pour vous parler selon ma croyance, je vous dirai donc tout franchement que , selon moi, ce n'est pas un homme vertueux.

 


LE FRANÇOIS.

 
Ah! vous voilà donc enfin pensant comme tout le monde?

 


ROUSSEAU.

 

Pas tout-à-fait, peut-être : car, toujours selon moi, beaucoup moins encore un détestable scélérat.

 


LE FRANÇOIS.

 

Mais enfin qu'est-ce donc ? Car vous êtes désolant avec vos éternelles énigmes.

 
ROUSSEAU.

 

Il n'y a point - la d'énigme que celle que vous y mettez vous -même. C'est un homme sans malice plutôt que bon, une ame saine mais foible, qui adore la vertu sans la pratiquer, qui aime ardemment le bien & qui n'en fait gueres. Pour le crime , je suis persuade comme de mon existence qu'il n'approcha jamais de son coeur, non plus que la haine. Voila le sommaire de mes observations sur son caractere moral. Le reste ne peut se dire en abrège; car cet homme ne ressemble à nul autre que je connoisse ; il demande une analyse à part & faite uniquement pour lui.

 
LE FRANÇOIS.

 

Oh faites - la moi donc , cette unique analyse, & montrez-nous comment vous vous y êtes pris pour trouver cet homme sans malice, cet être si nouveau pour tout le reste du monde, & que personne avant vous n'a su voir en lui.

 

ROUSSEAU.

 

Vous vous trompez ; c'est au contraire votre J. J. qui est cet homme nouveau. Le mien est l'ancien , celui que je m'émois figure avant que vous m'eussiez parle de lui , celui que tout le monde voyoit en lui avant qu'il eut fait des livres , c'est-a-dire , jusqu'à l'age de quarante ans. Jusques - la tous ceux qui l'ont connu, sans en excepter vos Messieurs eux-mêmes , l'ont vu tel que je le vois maintenant. C'est si vous voulez un homme que le ressuscite, mais que je ne crée assurément pas.

 
LE FRANÇOIS.

 

Craignez de vous abuser encore en cela, & de ressusciter seulement une erreur trop tard détruite. Cet homme a pu ,comme je vous l'ai déjà dit, tromper long-tems ceux qui l'ont juge sur les apparences , & la preuve qu'il les trompoit est qu'eux-mêmes, quand on le leur a fait mieux connoître ont abjure leur ancienne erreur. En revenant sur ce qu'ils avoient vu jadis, ils en ont juge tout différemment.

 
ROUSSEAU.

 

Ce changement d'opinion me paroir très-naturel sans fournir la preuve que vous en tirez. Ils le voyoient alors par leurs [166] propres yeux, ils l'ont vu depuis par ceux des autres. Vous pensez qu'ils se trompoient autrefois ; moi je crois que c'est aujourd'hui qu'ils se trompent. Je ne vois point à votre opinion de raison solide, & j'en vois à la mienne une d'un très-grand poids; c'est qu'alors il n'y avoir point de ligue & qu'il existe une aujourd'hui ; c'est qu'alors personne n'avoir intérêt à déguiser la vérité & à voir ce qui n'croit pas, qu'aujourd'hui quiconque oseroit dire hautement de J. J. le bien qu'il pourroit savoir seroit un homme perdu, que pour faire sa cour & parvenir il n'y a point de moyen plus sur & plus prompt que de renchérir sur les charges dont on l'accable à l'envi, & qu'enfin tous ceux qui sont vu dans sa jeunesse sont surs de s'avancer eux & les leurs en tenant sur son compte le langage qui convient à vos Messieurs. D'ou je conclus que qui cherche en sincérité de coeur la vérité doit remonter , pour la connoître, aux tems ou personne n'avoir intérêt à la déguiser. Voila pourquoi les jugemens qu'on portoit jadis sur cet homme sont autorité pour moi, & pourquoi ceux que les même gens en peuvent porter aujourd'hui n'en sont plus. Si vous avez à cela quelque bonne réponse vous m'obligerez de m'en faire part; car je n'entreprends point de soutenir ici mon sentiment ni de vous le faire adopter, & je ferai toujours prêt à l'abandonner, quoiqu'à regret, quand je croirai voir la vérité dans le sentiment contraire. Quoi qu'il en soit , il ne s'agit point ici de ce que d'autres ont vu , mais de ce que j'ai vu moi-même ou cru voir. C'est ce que vous demandez , & c'est toute ce que j'ai à vous dire. Sauf à vous d'admettre ou rejetter mon opinion , quand vous saurez sur quoi je la fonde.

 
[167] Commençons par le premier abord. Je crus , sur les difficultés auxquelles vous m'aviez préparé , devoir premièrement lui écrire. Voici ma lettre , & voici sa réponse.

 
LE FRANÇOIS.

 

Comment! Il vous à répondu?

 

ROUSSEAU.

 

Dans l'instant même.

 

LE FRANÇOIS.

 

Voila qui est particulier! Voyons donc cote lettre qui lui a fait faire un si grand effort.

 
ROUSSEAU.

 

Elle n'est pas bien recherchée, comme vous allez voir.

 


Il lit.



"J'ai besoin de vous voir, de vous connoître , & ce besoin est fondée sur l'amour de la justice & de la vérité. On dit que vous rebutez les nouveaux visages. Je ne dirai pas si vous avez tort ou raison : mais si vous êtes l'homme de vos livres, ouvrez-moi votre porte avec confiance ; je vous en conjure pour moi ; je vous le conseille pour vous. Si vous ne l'êtes pas, vous pouvez encore m'admettre sans crainte ; je ne vous importunerai pas long-tems."


Réponse.

 "Vous êtes le premier que le motif qui vous amene ait conduit ici : car de tant de gens qui ont la curiosité de me voir, pas un n'a celle de me connoître ; tous croyent [168] me connoître assez. Venez donc pour la rareté du fait. Mais que me voulez-vous , & pourquoi me parler de mes livres? Si les ayant lus ils ont pu vous laisser en doute sur les sentimens de l'Auteur , ne venez pas : en ce cas je ne suis pas votre homme, car vous ne sauriez être le mien."


 
La conformité de cette réponse avec mes idées ne ralentit pas mon zele. Je vole à lui, je le vois..... Je vous l'avoue; avant même que je l'abordasse, en le voyant j'augurai bien de mon projet.

 

Sur ces portraits de lui si vantes qu'on étale de toutes parts & qu'on prônoit comme des chefs-d'oeuvre de ressemblance avant qu'il revint à Paris , je m'attendois à voir la figure du cyclope affreux comme celui d'Angleterre ou d'un petit Crispin grimacier comme celui de Fiquet , & croyant trouver sur son visage les traits du caractere que tout le monde lui donne, je m'avertissois de me tenir en garde contre une premiere impression si puissante toujours sur moi , & de suspendre malgré ma répugnance, le préjugé qu'elle alloit m'inspirer.

 

Je n'ai pas eu cette peine. Au lieu du féroce ou doucereux aspect auquel je m'étois attendu , le n'ai vu qu'une physionomie ouverte & simple qui promettoit & inspiroit de la confiance & de la sensibilité.

 
LE FRANÇOIS.

 

Il faut donc qu'il n'ait cette physionomie que pour vous; car généralement tous ceux qui l'abordent se plaignent de son air froid & de son accueil repoussant, dont heureusement ils ne s'embarrassent gueres.

 
ROUSSEAU.

 

Il est vrai que personne au monde ne cache moins que lui l'éloignement & le dédain pour ceux qui lui en inspirent. Mais ce n'est point-la son abord naturel quoiqu'aujourd'hui très-fréquent, & cet accueil dédaigneux que vous lui reprochez est pour moi la preuve qu'il ne se contrefait pas comme ceux qui l'abordent, & qu'il n'y a point de fausseté sur son visage non plus que dans son coeur.

 

J. J. n'est austèrement pas un bel homme. Il est petit & s'apetisse encore baissant la tête. Il a la vue courte, de petits yeux enfonces , des dents horribles, ses traits , altérés par l'age , n'ont rien de sort régulier: mais tout dément en lui l'idée que vous m'en aviez donnée ; ni le regard ni le son de la voix ni l'accent ni le maintien ne sont du monstre que vous m'avez peint.

 

LE FRANÇOIS.

 
Bon! n'allez - vous pas le dépouiller de ses traits comme de ses livres ?

 

ROUSSEAU.

 

Mais, tout cela va très-bien ensemble & me paroîtroit assez appartenir au même homme. Je lui trouve aujourd'hui les traits du Mentor d'Emile. Peut-être dans sa jeunesse lui aurois-je trouve ceux de St. Preux. Enfin je pense que si sous sa physionomie la nature à cache l'ame d'un scélérat, elle ne pouvoit en effet mieux la cacher.

 

LE FRANÇOIS.

 

J'entends ; vous voila livre en sa faveur au même préjugé [170] contre lequel vous vous étiez si bien arme s'il lui eut été contraire.

 

ROUSSEAU.

 

Non. Le seul préjugé auquel je me livre ici , parce me paroît qu'il me paroît raisonnable , est bien moins pour lui que contre ses bruyans protecteurs. Ils ont eux - mêmes fait faire ces portraits avec beaucoup de dépense & de soin ; ils les ont annonces avec pompe dans les journaux , dans les gazettes, ils les ont prônés par-tout. Mais s'ils n'en peignent pas mieux l'original au moral qu'au physique, on le connoîtra surement fort mal d'après eux. Voici un quatrain que J. J. mit au-dessous d'un de ces portraits:

 

Hommes savans dans l'art de feindre

Qui me prêtez des traits si doux,

Vous aurez beau vouloir me peindre,

Vous ne peindrez jamais que vous.


 
L FRANÇOIS.

 

Il faut que ce quatrain soit tout nouveau ; car il est assez joli , & je n'en avois point entendu parler.

 

ROUSSEAU.

 

Il y a plus de six ans qu'il est fait; l'Auteur l'a donne ou raucité à plus de cinquante personnes , qui toutes lui en ont très-fidellement garde le secret, qu'il ne leur demandoit par, & je ne crois pas que vous vous attendiez à trouver ce quatrain dans le Mercure. J'ai cru voir dans toute cette histoire de portraits des singularités qui m'ont porte à la suivre , & j'y [171] ai trouve, sur-tout pour celui d'Angleterre, des circonstances bien extraordinaires. David Hume , étroitement lie à Paris avec vos Messieurs sans oublier les Dames, devient, on ne sait comment, le patron le zele protecteur , le bienfaiteur à toute outrance de J. J. & fait tant , de concert avec eux, qu'il parvient enfin, malgré toute la répugnance de celui-ci, à l'emmener en Angleterre. La , le premier & le plus important de ses soins est de faire faire par Ramsay son ami particulier le portrait de son ami public J. J. Il désiroit ce portrait aussi ardemment qu'un amant bien épris désire celui de sa maîtresse. A force d'importunité s il arrache le consentement de J. J. On lui fait mettre un bonnet bien noir, un vêtement bien brun, on le place dans un lieu bien sombre , & la, pour le peindre assis on le fait tenir debout, courbe, appuyé d'une de ses mains sur une table bien basse, dans une attitude ou ses muscles fortement tendus alterent les traits de son visage. De toutes ces précautions devoit résulter un portrait peu flatte quand il eut été fidelle. Vous avez vu ce terrible portrait; vous jugerez de la ressemblance si jamais vous voyez l'original. Pendant le séjour de J. J. en Angleterre , ce portrait y a été grave publie vendu par-tout sans qu'il lui ait été possible de voir cette gravure. Il revient en France & il y apprend que son portrait d'Angleterre est annonce, célébré, vante comme un chef-d'oeuvre de peinture de gravure & sur-tout de ressemblance. Il parvient enfin, non sans peine, à le voir : il frémit, & dit ce qu'il en pense. Tout le monde se moque de lui: tout le détail qu'il fait paroir la chose la plus naturelle , & loin d'y voir rien qui puisse faire suspecter la droiture du généreux [172] David Hume, on n'apperçoit que les soins de l'amitié la plus tendre dans ceux qu'il a pris pour donner à son ami J. J. la figure d'un Cyclope affreux. Pensez-vous comme le public à cet égard?

LE FRANÇOIS.

 

Le moyen, sur un pareil expose ! J'avoue au contraire que ce fait seul bien avéré me paroîtroit déceler bien des choses, mais qui m'assurera qu'il est vrai ?

 

ROUSSEAU.

 


La figure du portrait. Sur la question présente cette figure ne mentira pas.


 
LE FRANÇOIS.

 
Mais ne donnez-vous point aussi trop d'importance à des bagatelles? Qu'un portrait soit difforme ou peu ressemblant, c'est la chose du monde la moins extraordinaire. Tous les jours on grave , on contrefait, on défigure des hommes célèbres, sans que de ces grossieres gravures on tire aucune conséquence pareille à la votre.



ROUSSEAU.

 
J'en conviens: mais ces copies défigurées sont l'ouvrage de mauvais ouvriers avides, & non les productions d'Artistes distingues, ni les fruits du zele & de l'amitié. On ne les prône pas avec bruit dans toute l'Europe , on ne les annonce pas dans les papiers publics, on ne les étale pas dans les appartemens, ornes de glaces & de cadres ; on les laisse pourrir [171] sur les quais, ou parer les chambres des cabarets & les boutiques des barbiers.

 


Je ne prétends pas vous donner pour des réalités toutes les idées inquiétantes que fournit à J. J. l'obscurité profonde dont on s'applique à l'entourer. Les mysteres qu'on lui fait de tout ont un aspect si noir qu'il n'est pas surprenant qu'ils affectent de la même teinte son imagination effarouchée. Mais parmi les idées outrées & fantastiques que cela peut lui donner, il en est qui, vu la maniere extraordinaire dont on procède avec lui, méritent un examen sérieux avant d'être rejetées. Il croit , par exemple, que tous les désastres de sa destinée depuis sa funeste célébrité sont les fruits d'un complot forme de longue main dans un grand secret entre peu de personnes, qui ont trouve le moyen d'y faire entrer successivement toutes celles dont ils avoient besoin pour son exécution; les Grands, les Auteurs, les Médecins ( cela n'étoit pas difficile ) tous les hommes puissans, toutes les femmes galantes, tous les corps accrédités, tous ceux qui disposent de l'administration , tous ceux qui gouvernent les opinions publiques. Il prétend que tous les evenemens relatifs à lui qui paroissent accidentels & fortuits ne sont que de successifs développemens concertes d'avance & tellement ordonnes que tout ce qui lui doit arriver dans la suite à déjà sa place dans le tableau , & ne doit avoir son effet qu'au moment marque. Tout cela se rapporte assez à ce que vous m'avez dit vous-même & à ce que j'ai cru voir sous des noms differens. Selon vous c'est un système de bienfaisance envers un scélérat; selon lui c'est un complot d'imposture contre un innocent ; selon moi , c'est une ligue dont je ne [174] détermine pas l'objet, mais dont vous ne pouvez nier l'existence puisque vous - même y êtes entre.

 


Il pense que du moment qu'on entreprit l'oeuvre complete de sa diffamation, pour faciliter le succès de cette entreprise alors difficile , on résolut de la graduer, de commencer par le rendre odieux & noir, & de finir par le rendre abject ridicule & méprisable. Vos Messieurs, qui n'oublient rien , n'oublièrent pas sa figure, & après l'avoir éloigne de Paris, travaillèrent à lui en donner une aux yeux du public, conforme au caractere dont ils vouloient le gratifier. Il falut d'abord faire disparoître la gravure qui avoit été faite sur le portrait fait par La Tour. Cela fut bientôt fait. Après son départ pour l'Angleterre, sur un modele qu'on avoir fait faire par Le Moine, on fit faire une gravure telle qu'on la desiroit; mais la figure en étoit hideuse à tel point que pour ne pas se découvrir trop ou trop tôt, on fut contraint de supprimer la gravure. On fit faire à Londres par les bons offices de l'ami Hume le portrait dont je viens de parler , & n'épargnant aucun soin de l'art pour en faire valoir la gravure, on la rendit moins discerne que la précédent mais plus terrible & plus noire mille fois. Ce portrait a fait long-tems , à l'aide de vos Messieurs l'admiration de Paris & de Londres , jusqu'à ce qu'ayant gagne pleinement le premier point & rendu aux yeux du public l'original aussi noir que la gravure, on en vint au second article, & dégradant habilement cet affreux coloris, de l'homme terrible & vigoureux qu'on avoit d'abord peint on fit peu-a-peu un petit fourbe , un petit menteur , un petit escroc , un coureur de tavernes & de mauvais lieux. C'est alors que parut le portrait [175] grimacier de Fiquet qu'on avoit tenu long-tems en réserve jusqu'à ce que le moment de le publier fut venu, afin que la mine basse & risible de la figure répondit à l'idée qu'on vouloir donner de l'original. C'est encore alors que parut un petit médaillon en plâtre sur le costume de la gravure Angloise, mais dont on avoir eu soin de changer l'air terrible & fier en un souris traître & sardonique comme celui de Panurge achetant les moutons de Dindenaut , ou comme celui des gens qui rencontrent J. J. dans les rues; & il est certain que depuis lors vos Messieurs se sont moins attaches à faire de lui un objet d'horreur qu'un objet de dérision; ce qui toutefois ne paroir pas aller à la fin qu'ils disent avoir de mettre tout le monde en garde contre lui : car on se tient en garde contre les gens qu'on redoute , mais non pas contre ceux qu'on méprise.

 


Voila l'idée que l'histoire de ces differens portraits à fait naître à J. J. : mais toutes ces graduations préparées de si loin ont bien l'air d'être des conjectures chimériques, fruits assez naturels d'une imagination frappée par tant de mysteres & de malheurs. Sans donc adopter ni rejetter à présent ces idées , laissons tous ces étranges portraits ; & revenons à l'original.

 


J'avois perce jusqu'à lui, mais que de difficultés me restoient à vaincre dans la maniere dont je me proposois de l'examiner! Après avoir étudie l'homme toute ma vie j'avois cru connoître les hommes ; je m'étois trompe. Je ne parvins jamais à en connoître un seul ; non qu'en effet ils soient difficiles à connoître ; mais je m'y prenois mal, & toujours interprétant [176] d'après mon coeur ce que je voyois faire aux autres, je leur prêtois les motifs qui m'auroient fait agir à leur place, & je m'abusois toujours. Donnant trop d'attention à leurs discours & pas assez à leurs oeuvres, je les écoutois parler plutôt que je ne les regardois agir ; ce qui , dans ce siecle de philosophie & de beaux discours me les faisoit prendre pour autant de sages & juger de leurs vertus par leurs sentences. Que si quelquefois leurs actions attiroient mes regards , c'étoient celles qu'ils destinoient à cette fin, lorsqu'ils montoient sur le théâtre pour y faire une oeuvre d'éclat qui s'y fit admirer; sans songer dans ma bêtise que souvent ils mettoient en avant cette oeuvre brillante pour masquer dans le cours de leur vie un tissu de bassesses & d'iniquités. Je voyois presque tous ceux qui se piquent de finesse & de pénétration s'abuser en sens contraire par le même principe de juger du coeur d'autrui par le sien. Je les voyois saisir avidement en l'air un trait un geste un mot inconsidéré , & l'interprétant à leur mode s'applaudir de leur sagacité en prêtant à chaque mouvement fortuit d'un homme un sens subtil qui n'existoit souvent que dans leur esprit. Eh quel est l'homme d'esprit qui ne dit jamais de sottise? Quel est l'honnête homme auquel il n'échappe jamais un propos répréhensible que son coeur n'a point dicte ? Si l'on tenoit un registre exact de toutes les fautes que l'homme le plu parfait à commises, & qu'on supprimât soigneusement tout le reste, quelle opinion donneroit-on de cet homme-là? Qu dis - je , les fautes! Non , les actions les plus innocentes les gestes les plus indifférens les discours les plus sensés , tout dans un observateur qui se passionne, augmente & nourrit le [177] préjugé dans lequel il se complait ; quand il détache chaque mot ou chaque fait de sa place, pour le mettre dans le jour qui lui convient.

 


Je voulois m'y prendre autrement pour étudier à part-moi un homme si cruellement si légèrement si universellement juge. Sans m'arrêter à de vains discours qui peuvent tromper, ou à des signes passagers plus incertains encore, mais si commodes à la légèreté & à la malignité , je résolus de l'étudier par ses inclinations ses moeurs ses goûts ses penchans ses habitudes, de suivre les détails de sa vie, le cours de son humeur, la pente de ses affections, de le voir agir en l'entendant parler, de le pénétrer s'il étoit possible en dedans de lui-même, en un mot , de l'observer moins par des signes équivoques & rapides que par sa constante maniere d'être ; seule regle infaillible de bien juger du vrai caractere d'un homme & des passions qu'il peut cacher au fond de son coeur. Mon embarras étoit d'écarter les obstacles que , prévenu par vous, je prévoyois dans l'exécution de ce projet.

 


Je savois qu'irrite des perfides empressemens de ceux qui l'abordent , il ne cherchoit qu'à repousser tous les nouveaux venus ; je savois qu'il jugeoit, & ce me semble avec assez de raison , de l'intention des gens par l'air ouvert ou réserve qu'ils prenoient avec lui, & mes engagemens m'ôtant le pouvoir de lui rien dire, je devois m'attendre que ces mysteres ne le disposeroient pas à la familiarité dont j'avois besoin pour mon dessein. Je ne vis de remede à cela que de lui laisser voir mon projet autant que cela pouvoir s'accorder avec le silence qui m'étoit impose , & cela même pouvoit me fournir un [178] premier préjugé pour ou contre lui : car si, bien convaincu par ma conduite & par mon langage de la droiture de mes intentions, il s'alarmoit néanmoins de mon dessein, s'inquiétoit de mes regards, cherchoit à donner le change à ma curiosité & commençoit par se mettre en garde , c'étoit dans mon esprit un homme à demi juge. Loin de rien voir de semblable , je sus aussi touche que surpris non de l'accueil que cette idée m'attira de sa part, car il n'y mit aucun empressement ostensible, mais de la joie qu'elle me parut exciter dans son coeur. Ses regards attendris m'en dirent plus que n'auroient fait des caresses. Je le vis à son aise avec moi, c'étoit le meilleur moyen de m'y mettre avec lui. A la maniere dont il me distingua des le premier abord de tous ceux qui l'obsédoient je compris qu'il n'avoir pas un instant pris le change sur mes motifs. Car quoique cherchant tous également à l'observer ce dessein commun dut donner à tous une allure assez semblable , nos recherches, étoient trop différentes par leur objet pour que la distinction n'en fut pas facile à faire. Il vit que tous les autres ne cherchoient ne vouloient voir que le mal, que j'étois le seul qui cherchant le bien ne voulut voit que la vérité , & ce motif qu'il démêla sans peine m'attira sa confiance.

 


Entre tous les exemples qu'il m'a donnes de l'intention de ceux qui l'approchent, je ne vous en citerai qu'un. L'un d'eux s'étoit tellement distingue des autres par de plus affectueuses démonstrations & par un attendrissement pousse jusqu'aux larmes , qu'il crut pouvoir s'ouvrir à lui sans réserve & lui lire ses confessions. Il lui permit même de l'arrêter dans [179] sa lecture pour prendre note de tout ce qu'il voudroit retenir par préférence , il remarqua durant cette longue lecture que n'écrivant presque jamais dans les endroits favorables & honorables, il ne manqua point d'écrire avec soin dans tous ceux ou la vérité le forçoit à s'accuser & se charger lui- même. Voilà comment se sont les remarques de ces Messieurs. Et moi aussi j'ai fait celle-là, mais je n'ai pas comme eux omis les autres, & le tout m'a donne des résultants bien differens des leurs.

 


Par l'heureux effet de ma francise j'avois l'occasion la plus rare & la plus sure de bien connoître un homme, qui est de l'étudier à loisir dans sa vie privée & vivant pour ainsi dire avec lui-même : car il se livra sans réserve & me rendit aussi maître chez lui que chez moi.

 


Une fois admis dans sa retraite , mon premier soin fut de m'informer des raisons qui l'y tenoient confine. Je savois qu'il avoit toujours sui le grand monde & aime la solitude : mais je savois aussi que dans des sociétés peu nombreuses , il avoit jadis joui des douceurs de l'intimité en homme dont le coeur étoit fait pour elle. Je voulus apprendre pourquoi maintenant détache de tout , il s'étoit tellement concentre dans sa retraite que ce n'étoit plus que par force qu'on parvenoit à l'aborder.

 


LE FRANÇOIS.

 
Cela n'étoit - il pas tout clair ? Il se gênoit autrefois parce qu'on ne le connoissoit pas encore. Aujourd'hui que bien connu de tous il ne gagneroit plus rien à se contraindre , il se livre tout-a-fait à son horrible misantropie. Il suit les hommes [180] parce qu'il les déteste ; il vit en loup-garou , parce qu'il n'y a rien d'humain dans son coeur.

 


ROUSSEAU.

 

Non , cela ne nie paroît pas aussi clair qu'à vous, & ce discours que j'entends tenir à tout le monde me prouve bien que les hommes le haïssent, mais non pas que c'est lui qui les hait.

 

LE FRANÇOIS.

 
Quoi ! ne l'avez-vous pas vu , ne le voyez - vous pas tous les jours , recherche de beaucoup de gens , se refuser durement à leurs avances ? Comment donc expliquez-vous cela ?

 

ROUSSEAU.

 

Beaucoup plus naturellement que vous : car la suite est un effet bien plus naturel de la crainte que de la haine. Il ne suit point les hommes parce qu'il les hait , mais parce qu'il en a peur. Il ne les suit pas pour leur faire du mal , mais pour tacher d'échapper à celui qu'ils lui veulent. Eux au contraire, ne le recherchent pas par amitié , mais par haine. Ils le cherchent & il les suit comme dans les fables d'Afrique ou sont peu d'hommes & beaucoup de tigres , les hommes fuyent le tigres & les tigres cherchent les hommes ; s'ensuit - il de-la que les hommes sont mechans farouches , & que les tigres sont sociables & humains ? Même, quelque opinion que doive avoir J. J. de ceux qui , malgré celle qu'on a de lui , ne laissent pas de le rechercher, il ne ferme point sa porte à tout le monde; il reçoit honnêtement les anciennes connaissances [181] quelquefois même les nouveaux-venus , quand ils ne montrent ni patelinage ni arrogance. Je ne l'ai jamais vu se refuser durement qu'à des avances tyranniques insolentes & mal honnêtes , qui déceloient clairement l'intention de ceux qui les faisoient. Cette maniere ouverte & généreuse de repousser la perfidie & la trahison ne fut jamais l'allure des mechans. S'il ressembloit à ceux qui le recherchent , au lieu de se dérober à leurs avances il y répondroit pour tacher de les payer en même monnoie, &, leur rendant fourberie pour fourberie , trahison pour trahison , il se serviroit de leurs propres armes pour se défendre & se venger d'eux ; mais loin qu'on l'ait jamais accuse d'avoir tracasse dans les sociétés ou il a vécu , ni brouille ses amis entr'eux, ni desservi personne avec qui il fut en liaison , le seul reproche qu'aient pu lui faire ses soi-disans amis a été de les avoir quittes ouvertement , comme il a du faire, si-tôt que les trouvant faux & perfides il a cesse de les estimer.

 

Non , Monsieur , le vrai misanthrope , si un être aussi contradictoire pouvoit exister,[*Timon n'étoit point naturellement misanthrope, & même ne meritoit pas ce nom. Il y avoit dans son fait plus de dépit & d'enfantillage que de véritable méchanceté : c'étoit un sou mécontent qui boudoit contre le genre-humain.] ne fuiroit point dans la solitude; quel mal peut & veut faire aux hommes celui qui vit seul ? Celui qui les hait veut leur nuire , & pour leur nuire il ne faut pas les fuir. Les mechans ne sont point dans les déserts, ils sont dans le monde. C'est-là qu'ils intriguent & travaillent pour satisfaire leur passion & tourmenter les objets [182] de leur haine. De quelque motif que soit anime celui qui veut s'engager dans la foule & s'y faire jour , il doit s'armer de vigueur pour repousser ceux qui le poussent , pour écarter ceux qui sont devant lui , pour fendre la presse & faire son chemin. L'homme débonnaire & doux, l'homme timide & foible qui n'a point ce courage & qui tache de se tirer à l'écart de peur d'être abattu & foule aux pieds est donc un méchant , à votre compte, les autres plus sorts plus durs plus ardens à percer sont les bons ? J'ai vu pour la premiere fois cette nouvelle doctrine dans un discours publie par le Philosophe D***. [Diderot] précisément dans le tems que son ami J. J. s'étoit retire dans la solitude. Il n'y a que méchant , dit - il , qui soit seul. Jusqu'alors on avoir regarde l'amour de la retraite comme un des signes les moins équivoques d'une ame paisible & saine exempte d'ambition d'envie & de toutes les ardentes passions filles de l'amour - propre , qui naissent & fermentent dans la société. Au lieu de cela , voici par un coup de plume inattendu , ce goût paisible & doux jadis si universellement admire , transforme tout-d'un-coup en une rage infernale; voila tant de Sages respectes & Descartes lui-même, changes dans un instant en autant de misantropes affreux & de scélérats. Le Philosophe D***. [Diderot] étoit seul , peut-être , en écrivant cette sentence , mais je doute qu'il eut été seul à la méditer, & il prit grand soin de la faire circuler dans le monde. Eh plut à Dieu que le méchant fut toujours seul ! il ne se seroit gueres de mal.

 

Je crois bien que des solitaires qui le sont par force , peuvent, ronges de dépit & de regrets dans la retraite ou ils [183] sont détenus, devenir inhumains féroces, & prendre en haine avec leur chaîne tout ce qui n'en est pas charge comme eux. Mais les solitaires par goût & par choix sont naturellement humains hospitaliers caressans. Ce n'est pas parce qu'ils haïssent les hommes , mais parce qu'ils aiment le repos & la paix qu'ils fuyent le tumulte & le bruit. La longue privation de la société la leur rend même agréable & douce , quand elle s'offre à eux sans contrainte. Ils en jouissent alors délicieusement, & cela se voit. Elle est pour eux ce qu'est le commerce des femmes pour ceux qui ne passent pas leur vie avec elles, mais qui , dans les courts momens qu'ils y passent , y trouvent des charmes ignores des galants de profession.


Je ne comprends pas comment un homme de bon sens peut adopter un seul moment la sentence du Philosophe D*** [Diderot] ; elle a beau être hautaine & tranchante , elle n'en est pas moins absurde & fausse. Eh qui ne voit au contraire qu'il n'est pas possible que le méchant aime à vivre seul & vis-à-vis de lui-même ? Il s'y sentiroit en trop mauvaise compagnie, il y seroit trop mal à son aise , il ne s'y supporteroit pas long-tems, ou bien, sa passion dominante y restant toujours oisive, il faudroit qu'elle s'éteignit & qu'il y redevint bon. L'amour-propre, principe de toute méchanceté , s'avive & s'exalte dans la société qui l'a fait naître & ou l'on est à chaque instant force de se comparer; il languit & meurt faute d'aliment dans la solitude. Quiconque se suffit à lui - même ne veut nuire à qui que ce soit. Cette maxime est moins éclatante , & moins arrogante , mais plus sensée & plus juste que celle du Philosophe D*** [Diderot] , & préférable au moins en ce qu'elle ne tend [184] à outrager personne. Ne nous laissons pas éblouir par 1'éclat sentencieux dont souvent l'erreur & le mensonge se couvrent : ce n'est pas la foule qui fait la société , & c'est en vain que les corps se rapprochent lorsque les coeurs se repoussent. L'homme vraiment sociable est plus difficile en liaisons qu'un autre, celles qui ne consistent qu'en fausses apparences ne sauroient lui convenir. Il aime mieux vivre loin des mechans sans penser à eux , que de les voir & les haïr ; il aime mieux fuir son ennemi que de le rechercher, pour lui nuire. Celui qui ne connoît d'autre société que celle des coeurs n'ira pas chercher la sienne dans vos cercles. Voilà comment J. J. à du penser & se conduire avant la ligue dont il est l'objet ; jugez si maintenant qu'elle existe & qu'elle tend de toutes parts ses piégés autour de lui , il doit trouver du plaisir à vivre avec ses persécuteurs, à se voir l'objet de leur dérision , le jouet de leur haine , la dupe de leurs perfides caresses , à travers lesquelles ils sont malignement percer l'air insultant & moqueur qui doit les lui rendre odieuses. Le mépris l'indignation la colere ne sauroient le quitter au milieu de tous gens-la. Il les suit pour s'épargner des sentimens si pénibles; il les fuit parce qu'ils méritent sa haine, & qu'il étoit fait pour les aimer.

 

LE FRANÇOIS.

 

Je ne puis apprécier vos préjugés en sa faveur avant d'avoir appris sur quoi vous les fondez. Quant à ce que vous dites à l'avantage des solitaires , cela peut être vrai de quelques hommes singuliers qui s'étoient fait de fausses idées de la sagesse: mais au moins ils donnoient des signes non équivoques du [185] louable emploi de leur tems. Les méditations profondes & les immortels ouvrages dont les Philosophes que vous citez ont illustre leur solitude prouvent assez qu'ils s'y occupoient d'une maniere utile & glorieuse , & qu'ils n'y passoient pas uniquement leur tems comme votre homme à tramer des crimes & des noirceurs.

ROUSSEAU.

 
C'est à quoi ce me semble , il n'y passa pas non plus uniquement le sien. La lettre à M. d'Alembert sur les Spectacles, Heloise , Emile , le Contrat Social, les Essais sur la Paix perpétuelle & sur l'Imitation théâtral , & d'autres Ecrits non moins estimables qui n'ont point paru sont des fruits de la retraite de J. J. Je doute qu'aucun philosophe ait médite plus profondément plus utilement peut-être , & plus écrit en si peu de tems. Appellez-vous tout cela des noirceurs & des crimes ?

 


LE FRANÇOIS.

 
Je connois des gens aux yeux de qui c'en pourroient bien être : vous savez ce que pensent ou ce que disent nos Messieurs de ces livres; mais avez-vous oublie qu'ils ne sont pas de lui , & que c'est vous - même qui me l'avez persuade ?

 

ROUSSEAU.

 

Je vous ai dit ce que j'imaginois pour expliquer des contradictions que je voyois alors & que je ne vois plus. Mais si nous continuons à passer ainsi d'un sujet à l'autre , nous perdrons notre objet de vue & nous ne l'atteindrons jamais. [186] Reprenons avec un peu plus de suite le fil de mes observations, avant de passer aux conclusions que j'en ai tirées.

 


Ma premiere attention après m'être introduit dans la sa familiarité de J. J. fut d'examiner si nos liaisons ne lui faisoient rien changer dans sa maniere de vivre ; & j'eus bientôt toute la certitude possible que non-seulement il n'y changeoit rien pour moi; mais que de tout tems elle avoit toujours été la même & parfaitement uniforme , quand , maître de la choisir, il avoit pu suivre en liberté son penchant. Il y avoit cinq ans que , de retour à Paris il avoit recommence d'y vivre. D'abord , ne voulant se cacher en aucune maniere , il avoit fréquente quelques maisons dans l'intention d'y reprendre ses plus anciennes liaisons & même d'en former de nouvelles. Mais au bout d'un an il cessa de faire des visites , & reprenant dans la Capitale la vie solitaire qu'il menoit depuis tant d'années à la campagne , il partagea son tems entre l'occupation journalière dont il s'étoit fait une ressource , & les promenades champêtres dont il faisoit son unique amusement. Je lui demandai la raison de cette conduite. Il me dit qu'ayant vu toute la génération présente concourir à l'oeuvre de ténèbres dont il étoit l'objet , il avoit d'abord mis tous ses soins à chercher quelqu'un qui ne partageât pas l'iniquité publique qu'après de vaines recherches dans les provinces , il étoit venu les continuer à Paris , espérant qu'au moins parmi ses anciennes connoissances il se trouveroit quelqu'un moins dissimule moins faux , qui lui donneroit les lumieres dont il avoit besoin pour percer cette obscurité : qu'après bien des soins inutiles il n'avoit trouve, même parmi les plus honnêtes gens [187] que trahisons duplicité mensonge, & que tous en s'empressant à le recevoir à le prévenir à l'attirer , paroissoient si contens de sa diffamation , y contribuoient de si bon coeur , lui faisoient des caresses si fardées, le louoient d'un ton si peu sensible à son coeur , lui prodiguoient l'admiration la plus outrée avec si peu d'estime & de considération , qu'ennuyé de ces démonstrations moqueuses & mensongères , & indigne d'être ainsi le jouet de ses prétendus amis , il cessa de les voir , se retira sans leur cacher son dédain , & après avoir cherche long-tems sans succès un homme , éteignit sa lanterne & se renferma tout-à-fait au-dedans de lui.

 


C'est dans cet état de retraite absolue que je le trouvai & que j'entrepris de le connoître. Attentif à tout ce qui pouvoit manifester à mes yeux son intérieur, en garde contre tout jugement précipité , résolu de le juger non sur quelques mots épars ni sur quelques circonstances particulieres , mais sur le concours de ses discours de ses actions de ses habitudes, & sur cette constante maniere d'être , qui seule décelé infailliblement un caractere, mais qui demande pour être apperçue plus de suite plus de persévérance , & moins de confiance au premier coup - d'oeil , que le tiède amour de la justice , dépouille de tout autre intérêt & combattu par les tranchantes décisions de l'amour - propre , n'en inspire au commun des hommes. Il falut, par conséquent , commencer par tout voir, par tout entendre , par tenir note de tout , avant de prononcer sur rien , jusqu'à ce que j'eusse assemble des matériaux suffisans pour fonder un jugement solide qui ne fut l'ouvrage ni de la passion ni du préjugé.

 


[188] Je ne sus pas surpris de le voir tranquille : vous m'aviez prévenu qu'il l'étoit; mais vous attribuiez cette tranquillité à bassesse d'ame ; elle pouvoit venir d'une cause toute contraire, j'avois à déterminer la véritable. Cela n'étoit pas difficile; car , à moins que cette tranquillité ne fut toujours inaltérable , il ne faloit pour en découvrir la cause , que remarquer ce qui pouvoit la troubler. Si c'étoit la crainte, vous aviez raison ; si c'étoit l'indignation, vous aviez tort. Cette vérification ne fut pas longue , & je sus bientôt à quoi m'en tenir.

 


Je le trouvai s'occupant à copier de la musique à tant la page. Cette occupation m'avoir paru, comme à vous, ridicule & affectée. Je m'appliquai d'abord à connoître s'il s'y livroit sérieusement ou par jeu & puis à savoir au juste quel motif la lui avoit fait reprendre, & ceci demandoit plus de recherche & de soin. Il faloit connoître exactement ses ressources & l'état de sa fortune , versifier ce que vous m'aviez dit de son aisance , examiner sa maniere de vivre , entrer dans le détail de son petit ménage , comparer sa dépense & son revenu , en un mot connoître sa situation présente autrement que par son dire & le dire contradictoire de vos Messieurs. C'est à quoi je donnai la plus grande attention. Je crus m'appercevoir que cette occupation lui plaisoit, quoiqu'il n'y réussit pas trop bien. Je cherchai la cause de ce bizarre plaisir , & je trouvai qu'elle tenoit au fond de son naturel & de son humeur , dont je n'avois encore aucune idée & qu'à cette occasion je commencerai à pénétrer. Il associoit ce travail à un amusement dans lequel je le suivis avec une égale attention. Ses longs séjours à la campagne lui avoient donne du goût [189] pour l'étude des plantes : il continuoit de se livrer à cette étude avec plus d'ardeur que de succès ; soit que sa mémoire défaillante commençât à lui refuser tout service; soit, comme je crus le remarquer, qu'il se fit de cette occupation plutôt un jeu d'enfant qu'une étude véritable. Il s'attachoit plus à faire de jolis herbiers qu'à classer & caractériser les genres & les especes. Il employoit un tems & des soins incroyables à dessécher & applatir des rameaux , à étendre & déployer de petits feuillages , à conserves aux fleurs leurs couleurs naturelles : de sorte que , collant avec soin ces fragmens sur des papiers qu'il ornoit de petits cadres , à toute la vérité de la nature il joignoit l'éclat de la miniature, & le charme de l'imitation.

 


Je l'ai vu s'attiédir enfin sur cet amusement, devenu trop fatigant pour son age , trop coûteux pour sa bourse , & qui lui prenoit un tems nécessaire dont il ne le dédommageoit pas. Peut-être nos liaisons ont-elles contribue à l'en détacher. On voit que la contemplation de la nature eut toujours un grand attrait pour son coeur : il y trouvoit un supplément aux attachemens dont il avoir besoin ; mais il eut supplément pour la chose , s'il en avoir eu le choix , & il ne se réduisit à converser avec les plantes qu'après de vains efforts pour converser avec des humains. Je quitterai volontiers, m'a-t-il dit , la société des végétaux pour celle des hommes au premier espoir d'en retrouver.

 


Mes premieres recherches m'ayant jette dans les détails de sa vie domestique, je m'y suis particulièrement attache, persuade que j'en tirerois pour mon objet des lumieres plus sures[190] que de tout ce qu'il pouvoit avoir dit ou fait en public & que d'ailleurs je n'avois pas vu moi-même. C'est dans la familiarité d'un commerce intime , dans la continuité de la vie privée qu'un homme la longue se laisse voir tel qu'il est; quand le ressort de l'attention sur soi se relâche , & qu'oubliant le reste du monde on se livre à l'impulsion du moment. Cette méthode est sure , mais longue & pénible : elle demande une patience & une assiduité que peut soutenir le seul vrai zele de la justice & de la vérité , & dont on se dispense aisément en substituant quelque remarque fortuite & rapide aux observations lentes mais solides que donne un examen égal & suivi.

 


J'ai donc regarde s'il régnoit chez lui du désordre ou de la regle, de la gêne ou de la liberté ; s'il étoit sobre ou dissolu, sensuel ou grossier , si ses goûts étoient dépraves ou sains , s'il étoit sombre ou gai dans ses repas , domine par l'habitude ou sujet aux fantaisies , chiche ou prodigue dans son ménage , entier impérieux tyran dans sa petite sphère d'autorité , ou trop doux peut - être au contraire & trop mou , craignant les dissentions encore plus qu'il n'aime l'ordre, & souffrant pour la paix les choses les plus contraires son goût & à sa volonté : comment il supporte l'adversité le mépris la haine publique: quelles sortes d'affections lui sont habituelles ; quels genres de peine ou de plaisir alterent le plus son humeur. Je l'ai suivi dans sa plus constante maniere d'être, dans ces petites inégalités , non moins inévitables non moins utiles peut-être dans le calme de la vie privée que le légères variations de l'air & du vent dans celui des beaux jours. J'ai voulu voir comment il se fâche & comment il appaise ,s'il [191] exhale ou contient sa colere , s'il est rancunier ou emporte, facile ou difficile à appaiser; s'il aggrave ou répare ses torts, s'il fait endurer & pardonner ceux des autres ; s'il est doux & facile à vivre, ou dur & fâcheux dans le commerce familier; s'il aime s'épancher au-dehors ou se concentrer en lui-même , si son coeur s'ouvre aisément ou se ferme aux caresses , s'il est toujours prudent circonspect maître de lui-même, ou si se laissant dominer par ses mouvemens il montre indiscrètement chaque sentiment dont il est ému. Je l'ai pris dans les situations d'esprit les plus diverses , les plus contraires qu'il m'a été possible de saisir ; tantôt calme & tantôt agite, dans un transport de colere & dans une effusion d'attendrissement; dans la tristesse & l'abattement de coeur: dans ces courts mais doux momens de joie que la nature lui fournir encore & que les hommes n'ont pu lui ôter dans la gaîté d'un repas un peu prolonge ; dans ces circonstances imprévues ou un homme ardent n'a pas le tems de se déguiser , & ou le premier mouvement de la nature prévient toute réflexion. En suivant tous les détails de sa vie , je n'ai point négligé ses discours ses maximes ses opinions; je n'ai rien omis pour bien connoître ses vrais sentimens sur les matieres qu'il traite dans ses écrits. Je l'ai fonde sur la nature de l'ame , sur l'existence de Dieu , sur la moralité de la vie humaine , sur le vrai bonheur , sur ce qu'il pense de la doctrine à la mode & de ses auteurs, enfin sur tout ce qui peut faire connoître avec les vrais sentimens d'un homme sur l'usage de cette vie & sur sa destination, ses vrais principes de conduite. J'ai soigneusement compare tout ce qu'il m'a dit avec ce que j'ai vu de lui dans la pratique [192] n'admettant jamais pour vrai que ce que cette épreuve à confirme.

 


Je l'ai particulièrement étudie par les cotes qui tiennent à l'amour-propre, bien sur qu'un orgueil irascible au point d'en avoir fait un monstre doit avoir de fortes & fréquentes explosions difficiles à contenir & impossibles à déguiser aux yeux d'un homme attentif à l'examiner par ce cote-la sur-tout dans la position cruelle ou je le trouvois.

 


Par les idées dont un homme pétri d'amour-propre s'occupe le plus souvent, par les sujets favoris de ses entretiens, par l'effet inopiné des nouvelles imprévues , par la maniere de s'affecter des propos qu'on lui tient , par les impressions qu'il reçoit de la contenance & du ton des gens qui l'approchent, par l'air dont il entend louer ou décrier ses ennemis ou ses rivaux , par la façon dont il en parle lui-même , par le degré de joie ou de tristesse dont l'affectent leurs prospérités ou leurs revers, on peut à la longue le pénétrer & lire dans son ame, sur - tout lorsqu'un tempérament ardent lui ôte le pouvoir de réprimer ses premiers mouvemens , ( si tant est néanmoins qu'un tempérament ardent. & un violent amour-propre puissent compatir ensemble dans un même coeur ). Mais c'est sur-tout en parlant des talens & des livres que les auteurs contiennent le moins & se décelant le mieux : c'est aussi par - la que je n'ai pas manque d'examiner celui-ci. Je l'ai mis souvent & vu mettre par d'autres sur ce chapitre en divers tems & à diverses occasions : j'ai fonde ce qu'il pensoit de la gloire littéraire , quel prix il donnoit à sa jouissance , & ce qu'il estimoit le plus en fait de réputation , de celle qui brille par les [193] talens ou de celle moins éclatante que donne un caractere estimable. J'ai voulu voir s'il étoit curieux de l'histoire des réputations naissantes ou déclinantes , s'il épluchoit malignement celles qui faisoient le plus de bruit , comment il s'affectoit des succès ou des chutes des livres & des auteurs , & comment il supportoit pour sa part les dures censures des critiques , les malignes louanges des rivaux , & le mépris affecté des brillans écrivains de ce siecle. Enfin je l'ai examine par tous les sens ou mes regards ont pu pénétrer , & sans chercher à rien interpréter selon mon désir, mais éclairant mes observations les unes par les autres pour découvrir la vérité, je n'ai pas un instant oublie dans mes recherches qu'il y alloit du destin de ma vie a ne pas me tromper dans ma conclusion.

 


LE FRANÇOIS.

 
Je vois que vous avez regarde à beaucoup de choses ; apprendrai-je enfin ce que vous avez vu?

 


ROUSSEAU.

 
Ce que j'ai vu est meilleur à voir qu'à dire. Ce que j'ai vu me suffit , à moi qui l'ai vu , pour déterminer mon jugement, mais non pas vous pour déterminer le votre sur mon rapport; car il a besoin d'être vu pour être cru, & après la façon dont vous m'aviez prévenu je ne l'aurois pas cru moi-même sur le rapport d'autrui. Ce que j'ai vu ne sont que des choses bien communes en apparence mais très-rares en effet. Ce sont des récits qui d'ailleurs conviendroient mal dans ma bouche, [194] & pour les faire avec bienséance , il faudroit être un autre que moi.

 


LE FRANÇOIS.

 

Comment, Monsieur ! espérez - vous me donner ainsi le change ? remplissez-vous ainsi vos engagemens, & ne tirerai-je aucun fruit du conseil que je vous ai donne? Les lumieres qu'il vous à procurées ne doivent-elles pas nous être communes, & après avoir ébranle la persuasion ou j'étois , vous croyez -vous permis de me laisser les doutes que vous avez fait naître si vous avez de quoi m'en tirer ?

 


ROUSSEAU.

 
Il vous est aise d'en sortir à mon exemple en prenant pour vous-même ce conseil que vous dites m'avoir donne. Il est malheureux pour J. J. que Rousseau ne puisse dire tout ce qu'il fait de lui. Ces déclarations sont désormais impossibles parce qu'elles seroient inutiles & que le courage de les faire ne m'attireroit que l'humiliation de n'être pas cru.

 

Voulez - vous, par exemple , avoir une idée sommaire de mes observations? prenez directement & en tout, tant en bien qu'en mal le contre - pied du J. J. de vos Messieurs , vous y aurez très-exactement celui que j'ai trouve. Le leur est cruel féroce & dur jusqu'à la dépravation ; le mien est doux compatissant jusqu'à la foiblesse. Le leur est intraitable inflexible & toujours repoussant; le mien est facile & mou, ne pouvant résister aux caresses qu'il croit sinceres , & se laissant subjuguer , quand on fait s'y prendre par les gens mêmes qu'il n'estime pas Le leur misanthrope farouche déteste les hommes [195] le mien humain jusqu'à l'excès & trop sensible à leurs peines, s'affecte autant des maux qu'ils se sont entr'eux que de ceux qu'ils lui sont à lui-même. Le leur ne songe qu'a faire du bruit dans le monde aux dépens du repos d'autrui & du sien; le mien préfere le repos à tout, & voudroit être ignore de toute la terre pourvu qu'on le laissât en paix dans son coin. Le leur dévore d'orgueil & du plus intolérant amour-propre, est tourmente de l'existence de ses semblables, & voudroit voir tout le genre-humain s'anéantir devant lui ; le mien s'aimant sans se comparer n'est pas plus susceptible de vanisé que de modestie, content de sentir ce qu'il est, il ne cherche point quelle est sa place parmi les hommes, & je suis sur que de sa vie il ne lui entra dans l'esprit de se mesurer avec un autre pour savoir lequel étoit le plus grand ou le plus petit. Le leur plein de ruse & d'art pour en imposer voile ses vices avec la plus grande adresse & cache sa méchanceté sous une candeur apparente; le mien emporte violent même dans ses premiers momens plus rapides que l'éclair , passe sa vie à faire de grandes & court fautes, & à les expier par de vifs & longs repentirs: au surplus sans prudence sans présence d'esprit & d'une balourdise incroyable , il offense quand il veut plaire , & dans sa naïveté plutôt étourdie que franche dit également ce qui lui sert & qui lui nuit sans même en sentir la différence. Enfin le leur est un esprit diabolique aigu pénétrant; le mien ne pensant qu'avec beaucoup de lenteur & d'efforts en craint la fatigue, & souvent n'entendant les choses les plus communes qu'en y rêvant à son aise & seul , peut à peine passer pour un homme d'esprit.

 


[196] N'est-il pas vrai que si je multipliois ces oppositions, comme je le pourrois faire , vous les prendriez pour des jeux d'imagination qui - n'auroient aucune réalité? & cependant je ne vous dirois rien qui ne fut, non comme à vous affirme par d'autres, mais autres, par ma propre conscience. Cette maniere simple mais peu croyable de démentir les affections bruyantes des gens passionnes , par les observations paisibles mais sures d'un homme impartial, seroit donc inutile & ne produiroit aucun effet. D'ailleurs la situation de J. J. à certains égards est même trop incroyable pour pouvoir être bien dévoilée. Cependant pour le bien connoître il faudroit la connoître à fond ; il faudroit connoître & ce qu'il endure & ce qui le lui fait supporter. Or tout cela ne peut bien se dire; pour le croire il faut l'avoir vu.

 


Mais essayons s'il n'y auroit point quelqu'autre route aussi droite & moins traversée pour arriver au même but. S'il n'y auroit point quelque moyen de vous faire sentir, tout-d'un-coup par une impression simple & immédiate , ce que dans les opinions ou vous êtes je ne saurois vous persuader en procédant graduellement sans attaquer sans cesse par des négations dures les tranchantes assertions de vos Messieurs. Je voudrois tacher pour cela de vous esquisser ici le portrait de mon J. J. tel qu'après un long examen de l'original l'idée s'en est empreinte dans mon esprit. D'abord vous pourrez compare ce portrait à celui qu'ils en ont trace, juger lequel des deux est le plus lie dans ses parties & paroît former le mieux un seul tout, lequel explique le plus naturellement & le plus clairement la conduite de celui qu'il représente , ses goûts ses [197] habitudes & tout ce qu'on connoît de lui, non -seulement depuis qu'il a fait des livres, mais des son enfance & de tous les tems, après quoi, il ne tiendra qu'à vous de versifier par vous-même si j'ai bien ou mal vu.

 


LE FRANÇOIS.

 

Rien de mieux que tout cela. Parlez donc; je vous écoute.

 


ROUSSEAU.

 
De tous les hommes que j'ai connus celui dont le caractere dérive le plus pleinement de son seul tempérament est J. J. Il est ce que l'a fait la nature: l'éducation ne l'a que bien peu modifie. Si des sa naissance les facultés & ses forces s'étoient tout-a-coup développées , des-lors on l'eut trouve tel a-peu-près qu'il fut dans son age mur , & maintenant après soixante ans de peines & de miseres, le tems l'adversité les hommes l'ont encore très-peu change. Tandis que son corps vieillit & se casse son coeur reste jeune toujours ; il garde encore les mêmes goûts les mêmes passions de son jeune age, & jusqu'à la fin de sa vie il ne cessera d' être un vieux enfant.

 


Mais ce tempérament qui lui à donne sa forme morale à des singularités qui pour être démêlées demandent une attention plus suivie que le coup-d'oeil suffisant qu'on jette sur un homme qu'on croit connoître & qu'on à déjà juge. Je puis même dire que c'est par son extérieur vulgaire & par ce qu'il a de plus commun qu'en y regardant mieux je l'ai trouve le plus singulier. Ce paradoxe s'éclaircira de lui-même à mesure que vous m'écouterez.

 


Si, comme je vous l'ai dit, je fus surpris au premier abord [198] de le trouver si différent de ce que je me l'étois figure sur vos récits , je le fus bien plus du peu d'éclat pour ne pas dire de la bêtise de ses entretiens : moi qui ayant eu à vivre avec des gens de lettres les ai toujours trouves brillans élances sentencieux comme des oracles , subjugant tout par leur docte seconde & par la hauteur de leurs décisions. Celui -ci ne disant gueres que des choses communes , & les disant sans précision , sans finesse, & sans force, paroît toujours fatigue de parler, même en parlant peu, soit de la peine d'entendre; souvent même n'entendant point, si-tôt qu'on dit des choses un peu fines , & n'y répandant jamais à propos. Que s'il lui vient par hasard quelque mot heureusement trouve, il en est si aise , que pour avoir quelque chose à dire il le répété éternellement. On le prendroit dans la conversation , non pour un penseur plein d'idées vives & neuves, pensant avec force & s'exprimant avec justesse, mais pour un écolier embarrasse du choix de ses termes, & subjugué par la suffisance des gens qui en savent plus que lui. Je n'avois jamais vu ce maintien timide & gêne dans nos moindres barbouilleurs de brochure, comment le concevoir dans un auteur qui foulant aux pieds les opinions de son siecle sembloit en toute chose moins dispose recevoir la loi qu'à la faire ? S'il n'eut fait que dire des choses triviales & plates j'aurois pu croire qu'il faisoit l'imbécile pour dépayser les espions dont il se lent entoure; mais quels que soyent les gens qui l'écoutent, loin d'user avec eux de la moindre précaution, il lâche étourdiment cent propos inconsidérés qui donnent sur lui de grandes prises, non qu'au fond ces propos soyent répréhensibles , mais parce qu'il [199] est possible de leur donner un mauvais sens, qui , sans lui être venu dans l'esprit, ne manque pas de se présenter par préférence à celui des gens qui l'écoutent, & qui ne cherchent que cela. En un mot, je l'ai presque toujours trouve pesant à penser, mal - adroit à dire, se fatigant sans cesse à chercher le mot propre qui ne lui venoit jamais, & embrouillant des idées déjà peu claires par une mauvaise maniere de les exprimer. J'ajoute en passant que si dans nos premiers entretiens j'avois pu deviner cet extrême embarras de parler j'en aurois tire sur vos propres argumens une preuve nouvelle qu'il n'avoit fait ses livres. Car si , selon vous, déchiffrant si mal la musique il n'en avoit pu composer, à plus forte raison sachant si mal parler il n'avoit pu si bien écrire.

 


Une pareille ineptie étoit déjà fort étonnante dans un homme assez adroit pour avoir trompe quarante ans par de fausses apparences tous ceux qui l'ont approche ; mais ce n'est pas tout. Ce même homme dont l'oeil terne & la physionomie effacée semble dans les entretiens indifferens n'annoncer que de la stupidité , change tout - à - coup d'air & de maintien, si-tôt qu'une matiere intéressante pour lui le tire de sa léthargie. On voit sa physionomie éteinte s'animer se vivifier, devenir parlante expressive & promettre de l'esprit. A juger par l'éclat qu'ont encore alors ses yeux à ton age, dans sa jeunesse ils ont du lancer des éclairs. A son geste impétueux à sa contenance agitée on voit que son sang bouillonne , on croiroit que des traits de feu vont partir de sa bouche, & point du tout ; toute cette effervescence ne produit que des propos communs confus mal ordonnes , qui , sans être plus [200] expressifs qu'à l'ordinaire, sont seulement plus inconsidérés. Il eleve beaucoup la voix ; mais ce qu'il dit devient plus bruyant sans être plus vigoureux. Quelquefois , cependant, je lui ai trouve de l'énergie dans l'expression; mais ce n'étoit jamais au moment d'une explosion subite ; c'étoit seulement lorsque cette explosion ayant précédé avoit déjà produit son premier effet. Alors cette émotion prolongée agissant avec plus de regle sembloit agir avec plus de force & lui suggéroit des expressions vigoureuses pleines du sentiment dont il étoit encore agite. J'ai compris par-là comment cet homme pouvoit quand son sujet échauffoit soin coeur écrire avec force , quoiqu'il parlât foiblement, & comment sa plume devoit mieux que sa langue parler le langage des passions.

 


LE FRANÇOIS.

 

Tout cela n'est pas si contraire que vous pensez aux idées qu'on m'a données de son caractere. Cet embarras d'abord & cette timidité que vous lui attribuez sont reconnus maintenant dans le monde pour être les plus sures enseignes de l'amour-propre & de l'orgueil.

 

ROUSSEAU.

 

D'ou il suit que nos petits patres & nos pauvres villageoises regorgent d'amour-propre , & que nos brillans Académiciens, nos jeunes Abbés & nos Dames du grand air sont des prodiges de modestie & d'humilité ? Oh malheureuse nation toutes les idées de l'aimable & du bon sont renversées , & ou l'arrogant amour - propre des gens du monde transforme en orgueil & en vices les vertus qu'ils foulent aux pieds !

 


[201] LE FRANÇOIS.

 


Ne vous échauffez pas. Laissons ce nouveau paradoxe sur lequel on peut disputer, & revenons A la sensibilité de notre homme , dont vous convenez vous-même, & qui se déduit de vos observations. D'une profonde indifférence sur tout ce qui ne touche pas son petit individu, il ne s'anime jamais que pour son propre intérêt. Mais toutes les fois qu'il s'agit de lui, la violente intensité de son amour-propre doit en effet l'agiter jusqu'au transport, & ce n'est que quand cette agitation se modère qu'il commence d'exhaler sa bile & sa rage, qui dans les premiers momens se concentre avec force autour de son coeur.



ROUSSEAU.



Mes observations, dont vous tirez ce résultat m'en fournissent un tout contraire. Il est certain qu'il ne s'affecte pas généralement comme tous nos auteurs de toutes les questions un peu fines qui se présentent, & qu'il ne suffit pas , pour qu'une discussion l'intéresse , que l'esprit puisse y briller. J'ai toujours vu, j'en conviens, que pour vaincre sa paresse à parler & l'émouvoir dans la conversation il faloit un autre intérêt que celui de la vanité du babil, mais je n'ai gueres vu que cet intérêt capable de l'animer fut son intérêt propre , celui de son individu. Au contraire , quand il s'agit de lui , soit qu'on le cajole par des flatteries , soit qu'on cherche à l'outrager à mots couverts, je lui ai toujours trouve un air nonchalant & dédaigneux, qui ne montroit pas qu'il fit un grand cas de tous ces discours, ni de ceux qui les lui tenoient, ni de leurs opinions [202] sur son compte : mais l'intérêt plus grand plus noble qui l'anime & le passionne est celui de la justice & de vérité, & je ne l'ai jamais vu écouter de sang - froid toute doctrine qu'il crut nuisible au bien public. Son embarras de parler peut souvent l'empêcher de se commettre , lui & bonne cause vis-à-vis ces brillans péroreurs qui savent habiller en termes séduisans & magnifiques leur cruelle philosophie: mais il est aise de voir alors l'effort qu'il fait pour se taire, & combien son coeur souffre à laisser propager des erreurs qu'il croit funestes au genre-humain. Défenseur indiscret du foible & de l'opprime qu'il ne connoît même pas, je l'ai vu souvent rompre impétueusement en visière au puissant oppressent qui, sans paroître offense de son audace, s'apprêtoit sous l'air de la modération à lui faire payer cher un jour cette incartade : de sorte que tandis qu'au zele emporte de l'un on le prend pour un furieux, l'autre en méditant en secret de noirceurs paroît un sage qui se possede ; & voilà comment, jugeant toujours sur les apparences , les hommes le plus souvent prennent le contre-pied de la vérité

 

Je l'ai vu se passionner de même , & souvent jusqu'au larmes pour les choses bonnes & belles dont il étoit frappe dans les merveilles de la nature , dans les oeuvres des hommes dans les vertus dans les talens dans les beaux-arts & généralement dans tout ce qui porte un caractere de force de grace ou de vérité digne d'émouvoir une ame sensible. Mais, sur-tout , ce que je n'ai vu qu'en lui seul au monde , c'est un égal attachement pour les productions de ses plus cruel ennemis, & même pour celles qui déposoient contre ses propres [203] idées, lorsqu'il y trouvoit les beautés faites pour toucher son coeur , les goûtant avec le même plaisir , les louant avec le même zele que si son amour-propre n'en eut point reçu d'atteinte, que si l'Auteur eut été son meilleur ami, & s'indignant avec le même feu des cabales faites pour leur ôter avec les suffrages du public le prix qui leur étoit du. Son grand malheur est que tout cela n'est jamais regle par la prudence , & qu'il se livre impétueusement au mouvement dont il est agite sans en prévoir l'effet & les suites, ou sans s'en soucier: S'animer modérément n'est pas une chose en sa puissance. Il faut qu'il soit de flamme ou de glace ; quand il est tiède il est nul.

 


Enfin j`ai remarque que l'activité de son ame duroit peu , qu'elle étoit courre à proportion qu'elle étoit vive, que l'ardeur de ses passions les consumoit les dévoroit elles -mêmes; & qu'après de fortes & rapides explosions elles s'anéantissoient aussi-tôt & le laissoient retomber dans ce premier engourdissement qui le livre au seul empire de l'habitude & me paroît être son état permanent & naturel.

 


Voilà le précis des observations d'ou j'ai tire la connoissance de sa constitution physique, & par des conséquences nécessaires, confirmées sa conduite en toute chose, celle de son vrai caractere. Ces observations & les autres qui s'y rapportent offrent pour résultat un tempérament mixte forme d'elémens qui paroissent contraires : un coeur sensible, ardent ou très-inflammable; un cerveau compacte & lourd, dont les parties solides & massives ne peuvent être ébranlées que par une agitation du sang vive & prolongée. Je ne cherche point à lever en physicien ces apparentes contradictions, & que m'importe? [204] Ce qui m'importoit, étoit de m'assurer de leur réalité, & c'est aussi tout ce que j'ai fait. Mais ce résultat, pour paroître à vos yeux dans tout son jour à besoin des explications que je vais tacher d'y joindre.

 


J'ai souvent oui reprocher à J. J., comme vous venez de faire, un excès de sensibilité, & tirer de-là l'évidente conséquence qu'il étoit un monstre. C'est sur-tout le but d'un nouveau livre Anglois intitule recherches sur l'ame, ou, à la faveur de je ne sais combien de beaux détails anatomiques , & tout-à-fait concluans , on prouve qu'il n'y a point d'ame puisque l'auteur n'en à point vu à l'origine des nerfs , & l'on établit en principe que la sensibilité dans l'homme est la seule cause de ses vices & de ses crimes, & qu'il est méchant en raison de cette sensibilité , quoique par une exception à la regle l'auteur accorde que cette même sensibilité peut quelquefois engendrer des vertus. Sans disputer sur la doctrine impartiale du philosophe-chirurgien , tachons de commencer par bien entendre tendre ce mot de sensibilité , auquel , faute de notions exactes, on applique à chaque irritant des idées si vagues & souvent contradictoires.

 


La sensibilité est le principe de toute action. Un être, quoiqu'anime , qui ne sentiroit rien , n'agiroit point : car ou seroit pour lui le motif d'agir ? Dieu lui-même est sensible puisqu'il agit. Tous les hommes sont donc sensibles, & peut-être au même degré , mais non pas de la même maniere. Il y a une sensibilité physique & organique , qui , purement passive, paroît n'avoir pour fin que la conservation de notre corps & celle de notre espece par les directions du plaisir & de la douleur. [205] Il y a une autre sensibilité que j'appelle active & morale qui n'est autre chose que la faculté d'attacher nos affections à des êtres qui nous sont étrangers. Celle-ci , dont l'étude des paires de nerfs ne donne pas la connoissancc , semble offrir dans les ames une analogie assez claire avec la faculté attractive des corps. Sa force est en raison des rapports que nous sentons entre nous & les autres êtres, &, selon la nature de ces rapports elle agit tantôt positivement par attraction , tantôt négativement par répulsion , comme un aimant par ses pôles. L'action positive ou attirante est l'oeuvre simple de la nature qui cherche à étendre & renforcer le sentiment de notre être; la négative ou repoussante qui comprime & rétrécit celui d'autrui est une combinaison que la réflexion produit. De la premiere naissent toutes les passions aimantes & douces, de la seconde toutes les passions haineuses & cruelles. Veuillez , Monsieur, vous rappeller ici , avec les distinctions faites dans nos premiers entretiens entre l'amour de soi-même & l'amour-propre, la maniere dont l'un & l'autre agissent sur le coeur humain. La sensibilité positive dérive immédiatement de l'amour de soi. Il est très-naturel que celui qui s'aime cherche à étendre son être & ses jouissances, & à s'approprier par l'attachement ce qu'il sent devoir être un bien pour lui : ceci est une pure affaire de sentiment ou la réflexion n'entre pour rien. Mais si-tôt que cet amour absolu dégénéré en amour - propre & comparatif, il produit la sensibilité négative ; parce qu'aussi-tôt qu'on prend l'habitude de se mesurer avec d'autres, & de se transporter hors de soi pour s'assigner la premiere & meilleure place, il est impossible de ne pas prendre en aversion tout ce [206] qui nous surpasse, tout ce qui nous rabaisse , tout ce qui nous comprime , tout ce qui étant quelque chose nous empêche d'être tout. L'amour-propre est toujours irrite ou mécontent, parce qu'il voudroit que chacun nous préférât à tout & à lui-même , ce qui ne se peut : il s'irrite des préférences qu'il sent que d'autres méritent , quand même ils ne les obtiendroient pas : il s'irrite des avantages qu'un autre à sur nous , sans s'appaiser par ceux dont il se sent dédommage. Le sentiment de l'infériorité à un seul égard empoisonne alors celui de la supériorité à mille autres , & l'on oublie ce qu'on a de plus pour s'occuper uniquement de ce qu'on a de moins. Vous sentez qu'il n'y a pas à tout cela de quoi disposer l'ame à la bienveillance.

 


Si vous me demandez d'ou naît cette disposition à se comparer , qui change une passion naturelle & bonne en une autre passion factice & mauvaise ; je vous répondrai qu'elle des relations sociales, du progrès des idées , & de la culte de l'esprit. Tant qu'occupe des seuls besoins absolus on se borne à rechercher ce qui nous est vraiment utile , on ne jette gueres sur d'autres un regard oiseux. Mais à mesure que la société se resserre par le lien des besoins mutuels , à mesure que l'esprit s'étend s'exerce & s'éclaire , il prend plus d'activité , il embrasse plus d'objets , saisit plus de rapports , examine compare ; dans ces fréquentes comparaisons il n'oublie ni lui-même ni ses semblables ni la place à laquelle il prétend parmi eux. Des qu'on a commence de se mesurer ainsi 1'on ne cesse plus , & le coeur ne sait plus s'occuper désormais qu'à mettre tout le monde au - dessous de nous. Aussi remarque-t-on [207] généralement en confirmation de cette théorie que les gens d'esprit & sur-tout les gens de lettres sont de tous les hommes ceux qui ont une plus grande intensité d'amour-propre , les moins portes à aimer , les plus portes à haïr.

 


Vous me direz peut- être que rien n'est plus commun que des sots pétris d'amour - propre. Cela n'est vrai qu'en distinguant. Fort souvent les sots sont vains , mais rarement ils sont jaloux, parce que se croyant bonnement à la premiere place, ils sont toujours très - contens de leur lot. Un homme d'esprit n'a genres le même bonheur ; il sent parfaitement , & ce qui lui manque , & l'avantage qu'en fait de mérite ou de talens un autre peut avoir sur lui. Il n'avoue cela qu'a lui-même, mais il le sent en dépit de lui, & voilà ce que l'amour-propre ne pardonne point.

 


Ces éclaircissemens m'ont paru nécessaires pour jetter du jour sur ces imputations de sensibilité , tournées par les uns en éloges & par les autres en reproches , sans que les uns ni les autres fâchent trop ce qu'ils veulent dire par-la, faute d'avoir conçu qu'il est des genres de sensibilité de natures différentes & même contraires qui ne sauroient s'allier ensemble dans un même individu. Passions maintenant à l'application.

 


Jean - Jaques m'a paru doue de la sensiblité physique à un assez haut degré. Il dépend beaucoup de ses sens & il en dependroit bien davantage si la sensibilité morale n'y faisoit souvent diversion ; & c'est même encore souvent par celle-ci que l'autre l'affecte si vivement. De beaux sons, un beau ciel, un beau paysage , un beau lac , des fleurs , des parfums , de beaux yeux un doux regard ; tout cela ne réagit si fort sur ses [208] sens qu'après avoir perce par quelque cote jusqu'à son coeur. Je l'ai vu faire deux lieues par jour durant presque tout un printems pour aller écouter à Berci le rossignol à son aise ; il faloit l'eau la verdure la solitude & les bois pour rendre le chant de cet oiseau touchant à son oreille , & la campagne elle-même auroit moins de charme à ses yeux s'il n'y voyoit les soins de la mere commune qui se plaît à parer le séjour de ses enfans. Ce qu'il y a de mixte dans la plupart de ses sensations les tempere , & ôtant à celles qui sont purement matérielles l'attrait séducteur des autres fait que toutes agissent sur lui plus modérément. Ainsi sa sensualité , quoique vive, n'est jamais fougueuse, & sentant moins les privations que les jouissances , il pourroit se dire en un sens plutôt tempérant que sobre. Cependant l'abstinence totale peut lui coûter quand l'imagination le tourmente , au lieu que la modération ne lui coûte plus rien dans ce qu'il possede , parce qu'alors l'imagination n'agit plus. S'il aime à jouir c'est seulement après avoir désire , & il n'attend pas pour cesser que le de désir cesse, il suffit qu'il soit attiédi. Ses goûts sont sains, délicats même mais non pas rafinés. Le bon vin les bons mets lui plaisent fort , mais il aime par préférence ceux sont simples communs sans apprêt , mais choisis dans leur espece , & ne fait aucun cas en aucune chose du prix que donne uniquement la rareté. Il hait les mets fins & la cher trop recherchée. Il entre bien rarement chez lui du gibier, & n'y en entreroit jamais s'il y étoit mieux le maître. Ses repas ses festins sont d'un plat unique de toujours le même jusqu'à ce qu'il soit acheve . En un mot, il est sensuel [209] plus qu'il ne faudroit peut-être, mais pas assez pour n'être que cela. On dit du mal de ceux qui le sont. Cependant ils suivent dans toute sa simplicité l'instinct de la nature qui nous porte à rechercher ce qui nous flatte & à fuir ce qui nous répugne: je ne vois pas quel mal produit un pareil penchant. L'homme sensuel est l'homme de la nature ; l'homme réfléchi est celui de l'opinion; c'est celui-ci qui est dangereux. L'autre ne peut jamais l'être quand même il tomberoit dans l'excès. Il est vrai qu'il faut borner ce mot de sensualité à l'acception que je lui donne, & ne pas l'étendre à ces voluptueux de parade qui se sont une vanité de l'être, ou qui pour vouloir passer les limites du plaisir tombent dans la dépravation, ou qui, dans les rafinemens du luxe cherchant moins les charmes de la jouissance que ceux de l'exclusion , dédaignent les plaisirs dont tout homme à le choix , & se bornent à ceux qui sont envie au peuple.

 


J. J. esclave de ses sens ne s'affecte pas néanmoins de toutes les sensations, & pour qu'un objet lui fasse impression il faut qu'à la simple sensation se joigne un sentiment distinct de plaisir ou de peine qui l'attire ou qui le repoussé. Il en est de même des idées qui peuvent frapper son cerveau ; si l'impression n'en pénètre jusqu'à son coeur , elle est nulle. Rien d'indifférent pour lui ne peut rester dans sa mémoire, & à peine peut-on dire qu'il apperçoive ce qu'il ne fait qu'appercevoir. Tout cela fait qu'il n'y eut jamais sur la terre d'homme moins curieux des affaires d'autrui , & de ce qui ne le touche en aucune sorte , ni de plus mauvais observateur quoiqu'il ait cru long-tems en être un très-bon, parce qu'il croyoit toujours [210] bien voir quand il ne faisoit que sentir vivement. Mais celui qui ne sait voir que les objets qui le touchent en détermine mal les rapports , &quelque délicat que soit le toucher d'un aveugle il ne lui tiendra jamais lieu de deux bons yeux. Eu un mot, tout ce qui n'est que de pure curiosité soit dans les arts soit dans le monde , soit dans la nature ne tente ni ne flatte J. J. en aucune sorte, & jamais on ne le verra s'en occuper volontairement un seul moment. Tout cela tient encore à cette paresse de penser qui déjà trop contrariée pour son propre compte l'empêche d'être affecte des objets indifferens. C'est aussi par-la qu'il faut expliquer ces distractions continuelles qui dans les conversations ordinaires l'empêchent d'entendre presque rien de ce qui se dit, & vous quelquefois jusqu'à la stupidité. Ces distractions ne viennent pas de ce qu'il pense à autre chose, mais de ce qu'il ne pense à rien, & qu'il ne peut supporter la fatigue d'écouter ce qu'il lui importe peu de savoir : il paroît distrait sans l'être & n'est exactement qu'engourdi.

 


De-là les imprudences & les balourdises qui lui échappent à tout moment, & qui lui ont fait plus de mal que ne lui en auroient fait les vices les plus odieux : car ces vices l'auroient force d'être attentif sur lui-même pour les déguiser aux yeux d'autrui. Les gens adroits faux malfaisans sont toujours en garde & ne donnent aucune prise sur eux par leurs discours. On est bien moins soigneux de cacher le mal quand on sent le bien qui le rachète , & qu'on ne risque rien, à se montrer tel qu'on est. Quel est l'honnête homme qui n'ait ni vice ni défaut , & qui se mettant toujours à découvert [211] ne dise & ne fasse jamais de choses répréhensibles ? L'homme ruse qui ne se montre que tel qu'il veut qu'on le voye, n'en paroît point faire & n'en dit jamais, du moins en public; mais défions-nous des gens parfaits. Même indépendamment des imposteurs qui le défigurent J. J. eut toujours difficilement paru ce qu'il vaut , parce qu'il ne sait pas mettre son prix en montre, & que sa mal-adresse y met incessamment ses défauts. Tels sont en lui les effets bons & mauvais de la sensibilité physique.

 


Quant à la sensibilité morale , je n'ai connu aucun homme qui en fut autant subjugue , mais c'est qu'il faut s'entendre : car je n'ai trouve en lui que celle qui agit positivement, qui vient de la nature & que j'ai ci-devant décrite. Le besoin d'attacher son coeur, satisfait avec plus d'empressement que de choix, à cause tous les malheurs de sa vie; mais quoiqu'il s'anime assez fréquemment & souvent très-vivement, je ne lui ai jamais vu de ces démonstrations affectées & convulsives, de ces singeries à la mode dont on nous fait des maladies de nerfs. Ses émotions s'apperçoivent quoiqu'il ne s'agite pas : elles sont naturelles & simples comme son caractere; il est parmi tous ces énergumenes de sensibilité , comme une belle femme sans rouge qui n'ayant que les couleurs de la nature paroir pale au milieu des visages fardes. Pour la sensibilité répulsive qui s'exalte dans la société , ( & dont je distingue l'impression vive & rapide du premier moment qui produit la colere & non pas la haine,) je ne lui en ai trouve des vestiges que par le cote qui tient à l'instinct moral ; c'est-à-dire que la haine de l'injustice [212] & de la méchanceté peut bien lui rendre odieux l'homme injuste & le méchant, mais sans qu'il se mêle à cette aversion rien de personnel qui tienne à l'amour-propre. Rien de celui d'auteur & d'homme de lettres ne se fait sentir en lui. Jamais sentiment de haine & de jalousie contre aucun homme ne prit racine au fond de sou coeur. Jamais on ne l'ouit dépriser ni rabaisser les hommes célèbres pour nuire à leur réputation. De sa vie il n'à tente, même dans ses courts succès de se faire ni parti ni prosélytes ni de primer nulle part. Dans toutes le sociétés ou il a vécu il a toujours laisse donner le ton par d'autres, s'attachant lui-même des premiers à leur char, parce qu'il leur trouvoit du mérite & que leur esprit epargnoit de la peine au lien; tellement que dans aucune de ces sociétés on ne s'est jamais doute des talens prodigieux dont le public le gratifie aujourd'hui pour en faire les instrumens de ses crimes; & maintenant encore s'il vivoit parmi des gens non prévenus qui ne fussent point qu'il a fait des livres , je suis sur que loin de l'en croire capable, tous s'accorderoient à ne lui trouver ni goût ni vocation pour ce métier.

 


Ce même naturel ardent &doux se fait constamment sentir dans tous les écrits comme dans ses discours. Il ne cherche ni n'évite de parler de ses ennemis. Quand il en parle , c'est avec une fierté sans dédain , avec une plaisanterie sans fiel, avec des reproches sans amertumes, avec une franchise sans malignité. Et de même il ne parle de ses rivaux de gloire qu'avec des éloges mérites sous lesquels aucun venin ne se cache; ce qu'on ne dira surement pas de ceux qu'ils sont quelquefois de lui. Mais ce que j'ai trouve en lui de plus rare [213] pour un auteur & même pour tout homme sensible, c'est la tolérance la plus parfaite en fait de sentimens & d'opinions , & l'éloignement de tout esprit de parti, même en sa faveur; voulant dire en liberté son avis & ses raisons quand la chose le demande, & même quand son coeur s'échauffe y mettant de la passion ; mais ne blâmant pas plus qu'on n'adopte pas son sentiment qu'il ne souffre qu'on le lui veuille ôter , & laissant à chacun la même liberté de penser qu'il réclame pour lui-même. J'entends tout le monde parler de tolérance , mais je n'ai connu de vrai tolérant que lui seul.

 


Enfin l'espece de sensibilité que j'ai trouvée en lui peut rendre peu sages & très malheureux ceux qu'elle gouverne , mais elle n'en fait ni des cerveaux brûlés ni des monstres: elle en fait seulement des hommes inconséquence & souvent en contradiction avec eux - mêmes , quand , unissant comme celui-ci un coeur vif & un esprit lent, ils commencent par ne suivre que leurs penchans & finissent par vouloir rétrograder, mais trop tard, quand leur raison plus tardive les avertit enfin qu'ils s'égarent.

 



Cette opposition entre les premiers élémens de se constitution se fait sentir dans la plupart des qualités qui en dérivent , & dans toute sa conduite. Il y a peu de suite dans ses actions, parce que ses mouvemens naturels & ses projets réfléchis ne le menant jamais sur la même ligne, les premiers le détournent à chaque instant de la route qu'il s'est tracée, & qu'en agissant beaucoup il n'avance point. Il n'y a rien de grand de beau de généreux dont par élans il ne soit capable ; mais il se laisse bien vite , & retombe aussi-tôt dans son inertie: [214] c'est en vain que les actions nobles & belles sont quelques instans dans son courage , la paresse & la timidité qui succèdent bientôt le retiennent l'anéantissant , & voilà comment avec des sentimens quelquefois élevés & grands, il fut toujours petit & nul par sa conduite.

 


Voulez -vous donc connoître à fond sa conduite ses moeurs ? Etudiez bien ses inclinations & ses goûts; cette connoissance vous donnera l'autre parfaitement ; car jamais homme ne se conduisit moins sur des principes & des regles, & ne suivit plus aveuglement ses penchans. Prudence, raison, précaution , prévoyance ; tout cela ne sont pour lui que des mots sans effet. Quand il est tente , il succombe; quand il ne l'est pas, il reste dans sa langueur. Par-là vous voyez que sa conduite doit être inégale & sautillante, quelques instans impétueuse , presque toujours molle ou nulle. Il ne marche pas; il fait des bonds & retombe à la même place , son activité même ne tend qu'à le ramener à celle dont la force des choses le tire, & s'il n'étoit pousse que par son plus constant désir, il resteroit toujours immobile. Enfin jamais il n'exista d'être plus semble à l'émotion & moins forme pour l'action.

 


J. J. n'a pas toujours fui les hommes , mais il a toujours aime la solitude. Il se plaisoit avec les amis qu'il croyoit avoir, mais il se plaisoit encore plus avec lui-même. Il chérissoit leur société ; mais il avoir quelquefois besoin de se recueillir , & peut-être eut-il encore mieux aime vivre toujours seul que toujours avec eux. Son affection pour le roman de Robinson m'a fait juger qu'il ne se fut pas cru si malheureux que lui, confine dans son Isle déserte, Pour un homme sensible, [215] sans ambition, & sans vanité, il est moins cruel & moins difficile de vivre seul dans un désert que seul parmi ses semblables. Du reste quoique cette inclination pour la vie retirée & solitaire n'ait certainement rien de méchant & de misanthrope , elle est néanmoins si singuliere que je ne l'ai jamais trouvée à ce point qu'en lui seul, & qu'il en faloit absolument démêler la cause précise, ou renoncer à bien connoître l'homme dans lequel je la remarquois.

 


J'ai bien vu d'abord que la mesure des sociétés ordinaires ou regne une familiarité apparente & une réserve réelle ne pouvoit lui convenir. L'impossibilité de flatter son langage & de cacher les mouvemens de son coeur mettoit de son cote un désavantage énorme vis-à-vis du reste des hommes, qui, fâchant cacher ce qu'ils sentent & ce qu'ils sont , se montrent uniquement comme il leur convient qu'on les voye. Il n'y avoit qu'une intimité parfaite qui pût entr'eux & lui rétablir l'égalité. Mais quand il l'y a mise, ils n'en ont mis eux que l'apparence; elle étoit de sa part une imprudence & de la leur une embûche, & cette tromperie , dont il fut la victime, une sois sentie à du pour jamais le tenir éloigne d'eux.

 


Mais enfin perdant les douceurs de la société humaine qu'a-t-il substitue qui pût l'en dédommager & lui faire préférer ce nouvel état à l'autre malgré ses inconvéniens? Je sais que le bruit du monde effarouche les coeurs aimans & tendres, qu'ils se resserrent & se compriment dans la foule , qu'ils se dilatent & s'épanchent entr'eux , qu'il n'y a de véritable effusion que dans le tête-à-tête, qu'enfin cette délicieuse qui fait la véritable jouissance de l'amitié ne peut gueres se former [216] & se nourrir que dans la retraite : mais je sais aussi qu'une solitude absolue est un état triste & contraire à la nature: les sentimens affectueux nourrissent l'ame, la communication des idées avive l'esprit. Notre plus douce-existence est relative & collective, & notre vrai moi n'est pas tout entier en nous. Enfin telle est la constitution de l'homme en cette vie qu'on m'y parvient jamais à bien jouir de soi sans le concours d'autrui. Le solitaire J. J. devroit donc être sombre taciturne, & vivre toujours mécontent. C'est en effet ainsi qu'il paroît dans tous ses portraits , & c'est ainsi qu'on me l'a toujours dépeint depuis ses malheurs; même on lui fait dire dans une lettre imprimée qu'il n'a ri dans toute sa vie que deux fois qu'il cite , & toutes deux d'un rire de méchanceté. Mais on me parloit jadis de lui tout autrement, & je l'ai vu tout autre lui - même si - tôt qu'il s'est mis à son aise avec moi. J'ai sur-tout été frappe de ne lui trouver jamais l'esprit si gai si serein que quand on l'avoit laisse seul & tranquille , ou au retour de sa promenade solitaire pourvu que ce ne fut pas un flagorneur qui l'accostât. Sa conversation étoit alors encore plus ouverte & douce qu'à l'ordinaire comme serait celle d'un homme qui sort d'avoir du plaisir. De quoi s'occupoit-il donc ainsi seul , lui qui, devenu la risée & l'horreur de ses contemporains ne voit dans sa triste destinée que des sujets de larmes & de désespoir ?

 


O providence ! o nature ! trésor du pauvre , ressource de l'infortune ; celui qui sent qui connoît vos saintes loix & s'y confie , celui dont le coeur est en paix & dont le corps ne souffre pas , graves à vous n'est point tout entier en proie à [217] l'adversité. Malgré tous les complots des hommes, tous les succès des mechans il ne peut être absolument misérable. Dépouille par des mains cruelles de tous les biens de cette vie, l'espérance l'en dédommage dans l'avenir, l'imagination les lui rend dans l'instant même : d'heureuses fictions lui tiennent lieu d'un bonheur réel; & que dis-je ? lui seul est solidement heureux, puisque les biens terrestres peuvent à chaque instant échapper en mille manieres à celui qui croit les tenir: mais rien ne peut ôter ceux de l'imagination à quiconque sait en jouir. Il les possede sans risque & sans crainte; la fortune & les hommes ne sauroient l'en dépouiller.

 


Foible ressource , allez - vous dire , que des visions contre une grande adversité ! Eh Monsieur, ces visions ont plus de réalité peut-être que tous les biens apparens dont les hommes sont tant de cas, puisqu'ils ne portent dans l'ame un vrai sentiment de bonheur , & que ceux qui les possèdent sont également forces de se jetter dans l'avenir faute de trouver dans le présent des jouissances qui les satisfassent.

 


Si l'on vous disoit qu'un mortel, d'ailleurs très-infortune, passe régulièrement cinq ou six heures par jour dans des sociétés délicieuses , composées d'hommes justes vrais gais aimables, simples avec de grandes lumieres , doux avec de grandes vertus; de femmes charmantes & sages , pleines de sentimens & de graces , modestes sans grimace, badines sans étourderie , n'usant de l'ascendant de leur sexe & de l'empire de leurs charmes que pour nourrir entre les hommes l'émulation des grandes choses & le zele de la vertu : que ce mortel connu estime chéri dans ces sociétés d'élite y vit avec tout [218] ce qui les compose dans un commerce de confiance d'attachement de familiarité; qu'il y trouve à son choix des ames surs, des maîtresses fidelles, de tendres & solides amies, qui valent peut-être encore mieux. Pensez-vous que la moitie chaque jour ainsi passée ne racheteroit pas bien les peines de l'autre moitie ? Le souvenir toujours présent d'une si douce vie & l'espoir assure de sort prochain retour n'adouciroit - pas bien encore l'amertume du reste du tems , & croyez-vous qu'à tout prendre l'homme le plus heureux de la terre compte dans le même espace plus de momens aussi doux ? Pour moi , je pense & vous penserez , je m'assure , que cet homme pourroit se flatter malgré ses peines de passer de cette maniere une vie aussi pleine de bonheur & de jouissance que tel autre mortel que ce soit. He bien , Monsieur , tel est l'état de J. J. au milieu de ses affections & de ses fictions. de ce J. J. si à cruellement si obstinément si indignement noirci flétri diffame, & qu'avec des soucis des soins des frais énormes ses adroits ses puissans persécuteurs travaillent depuis si long-tems sans relâche à rendre le plus malheureux des êtres. Au milieu de tous leurs succès il leur échappe , & se réfugiant dans les régions éthérées, il y vit heureux en dépit d'eux : jamais avec toutes leurs machines ils ne le poursuivront jusques-là.

 


Les hommes , livres à l'amour-propre & à sort triste cortege ne connoissent plus le charme & l'effet de l'imagination. Il pervertissent l'usage de cette faculté consolatrice , au lieu de s'en servir pour adoucir le sentiment de leurs maux ils ne s'en servent que pour l'irriter. Plus occupes des objets qui les blessent que de ceux qui les flattent , ils voient par -tous [219] quelque sujet de peine , ils gardent toujours quelque souvenir attristant ; & quand ensuite ils médite dans la solitude sur ce qui les à le plus affectes, leurs coeurs ulcérés remplissent leur imagination de mille objets funestes. Les concurrences les préférences les jalousies les rivalités, les offenses les vengeances les mécontentemens de toute espece , l'ambition les desirs les projets les moyens les obstacles remplissent de pensées inquiétantes les heures de leurs courts loisirs ; & si quelque image agréable ose y paroître avec l'espérance , elle en est effacée ou obscurcie par cent images pénibles que le doute du succès vient bientôt y substituer.

 



Mais celui qui, franchissant l'étroite prison de l'intérêt personnel & des petites passions terrestres, s'être sur les ailes de l'imagination au-dessus des vapeurs de notre atmosphère , lui qui sans épuiser sa force & ses facultés à lutter contre fortune & la destinée sait s'élancer dans les régions éthérés, y planer & s'y soutenir par de sublimes contemplations, peut de-la braver les coups du sort & des insensés jugemens des hommes. Il est au-dessus de leurs atteintes, il n'a pas besoin de leur suffrage pour être sage ni de leur faveur pour être heureux. Enfin tel est en nous l'empire de l'imagination & telle en est influence, que d'elle naissent non- seulement les vertus & les vices, mais les biens & les maux de la vie humaine, & que c'est principalement la maniere dont on s'y livre qui rend les hommes bons ou mechans, heureux ou malheureux ici-bas.

 


Un coeur actif & un naturel paresseux doivent inspirer le goût de la rêverie. Ce goût perce & devient une passion très-vive, pour par peu qu'il soit seconde par l'imagination. C'est ce [220] qui arrive très-fréquemment aux Orientaux ; c'est ce qui est arrive à J. J. qui leur ressemble à bien des égards. Trop soumis à ses sens pour pouvoir dans les jeux de la sienne en secouer le joug, il ne s'éleveroit pas sans peine à des méditations purement abstraites, & ne s'y soutiendroit pas long-tems. Mais cette foiblesse d'entendement lui est peut-être plus avantageuse que ne seroit une tête plus philosophique. Le concours des objets sensibles rend les méditations moins séches plus douces plus illusoires plus appropriées à lui tout entier. La nature s'habille pour lui des formes les plus charmantes, se peint à ses yeux des couleurs les plus vives, se peuple pour son usage d'êtres selon son coeur; & lequel est le plus consolant dans l'infortune de profondes conceptions qui fatiguent, ou de riantes fictions qui ravissent, & transportent celui qui s'y livre au sein de la félicité? Il raisonne moins, il est vrai, mais il jouit davantage : il ne perd pas un moment pour la jouissance, & si - tôt qu'il est seul il est heureux.

 


La rêverie , quelque douce qu'elle soit épuise & fatigue à la longue , elle a besoin de délassement. On le trouve en laissant reposer sa tête & livrant uniquement ses sens à l'impression des objets extérieurs. Le plus indifférent spectacle à sa douceur par le relâche qu'il nous procure, & pour peu que l'impression ne soit pas tout-à-fait nulle, le mouvement léger dont elle nous agite suffit pour nous préserver d'un engourdissement léthargique & nourrir en nous le plaisir d'exister sans donner de l'exercice à nos facultés. Le contemplatif J. J. en tout autre tems si peu attentif aux objets qui l'entourent à souvent grand [221] besoin de ce repos & le goûte alors avec une sensualité d'enfant dont nos sages ne se doutent gueres. Il n'apperçoit rien sinon quelque mouvement à son oreille ou devant ses yeux , mais c'en est assez pour lui. Non-seulement une parade de foire une revue un exercice une procession l'amuse ; mais la grue le cabestan le mouton , le jeu d'une machine quelconque, un bateau qui passe, un moulin qui tourne, un bouvier qui laboure, des joueurs de boule ou de battoir, la rivière qui court, l'oiseau qui vole, attachent ses regards. Il s'arrête même à des spectacles sans mouvement , pour peu que la variété y supplée. Des colifichets, en étalage des bouquins ouverts sur les quais & dont il ne lit que les titres , des images contre les murs qu'il parcourt d'un oeil stupide , tout cela l'arrête & l'amuse quand son imagination fatiguée à besoin de repos de repos. Mais nos modernes sages qui le suivent cet l'épient dans tout ce badaudage en tirent des conséquences à leur mode sur les motifs de son attention & toujours dans 1'aimable caractere dont ils l'ont obligeamment gratifie. Je le vis un jour assez long-tems arrête devant une gravure. De jeunes gens inquiets de savoir ce qui l'occupoit si fort, mais allez polis contre l'ordinaire , pour ne pas s'aller interposer entre l'objet & lui , attendirent avec une risible impatience. Si-tôt qu'il partit , ils coururent à la gravure & trouvèrent que c'étoit le plan des attaques du fort de Kehl. Je les vis ensuite long- tems & vivement occupes d'un entretien fort anime , dans lequel je compris qu'ils fatiguoient leur minerve à chercher quel crime on pouvoir méditer en regardant le plan des attaques du sort de Kehl.


[222] Voilà, Monsieur, une grande découverte & dont je me suis beaucoup félicite, car je la regarde comme la clef des autres singularités de cet homme. De cette pente aux douces rêveries j'ai vu dériver tous les goûts tous les penchans toutes les habitudes de J. J. , ses vices mêmes , & les vertus qu'il peut avoir. Il n'a gueres assez de suite dans ses idées pour former de vrais projets ; mais enflamme par la longue contemplation d'un objet il fait par fois dans sa chambre de fortes & promptes résolutions qu'il oublie ou qu'il abandonne avant d'être arrive dans la rue. Toute la vigueur de sa volonté s'épuise à résoudre ; il n'en a plus pour exécuter. Tout suit en lui d'une premiere inconséquence. La même opposition qu'offrent les élémens de sa constitution se retrouve dans sa inclinations dans ses moeurs & dans sa conduite. Il est actif ardent laborieux infatigable ; il est indolent paresseux sans vigueur ; il est fier audacieux téméraire, il est craintif timide embarrasse; il est froid dédaigneux rebutant jusqu'à la dureté; il est doux caressant facile jusqu'à la foiblesse, & ne fait pas se descendre de faire ou souffrir ce qui lui plaît le moins. En un mot il passe d'une extrémité à l'autre avec une incroyable rapidité sans même remarquer ce passage ni se souvenir de ce qu'il étoit l'instant auparavant, & pour rapporter ces effets divers à leurs causes primitives, il est lâche & mou tant que la seule raison l'excite , il devient tout de feu si-tôt qu'il est anime par quelque passion. Vous me direz. que c'est comme cela que sont tous les hommes. Je pense tout le contraire, vous ne penseriez pas ainsi vous-même si j'avois mis le mot intérêt à la place du mot raison qui dans le fond signifie [223] ici la même chose : car qu'est-ce que la raison pratique, si ce n'est le sacrifice d'un bien présent & passager aux moyens de s'en procurer un jour de plus grands ou de plus solides, & qu'est-ce que l'intérêt si ce n'est l'augmentation & l'extension continuelle de ces mêmes moyens? L'homme intéresse songe moins à jouir qu'à multiplier pour lui l'instrument des jouissances. Il n'a point proprement de passions non plus que l'avare, ou il les surmonte & travaille uniquement par un excès de prévoyance à se mettre en état de satisfaire à son aise celles qui pourront lui venir un jour. Les véritables passions , plus rares qu'on ne pense parmi les hommes, le deviennent de jour en jour d'avantage, l'intérêt les élime les atténue, les engloutit toutes, & la vanité, qui n'est qu'une bêtise de l'amour-propre, aide encore à les étouffer. La devise du Baron de Feneste se lit en gros caracteres sur toutes les actions des hommes de nos jours c'est pour paroistre. Ces dispositions habituelles ne sont gueres propres à laisser agir les vrais mouvemens du coeur.

 


Pour J. J. incapable d'une prévoyance un peu suivie , & tout entier à chaque sentiment qui , il ne connoît pas même pendant sa durée qu'il puisse jamais cesser d'en être affecte. Il ne pense à son intérêt c'est-à-dire à l'avenir que dans un calme absolu ; mais il tombe alors dans un tel engourdissement qu'autant vaudroit qu'il n'y pensât point du tout. Il peut bien dire, au contraire de ces gens de l'Evangile & de ceux de nos jours , qu'ou est le coeur là est aussi son trésor. En un mot son ame est forte ou foible à l'excès , selon les rapports sous lesquels on l'envisage. Sa force n'est pas dans [224] l'action mais dans la résistance ; toutes les puissances de l'univers ne seroient pas fléchir un instant les directions de sa volonté. L'amitié seule eut eu le pouvoir de l'égarer, il est a l'épreuve de tout le reste. Sa foiblesse ne consiste pas à se laisser détourner de son but, mais à manquer de vigueur pour l'atteindre & à se laisser arrêter tout court par le premier obstacle qu'elle rencontre, quoique facile à surmonter. Jugea si ces dispositions le rendroient propre à faire son chemin dans le monde ou l'on ne marche que par zig-zag ?

 


Tout a concouru des ses premieres années à détacher son ame des lieux qu'habitoit son corps pour l'élever & la fixer dans ces régions éthérées dont je vous parlois ci-devant. Les hommes illustres de Plutarque furent sa premiere lecture dans un age ou rarement les enfans savent lire. Les traces de ces hommes antiques firent en lui des impressions qui jamais n'ont pu s'effacer. A ces lectures succéda celle de Cassandre & des vieux Romans qui, tempérant sa fierté romaine, ouvrirent ce coeur naissant à tous les sentimens expansifs & tendres auxquels il n'étoit déjà que trop dispose. Des-lors il se fit des hommes & de la société des idées romanesques & dont tant d'expériences funestes n'ont jamais bien pu le guérir. Ne trouvant rien autour de lui qui réalité ses idées, il quitta si patrie encore jeune adolescent , & se lança dan, le monde avec confiance , y cherchant les Aristides les Lycurgues & les Astrées dont il le croyoit rempli. Il passa sa vie à jetter son coeur dans ceux qu'il crut s'ouvrir pour le recevoir, à croire avoir trouve ce qu'il cherchoit , & à se désabuser. Durant sa jeunesse il trouva des ames bonnes & simples, mais sans chaleur [225] & sans énergie. Dans son age mur il trouva des esprits vifs éclaires & fins, mais faux doubles & mechans, qui parurent l'aimer tant qu'ils eurent la premiere place , mais qui des qu'ils s'en crurent offusques n'usèrent de sa confiance que pour l'accabler d'opprobres de malheurs. Enfin, se voyant devenu la risée & le jouet de son siecle sans savoir comment ni pourquoi il comprit que vieillissant dans la haine publique il n'avoir plus rien à espérer des hommes, & se de trompant trop tard des illusions qui l'avoient abuse si long-tems il se livra tout entier à celles qu'il pouvoit réaliser tous les jours, & finit par nourrir de ses seules chimères son coeur que le besoin d'aimer avoit toujours dévore. Tous ses goûts toutes ses passions ont ainsi leurs objets dans une autre sphère. Cet homme tient moins à celle-ci qu'aucun autre mortel qui me soit connu. Ce n'est pas de quoi se faire aimer de ceux qui l'habitent, & qui se sentant dépendre de tout le monde veulent aussi que tout le monde dépende d'eux.

 


Ces causes tirées des evenemens de sa vie auroient pu seules lui faire fuir la foule & rechercher la solitude. Les causes naturelles tirées de sa constitution auroient du seules produire aussi le même effet. Jugez s'il pouvoir échapper au concours de ces différentes causes pour le rendre ce qu'il est aujourd-'hui. Pour mieux sentir cette nécessité écartons un moment tous les faits , ne supposons connu que le tempérament que je vous ai décrit, & voyons ce qui devroit naturellement en résulter dans un être fictif dont nous n'aurions aucune autre idée.

 


Doue d'un coeur très - sensible & d'une imagination très-vive, [226] mais lent à penser, arrangeant difficilement ses penses & plus difficilement ses paroles, il fuira les situations qui lui sont pénibles & recherchera celles qui lui sont commodes, il se complaira dans le sentiment de ses avantages , il en jouira tout à son aise dans des rêveries délicieuses, mais il aura la plus forte répugnance à étaler sa gaucherie dans les assemblées, & l'inutile effort d'être toujours attentif à ce qui se dit & d'avoir toujours l'esprit présent & tendu pour y répondre, lui rendra les sociétés indifférentes aussi fatigantes que déplaisantes. La mémoire & la réflexion renforceront encore cette répugnance en lui faisant entendre après-coup des multitudes de choses qu'il n'a pu d'abord entendre & auxquelles force de répondre à l'instant il a répondu de travers faute d'avoir le tems d'y penser. Mais ne pour de vrais attachemens la société des coeurs & l'intimité lui seront très-précieuses, & il se sentira d'autant plus à son aie avec ses amis que bien connu d'eux ou croyant l'être, il n'aura pas peur qu'ils jugent sur les sottises qui peuvent lui échapper dans le rapide bavardage de la conversation. Aussi le plaisir de vivre avec eux exclusivement se marquera-t-il sensiblement dans ses yeux & dans ses manieres; mais l'arrivée d'un survenant sera disparoître à l'instant sa confiance & sa gaîté.

 


Sentant ce qu'il vaut en-dedans , le sentiment de son invincible ineptie au-dehors pourra lui donner souvent du dépit contre lui-même & quelquefois contre ceux qui le forceront de la montrer. Il devra prendre en aversion tout ce flux de complimens qui ne sont qu'un art de s'en attirer à soi-même & de provoquer une escrime en paroles. Art sur-tout employé [227] par les femmes & chéri d'elles, sures de l'avantage qui doit leur en revenir. Par conséquent quelque penchant qu'ait notre homme à la tendresse , quelque goût qu'il ait naturellement pour les femmes, il n'en pourra souffrir le commerce ordinaire ou il faut fournir un perpétuel tribut de gentillesses qu'il se sent hors d'état de payer. Il parlera peut-être aussi bien qu'un autre le langage de l'amour dans le tête-a-tête , mais plus mal que qui que ce soit celui de la galanterie dans un cercle.

 


Les hommes qui ne peuvent juger d'autrui que par ce qu'ils en apperçoivent ne trouvant rien en lui que de médiocre & de commun tout au plus l'estimeront au-dessous de son prix. Ses yeux animes par intervalles promettroient en vain ce qu'il seroit hors d'état de tenir. Ils brilleroient en vain quelquefois d'un feu bien différent de celui de l'esprit: ceux qui ne connoissent que celui-ci ne le trouvant point en lui n'iroient pas plus loin , & jugeant de lui sur cette apparence, ils diroient ; c'est un homme d'esprit en peinture , c'est un sot en original. Ses amis mêmes pourroient se tromper comme les autres sur sa mesure , & si quelque événement imprévu les forçoit enfin de reconnoîtra en lui plus de talent & d'esprit qu'ils ne lui en avoient d'abord accorde , leur amour-propre ne lui pardonneroit point leur premiere erreur sur son compte, & ils pourroient le haïr toute leur vie , uniquement pour d'avoir pas su d'abord l'apprécier.

 


Cet homme , enivre par ses contemplations des charmes de la nature, l'imagination pleine de types de vertus de beautés de perfections de toute espèce chercheroit long-tems dans le [228] monde des sujets ou il trouvât tout cela. A force de désirer, il croiroit souvent trouver se qu'il cherche ; les moindres apparences lui paroîtroient des qualités réelles, les moindres protestations lui tiendroient lieu de preuves, dans tous ses attachemens il croiroit toujours trouver le sentiment qu'il y porteroit lui-même , toujours trompe dans son attente & toujours caressant son erreur, il passeroit sa jeunesse à croire avoir réalise ses fictions; à peine l'age mur & l'expérience les lui montreroient enfin pour ce qu'elles sont, & malgré les erreurs fautes & les expiations d'une longue vie, il n'y auroit peut-être que le concours des plus cruels malheurs qui pût détruire son illusion chérie & lui faire sentir que ce qu'il cherche ne se trouve point sur la terre, ou ne s'y trouve que dans ordre de choses bien différent de celui ou il l'a cherche.

 


La vie contemplative dégoûte de l'action. Il n'y a point d'attrait plus séducteur que celui des fictions d'un coeur aimant & tendre qui dans l'univers qu'il se crée à son gré, se dilate s'étend à son aise délivre des dures entraves qui le compriment dans celui-ci. La réflexion, la prévoyance, mere des soucis & des peines n'approchent gueres d'une ame enivrée des charmes de la contemplation. Tous les soins fatigans de la vie active lui deviennent insupportables & lui semblent superflus; & pourquoi quoi se donner tant de peines dans l'espoir éloigne d'un succès si pauvre si incertain, tandis qu'on peut des l'infant même dans une délicieuse rêverie jouir à son aise de toute la félicite dont on sent en soi la puissance & le besoin ? Il deviendroit donc indolent paresseux par goût par raison il ne le seroit pas par tempérament. Que si par intervalle [229] quelque projet de gloire ou d'ambition pouvoir l'émouvoir, il le suivroit d'abord avec ardeur avec impétuosité , mais la moindre difficulté le moindre obstacle l'arrêteroit le rebuteroit le rejetteroit dans l'inaction. La seule incertitude du succès le détacheroit de toute entreprise douteuse. Sa nonchalance lui montreroit de la folie à compter sur quelque chose ici-bas , à se tourmenter pour un avenir si précaire, & de la sagesse à renoncer à la prévoyance, pour s'attacher uniquement au présent, qui seul est en notre pouvoir.

 


Ainsi livre par système à sa douce oisiveté, il rempliroit ses loisirs de jouissances à sa mode , & négligeant ces foules de prétendus devoirs que la sagesse humaine prescrit comme indispensables, il passeroit pour fouler aux pieds les bienséances parce qu'il dédaigneroit les simagrées. Enfin , loin de cultiver sa raison pour apprendre à se conduire prudemment parmi les hommes , il n'y chercheroit en effet que de nouveaux motifs de vivre éloigne d'eux & de se livrer tout entier à ses fictions.

 


Cette humeur indolente & voluptueuse se fixant toujours sur des objets rians, le détourneroit par conséquent des idées pénibles & déplaisants. Les souvenirs douloureux s'effaceroient très-promptement de son esprit : les auteurs de ses maux n'y tiendroient pas plus de place que ces maux mêmes, & tout cela, parfaitement oublie dans très-peu de tems seroit bientôt pour lui comme nul , à moins que le mal ou l'ennemi qu'il auroit encore à craindre ne lui rappellât ce qu'il en auroit déjà souffert. Alors il pourroit être extrêmement effarouche des maux à venir, moins précieusement à cause de [230] ces maux, que par le trouble du repos, la privation du loisir, la nécessité d'agir de maniere ou d'autre, qui s'ensuivroient inévitablement & qui alarmeroient plus sa paresse que la crainte du mal n'épouvanteroit son courage. Mais tout cet effroi subit & momentané seroit sans suite & stérile en effets. Il craindroit moins la souffrance que l'action. Il aimeroit mieux voir augmenter ses maux & rester tranquille que de se tourmenter pour les adoucir ; disposition qui donneroit beau jeu aux ennemis qu'il pourroit avoir.

 


J'ai dit que J. J. n'étoit pas vertueux : notre homme ne le seroit pas non plus ; & comment , foible & subjugue par ses perchons pourroit-il l'être , n'ayant toujours pour guide que son propre coeur, jamais son devoir ni sa raison ? Comment la vertu qui n'est que travail & combat régneroit-elle au sein de la mollesse & des doux loisirs ? Il seroit bon, parce que la nature l'auroit fait tel ; il feroit du bien, parce qu'il lui seroit doux d'en faire : mais s'il s'agissoit de combattre ses plus chers desirs & de déchirer son coeur pour remplir son devoir, le feroit-il aussi? J'en doute. La loi de la nature, sa voix du moins ne s'étend pas jusques-la. Il en faut une autre alors qui commande, que la nature se taise.

 


Mais se mettroit-il aussi dans ces situations violentes d'ou naissent des devoirs si cruels? J'en doute encore plus. Du tumulte des sociétés naissent des multitudes de rapports nouveaux & souvent opposes qui tiraillant en sens contraires ceux qui marchent avec ardeur dans la route sociale. A peine ont-ils alors d'autre bonne regle de justice que de résister à tous leurs penchans, & de faire toujours le contraire de ce qu'ils [231] désirent, par cela seul qu'ils le désirent. Mais celui qui se tient à l'écart, & fuit ces dangereux combats, n'a pas besoin d'adopter cette morale cruelle, n'étant point entraîne par le torrent, ni force de céder à sa fougue impétueuse ou de se roidir pour y résister, il se trouve naturellement soumis à ce grand précepte de morale, mais destructif de tout l'ordre social , de ne mettre jamais en situation à pouvoir trouver son avantage dans le mal d'autrui. Celui qui veut suivre ce précepte à la rigueur n'a- point d'autre moyen pour cela que de se retirer tout-à-fait de la société, & celui qui en vit sépare suit par cela seul ce précepte sans avoir besoin d'y songer.

 


Notre homme ne sera donc pas vertueux, parce. qu'il n'aura pas besoin de l'être, par la même raison il ne sera ni vicieux ni méchant. Car l'indolence de l'oisiveté, qui dans la société sont un si grand vice n'en sont plus un dans quiconque à su renoncer à ses avantages pour n'en pas supporter les travaux. Le méchant n'est méchant qu'à cause du besoin qu'il a cause du besoin qu'il a des autres , que ceux-ci ne le favorisent pas assez , que ceux-là lui sont obstacle, & qu'il ne peut ni les employer ni les écarter à son gré. Le solitaire n'a besoin que de sa subsistance qu'il aime mieux se procurer par son travail dans la retraite que par ses intrigues dans le monde , qui seroient un bien plus grand travail pour lui. Du reste, il n'a besoin d'autrui que parce que son coeur à besoin d'attachement, il se donne des amis imaginaires pour n'en avoir pu trouver de réels; il ne fuit les hommes qu'après avoir vainement cherche parmi eux ce qu'il doit aimer.

 


[232] Notre homme ne sera pas vertueux parce qu'il sera foible & que la vertu n'appartient qu'aux ames fortes. Mais cette vertu à laquelle il ne peut atteindre, qui est-ce qui l'admirera la chérira l'adorera plus que lui? Qui est-ce qui avec une imagination plus vive s'en peindra mieux le divin simulacre ? Qui est-ce qui avec un coeur plus tendre s'enivrera plus d'amour pour elle ? Ordre harmonie beauté perfection sont les objets de ses plus douces méditations. Idolâtre du beau dans tous les genres, resteroit-il froid uniquement pour la suprême beauté ? Non , elle ornera de ses charmes immortels toutes ces images chéries qui remplissent son ame qui repaissent son coeur. Tous ses premiers mouvemens seront vifs & purs; les seconds auront sur lui peu d'empire. Il vaudra toujours ce qui est bien , il le sera quelquefois , & si souvent il laisse éteindre sa volonté par sa foiblesse, ce sera pour retomber dans sa langueur. Il cessera de bien faire, il ne commencera pas même lorsque la grandeur de l'effort épouvantera sa paresse : mais jamais il ne sera volontairement ce qui est mal. En un mot, s'il agit rarement comme il doit, plus rarement encore il agira comme il ne doit pas, & toutes ses fautes, même les plus graves, ne seront que des péchés d'omission : mais c'est par-là précieusement qu'il sera le plus en scandale aux hommes, qui, ayant mis toute la morale en petites formules , comptent pour rien le mal dont on s'abstient, pour tout l'étiquette des petits précédés, & sont bien plus attentifs à remarquer les devoirs auxquels on manque qu'à tenir compte de ceux qu'on remplit.

 


Tel sera l'homme doue du tempérament dont j'ai parle, [233] tel j'ai trouve celui que je viens d'étudier. Son ame , forte eu ce qu'elle ne se laisse point détourner de son objet , mais foible pour surmonter les obstacles , ne prend gueres de mauvaises directions , mais suit lâchement la bonne. Quand il est quelque chose, il est bon, mais plus souvent il est nul, & c'est pour cela même que sans être persévérant il est ferme, que les traits de l'adversité ont moins de prise sur lui qu'ils n'auroient sur tout autre homme, & que malgré tous ses malheurs , ses sentimens sont encore plus affectueux que douloureux. Son coeur avide de bonheur & de joie, ne peut garder nulle impression pénible. La douleur peut le déchirer un moment sans pouvoir y prendre racine. Jamais idée affligeante n'a pu long-tems l'occuper. Je l'ai vu dans les plus grandes calamites de sa malheureuse vie passer rapidement de la plus profonde affliction à la plus pure joie, & cela sans qu'il restât pour le moment dans son ame aucune trace des douleurs qui venoient de la déchirer , qui l'alloient déchirer encore , & qui constituoient pour lors son état habituel.

 


Les affections auxquelles il a le plus de pente se distinguent même par des signes physiques. Pour peu qu'il soit ému ses yeux se mouillent à l'instant. Cependant jamais la seule douleur ne lui fit verser une larme ; mais tout sentiment tendre & doux, ou grand & noble dont la vérité passe à son coeur lui en arrache infailliblement. Il ne sauroit pleurer que d'attendrissement ou d'admiration : la tendresse & la générosité sont les deux seules cordes sensibles par lesquelles on peut vraiment l'affecter. Il peut voir ses malheurs d'un [234] oeil sec , mais il pleure en pensant à son. innocence, & au prix qu'avoir mérite son coeur.

 


Il est des malheurs auxquels il n'est pas même permis à un honnête homme d'être préparé. Tels sont ceux qu'on lui destinoit. En le prenant au dépourvu, ils ont commence par l'abattre; cela devoit être, mais ils n'ont pu le changer. Il a pu quelques instans se laisser dégrader jusqu'à la fausseté jusqu'à la bassesse jusqu'à la lâcheté, jamais jusqu'à l'injustice jusqu'à la fausset jusqu'à la trahison. Revenu de cette premiere surprise il s'est relève, & vraisemblablement ne se laissera plus abattre, parce que son naturel a repris le dessus, que connoissant enfin les gens auxquels il a à faire, il est préparé à tout, & qu'après avoir épuise sur lui tous les traits de leur rage , ils se sont mis hors d'état de lui faire pis.

 


Je l'ai vu dans une position unique & presque incroyable, plus seul au milieu de Paris que Robinson dans son Isle, & séquestré du commerce des hommes par la foule même empressée à l'entourer pour empêcher qu'il ne se lie avec personne. Je l'ai vu concourir volontairement avec ses persécuteurs à se rendre sans cesse plus isole , & tandis qu'ils travailloient sans relâche à le tenir sépare des autres hommes, s'éloigner des autres & d'eux - mêmes de plus en plus. Ils veulent rester pour lui servir de barrière, pour veiller à tous ceux qui pourroient l'approcher, pour les tromper les gagner ou les écarter, pour observer les discours sa contenance, pour jouir à longs traits du doux aspect de sa misère, pour chercher d'un oeil curieux s'il reste quelque place en son coeur déchire ou ils puissent porter encore quelque atteinte. De son [235] cote il voudroit les éloigner, ou plutôt s'en éloigner parce que leur malignité leur duplicité , leurs vues cruelles blessent ses yeux de toutes parts , & que le spectacle de la haine l'afflige & le déchire encore plus que ses effets. Ses sens le subjuguent alors, & si-tôt qu'ils sont frappes d'un objet de peine, il n'est plus maître de lui. La présence d'un malveillant le trouble au point de ne pouvoir déguiser son angoisse. S'il voit un traître le cajoler pour le surprendre, l'indignation le saisit, perce de toutes parts dans son accent dans s'on regard dans son geste. Que le traître disparoisse, à l'instant il est oublie , & l'idée des noirceurs que l'un va brasser ne sauroit occuper l'autre une minute à chercher les moyens de s'en descendre. C'est pour écarter de lui cet objet de peine dont l'aspect le tourmente qu'il voudroit être seul. Il voudroit être seul pour vivre à son aise avec les amis qu'il s'est créés. Mais tout cela n'est qu'une raison de plus à ceux qui en prennent le masque pour l'obséder plus étroitement. Ils ne voudroient pas même, s'il leur étoit possible, lui laisser dans cette vie la ressource des fictions.

 


Je l'ai vu, serre dans leurs lacs, se débattre très-peu pour en sortir , entoure de mensonges & de ténèbres attendre sans murmure la lumière & la vérité , enferme vis dans un cercueil s'y tenir assez tranquille sans même invoquer la mort. Je l'ai vu pauvre passant pour riche, vieux passant pour jeune, doux passant pour féroce , complaisant & foible passant pour inflexible & dur, gai passant pour sombre, simple enfin jusqu'à la bêtise, passant pour ruse jusqu'à la noirceur. Je l'ai vu livre par vos Messieurs à la dérision publique , flagorne [236] persifle moque des honnêtes-gens, servir, de jouet à la canaille, le voir le sentir en gémir , déplorer la misère humaine & supporter patiemment l'on état.

 



Dans cet état dévot-il se manquer à lui-même au point d'aller chercher dans la société des indignités peu déguisées dont on se plaisoit à l'y charger? dévot-il s'aller donner en spectacle à ces barbares qui se faisant de ses peines un objet; d'amusement ne cherchoient qu'à lui serrer le coeur par toutes les étreintes de la détresse & de la douleur qui pouvoient lui être les plus sensibles ? Voilà ce qui lui rendit indispensable la maniere de vivre à laquelle il s'est réduit, ou pour mieux; dire, à laquelle on l'a réduit; car c'est à quoi l'on en vouloit venir & l'on s'est attache à lui rendre si cruelle & si déchirante la fréquentation des hommes qu'il fut force d'y renoncer enfin tout-a-fait. Vous me demandez, disoit-il, pourquoi je suis les hommes? demandez-le à eux-mêmes, ils le savent encore mieux que moi. Mais une ame expansive change-t-elle ainsi de nature, & se détache-t-elle ainsi de tout? Tous ses malheurs ne viennent que de ce besoin d'aimer qui dévora son coeur des son enfance & qui l'inquiète & le trouble encore au point que , reste seul sur la terre il attend le moment d'en sortir pour voir réaliser enfin ses visions favorites , & retrouver dans un meilleur ordre de choses une patrie & des amis.

 


Il atteignit & passe l'age mur sans songer à faire des livres, & sans sentir un instant le besoin de cette célébrité fatale qui n'étoit pas faite pour lui, dont il n'a goûte que les amertumes , & qu'on lui a fait payer si cher. Ses visions [237] chéries lui tenoient lieu de tout, & dans le feu de la jeunesse sa vive imagination surchargée accablée d'objets charmans qui venoient incessamment la remplir tenoit sort coeur dans une ivresse continuelle qui ne lui laissoit, ni le pouvoir d'arranger ses idées, ni celui de les fixer, ni le tems de les écrire; ni le désir de les communiquer. Ce ne fut que quand ces grands mouvemens commencerent à s'appaiser , quand ses idées prenant une marche plus réglée & plus lente , il en pût suivre assez la trace pour la marquer ; ce fut dis-je alors seulement que l'usage de la plume lui devint possible , & qu'a l'exemple & à l'instigation des gens de lettres avec les quels il vivoit alors, il lui vint en fantaisie de communiquer au public ces mêmes idées dont il s'étoit long-tems nourri lui-même , & qu'il crut être utiles au genre - humain. Ce fut même en quelque façon par surprise & sans en avoir forme le projet, qu'il se trouva jette dans cette funeste carrière ou des-lors peut-être on creusoit déjà sous ses pas ces gouffres de malheurs dans lesquels on l'a précipité.

 


Des sa jeunesse il s'étoit souvent demande pourquoi il ne trouvoit pas tous les hommes bons sages heureux comme ils lui sembloient faits pour l'être ; il cherchoit dans son coeur l'obstacle qui les en empechoit & ne le trouvoit pas. Si tous les hommes , se disoit-il, me ressembloient , il régneroit sans doute une extrême langueur dans leur industrie; ils auroient peu d'activité, & n'en auroient que par brusques & rares secousses ; mais ils vivroient entr'eux dans une très douce société. Pourquoi n'y vivent-ils pas ainsi ? Pourquoi toujours accusant le Ciel de leurs miseres travaillent-ils sans [238] cesse à les augmenter ? En admirant les progrès de l'esprit humain il s'étonnoit de voir croître en même proportion les calamites publiques. Il entrevoyoit une secrète opposition entre la constitution de l'homme & celle de nos sociétés; mais c'étoit plutôt un sentiment sourd une notion confuse qu'un jugement clair & développé. L'opinion publique l'avoir trop subjugue lui-même pour qu'il osât réclamer contre de si unanimes décisions.

 


Une malheureuse question d'académie qu'il lut dans un mercure vint tout-à-coup dessiller ses yeux , débrouiller ce cahos dans sa tête, lui montrer un autre univers, un véritable age d'or , des sociétés d'hommes simples sages heureux, & réaliser en espérance toutes ses visions, par la destruction des préjugés qui l'avoient subjugue lui-même; mais dont il crut en ce moment voir découler les vices & les miseres du genre-humain. De la vive effervescence qui se alors dans son ame sortirent des étincelles de génie qu'on a vu briller dans ses écrits durant dix ans de délire & de fievre ; mais dont aucun vestige n'avoir paru jusqu'alors , & qui vraisemblablement n'auroient plus brille dans la suite si cet accès passe il eut voulu continuer d'écrire. Enflamme par la contemplation de ces grands objets, il les avoir toujours présens à sa pensée, & les comparant à l'état réel des choses il les voyoit chaque jour sous des rapports tout nouveau pour lui. Berce du ridicule espoir de faire enfin triompher des préjugés & du mensonge la raison la vérité, & de rendre les hommes sages en leur montrant leur véritable intérêt , son coeur , échauffé par l'idée du bonheur futur du [239] genre - humain & par l'honneur d'y contribuer , lui dictoit un langage digne d'une si grande entreprise. Contraint par- là de s'occuper fortement & long-tems du même sujet il assujettit sa tête à la fatigue de la réflexion, il apprit à méditer profondément, & pour un moment il étonna l'Europe par des productions dans lesquelles les ames vulgaires ne virent que de l'éloquence & de l'esprit , mais ou celles qui habitent nos régions éthérées reconnurent avec joie une des leurs,

 


LE FRANÇOIS.


Je vous ai laisse parler sans vous interrompre, mais permettez qu'ici je vous arrête un moment......

 

ROUSSEAU.

 

Je devine.... une contradiction, n'est -ce pas?

 

LE FRANÇOIS.

 

Non, j'en ai vu l'apparence. On dit que cette apparence est un piège que J. J. s'amuse à tendre aux lecteurs étourdis.

 

ROUSSEAU.

 

Si cela est, il en est bien puni par les lecteurs de mauvaise foi qui sont semblant & s'y prendre pour l'accuser de ne savoir ce qu'il dit.

 

LE FRANÇOIS.

 

Je ne suis point de cette derniere classe & je tache de ne pas être de l'autre. Ce n'est donc point une contradiction qu'ici je vous reproche , mais c'est un éclaircissement que je vous demande. Vous étiez ci-devant persuade que les livres qui [240]portent le nom de J. J. n'étoient pas plus de lui que cette traduction du Tasse si fidelle & si coulante qu'on répand avec tant d'affectation sous son nom. Maintenant vous paroissez croire le contraire. Si vous avez en effet change d'opinion, veuillez m'apprendre sur quoi ce changement est fonde.

 

ROUSSEAU.

 

Cette recherche fut le premier objet de mes soins. Certain que l'auteur de ces livres & le monstre que vous m'avez peint ne pouvoient être le même homme , je me bornois pour lever mes doutes à résoudre cette question. Cependant je suis sans y songer parvenu à la résoudre par la méthode contraire. Je voulois premièrement connoître l'auteur pour me décider sur l'homme, & c'est par la connoissance de l'homme que je me suis décide sur l'auteur.

 


Pour vous faire sentir comment une de ces deux recherches m'a dispense de l'autre, il faut reprendre les détails dans lesquels je suis entre pour cet effet; vous déduirez de vous-même & très-aisément les conséquences que j'en ai tirées.

 


Je vous ai dit que je l'avois trouve copiant de la musique à dix sols la page; occupation peu sortable à la dignité d'auteur , & qui ne ressembloit gueres à celles qui lui ont acquis tant de réputation tant en bien qu'en mal. Ce premier article m'offroit déjà deux recherches à faire : l'une , s'il se livroit à ce travail tout de bon ou seulement pour donner le au public fur ses véritables occupations : l'autre , s'il avoit réellement besoin de ce métier pour vivre , ou si c'étoit une affectation de simplicité ou de pauvreté pour faire l'Epictete & le Diogene, comme l'assurent vos Messieurs.


[241] J'ai commence par examiner son ouvrage, bien sur que s'il n'y vaquoit que par maniere d'acquit, j'y verrois des traces de l'ennui qu'il doit lui donner depuis si long-tems. Sa note mal formée m'a paru faite pesamment lentement sans facilite sans grace mais avec exactitude. On voit qu'il tache de suppléer aux dispositions qui lui manquent , à force de travail & de soins. Mais ceux qu'il y met ne s'appercevant que par l'examen, & n'ayant leur effet que dans l'exécution, sur quoi les musiciens, qui ne l'aiment pas ne sont pas toujours sinceres, ne compensent pas aux yeux du public les défauts, qui d'abord sautent à la vue.

 


N'ayant l'esprit présent à rien, il ne l'a pas non plus à son travail, sur-tout force par l'affluence des survenans de l'associer avec le babil. Il fait beaucoup de fautes, & il les corrige ensuite en grattant son papier avec une perte de tems & des peines incroyables. J'ai vu des pages presque entières qu'il avoit mieux aime gratter ainsi que de recommencer la feuille, ce qui auroit été bien plutôt fait; mais il entre dans son tour d'esprit laborieusement paresseux , de ne pouvoir se résoudre à refaire à neuf ce qu'il a fait une sois quoique mal. Il met à le corriger une opiniâtreté qu'il ne peut satisfaire qu'à force de peine & de tems. Du reste le plus long le plus ennuyeux travail ne sauroit lasser sa patience , & souvent faisant faute sur faute je l'ai vu gratter & regratter jusqu'à percer le papier sur lequel ensuite il colloit des pieces. Rien ne m'a sait juger que ce travail l'ennuyât , & il paroît au bout de six ans s'y livrer avec le même goût & le même zele que s'il ne faisoit que de commencer.



[242] J'ai su qu'il tenoit registre de son travail , j'ai désire de voir ce registre ; il me l'a communique. J'y ai vu que dans ces six ans il avoit écrit en simple copie plus de six mille pages de musique, dont une partie, mutique de harpe & de clavecin ou solo & concerto de violon très-charges & en plus grand papier, demande une grande attention & prend un tems considérable. Il a invente , outre sa note par chiffres une nouvelle maniere de copier la musique ordinaire , qui la rend plus commode à lire, & pour prévenir & résoudre routes les difficultés, il a écrit de cette maniere une grande quantité de pieces de toute espece tant en partition qu'en parties séparées.

 


Outre ce travail & son Opéra de Daphnis & Cloé dont un acte entier est fait & une bonne partie du reste bien avancée, & le Devin du Village sur lequel il a refait à neuf une seconde musique presque en entier , il a dans le même intervalle compose plus de cent morceaux de musique en divers genres, la plupart vocale avec des accompagnemens, tant pour obliger personnes qui lui ont fourni les paroles que pour son propre amusement. Il a fait & distribue des copies de cette musique tant en partition qu'en parties séparées transcrite sur les originaux qu'il a gardes. Qu'il ait compose ou pille toute cette musique, ce n'est pas de quoi il s'agit ici. S'il ne l'a pas composée , toujours est - il certain qu'il l'a écrite & notre plusieurs fois de sa main. S'il ne l'a pas composée, que de tems ne lui a-t-il pas falu pour chercher pour choisie dans les musiques déjà toutes faites celle qui convenoit aux paroles qu'on lui fournissoit, ou pour l'y ajuster si bien qu'elle y fut parfaitement appropriée, mérite qu'à particulièrement [243] la musique qu'il donne pour sienne. Dans un pareil pillage il y a moins d'invention sans doute; mais il y a plus d'art de travail, sur - tout de consommation de tems, & c'étoit - là pour lors l'unique objet de ma recherche.

 


Tout ce travail qu'il a mis sous mes yeux , soit en nature soit par articles exactement détailles fait ensemble plus de huit mille pages de musique,*[*Voyez la note 12.] toute écrite de sa main depuis ton retour à Paris.

 


Ces occupations ne l'ont pas empêche de se livrer à l'amusement de la botanique , à laquelle il a donne pendant plusieurs années la meilleure partie de son tems. Dans de grandes & fréquentes herborisations il a fait une immense collection de plantes ; il les a desséchées avec des soins infinis; il les a collées avec une grande propreté sur des papiers qu'il ornoit de cadres rouges. Il s'est applique à conserves la figure & la couleur des fleurs & des feuilles, au point de faire de ces herbiers ainsi préparés des recueils de miniatures. Il en a donne , envoyé à diverses personnes , & ce qui lui reste*[*Ce reste a été donné presque en entier à M. Malthus qui a acheté mes livres de botanique.] suffiroit pour persuader à ceux qui savent combien ce travail exige de tems & de patience, qu'il en fait son unique occupation.

 


LE FRANÇOIS.

 
Ajoutez le tems qu'il lui a falu pour étudier à fond les propriétés de toutes ces plantes , pour les piler les extraire les distiller les préparer de maniere à en tirer les usages auxquels [244] quels il les destine ; car enfin quelque prévenu pour lui que vous puissiez être, vous comprenez bien , je pense, qu'on n'étudie pas la botanique pour rien.


ROUSSEAU.

 

Sans doute. Je comprends que le charme de l'étude de la nature est quelque chose pour toute ame sensible, & beaucoup pour un solitaire. Quant aux préparations dont vous parlez & qui n'ont nul rapport à la botanique, je n'en ai pas vu chez lui le moindre vestige ; je ne me suis point apperçu qu'il eut fait aucune étude des propriétés des plantes, ni même qu'il y crut beaucoup. " Je connois, m'a-t-il dit, l'organisation végétale & la structure des plantes sur le rapport de mes yeux, sur la foi de la nature qui me la montre & qui ne ment point ; mais je ne connois leurs vertus que sur la soi des hommes , qui sont ignorans & menteurs ; leur autorité à généralement sur moi trop peu d'empire pour que je lui en donne beaucoup en cela. D'ailleurs cette étude , vraie ou fausse, ne se fait pas en plein champ comme celle de la botanique, mais dans des laboratoires & chez les malades ; elle demande une vie applique & sédentaire qui ne me plaît ni ne me convient." Et effet je n'ai rien vu chez lui qui montrât ce goût de pharmacie. J'y ai vu seulement des cartons remplis des rameaux de plantes dont je viens de vous parler , & des graines distribuées dans de petites boites classées, comme les plantes qui les fournissent, selon le système de Linnaeus.

 


LE FRANÇOIS.

 

Ah de petites boites ! Eh bien Monsieur, ces petites boites? à quoi servent-elles ? qu'en dites-vous ?

 


ROUSSEAU.

 

Belle demande! A empoisonner les gens, à qui il fait avaler en bol toutes ces graines. Par exemple , vous avalerez par mégarde une once ou deux de graine de pavots , qui vous endormira pour toujours, & du reste comme cela. C'est encore la même chose à-peu-près dans les plantes ; il vous les fait brouter comme du fourage , ou bien il vous en fait boire le jus des sauces.

 

LE FRANÇOIS.

 

Eh non, Monsieur ! on sait bien que ce n'est pas de la sorte que la chose peut se faire, & nos Médecins qui l'ont voulu décider ainsi se sont fait tort chez les gens instruits. Une écuellée de jus de ciguë ne suffit pas à Socrate; il en falut une seconde; il faudroit donc que J. J. fit boire à son monde des bassins de jus d'herbes ou manger des litrons de graines. Oh que ce n'est pas ainsi qu'il s'y prend ! Il fait, force d'opérations, de manipulations, concentrer tellement les poisons des plante qu'ils agissent plus fortement que ceux mêmes des minéraux. Il les escamote , & vous les fait avaler sans qu'on s'en apperçoive, il les fait même agir de loin comme la poudre de sympathie, & comme le basilic il fait empoisonner les gens en les regardant. Il a suivi jadis un cours de chymie, rien n'est plus certain. Or vous comprenez bien ce que c'est, ce que ce [246] peut être , qu'un homme qui n'est ni Médecin ni Apothicaire & qui néanmoins suit des cours de chymie & cultive la botanique ! Vous dites, cependant n'avoir vu chez lui nuls vestiges de préparations chimiques. Quoi! point d'alambics, de fourneaux, de chapiteaux, de cornues? Rien qui ait rapport à un laboratoire?

 

ROUSSEAU.

 
Pardonnez - moi, vraiment! J'ai vu dans sa petite cuisine un réchaud , des caffetieres de fer-blanc, des plats, des pots, des écuelles de terre.

 

LE FRANÇOIS.

 

Des plats, des pots , des écuelles! Eh mais vraiment! voile l'affaire. Il n'en faut pas davantage pour empoisonner tout le genre - humain.

 

ROUSSEAU.

 

Témoin Mignot & ses successeurs.

 

LE FRANÇOIS.

 

Vous me direz que les poisons qu'on préparé dans des écuelles doivent se manger la cuiller, & que les potages ne s'escamotent pas.......

 

ROUSSEAU.

 

Oh non ! je ne vous dirai point tout cela, je vous jure, ni rien de semblable: je me contenterai d'admirer. O la savante la méthodique marche que d'apprendre la botanique pour se faire empoisonneur ! C'est comme si l'on apprenoit la géométrie pour se faire assassin.


LE FRANÇOIS.

 
Je vous vois sourire bien dédaigneusement. Vous passionnerez-vous toujours pour cet homme-là

 

ROUSSEAU.

 

Me passionner! moi! Rendez-moi plus de justice, & foyer même assure que jamais Rousseau ne défendra J. J. accuse d'être un empoisonneur.

 


LE FRANÇOIS.

 

Laissons donc tous ces persiflages, & reprenez vos récits. J'y prête une oreille attentive. Ils m'intéressent de plus en plus.

 


ROUSSEAU.

 

Ils vous intéresseroient davantage encore , j'en suis très-sur, s'il m'étoit possible ou permis ici de tout dire. Ce seroit abuser de votre attention que de l'occuper à tous les soins que j'ai pris pour m'assurer du véritable emploi de son tems , de la nature de ses occupations, & de l'esprit dans lequel il s'y livre. Il vaut mieux me borner à des résultats , & vous laisser le soin de tout vérifier par vous - même , si ces recherches vous intéressent assez pour cela.

 


Je dois pourtant ajouter aux détails dans lesquels je viens d'encrer que J. J. , au milieu de tour ce travail manuel , à encore employé six mois dans le même intervalle tant à l'examen de la constitution d'une Nation malheureuse qu'à proposer ses idées sur les corrections à faire à cette constitution , & cela sur les instances retirées jusqu'à l'opiniâtreté d'un des premiers [248] patriotes de cette Nation qui lui faisoit un devoir d'humanité des soins qu'il lui imposoit.

 


Enfin malgré la résolution qu'il avoit prise en arrivant à Paris de ne plus s'occuper de ses malheurs ni de reprendre la plume à ce sujet , les indignités continuelles qu'il y a souffertes, les harcellemens sans relâche que la crainte qu'il n'écrivît lui à fait essuyer , l'impudence avec laquelle on lui attribuoit incessamment de nouveaux livres, & la stupide ou maligne crédulité du public cet égard ayant lasse sa patience, & lui faisant sentir qu'il ne gagneroit rien pour son repos à se taire , il a fait encore un effort & s'occupant derechef malgré lui de sa destinée & de ses persécuteurs , il a écrit en forme de Dialogue une espece de jugement d'eux & de lui assez semblable à celui qui pourra résulter de nos entretiens. Il m'a souvent proteste que cet écrit étoit de tous ceux qu'il a faits en sa vie celui qu'il avoit entrepris avec le plus de répugnance & exécute avec le plus d'ennui. Il l'eut cent sois abandonne si les outrages augmentant sans cesse & pousses enfin aux derniers excès ne l'avoient force malgré lui de le poursuivre. Mais loin qu'il ait jamais pu s'en occuper long-tems de suite, il n'en eut pas même endure l'angoisse si son travail journalier ne fut venu l'interrompre & la lui faire oublier. De sorte qu'il y a rarement donne plus d'un quart-d'heure par jour, & cette maniere d'écrire coupée & interrompue est une des causes du peu de suite & des répétitions continuelles qui regnent dans cet écrit.

 


Après m'être assure que cette copie de musique n'étoit point un jeu , il me restoit à savoir si en effet elle étoit nécessaire [249] à sa subsistance, & pourquoi, ayant d'autres talens qu'il pouvoit employer plus utilement pour lui-même & pour le public, il s'étoit attache de préférence à celui-là? Pour abréger ces recherches sans manquer à mes engagemens envers vous je marquai naturellement ma curiosité, & sans lui dire tout ce vous m'aviez appris de son opulence, je me contentai de lui répéter ce que j'avois oui dire mille fois, que du seul produit de ses livres, & sans avoir rançonné ses libraires, il devoir être assez riche pour vivre à son aise de son revenu.

 


Vous avez raison, me dit - il , si vous ne voulez dire en cela que ce qui pouvoit être; mais si vous prétendez en conclure que la chose est réellement ainsi & que je suis riche en effet, vous avez tort, tout au moins ; car un sophisme bien cruel pourroit se cacher sous cette erreur.

 


Alors il entra dans le détail articule de ce qu'il avoit reçu de ses libraires pour chacun de ses livres, de toutes les ressources qu'il avoit pu avoir d'ailleurs, des dépenses auxquelles il avoit été force pendant huit ans qu'on s'est amuse à le faire voyager à grands frais, lui & sa compagne aujourd'hui sa femme, & de tour cela bien calcule & bien prouve il résulta, qu'avec quelque argent comptant provenant tant de son accord avec que l'Opéra que de la vente de ses livres de botanique & du reste d'un fonds de mille écus qu'il avoit à Lyon & qu'il retira pour s'établir à Paris , toute sa fortune présente consiste en huit cents francs de rente viagère incertaine, & dont il n'a aucun titre , & trois cents francs de rente aussi viagère mais assurée , du moins autant que la personne qui doit la payer sera solvable. "Voilà très-fidellement, me dit-il, [250] il a quoi se borne toute mon opulence. Si quelqu'un dit me savoir aucun autre fonds ou revenu de quelque espece que ce puisse être ; je dis qu'il ment & je me montre; & si quelqu'un dit en avoir à moi , qu'il m'en donne le quart & je lui fais quittance du tout.”

 


“Vous pourriez, continua-t-il, dire comme tant d'autres que pour un Philosophe austère onze cents francs de rente devroient , au moins tandis que je les ai , suffire à ma subsistance , sans avoir besoin d'y joindre un travail auquel je suis peu propre & que je fais avec plus d'ostentation que de nécessite. A cela je réponds , premièrement que se le ne suis ni Philosophe ni austère , & que cette vie dure dont il plaît à vos Messieurs de me faire un devoir n'a jamais été ni de mon goût ni dans mes principes, tant que par des moyens justes & honnêtes j'ai pu éviter de m'y réduire ; en me faisant copiste de musique je n'ai point prétendu prendre un état austère & de mortification , mais choisir au contraire une occupation de mon goût, qui ne fatigât pas mon esprit paresseux , & qui pût me fournir les commodités de la vie que mon mince revenu ne pouvoit me procurer sans ce supplément. En renonçant & de grand coeur à tout ce qui est de luxe & de vanité le n'ai point renonce aux plaisirs réels , & c'est même pour les goûter dans toute leur pureté que j'en ai détache tout ce qui ne tient qu'à l'opinion. Les dissolutions ni les excès n'ont jamais été de mon goût ; mais sans avoir jamais été riche j'ai toujours vécu commodément ; & il m'est de toute impossibilité de vivre commodément dans mon petit ménage [251] avec onze cents francs de rente quand même ils seroient assures, bien moins encore avec trois cents auxquels d'un jour à l'autre je puis être réduit. Mais écartons cette prévoyance. Pourquoi voulez-vous que sur mes vieux jours je fasse sans nécessite le dur apprentissage d'une vie plus que frugale à laquelle mon corps n'est point accoutume ; tandis qu'un travail qui n'est pour moi qu'un plaisir me procure la continuation de ces mêmes commodités dont l'habitude m'a fait un besoin , & qui de toute autre maniere seroient moins à ma portée ou me coûteroient beaucoup plus cher ? Vos Messieurs, qui n'ont pas pris pour eux cette austérité qu'ils me prescrivent , sont bien d'intriguer ou emprunter, plutôt que de s'assujettir à un travail manuel qui leur paroît si ignoble usurier insupportable , & ne procure pas tout-d'un-coup des raffles de cinquante mille francs. Mais moi qui ne pense pas comme eux sur la véritable dignité; moi qui trouve une jouissance très-douce dans le passage alternatif du travail à la récréation ; par une occupation de mon goût que je mesure à ma volonté , j'ajoute ce qui manque à ma petite fortune pour me procurer une subsistance aisée , & je jouis des douceurs d'une vie égale & simple autant qu'il dépend de moi. Un désoeuvrement absolu m'assujettiroit à l'ennui, me forceroit peut-être à chercher des amusemens n toujours coûteux souvent pénibles, rarement innocens, au lieu qu'après le travail le simple repos à son charme, & suffit avec la promenade pour l'amusement dont j'ai besoin. Enfin c'est peut - être un soin que je me dois dans une situation aussi triste d'y jetter du moins tous les agrémens [252] qui restent à ma portée pour tacher d'en adoucir l'amertume , de peur que le sentiment de mes peines aigri par une vie austère ne fermentât dans mon ame & n'y produisit des dispositions haineuses & vindicatives, propres à me rendre méchant & plus malheureux. Je me suis toujours bien trouve d'armer mon coeur contre la haine par toutes les jouissances que j'ai pu me procurer. Le succès de cette méthode me la rendra toujours chere , & plus ma destinée est déplorable , plus je m'efforce pour me maintenir toujours bon.”


“Mais, disent-ils, parmi tant d'occupation dont il a le choix, pourquoi choisir par préférence celle à laquelle a paroît le moins propre, & qui doit lui rendre le moins? Pourquoi copier de la musique au lieu de faire des livres? Il y gagneroit davantage & ne se degraderoit pas. Je repondrois volontiers à cette question en la renversant. Pourquoi faire des livres au lieu de copier de la musique, puisque ce travail me plaît & me convient plus que tout autre , & que son produit est un gain juste honnête & qui me suffit? Penser est un travail pour moi très-pénible qui me fatigue me tourmente & me déplaît; travailler de la main & laisser ma tête en repos me récrée & m'amuse. Si j'aime quelquefois à penser c'est librement & sans gêne en laissant aller à leur gré mes idées sans les assujettir à rien. Mais penser à ceci ou à cela par devoir par métier, mettre à mes productions de la correction de la méthode est pour moi le travail d'un galérien , & penser pour vivre me paroît la plus pénible ainsi que la plus ridicule de [253] toutes les occupations. Que d'autres usent de leurs talens comme il leur plaît, je ne les en blâmé pas; mais pour moi je n'ai jamais voulu prostituer les miens tels quels en les mettant à prix, sur que cette vénalité même les auroit anéantis. Je vends le travail de mes mains, mais les productions de mon ame ne sont point à vendre; c'est leur désintéressement qui peut seul leur donner de la force & le l'élévation. Celles que je ferois pour de l'argent n'en vaudroient gueres & m'en rendroient encore moins.”

 


“Pourquoi vouloir que je fasse encore des livres quand j'ai dit tout ce que j'avois à dire, & qu'il ne me resteroit que la ressource trop chétive à mes yeux de retourner & répéter les mêmes idées? A quoi bon redire une seconde fois & mal, ce que j'ai dit tune fois de mon mieux ? Ceux qui ont la démangeaison de parler toujours trouvent toujours quelque chose à dire ; cela est aise pour qui ne veut qu'agencer des mots ; mais je n'ai jamais été tente le prendre la plume que pour dire des choses grandes neuves & nécessaires , & non pas pour rabâcher. J'ai fait les livres, il est vrai, mais jamais je ne fus un lévrier. Pourquoi faire semblant de vouloir que je fasse encore des livres, quand en effet on craint tant que je n'en fasse & qu'on met tant de vigilance à m'en ôter tous les moyens. On me ferme l'abord de toutes des maisons hors celles des fauteurs de la ligue. On me cache avec le plus grand soin la demeure & l'adresse de tout le monde. Les suisses & portiers ont tous pour moi des ordres secrets autres ceux de leurs maîtres; on ne me liste plus de communication [254] avec les humains , même pour parler, me permettroit-on d'écrire ? On me laisseroit peut - être exprimer ma pensée afin de la savoir , mais très - certainement on m'empecheroit bien de la dire au public.”

 


“Dans la position ou je suis si j'avois à faire des livres, je n'en devrois & n'en voudrois aire que pour la défense de mon honneur, pour confondre & démasquer ses imposteurs qui le diffament : il ne m'est plus permis sans me manquer à moi-même de traiter aucun autre sujet. Quand j'aurois les lumieres nécessaires pour percer cet abyme de ténèbres ou l'on m'a plonge, & pour éclairer toutes ces trames souterraines , y a-t-il du bon sens à supposer qu'on me laisseroit faire, & que les gens qui disposent de moi souffriroient que j'instruisisse le public de leurs manoeuvres & de mon sort? A qui m'adresserois-je pour me faire imprimer qui ne fut un de leurs émissaires ou qui ne le devint aussi-tôt ? M'ont-ils laisse quelqu'un à qui je pusse me confier? Ne fait-on pas tous les jours à toutes les heures à qui j'ai parle, ce- que j'ai dit, & doutez - vous que depuis nos entrevues vous-même ne soyez aussi surveille que moi? Quelqu'un peut-il ne pas voir qu'investi de toutes parts, garde à vue comme je le suis, il m'est impossible de faire entendre nulle part la voix de la justice & de la vérité? Si l'on paroissoit m'en laisser le moyen ce seroit un piège. Quand j'aurois dit blanc on me feroit dire noir sans même que j'en susse rien,*[*Comme on sera certainement du contenu de cet écrit , si son existence est connue du public & qu'il tombe entre les mains de ces Messieurs, ce qui paroît naturellement inévitable] & [255] puisqu'on falsifie tout ouvertement mes anciens écrits qui sont dans les mains de tout le monde, manqueroit-on de falsifier ceux qui n'auroient point encore paru, & dont rien ne pourroit constater la falsification , puisque mes protestations sont comptées pour rien ? Eh , Monsieur , pouvez - vous ne pas voir que le grand le seul crime qu'ils redoutent de moi, crime affreux dont l'effroi les tient dans des transes continuelles, est ma justification ?”

 


“Faire des livres pour subsister eut été me mettre dans la dépendance du public. Il eut été des-lors question, non d'instruire & de corriger , mais de plaire & de réussir. Cela ne pouvoit plus se faire en suivant la route que j'avois prise ; les tems étoient trop changes & le public avoir trop changes pour moi. Quand je publiai mes premiers écrits , encore livre à lui-même , il n'avoit point en total adopte de secte & pouvoir écouter la voix de la vérité & de la raison. Mais aujourd'hui subjugue tout entier il ne pense plus il ne raisonne plus il n'est plus rien par lui-même , & ne suit plus que les impressions que lui donnent ses guides. L'unique doctrine qu'il peut goûter désormais est celle qui met ses passions à leur aise & couvre d'un vernis de sagesse le dérèglement de ses moeurs. Il ne reste plus qu'une route pour quiconque aspire à lui y plaire. C'est de suivre à la piste les brillans auteurs de ce siecle & de prêcher comme eux dans une morale hypocrite , l'amour des vertus , & la haine du vice , mais après avoir commence par prononcer comme eux que tout cela sont des mots vides de sens, faits pour amuser le peuple, [256] qu'il n'y a ni vice ni vertu dans le coeur de l'homme, puisqu'il n'y a ni liberté dans sa volonté ni moralité dans ses actions, que tout jusqu'à cette volonté même est l'ouvrage d'une aveugle nécessite, qu'enfin la conscience & les remords ne sont que préjugés & chimères, puisqu'on re peut, ni s'applaudir d'une bonne action qu'on a été force de faire, ni se reprocher un crime dont on n'a pas eu le pouvoir de s'abstenir.*[*Voilà ce qu'ils ont ouvertement enseigne & publie jusqu'ici , sans qu'on ait songe à les décréter pour cette doctrine. Cette peine étoit réservée au Système impie de la Religion naturelle. A présent c'est à J. J. qu'ils sont dire tout cela; eux se taisent, ou crient à l'impie , le public avec eux. Risum teneatis, amici!] Et quelle chaleur quelle véhémence, quel ton de persuasion & de vérité pourrois-je mettre , quand je le voudrois dans ces cruelles doctrines qui, flattant les heureux & les riches, accablent les infortunes & les pauvres, en ôtant aux uns tout frein toute crainte toute retenue, aux autres toute espérance toute consolation, & comment enfin les accorderois-je avec mes propres écrits pleins de la réfutation de tous ces sophismes ? Non, j'ai dit ce que le savois , ce que je croyois du moins être vrai bon consolant utile. J'en ai dit assez pour qui voudra m'écouter en sincérité de coeur, & beaucoup trop pour le siecle ou j'ai eu le malheur de vivre. Ce que je dirois de plus ne seroit aucun effet , & je le dirois mal, n'étant anime ni par l'espoir du succès comme les auteurs à la mode, ni comme autrefois par cette hauteur de courage qui met au-dessus , & qu'inspire le seul amour de la vérité sans mélange d'aucun intérêt personnel."

 


[257] Voyant l'indignation dont il s'enflammoit à ces idées , je gardai de lui parler de tous ces fatras de livres & de brochures qu'on lui fait barbouiller & publier tous les jours avec autant de secret que de bon sens. Par quelle inconcevable bêtise pourvoir-il espérer, surveille comme il est, de pouvoir garder un seul moment l'anonyme , & lui à qui l'on reproche tant de se défier à tort de tout le monde , comment auroit-il une confiance aussi stupide en ceux qu'il chargeroit de la publication de ses manuscrits , & s'il avoir en quelqu'un cette inepte confiance , est-il croyable qu'il ne s'en serviroit, dans la position terrible ou il est, que pour publier traductions & de frivoles brochures?*[*Aujourd'hui ce sont des livres en forme : mais il y a dans l'oeuvre qui me regarde un progrès qu'il n'étoit pas aise de prévoir.] Enfin peut-on penser que se voyant ainsi journellement découvert, il ne laissât pas d'aller toujours son train avec le même mystère, avec le même secret si bien garde , soit en continuant de se confier aux mêmes traitées, soit en choisissant de nouveau confidens tout aussi fidelles?

 


J'entends insister. Pourquoi sans reprendre ce métier d'auteur qui lui déplaît tant , ne pas choisir au moins pour ressource quelque talent plus honorable ou plus lucratif? Au lieu de copier de la musique, s'il étoit vrai qu'il la fut, que n'en faisoit-il ou que ne l'enseignoit-il ? S'il ne la savoit pas, il avoir ou passoit pour avoir d'autres connoissances dont il pouvoir donner leçon. L'italien, la géographie, l'arithmétique , que sais-je moi! Tout, puisqu'on a tant de facilites à Paris pour enseigner ce qu'on ne sait pas soi-même ; les plus médiocres [258] talens valoient mieux à cultiver pour s'aider à vivre que le moindre de tous qu'il possedoit mal & dont il tiroit si peu de profit, même en taxant si haut son ouvrage. Il ne se fut point mis, comme il a fait, dans la dépendance de quiconque vient arme d'un chiffon de musique lui débiter son amphigouri , ni des valets insolens qui viennent dans leur arrogant maintien lui déceler les sentimens caches des maîtres. Il n'eut point perdu si souvent le salaire de son travail , ne se fût point sait mépriser du peuple & traiter de juif par le philosophe D***. [Diderot] pour ce travail même. Tous ces profits mesquins sont méprisés des grandes ames. L'illustre D***. [Diderot] qui ne souille point ses mains d'un travail mercenaire & dédaigne les petits gains usuriers , est aux yeux de l'Europe entiere un sage aussi vertueux que désintéresse; & le copiste J. J. prenant dix sols par page de son travail pour s'aider à vivre, est un juif que son avidité fait universellement mépriser. Mais en dépit de son âpreté la fortune paroît avoir ici tout remis dans l'ordre, & je ne vois point que les usures du juif J. J. l'ayent rendu fort riche , ni que le désintéressement du philosophe D***.[Diderot] l'ait appauvri. Eh comment peut-on ne pas sentir que si J. J. eut dit pris cette occupation de copier de la musique uniquement pour donner le change au public ou par affectation, il n'eut pas manque pour ôter cette arme à ses ennemis & se faire un mérite de son métier, de le faire au prix des autres, ou même au-dessous?

 


LE FRANÇOIS.

 

L'avidité ne raisonne pas toujours bien.

 


[259] ROUSSEAU.

 

L'animosité raisonne souvent plus mal encore. Cela se sent à merveilles quand on examine les allures de vos Messieurs; leurs singuliers raisonnemens qui les décaleraient bien vite aux yeux de quiconque y voudroit regarder & ne pas leur passion.

 


Toutes ces objections m'étoient présentes quand j'ai commence d'observer notre homme : mais en le voyant familièrement j'ai senti bientôt & je sens mieux chaque jour que les vrais motifs qui le déterminent dans toute sa conduite se trouvent rarement dans son plus grand intérêt & jamais dans les opinions de la multitude. Il les faut chercher plus près de lui si l'on ne veut s'abuser sans cesse.

 


D'abord comment ne sent-on pas que pour tirer parti de tous ces petits talens dont on parle , il en faudroit un qui lui manque , savoir celui de les faire valoir. Il faudroit intriguer courir à son age de maison en maison, faire sa cour aux Grands aux riches aux femmes aux artistes , à tous ceux dont on le laisseroit approcher; car on mettroit le même aux gens dont on lui permettroit l'accès qu'en à ceux à qui l'on permet le sien , & parmi lesquels je ne serois pas sans vous.

 


Il a fait assez d'expériences de la façon dont le traiteroient les musiciens , s'il se mettoit à leur merci pour l'exécution de ses ouvrages , comme il y seroit force pour, en pouvoir tirer parti. J'ajoute que quand même à force de manège il pourroit réussir, il devroit toujours trouver trop chers des succès achètes à ce prix. Pour moi du moins pensant autrement que le [260] public sur le véritable honneur , j'en trouve beaucoup plus à copier chez soi de la musique à tant la page , qu'a courir de porte en porte pour y souffrir les rebuffades des valets, les caprices des maîtres & faire par-tout le métier de cajoleur & de complaisant. Voila ce que tout esprit judicieux devroit sentir lui-même ; mais l'étude particuliere de l'homme ajoute un nouveau poids à tout cela.

 


J. J. est indolent paresseux comme tous les contemplatifs: mais cette paresse n'est que dans sa tête. Il ne pense qu'avec effort , il se fatigue à penser, il s'effraye de tout ce qui l'y force à quelque foible degré que ce soit, & s'il faut qu'il réponde à un bonjour dit avec quelque tournure il en sera tourmente. Cependant il est vit, laborieux à sa maniere. Il ne peut souffrir une oisiveté absolue : il faut que ses mains que ses pieds que ses doigts agissent , que son corps soit en exercice cet que sa tête reste en repos. Voilà d'ou vient sa passion pour la promenade ; il y est en mouvement sans être oblige de penser. Dans la rêverie on n'est point actif. Les images se tracent dans le cerveau s'y combinent comme dans le sommeil sans le concours de la volonté: on laisse tout cela suivre sa marche, & l'on jouit sans agir. Mais quand on veut arrêter fixer les objets, les ordonner les arranger, c'est autre chose ; on y met du sien. Si - tôt que le raisonnement & la réflexion s'en mêlent, la méditation n'est plus un repos; elle est une action très-pénible , & voilà la peine qui fait l'effroi de J. J. & dont la seule idée l'accable & le rend paresseux. Je ne l'ai jamais trouve tel que dans toute oeuvre ou il faut que l'esprit agisse , quelque peu que ce puisse être. Il n'est avare ni de son [261] tems ni peut rester oisif sans souffrir; il passeroit volontiers sa vie à bêcher dans un jardin pour y rêver à son aise: mais ce seroit pour lui le plus cruel supplice de la passer dans un fauteuil en fatigant sa cervelle à chercher des tiens pour amuser les femmes.

 


De plus il déteste la gêne autant qu'il aime l'occupation. Le travail ne lui coûte, pourvu qu'il le fasse à son heure & non pas à celle d'autrui. Il porte sans peine le joug de la nécessité des choses, mais non celui de la volonté des hommes. Il aimera mieux faire une tache double en prenant son tems qu'une simple au moment prescrit.

 


A-t-il une affaire une visite un voyage à faire, il ira sur le champ si rien ne le presse; s'il faut aller à l'instant il regimbera. Le moment ou renonçant à tout projet, de fortune pour vivre au jour la journée il se défit de sa montre fut un des plus doux de sa vie. Graces au Ciel, s'écria-t-il dans un transport de joie, je n'aurai plus besoin de savoir l'heure qu'il est!

 


S'il se plie avec peine aux fantaisies des autres, ce n'est pas qu'il en ait beaucoup de son chef. Jamais homme ne fut moins imitateur & cependant moins capricieux. Ce n'est pas sa raison qui l'empêche de l'être, c'est sa paresse; car les caprices sont des secousses de volonté dont il craindroit la fatigue. Rebelle à toute autre volonté il ne sait pas même obéir à la sienne, ou plutôt il trouve si fatigant même de vouloir , qu'il aime mieux dans le courant de la vie suivre une impression purement machinale qui l'entraîne sans qu'il ait la peine de la diriger. Jamais homme ne porta plus pleinement & des sa jeunesse le joug propre des ames foibles & des vieillards, savoir [262] celui de l'habitude. C'est par elle qu'il aime à faire encore aujourd'hui ce qu'il fit hier , sans autre motif si ce n'est qu'il le fit hier. La route étant déjà frayée il a moins de peine à la suivre qu'à l'effort d'une nouvelle direction. Il est incroyable à quel point cette paresse de vouloir le subjugue. Cela se voit jusques dans ses promenades. Il répétera toujours la même jusqu'à ce que quelque motif le force absolument d'en changer : ses pieds le reportent d'eux-mêmes ou ils 1'ont déjà porte. Il aime à marcher toujours devant lui , parce que cela se fait sans avoir besoin d'y penser. Il iroit de cette façon toujours rêvant jusqu'à la Chine sans s'en appercevoir, ou sans s'ennuyer. Voilà pourquoi les longues promenades lui plaisent; mais il n'aime pas les jardins ou à chaque bout d'allée une petite direction est nécessaire pour tourner & revenir sur ses pas , & en compagnie il se met sans y penser à la suite des autres pour n'avoir pas besoin de penser à son chemin; aussi n'en a-t-il jamais retenu aucun qu'il ne l'eut fait seul.

 


Tous les hommes sont naturellement paresseux , leur intérêt même ne les anime pas , & les plus pressans besoins ne les sont agir que par secousses; mais à mesure que l'amour - propre s'éveille il les excite les pousse , les tient sans cesse en haleine parce qu'il est la seule passion qui leur parle toujours : c'est ainsi qu'on les voit tous dans le monde. L'homme en qui l'amour - propre ne domine pas & qui ne va point chercher son bonheur loin de lui est le seul qui connoisse l'incurie & les doux loisirs, & J. J. est cet homme-là autant que je puis m'y connoître. Rien n'est plus uniforme que sa maniere de vivre : il se lève se couche mange travaille sort & rentre aux [263] mêmes heures , sans le vouloir & sans le savoir. Tous les jours sont jettes au même moule ; c'est le même jour toujours répété; sa routine lui tient lieu de toute autre regle : il la suit très-exactement sans y manquer & sans y songer. Cette molle inertie n'influe pas seulement sur ses actions indifférentes, mais sur toute si conduite , sur les affections mêmes de son coeur, & lorsqu'il cherchoit si passionnément des liaisons qui lui convinssent , il n'en forma réellement jamais d'autres que celles que le hasard lui présenta. L'indolence & le besoin d'aimer ont donne sur lui un ascendant aveugle à tout ce qui l'approchoit. Une rencontre fortuite , l'occasion , le besoin du moment , l'habitude trop rapidement prise , ont détermine tous les attachemens & par eux toute sa destinée. En vain son coeur lui demandoit un choix , son humeur trop facile ne lui en laissa point faire. Il est peut-être le seul homme au monde des liaisons duquel on ne peut rien conclure ; parce que son propre goût n'en forma jamais aucune, & qu'il se trouva toujours subjugue avant d'avoir eu le tems de choisir. Du reste l'habitude ne finit point en lui par l'ennui. Il vivroit éternellement du même mets , répéteroit sans cesse le même air , reliroit toujours le même livre , ne verroit toujours que la même personne. Enfin le ne l'ai jamais vu se dégoûter d'aucune chose qui une fois lui eut fait plaisir.

 


C'est par ces observations & d'autres qui s'y rapportent , e'est par l'étude attentive du naturel & des goûts de l'individu, qu'on apprend à expliquer les singularités de sa conduite, & non par des fureurs d'amour-propre qui rongent les coeurs de ceux qui le jugent sans avoir jamais approche du sien. C'est [264] par paresse par nonchalance par aversion de la dépendance & de la génie que J. J. copie de la musique. Il fait sa tache quand & comment il lui plaît , il ne doit compte de sa journée de son tems de son travail de son loisir à personne. Il n'a besoin de rien arranger de rien prévoir de prendre aucun souci de rien , il n'a nulle dépense d'esprit à faire , il est lui & à lui tous les jours , tout le jour ; & le soir quand il se délasse & se promene , son ame ne sort du calme que pour se livrer à des émotions délicieuses sans qu'il ait à payer de sa personne, & à soutenir le faix de la célébrité par de brillantes ou savantes conversations qui feroient le tourment de sa vie sans flatter sa vanité.

 


Il travaille lentement , pesamment , fait beaucoup de fautes, efface ou recommence sans cesse , cela l'a force de taxer haut son ouvrage , quoiqu'il en sente mieux que personne l'imperfection. Il n'épargne cependant ni frais ni soins pour lui faire valoir son prix , & il y met des attentions qui ne sont pas sans effet & qu'on attendroit en vain des autres copistes. Ce prix même quelque fort qu'il soit seroit peut - être au-dessous du leur, si l'on en déduisoit ce qu'on s'amure à lui faire perdre , soit en ne retirant ou en ne payant point l'ouvrage qu'on lui fait faire , soit en le détournant de son travail en mille manieres dont les autres copistes sont exempts. S'il abuse en cela de sa célébrité , il le sent & s'en afflige ; mais c'est un bien peut avantage contre tant de maux qu'elle lui attire , & il ne sauroit faire autrement sans s'exposer à des inconvéniens qu'il n'a pas le courage de supporter. Au lieu qu'avec ce modique supplément acheté par son travail, sa situation présente est[265] du cote de l'aisance telle précisément qu'il la faut à son humeur. Libre des chaînes de la fortune , il jouit avec modération de tous les biens réels qu'elle donne ; il a retranche ceux de l'opinion, qui ne sont qu'apparens & qui sont les plus couteaux. Plus pauvre il sentiroit des privations des souffrances ; plus riche il auroit l'embarras des richesses , des soucis, des affaires, il faudroit renoncer à l'incurie, pour lui la plus douce des voluptés: en possédant davantage il jouiroit beaucoup moins.

 


Il est vrai qu'avance déjà dans la vieillesse il ne peut espérer de vaquer long-tems encore à son travail, sa main déjà tremblotante lui refuse un service aise , sa note se déforme, son activité diminue, il fait moins d'ouvrage & moins bien dans plus tems , un moment viendra *[*Un autre inconvénient très-grave me forcera d'abandonner enfin ce travail, quel d'ailleurs la mauvaise volonté du publie me rend plus onéreux qu'utile. C'est l'abord fréquent de Quidams étrangers ou inconnus qui s'introduisent chez moi sous ce prétexte, & qui savent ensuite s'y cramponner malgré moi sans que je puisse pénétrer leur dessein.] s'il vieillit beaucoup qui , lui ôtant les ressources qu'il s'est ménagées le forcera défaire un tardif & dur apprentissage d'une frugalité bien austère. Il ne doute pas même que vos Messieurs n'ayent déjà pour ce tems qui s'approche & qu'ils sauront peut-être accélérer, un nouveau plan de bénéficence, c'est-à-dire, de nouveaux moyens de lui faire manger le pain d'amertume & boire la coupe d'humiliation. Il sent & prévoit très-bien tout cela , mais si près du terme de la vie il n'y voit plus un fort grand inconvénient. D'ailleurs comme cet inconvénient est inévitable, [266] c'est folie de s'en tourmenter, & ce seroit s'y précipiter d'avance que de chercher à le prévenir. Il pourvoit au présent en ce qui dépend de lui , & laisse le soin de l'avenir à la providence.

 


J'ai donc vu J. J. livre tout entier aux occupations que je viens de vous décrire , se promenant toujours seul , pensant peu , rêvant beaucoup ; travaillant presque machinalement, sans cesse occupe des mêmes choses sans s'en rebuter jamais; enfin plus gai , plus content , se portant mieux en menant cette vie presque automate , qu'il ne fit tout le tems qu'il consacra si cruellement pour lui & si peu utilement pour les autres, au triste métier d'Auteur.

 


Mais n'apprécions pas cette conduire au-dessus de sa valeur. Des que cette vie simple & laborieuse n'est pas jouée, elle seroit sublime dans un célébré écrivain qui pourroit s'y réduire. Dans J. J. elle n'est que naturelle , parce qu'elle n'est l'ouvrage d'aucun effort, ni celui de la raison , mais une simple impulsion du tempérament détermine par la nécessité. Le seul mérite de celui qui s'y livre est d'avoir cede sans résistance au penchant de la nature, & de ne s'être pas laisse détourner par une mauvaise honte ni par une sotte vanité. Plus j'examine cet homme dans le détail de l'emploi de ses journées, dans l'uniformité de cette vie machinale , dans le goût qu'il paroir y prendre , dans le contentement qu'il y trouve , dans l'avantage qu'il en tire pour son humeur & pour sa santé ; plus je vois que cette maniere de vivre étoit celle pour laquelle il étoit ne. Les hommes, le figurant toujours à leur mode en ont fait tantôt un profond génie , tantôt un petit charlatan, [267] d'abord un prodige de vertu , puis un monstre de scélératesse , toujours l'être du monde le plus étrange & le plus bizarre. La nature n'en a fait qu'un bon artisan, sensible , il est vrai , jusqu'au transport, idolâtre du beau, passionne pour la justice, dans de courts momens d'effervescence capable de vigueur & d'élévation , mais dont l'état habituel fut & sera toujours l'inertie d'esprit & l'activité machinale , & pour tout dire en un mot qui n'est rare que parce qu'il est simple. Une des choses dont il se félicite est de se retrouver dans sa vieillesse à-peu-près au même rang ou il est ne , sans avoir jamais beaucoup ni monte ni descendu dans le cours de sa vie. Le sort l'a remis ou savoit place la nature, il s'applaudit chaque jour de ce concours.

 


Ces solutions si simples & pour moi si claires de mes premiers doutes m'ont fait sentir de plus en plus que j'avois pris la seule bonne route pour aller à la source des singularités de cet homme tant juge & si peu connu. Le grand tort de ceux qui le jugent n'est pas de n'avoir point devine les vrais motifs de sa conduite; des gens si fins ne s'en douteront jamais,*[*Les gens si fins, totalement transformes par l'amour-propre, n'ont plus la moindre idée des vrais mouvemens de la nature, & ne connoîtront jamais rien aux ames honnêtes, parce qu'ils ne voyent par-tout que le mal excepte dans ceux qu'ils ont intérêt de flatter. Aussi les observations des gens fins ne s'accordant avec la vérité que par hasard ne sont point autorité chez les sages. Je ne connois pas deux François qui pussent parvenir à me connoître, quand même ils le désireroient de tout leur coeur ; la nature primitive de l'homme est trop loin de toutes leurs idées. Je ne dis pas néanmoins qu'il n'y en a point ; je dis seulement que je n'en connois pas deux.] mais c'est de n'avoir pas voulu les apprendre , d'avoir concouru [268] de tout leur coeur aux moyens pris pour empêcher ; lui de les dire & eux de les savoir. Les gens même les plus équitables sont portes à chercher des causes bizarres à une conduite extraordinaire , & au contraire , c'est à force d'être naturelle que celle de J. J. est peu commune : mais c'est ce qu'on ne peut sentir qu'après avoir fait une étude attentive de son tempérament de son humeur de les goûts de toute sa constitution. Les hommes n'y sont pas tant de façon pour se juger entr'eux. Ils s'attribuent réciproquement les motifs qui pourroient faire agir le jugeant comme fait le juge s'il étoit à sa place, & souvent ils rencontrent juste parce qu'ils sont tous conduits par l'opinion, par les préjugés , par l'amour-propre , par toutes les passions factices qui en sont le cortege, & sur -tout par ce vis intérêt prévoyant & pourvoyant, qui les jette toujours loin du présent & qui n'est rien pour l'homme de la nature.

 


Mais ils sont si loin de remonter aux pures impulsions de cette nature & de les connoître que s'ils parvenoient à comprendre enfin que ce n'est point par ostentation que J. J. se conduit si différemment qu'ils ne sont, le plus grand nombre en concluroit aussi-tôt que c'est donc par bassesse d'ame, quelques-uns peut-être que c'est par une héroïque vertu, & tous se tromperoient également. Il y a de la bassesse à choisir volontairement un emploi digne de mépris , ou à recevoir par aumône ce qu'on peut gagner par son travail; mais il n'y en a point à vivre d'un travail honnête plutôt que d'aumônes, ou plutôt que d'intriguer pour parvenir. Il y a de la vertu à vaincre ses pechans pour faire son devoir , mais il n'y en a [269] point à les suivre pour se livrer à des occupations de son goût, quoiqu'ignobles aux yeux des hommes.

 


Les cause des faux jugemens portes sur J. J. est qu'on suppose toujours qu'il lui a falu de grands efforts pour être autrement que les autres hommes, au lieu que, constitue comme il est, il lui en eut falu de très-grande pour être comme eux. Une de mes observations les plus certaines & dont le public se doute le moins est qu'impatient emporte sujet aux plus vives coleres , il ne connoît pas néanmoins la haine , & que jamais désir de vengeance n'entra dans ton coeur. Si quelqu'un pouvoit admettre un fait si contraire aux idées qu'on a de l'homme , on lui donneroit aussi-tôt pour cause un effort sublime, la pénible victoire sur l'amour-propre , la grande mais difficile vertu du pardon des ennemis , & c'est simplement un effet naturel du tempérament que je vous ai décrit. Toujours occupe de lui-même ou pour lui-même & trop avide de son propre bien pour avoir le tems de songer au mal d'un autre, il ne s'avise point de ces jalouses comparaisons d'amour-propre d'ou naissent les passions dont j'ai parle. J'ose même dire qu'il n'y a point de constitution plus éloigné que la sienne de la méchanceté; car son vice dominant est de s'occuper de lui plus que des autres , & celui des mechans, au contraire , est de s'occuper plus des autres que d'eux; & c'est précisément pour cela qu' à prendre le mot d'égoïsme dans son vrai sens , ils sont tous égoïstes & qu'il ne l'est point , parce qu'il ne se met ni à cote ni au-dessus ni au-dessous de personne , & que le déplacement de personne n'est nécessaire à son bonheur. Toutes ses méditations sont [270] douces parce qu'il aime à jouir. Dans les situations pénibles il n'y pense que quand elles l'y forcent ; tous les momens qu'il peut leur dérober sont donnes à ses rêveries ; il sait se soustraire aux idées déplaisantes & se transporter ailleurs qu'ou il est mal. Occupe si peu de ses peines , comment le seroit-il beaucoup de ceux qui les lui sont souffrir ? Il s'en venge en n'y pensant point non par esprit de vengeance , mais pour se délivrer d'un tourment. Paresseux & voluptueux , comment seroit-il haineux & vindicatif? Voudroit -il changer en supplices ses consolations ses jouissances & les seuls plaisirs qu'on lui laisse ici-bas ? Les hommes bilieux & mechans ne cherchent la retraite que quand ils sont tristes , & la retraite les attriste encore plus. Le levain de la vengeance fermente dans la solitude par le plaisir qu'on prend à s'y livrer ; mais ce triste & cruel plaisir dévore & consume celui qui s'y livre ; il le rend inquiet actif intrigant : la solitude qu'il cherchoit fait bientôt le supplice de son coeur haineux & tourmente, il n'y goûte , point cette aimable incurie, cette douce nonchalance qui fait le charme des vrais solitaires , sa passion animée par ses chagrines réflexions cherche à se satisfaire , & bientôt quittant sombre retraite il court attiser dans le monde le feu dont il veut consumer son ennemi. S'il sort des écrits de la main d'un tel solitaire , ils ne ressembleront surement ni à l'Emile ni à l'Heloise , ils porteront, quelque art qu'emploie l'auteur a se déguiser, la teinte de la bile amere qui les dicta. Pour J. J. les fruits de sa solitude attestent les sentimens dont il s'y nourrit; il eut de l'humeur tant qu'il vécut dans le monde, il n'en eut plus aussi-tôt qu'il vécut seul. [271] Cette répugnance à se nourrir d'idées noires & déplaisants se fait sentir dans ses écrits comme dans sa conversation , & sur-tout dans ceux de longue haleine ou l'auteur avoit plus le tems d'être lui, & ou son coeur s'est mis, pour ainsi dire, plus à son aise. Dans ses premiers ouvrages entraîne par son sujet, indigne par le spectacle des moeurs publiques , excite par les gens qui vivoient avec lui & qui des-lors, peut-être , avoient déjà leurs vues , il s'est permis quelquefois de peindre les mechans & les vices en traits vifs & poignans, mais toujours prompts & rapides , & l'on voit qu'il ne se complaisoit que dans les images riantes dont il aima de tout tems à s'occuper. Il se félicite à la fin de l'Heloise d'en avoir soutenu l'intérêt durant six volumes, sans le concours d'aucun personnage méchant ni d'aucune mauvaise action. C'est-là , ce me semble, le témoignage le moins équivoque des véritables goûts d'un le témoignage auteur.

 


LE FRANÇOIS.

 
Eh comme vous vous abusez ! Les bons peignent les mechans sans crainte ; ils n'ont pas peur d'être reconnus dans leurs portraits : mais un méchant n'ose peindre son semblable : il redoute l'application.

 


ROUSSEAU.

 

Monsieur, cette interprétation si naturelle est-elle de votre façon?

 


LE FRANÇOIS.

 

Non, elle est de nos Messieurs. Oh moi, je n'aurois jamais eu l'esprit de la trouve!

 


ROUSSEAU.

 
Du moins, l'admettez -vous sérieusement pour bonne?

 


LE FRANÇOIS.

 

Mais, je vous avoue que je n'aime point à vivre avec les mechans , & je ne crois pas qu'il s'ensuive de-là que je sois un méchant moi -même.

 


ROUSSEAU.

 

Il s'ensuit tout le contraire , & non-seulement les mechans aiment à vivre entr'eux, mais leurs écrits comme leurs discours sont remplis de peintures effroyables de toutes sortes de méchancetés. Quelquefois les bons s'attachent de même à les peindre mais seulement pour les rendre odieuses: au lieu que les mechans ne se servent des mêmes peintures que pour rendre odieux , moins les vices que les personnages qu'ils ont en vue. Ces différences se sont bien sentir à la lecture, & les censures vives mais générales des uns s'y distinguent facilement des satires personnelles des autres. Rien n'est plus naturel à un auteur que de s'occuper par préférence des matieres qui sont le plus de son goût. Celui de J. J. en l'attachant à la solitude atteste par les productions dont il s'y est occupe, quelle espece de charme a pu l'y attirer & l'y retenir. Dans sa jeunesse & durant ses courtes prospérités n'ayant encore à se plaindre de personne , il n'aima pas moins la retraite qu'il l'aime dans sa misère. Il se partageoit alors avec délices entre les amis qu'il croyoit avoir & la douceur du recueillement. Maintenant si cruellement désabusé, il se livre à son goût [273] dominant sans partage. Ce goût ne le tourmente ni ne le ronge; il ne le rend n 'triste ni sombre ; jamais il ne fut plus satisfait de lui-même, moins soucieux des affaires d'autrui, moins occupe de ses persécuteurs, plus content ni plus heureux, autant qu'on peut l'être de son propre fait vivant dans l'adversité. S'il étoit tel qu'on nous le représente, la prospérité de ses ennemis, l'opprobre dont ils l'accablent, l'impuissance de s'en venger l'auroient déjà fait périr de rage. Il n'eut trouve dans la solitude qu'il cherche que le désespoir & la mort. Il y trouve le repos d'esprit la douceur d'ame la santé la vie. Tous les mystérieux argumens de vos Messieurs n'ébranleront jamais la certitude qu'opère celui-la dans mon esprit.

 


Mais y a-t-il quelque vertu dans cette douceur? aucune. Il n'y a que la pente d'un naturel aimant & tendre qui, nourri de visions délicieuses, ne peut s'en détacher pour s'occuper d'idées funestes & de sentimens déchirans. Pourquoi s'affliger quand on peut jouir? Pourquoi noyer son coeur de fiel & de bile quand on peut l'abreuver de bienveillance & d'amour? Ce choix si raisonnable n'eut pourtant fait ni par la raison ni par la volonté; il est l'ouvrage d'un pur instinct. Il n'a pas le mérite de la vertu , sans doute , mais il n'en a pas non plus l'instabilité. Celui qui durant soixante ans s'est livre aux seules impressions de la nature, est bien sur de n'y résister jamais.

 


Si ces impulsions ne le menent pas toujours dans la bonne route, rarement elles le menent dans la mauvaise. Le peu de vertus qu'il a n'ont jamais fait de grands biens aux autres, mais ses vices bien plus nombreux ne sont de mal qu'à lui [274] seul. Sa morale est moins une morale d'action que d'abstinence : sa paresse la lui a donnée , & sa raison l'y a souvent confirme : ne jamais faire de mal lui paroît une maxime plus utile plus sublime & beaucoup plus difficile celle- même de faire du bien : car souvent le bien qu'on fait sous un rapport devient un mal sous mille autres: mais dans l'ordre de la nature, il n'y a de vrai mal que le mal positif. Souvent il n'y a d'autre moyen de s'abstenir de nuire que de s'abstenir tout-à-fait d'agir, & selon lui, le meilleur régime, tant moral que physique , est un régime purement négatif. Mais ce n'est pas celui convient à une philosophie ostentatrice, qui ne veut que des oeuvres d'éclat & n'apprend rien tant à ses sectateurs qu'à beaucoup se montrer. Cette maxime de ne point faire de mal tient de bien près à une autre qu'il doit encore à sa paresse, mais qui se change en vertu pour quiconque s'en fait un devoir. C'est de ne se mettre jamais dans une situation qui lui fasse trouver son avantage dans le préjudice d'autrui. Nul homme ne redoute une situation pareille. Ils sont tous forts vertueux pour craindre jamais que leur intérêt ne les tente contre leur devoir, & dans leur fière confiance ils provoquent sans crainte les tentations auxquelles ils se sentent si supérieurs. Félicitons-les de leurs forces, mais ne blâmons pas le foible J. J. de n'oser se fier à la sienne & d'aimer mieux fuir les tentations que d'avoir à les vaincre, trop peu sur du succès d'un pareil combat.

 


Cette seule indolence l'eut perdu dans la société quand il n'y eut pas apporte d'autres vices. Les petits devoirs a remplir la lui ont rendue insupportable, & ces petits devoirs négligés [275] lui ont fait cent fois plus de tort que des actions injustes ne lui en auroient pu faire. La morale du monde a été mise comme celle des dévots en menues pratiques, en petites formules, en étiquettes de précédés qui dispensent du reste. Quiconque s'attache avec scrupule à tous ces petits détails, peut au surplus être noir faux fourbe traître & méchant, peu importe; pourvu qu'il soit exact aux regles des précédés, il est toujours assez honnête homme. L'amour-propre de ceux qu'on néglige en pareil cas leur peint cette omission comme un cruel outrage, ou comme une monstrueuse ingratitude, & tel qui donneroit pour un autre sa bourse & son sang, n'en sera jamais pardonne pour avoir omis dans quelque rencontre une attention de civilité. J. J. en dédaignant tout ce qui est de pure formule & que sont également bons & mauvais, amis & indifferens, pour ne s'attacher qu'aux solides devoirs, qui n'ont rien de l'usage ordinaire & sont peu de sensation , à fourni les prétextes que vos Messieurs ont si habilement employés. Il eut pu remplir sans bruit de grands devoirs dont jamais personne n'auroit rien dit : mais la négligence des petits soins inutiles à cause sa perte. Ces petits soins sont aussi quelquefois des devoirs qu'il n'est pas permis d'enfreindre, & je ne prétends pas en cela l'excuser. Je dis seulement que ce mal même, qui n'en est pas un dans sa source & qui n'est tombe que sur lui, vient encore de cette indolence de caractere qui le domine & ne lui fait pas moins négliger ses intérêts que ses devoir.

 


J. J. paroît n'avoir jamais convoite fort ardemment les biens de la fortune, non par une modération dont on puisse lui faire [276] honneur , mais parce que ces biens, loin de procurer ceux dont il est avide en ôtent la jouissance & le goût Les pertes réelles ni les espérances frustrées ne l'ont jamais fort affecte. Il a trop désire le bonheur pour désirer beaucoup la richesse, & s'il eut quelques momens d'ambition , ses desirs comme ses efforts ont été vifs & courts. Au premier obstacle qu'il n'a pu vaincre du premier choc, il s'est rebute, & retombant aussi-tôt dans sa langueur , il a oublie ce qu'il ne pouvoir attendre. Il fut toujours si peu agissant si peu propre au manège nécessaire pour réussir en toute entreprise , que les choses les plus faciles pour d'autres devenant toujours difficiles pour lui , sa paresse les liai rendoit impossibles pour lui épargne les efforts indispensables pour les obtenir. Un autre oreiller de paresse dans toute affaire un peu longue quoiqu'aisée, étoit pour lui l'incertitude que le tems jette sur les succès qui dans l'avenir semblent les plus assures; mille empechemens imprévus pouvant à chaque instant faire avorter les desseins les mieux concertes. La seule instabilité de la vie réduit pour nous tous les evenemens futurs à de simples probabilités. La peine qu'il faut prendre est certaine , le prix en est toujours douteux , & les projets éloignes ne peuvent paroître que des leurres de dupes à quiconque à plus d'indolence qu d'ambition. Tel est & fut toujours J. J. ; ardent & vif par tempérament, il n'a pu dans sa jeunesse être exempt de tout espece de convoitise, & c'est beaucoup s'il l'est toujours, même aujourd'hui. Mais quelque désir qu'il ait pu former, & quel qu'en ait pu être l'objet, si du premier effort il n'a pu l'atteindre, il fut toujours incapable d'une longue persévérance ay aspirer.

 


[277] Maintenant il paroît ne plus rien désirer. Indifférent sur le reste de sa carriere il en voit avec plaisir approcher le terme, mais sans l'accélérer même par ses souhaits. Je doute que jamais mortel ait mieux & plus sincérement dit à Dieu, que ta volonté soit faite, & ce n'est pas, sans doute, une résignation fort méritoire à qui ne voit plus rien sur qui puisse flatter son coeur. Mais dans sa jeunesse ou le feu du tempérament & de l'age dut souvent enflammer ses desirs, il en pût former d'assez vifs, mais rarement d'assez durables pour vaincre les obstacles quelquefois très-surmontables qui l'arrêtoient. En désirant beaucoup il dut obtenir fort peu, parce sont pas les seuls élans du coeur qui sont atteindre & à l'objet, & qu'il y faut d'autres moyens n'a jamais su mettre en oeuvre. La plus incroyable timidité, la plus excessive indolence, auroient cede quelquefois peut-être à la force du désir, s'il n'eut trouve dans cette force même l'art d'éluder les soins qu'elle sembloit exiger, & c'est encore ici des clefs de son caractere celle qui en découvre le mieux les ressorts. A force de s'occuper de l'objet qu'il convoite, à force d'y rendre par les desirs , sa bienfaisante imagination arrive au terme en sautant par-dessus les obstacles qui arrêtent ou l'effarouchent. Elle fait plus; écartant de l'objet tout ce qu'il a d'étranger à sa convoitise , elle ne le lui présente qu'approprie de tout point à son désir. Par-là ses fictions lui deviennent plus douces que des réalités mêmes ; elles en écartent les défauts avec les difficultés, elles les lui livrent préparées tout express pour lui, & sont que désirer & jouir ne sont pour lui qu'une même chose. Est-il étonnant qu'un [278] homme ainsi constitue soit sans goût pour la vie active? Pour lui pourchasser au loin quelques jouissances imparfaites & douteuses, elle lui ôteroit celles qui valent cent fois mieux & sont toujours en son pouvoir. Il est plus heureux & plus riche par la possession des biens imaginaires qu'il crée, qu'il ne le seroit par celle des biens plus réels si l'on veut, mais moins désirables qui existent réellement.

 


Mais cette même imagination si riche en tableaux rians & remplis de charmes rejette obstinément les objets de douleur & de peine , ou du moins elle ne les lui peint jamais si vivement que sa volonté ne les puisse effacer. L' incertitude de l'avenir & l'expérience de tant de malheurs peuvent l'effaroucher à l'excès des maux qui le menacent, en occupant son esprit des moyens de les éviter. Mais ces maux sont-ils arrives? Il les sent vivement un moment & puis les oublie. En mettant tout au pis dans l'avenir il se soulage & se tranquillise. Quand une sois le malheur est arrive, il faut le souffrir sans doute , mais on n'est plus force d'y penser pour s'en garantir; c'est un grand tourment de moins dans ton ame. En comptant d'avance sur le mal qu'il craint, il en ôte la plus grande amertume; ce mal arrivant le trouve tout prêt à le supporter, & s'il n'arrive pas , c'est un bien qu'il goûte avec d'autant plus de joie qu'il n'y comptoit point du tout. Comme il mieux jouir que souffrir, il se refuse aux souvenirs tristes & déplaisans qui sont inutiles , pour livrer son coeur tout entier à ceux qui le flattent ; quand sa destinée s'est trouvée telle qu'il n'y voyoit plus rien d'agréable à se rappeller, il en a perdu toute la mémoire & rétrogradant vers les tems heureux [279] de son enfance & de sa jeunesse, il les a souvent recommences dans ses souvenirs. Quelquefois s'élançant dans l'avenir qu'il espere & qu'il sent lui être du, il tâche de s'en figurer les douceurs en les proportionnant aux maux qu'on lui fait souffrir injustement en ce monde. Plus souvent, laissant concourir ses sens à ses fictions, il se forme des forme des êtres selon ton coeur, & vivant avec eux dans une société dont il se sent digne , il plane dans l'empirée au milieu des objets charmans & presque angéliques dont il s'est entoure. Concevez-vous que dans une ame tendre ainsi disposée les levains haineux fermentent facilement? Non, non, Monsieur , comptez que celui qui pût sentir un moment les délices habituelles de J. J. ne méditera jamais de noirceurs.

 


La plus sublime des vertus , celle qui demande le plus de grandeur de courage & de force d'ame est le pardon des injures & l'amour de ses ennemis. Le foible J.J., qui n'atteint pas même aux vertus médiocres iroit-il jusqu'à celle-là ? Je suis aussi loin de le croire que de l'affirmer. Mais qu'importe, si son naturel aimant & paisible le mené ou l'auroit mené la vertu ? Qu'eut pu faire en lui la haine s'il l'avoit connue ? Je l'ignore; il l'ignore lui-même. Comment fauroit - il ou l'eut conduit un sentiment qui jamais n'approcha de son coeur ? Il n'a point eu là-dessus de combat à rendre, parce qu'il n'a point eu de tentation. Celle d'ôter ses facultés à ses jouissances pour les livrer aux passions irascibles & déchirantes n'en est pas même une pour lui. C'est le tourment des coeurs dévorés d'amour - propre & qui ne connoissent point d'autre amour. Ils n'ont pas cette passion par choix , elle les tyrannise , & n'en laisse point d'autre en leur pouvoir.

 


[280] Lorsqu'il entreprit ses confessions , cette oeuvre unique parmi les hommes, dont il a profane la lecture en la prodigant aux oreilles les moins faites pour l'entendre , il avoit déjà passe la maturité de l'age & ignoroit encore l'adversité. Il a dignement exécute ce projet jusqu'au tems des malheurs de sa vie; des-lors il s'est vu force d'y renoncer. Accoutume à ses douces reveries , il ne trouva ni courage ni force pour soutenir la méditation de tant d'horreurs ; il n'auroit même pu s'en rappeller l'effroyable tissu quand il s'y seroit obstine. Sa mémoire a refuse de se souiller de ces affreux souvenirs ; il ne rappeller l'image que des tems qu'il verroit renaître avec plaisir. Ceux ou il fut la proie des mechans en seroient pour jamais effaces avec les cruels qui les ont rendus si funestes, si les maux qu'ils continuent à lui faire ne réveilloient quelquefois malgré lui l'idée de ceux qu'ils lui ont déjà fait souffrir. En un mot, un naturel aimant & tendre, une langueur d'aime que le porte aux plus douces voluptes, lui faisant rejetter tour sentiment douloureux écarte de son souvenir tout objet désagréable. Il n'a pas le mérite de pardonner les offenses, parce qu'il les oublie ; il n'aime pas ses ennemis , mais il ne pense point à eux. Cela met tout l'avantage de leur cote, en ce que ne le perdant jamais de vue , sans cette occupes de lui pour l'enlacer de plus en plus dans leurs piégés, & ne le trouvant, ni assez attentif pour les voir ni assez actif pour s'en défendre , ils sont toujours surs de le prendre au dépourvu quand & comme il leur plaît sans crainte de représailles. Tandis qu'il s'occupe avec lui - même, eux s'occupent aussi de uns [281] & des autres ; il est tout pour lui - même, il est aussi tout pour eux: car quant à eux ils ne sont rien , ni pour lui , ni pour eux-mêmes , & pourvu que J. J. soit misérable, ils n'ont besoin d'autre bonheur. Ainsi ils ont, eux & lui chacun de leur cote deux grandes expériences à faire; eux , de toutes les peines est possible aux hommes d'accumuler dans l'ame d'un innocent, & lui, de toutes les ressources que l'innocence peut tirer d'elle seule pour les supporter. Ce qu'il y a d'impayable dans tout cela est d'entendre vos besoins Messieurs, se lamenter au milieu de leurs horribles trames du mal que fait la haine à celui qui s'y livre, & plaindre tendrement leur ami J. J. d'être la proie d'un sentiment aussi tourmentant.

 


Il faudroit qu'il fut insensible ou stupide pour ne pas voir & sentir son état; mais il s'occupe trop peu de ses peines pour s'en affecter beaucoup. Il se console avec lui-même des injustices des hommes; en rentrant dans son coeur il y trouve des dédommagemens bien doux. Tant qu'il est seul il est heureux, & quand le spectacle de la haine le navre, ou quand le mépris & la dérision l'indignent , c'est un mouvement passage qui cesse aussi-tôt que l'objet qui l'excite à disparu. Ses émotions sont promptes & vives mais rapides & peu durables , & cela se voir. Son coeur transparent comme le cristal ne peut rien cacher de ce qui s'y passe ; chaque mouvement qu'il éprouve se transmet à ses yeux & sur son visage. On voit quand & - comment il s'agite ou se calme ; quand & comment il s'irrite ou s'attendrit , & si-tôt que ce qu'il voit ou ce qu'il entend l'affecte, il lui est impossible d'en retenir ou dissimuler un moment l'impression. J'ignore comment il pût s'y prendre pour [282] tromper quarante ans tout le monde sur son caractere ; mais pour peu qu'on le tire de sa chere inertie , ce qui par malheur n'est que trop aise , je le défie de cacher à personne ce qui se passe au fond de sort coeur, & c'est néanmoins de ce même naturel aussi ardent qu'indiscret qu'on a tire par un prestige admirable, le plus habile hypocrite & le plus ruse fourbe qui puisse exister.


Cette remarque étoit importante & j'y ai porte la plus grande attention. Le premier art de tous les mechans de tous les mechans est la prudence , c'est-a-dire, la dissimulation. Ayant tant desseins & de sentimens à cacher, ils savent composer leur extérieur, gouverner leurs regards leur air leur maintien, se rendre maîtres des apparences. Ils savent prendre leurs avantages & couvrir d'un vernis de sagesse les noires passions dont ils sont ronges. Les cours vifs sont bouillans emportes , mais tout s'évapore au-dehors ; les mechans sont froids poses , le venin se dépose & se cache au fond de leurs coeurs pour n'agir qu'en tems & lieu ; jusqu'alors rien ne s'exhale , & pour rendre ; l'effet plus grand ou plus sur ils le retardent à leur volonté. Ces différences ne viennent pas seulement des temperamens, mais aussi de la nature des passions. Celles des coeurs ardens & sensibles étant l'ouvrage de la nature , se montrent en dépit de celui qui les a; leur premiere explosion purement machinale est indépendante de sa volonté. Tout ce qu'il peut faire à force de résistance est d'en arrêter le cours avant qu'elle ait produit son effet, mais non pas avant qu'elle se soit manifestée ou dans ses yeux ou par sa rougeur ou par sa voix ou par son maintien ou par quelque autre signe sensible.

 


Mais l'amour-propre & les mouvemens qui en dérivent, [283] n'étant que des passions secondaires produites par la réflexion n'agissent pas si sensiblement sur la machine. Voila pourquoi ceux que ces sortes de passions gouvernent sont plus maîtres des apparences que ceux qui se livrent aux impulsions directes de la nature. En général si les naturels ardens & vifs sont plus aimans, ils sont aussi plus emportes, moins endurans, plus coleres ; mais ces emportemens bruyans sont sans conséquence, si-tôt que le signe de la colere s'efface sur le visage, elle est éteinte aussi dans le coeur. Au contraire les gens flegmatiques & froids , si doux si patiens si modérés à l'extérieur, en-dedans sont haineux vindicatifs implacables; ils savent conserver déguiser nourrir leur rancune jusqu'a ce que le moment de l'assouvir se présente. En général les premiers aiment plus qu'ils ne haïssent , les seconds haïssent beaucoup plus qu'ils n'aiment , si tant est qu'ils sachent aimer. Les ames d'une haute trempe sont néanmoins très-souvent de celles-ci, comme supérieures aux passions. Les vrais sages sont des hommes froids, je n'en doute pas; mais dans la classe des hommes vulgaires, sans le contrepoids de la sensibilité, l'amour-propre emportera toujours la balance, & s'ils ne restent nuls, il les rendra mechans.

 


Vous me direz qu'il y a des hommes vifs & sensibles qui ne laissent pas d'être mechans haineux & rancuniers. Je n'en crois rien , mais il faut s'entendre. Il y a deux sortes de vivacité ; celle des sentimens & celle des idées. Les ames sensibles s'affectent fortement & rapidement. Le sang enflamme par une agitation subite porte à l'oeil à la voix au visage ces mouvemens impétueux qui marquent la passion. Il est au contraire [284] des esprits vifs qui s'associent avec des coeurs glaces, & qui ne tirent que du cerveau l'agitation qui paroît aussi dans les yeux dans le geste & accompagne la parole, mais par des signes tout differens, pantomimes & comédiens plutôt qu'animés & passionnés. Ceux -ci, riches d'idées, les produisent avec une facilite extrême : ils ont la parole à commandement, leur esprit toujours présent & pénétrant leur fournit sans cette des pensées neuves des saillies des réponses heureuses; quelque force & quelque finesse qu'on mette à ce qu'on peut leur dire , ils étonnent par la promptitude & le sel de leurs reparties, & ne restent jamais court. Dans les choses même de sentiment ils ont un petit babil si bien agence , qu'on les croiroit émus jusqu'au fond du coeur, si cette justesse même d'expression n'attestoit que c'est leur esprit seul qui travaille. Les antres , tout occupes de ce qu'ils sentent soignent trop peu leurs paroles pour les arranger avec tant d'art. La pesante succession du discours leur est ici insupportable; ils se dépitent contre la lenteur de sa marche ; il leur semble dans la rapidité des mouvemens qu'ils éprouvent que ce qu'ils sentent devroit se faire jour & pénétrer d'un, coeur à l'autre sans le froid ministre de la parole. Les idées se présentent d'ordinaire aux gens d'esprit en phrases tout arrangées ; il n'en est pas ainsi des sentimens. Il faut chercher combiner choisir un langage propre a rendre ceux qu'on éprouve , & quel est l'homme sensible qui aura la patience de suspendre le cours des affections qui l'agitent pour s'occuper à chaque instant de ce triage. Une violente émotion peut suggérer quelquefois des expressions énergiques & vigoureuses ; mais ce sont d'heureux hasards que [285] les mêmes situations ne fournissent pas toujours. D'ailleurs un homme vivement ému est-il en état de prêter une attention minutieuse à tout ce qu'on peut lui dire , à tout ce qui se passe autour de lui , pour y approprier sa réponse ou son propos? Je ne dis pas que tous seront aussi distraits aussi étourdis aussi stupides que J. J. , mais je doute que quiconque à reçu du Ciel un naturel , vraiment ardent vif sensible & tendre soit jamais un homme bien preste à la riposte.

 


N'allons donc pas prendre, comme on fait dans le monde, pour des coeurs sensibles des cerveaux brûlés dont le seul désir de briller anime les discours les actions les écrits , & qui pour être applaudis des jeunes gens & des femmes, jouent de leur mieux la sensibilité qu'ils n'ont point. Tout entiers à leur unique objet , c'est-a-dire , à la célébrité , ils ne s'échauffent sur rien au monde , ne prennent un véritable intérêt à rien; leurs têtes agitées d'idées rapides laissent leurs coeurs vides de tout sentiment, excepte celui de l'amour-propre qui leur étant habituel ne leur donne aucun mouvement sensible & remarquable au-dehors. Ainsi tranquilles & de sang-froid sur toutes choses , ils ne songent qu'aux avantages relatifs à leur petit individu, & ne laissant jamais échapper aucune occasion, s'occupent sans cesse avec un succès qui n'a rien d'étonnant, à rabaisser leurs rivaux, à écarter leurs concurrens, à briller dans le monde , à primer dans les lettres , & à déprimer tout ce qui n'est pas attache à leur char. Que de tels hommes soient mechans ou malfaisans, ce n'est pas une merveille, mais qu'ils éprouvent d'autre passion que l'égoïsme qui les domine, qu'ils aient une véritable sensibilité, qu'il soient capables [286] d'attachement d'amitié , même d'amour , c'est ce que je nie. Ils ne savant pas seulement s'aimer eux-mêmes; ils ne savent que haïr ce qui n'est pas eux.

 


Celui qui sait régner sur son propre coeur, tenir toutes ses passions sous le joug, sur qui l'intérêt personnel & les desirs sensuels n'ont aucune puissance , & qui soit en public soit tout seul & sans témoin ne fait en toute occasion que ce qui est juste & honnête, sans égard aux voeux secrets de son coeur: celui-la seul est homme vertueux. S'il existe, je m'en réjouis pour l'honneur de l'espece humaine. Je sais que des foules d'hommes vertueux ont jadis existe sur la terre; je sais que Fenelon , Catinat , d'autres moins connus , ont honore les siecles modernes, & parmi nous j'ai vu George Keith suivre encore leurs sublimes vestiges. A cela près je n'ai vu dans les apparentes vertus des hommes que forfanterie hypocrisie & vanité. Mais ce qui se rapproche un peu plus de nous, ce qui est du moins beaucoup plus dans l'ordre de la nature, c'est un mortel bien ne qui n'a reçu du Ciel que des passions expansives & douces , que des penchans aimans & aimables, qu'un coeur ardent à désirer , mais sensible affectueux dans ses desirs , qui n'a que faire de gloire ni de trésors , mais de jouissances réelles , de véritables attachemens , qui comptant pour rien l'apparence des choses & pour peu l'opinion des hommes, cherche son bonheur en-dedans sans égard aux usages suivis & aux préjugés reçus. Cet homme ne sera pas vertueux, puisqu'il ne vaincra pas ses penchans, mais en les suivant il ne sera rien de contraire à ce que seroit, en surmontant les siens, celui qui n'écoute que la vertu. La bonté la [287] commisération la générosité, ces premieres inclinations de nature, qui ne sont que des émanations de l'amour de soi, ne s'érigeront point dans sa tête en d'austères devoirs; mais elles seront des besoins de son coeur qu'il satisfera plus pour son propre bonheur que par un principe d'humanité qu'il ne songera gueres à réduire en regles. L'instinct de la nature est moins pur peut-être , mais certainement plus sur que la loi la vertu : car on se met souvent en contradiction avec son devoir, jamais avec son penchant pour mal faire.

 


L'homme de la nature éclaire par la raison à des appétits plus délicats mais non moins simples que dans sa premiere grossièreté. Les fantaisies d'autorité de célébrité de prééminence ne sont rien pour lui; il ne veut être connu que pour être aime, il ne veut être loue que de ce qui est vraiment louable & qu'il possede en effet. L'esprit les talens ne sont pour lui que des ornemens du mérite & ne le constituent pas. Ils sont des développemens nécessaires dans le progrès des choses & qui ont leurs avantages pour les agrémens de la vie , mais subordonnes aux facultés plus précieuses qui rendent l'homme vraiment sociable & bon, & qui lui sont priser l'ordre la justice la droiture & l'innocence au-dessus de tous les autres biens. L'homme de la nature apprend à porter en toute chose le joug de la nécessité & à s'y soumettre, à ne murmurer jamais contre la providence qui commença par le combler de dons précieux, qui promet à son coeur des biens plus précieux encore , mais qui pour réparer les injustices de la fortune & des hommes choisit son heure & non pas la notre, & dont les vues sont trop au-dessus de nous pour qu'elle nous doive [288] compte de ses moyens. L'homme de la nature est assujetti par elle & pour sa propre conservation à des transports irascibles & momentanés, à la colore à l'emportement à l'indignation; jamais à des sentimens haineux & durables, nuisibles à celui qui en est la proie & à celui qui en est l'objet, & qui ne menent qu'au mal & à la destruction sans servir au bien ni à la conservation de personne ; enfin l'homme de la nature, sans épuiser ses débiles forces à se construire ici-bas des tabernacles des machines énormes de bonheur ou de plaisir, jouit de lui-même & de son existence, sans grand souci de ce qu'en pensent les hommes, & sans grand soin de l'avenir.


Tel j'ai vu l'indolent J. J. sans affectation sans apprêt, livre par goût à ses douces reveries , pensant profondément quelquefois, mais toujours avec plus de fatigue que de plaisir, & aimant mieux se laisser gouverner par une imagination riante, que de gouverner avec effort sa tête par la raison. Je l'ai vu mener par goût une vie égale simple & routinière, sans s'en rebuter jamais. L'uniformité de cette vie & la douceur qu'il y trouve montrent que son ame est en paix. S'il étoit mal avec lui - même il se lasseroit enfin d'y vivre ; il lui faudroit des diversions que je ne lui vois point chercher , & si par un tour d'esprit difficile à concevoir il s'obstinoit à s'imposer ce genre de supplice, on verroit à la longue l'effet de cette contrainte sur son humeur sur son teint sur sa santé. Il jauniroit il languiroit il deviendroit triste & sombre il dépériroit. Au contraire il se porte mieux: qu'il ne fit jamais.*[*Tout a son terme ici-bas. Si ma santé décline & succombe enfin sous tant d'afflictions sans relâche, il restera toujours étonnant qu'elle ait résiste si long-tems] Il n'a [289] plus ces souffrances habituelles , cette maigreur , ce teint pale , cet air mourant qu'il eut constamment dix ans de sa vie, c'est - à - dire, pendant tout le tems qu'il se mêla d'écrire , métier aussi funeste à sa constitution que contraire à son goût , & qui l'eut enfin mis au tombeau s'il l'eut continue plus long - tems. Depuis qu'il a repris les doux loisirs de sa jeunesse il en a repris la sérénité ; il occupe son corps & repose sa tête ; il s'en trouve bien à tous égards. En un mot, comme j'ai trouve dans ses livres l'homme de la nature , j'ai trouve dans lui l'homme de ses livres , sans avoir eu besoin de chercher expressément s'il étoit vrai qu'il en fut l'auteur.

 


Je n'ai eu qu'une seule curiosité que j'ai voulu satisfaire ; c'est au sujet du Devin du Village. Ce que vous m'aviez dit la-dessus m'avoit tellement frappe que je n'aurois pas été tranquille, si je ne m'en fusse particulièrement éclairci. On ne conçoit gueres comment un homme doue de quelque génie & de talens, par lesquels il pourroit aspirer à une gloire méritée , pour se parer effrontément d'un talent qu'il n'auroit pas, iroit se fourrer sans nécessité dans toutes les occasions de montrer la-dessus son ineptie. Mais qu'au milieu de Paris & des artistes les moins disposes pour lui à l'indulgence, un tel homme se donne sans façon pour l'auteur d'un ouvrage ,qu'il est incapable de faire ; qu'un homme aussi timide aussi peu suffisant s'érige parmi les maîtres en précepteur d'un art auquel il n'entend rien & qu'il les accuse de ne pas entendre , c'est assurément une chose des plus incroyables que l'on puise avancer. D'ailleurs il y a tant de bassesse à se parer ainsi des dépouilles d'autrui , cette manoeuvre suppose tant de pauvreté [290] d'esprit , une vanité si puérile , un jugement si bonté, que quiconque peut s'y résoudre ne sera jamais rien de grand d'élevé de beau dans aucun genre, & que malgré toutes mes observations , il seroit toujours reste impossible à mes yeux que J. J. se donnant faussement pour l'auteur du Devin du Village eut fait aucun des autres écrits qu'il s'attribue, & qui certainement ont trop de force & d'élévation pour avoir pu sortir de la petite tête d'un petit pillard impudent. Tout cela me sembloit tellement incompatible que j'en revenois toujours à ma premiere conséquence de tout ou rien.

 


Une chose encore animoit le zele de mes recherches. L'auteur du Divin du Village n'est pas, quel qu'il soit un auteur ordinaire , non plus que celui des autres ouvrages qui portent le même nom. Il y a dans cette piece une douceur un charme, une simplicité sur-tout qui la distinguent sensiblement de toute autre production du même genre. Il n'y a dans les paroles ni situations vives ni belles sentences ni pompeuse morale : il n'y a dans la musique ni traits savans ni morceaux de travail ni chants tournes ni harmonie pathétique. Le sujet en est plus comique qu'attendrissant, & cependant la piece touche remue attendrit jusqu'aux larmes ; on se sent ému sans savoir pourquoi. D'ou ce charme secret qui coule ainsi dans les coeurs tire-t-il sa source ? Cette source unique ou nul autre n'a puise n'est pas celle de l'hypocrene : elle vient d'ailleurs. L'auteur doit être aussi singulier que la piece est originale. Si connoissant déjà J. J. j'avois vu pour la premiere fois le Devin du Village sans qu'on m'en nommât l'auteur , j'aurois dit sans balancer, ci est celui de la nouvelle Heloise , c'est J. J. , & ce ne peut être [291]que lui. Colette intéresse & touche comme Julie sans magie de situations, sans apprêts d'evenemens romanesques, même naturel même douceur même accent ; elles sont soeurs ou je serois bien trompe. Voila ce que j'aurois dit ou pense. Maintenant on m'assure au contraire que J. J. se donne faussement pour l'auteur de cette piece & qu'elle est d'un autre : qu'on me le montre donc cet autre-la, que je voye comment il est fait. Si ce n'est pas J. J. , il doit du moins lui ressembler beaucoup , puisque leurs productions si originales si caracteres se ressemblent si fort. Il est vrai que je ne puis avoir vu des productions de J. J. en musique, puisqu'il n'en sait pas faire; mais je suis sur que s'il en savoit faire , elles auroient un caractere très-approchant de celui-la. A m'en rapporter à mon propre jugement cette musique est de lui ; par les preuves que l'on me donne, elle n'en est pas : que dois-je croire? Je résolus ale m'éclaircir si bien par moi-même sur cet article qu'il ne me pût rester la-dessus aucun doute , & le m'y suis pris de la façon la plus courte la plus sure pour y parvenir.

 


LE FRANÇOIS.

 

Rien n'est plus simple. Vous avez fait comme tout le monde; vous lui avez présente de la musique à lire & voyant, qu'il ne faisoit que barbouiller, vous avez tire la conséquence, & vous en vous en êtes tenu la.

 

ROUSSEAU.

 


Ce n'est point la ce que j'ai fait , & ce n'étoit point de cela non plus qu'il s'agissoit ; car il ne s'est pas donne que[292] je fache pour un croquesol ni pour un chantre de Cathédrale. Mais en donnant de la musique pour être de lui , il s'est donne pour en savoir faire. Voila ce que j'avois à vérifier. Je lui ai donc propose de la musique non à lire mais à faire. C'étoit aller ce me semble aussi directement qu'il étoit possible au vrai point de la question. Je l'ai prie de composer cette musique en ma présence sur des paroles qui lui étoient inconnues & que je lui ai fournies sur le champ.

 

LE FRANÇOIS.

 

Vous aviez bien de la bonté ; car enfin vous assurer qu'il ne savoit pas lire la musique , n'étoit-ce pas vous assurer de reste qu'il n'en savoit pas composer ?

 

ROUSSEAU.

 

Je n'en sais rien; je ne vois nulle impossibilité qu'un homme trop plein de ses propres idées ne sache ni saisir ni rendre celles des autres , & puisque ce n'est pas faute d'esprit qu'il fait si mal parler, ce peut aussi n'être pas par ignorance qu'il lit si mal la musique. Mais ce que je sais bien , c'est que si de l'acte au possible la conséquence est valable , lui voir sous mes yeux composer de la musique étoit m'assurer qu'il en savoit composer.

 

LE FRANÇOIS.

 

D'honneur, voici qui est curieux! He bien, Monsieur, de quelle défaite vous pay a-t-il ? Il fit le fier , sans doute, & rejetta la proposition avec hauteur?

 

ROUSSEAU.

 

Non , il voyoit trop bien mon motif pour pouvoir s'en [293] offenser, & me parut même plus reconnoissant qu'humilie de ma proposition. Mais il me pria de comparer les situations & les ages. " Considérez, me dit-il, quelle différence vingt-cinq ans d'intervalle, de longs serremens de coeur, les ennuis, le découragement , la vieillesse doivent mettre dans les productions du même homme. Ajoutez à cela la contrainte que vous m'imposez, & qui me plaît parce que j'en vois à raison , mais qui n'en met pas moins des entraves idées d'un homme qui n'a jamais su les assujettir , ni rien produire qu'a son heure à son aise & à sa volonté."

 

LE FRANÇOIS.

 

Somme toute , avec de belles paroles il refusa l'épreuve proposée ?

 

ROUSSEAU.

 

Au contraire , après ce petit préambule il s'y soumit de tout son coeur , & s'en tira mieux qu'il n'avoit espere lui-même. Il me fit avec un peu de lenteur mais moi toujours présent de la musique aussi fraîche aussi chantante aussi bien traitée que celle du Devin, & dont le style assez semblable à celui de cette piece, mais moins nouveau qu'il n'étoit alors, est tout aussi naturel tout aussi expressif & tout aussi agréable. Il fut surpris lui-même de son succès. "Le désir, me dit-il, que je vous ai vu de me voir réussir m'a fait réussir davantage. La défiance m'étourdit m'appesantit, & me resserre le cerveau comme le coeur; la confiance m'anime m'épanouit & me fait planer sur des ailes. Le Ciel m'avoit fait pour l'amitié : elle eut donne un nouveau ressort à mes facultés, & j'aurois double de prix par elle."


[294] Voila , Monsieur , ce que j'ai voulu vérifier par moi-même. Si cette expérience ne suffit pas pour prouver qu'il a fait le Devin du Village, elle suffit au moins pour détruire celle des preuves qu'il ne l'a pas fait à laquelle vous vous en êtes tenu. Vous savez pourquoi toutes les autres ne sont point autorité pour moi : mais voici une autre observation qui acheve de détruire mes doutes , & me confirme ou me ramene dans mon ancienne persuasion.

 


Après cette épreuve j'ai examine toute la musique qu'il a composée depuis son retour à Paris & qui ne laisse pas de faire un recueil considérable, & j'y ai trouve une uniformité de style & de faire qui tomberoit quelquefois dans la monotonie si elle n'étoit autorisée ou excusée par le grand rapport des paroles dont il a fait choix le plus souvent. J. J. avec un coeur trop porte à la tendresse eut toujours un goût vif pour la vie champêtre. Toute sa musique , quoique variée selon les sujets porte une empreinte de ce goût. On croit entendre l'accent pastoral des pipeaux, & cet accent se fait par-tout sentir le même que dans le Devin du Village. Un connoisseur peut pas plus s'y tromper qu'on ne s'y tromper qu'on se trompe au faire des Peintres. Toute cette musique à d'ailleurs une simplicité j'oserois dire une vérité que n'a parmi nous nulle autre musique moderne. Non-seulement elle n'a besoin ni de trilles ni de petites notes ni d'agrémens ou de fleurtis d'aucune espece, mais elle ne peut même rien supporter de tout cela. Toute son expression est dans les seules nuances du fort & du doux , vrai caractere d'une bonne mélodie; cette mélodie y est toujours une & bien marquée, les accompagnement [295] l'animent sans l'offusquer. On n'a pas besoin de crier sans cesse aux accompagnateurs ; doux, plus doux. Tout cela ne convient encore qu'au seul Devin du Village. S'il n'a pas fait cette piece , il faut donc qu'il en ait l'auteur toujours à ses ordres pour lui composer de nouvelle musique toutes les fois qu'il lui plaît d'en produire sous ton nom, car il n'y a que lui seul qui en fasse comme celle-la. Je ne dis pas qu'en épluchant bien toute cette musique on n'y trouvera ni ressemblances ni réminiscences ni traits pris ou imites d'autres auteurs; cela n'est vrai d'aucune musique que je connoisse. Mais soit que ces imitations soient des rencontres fortuites ou de vrais pillages , je dis que de la maniere dont l'auteur les emploie les lui approprie ; je dis que l'abondance des idées dont il est plein & qu'il associe à celles - la , ne peut laisser supposer que ce soit par stérilité de son propre fonds qu'il se les attribue ; c'est paresse ou précipitation, mais ce n'est pas de pauvreté : il lui est trop aise de produire pour avoir jamais besoin de piller.*[* Il y a trois seuls morceaux dans le Devin du Village qui ne sont pas uniquement de moi; comme des le commencement je l'ai dit sans cesse à tout le monde; tous trois dans le divertissement. 1? Les paroles de la chanson qui sont , en partie, & du moins l'idée & le refrain de M. Colle. 2? Les paroles de l'Ariette qui sont de M. Cahusac , lequel m'engagea à faire après coup cette Ariette pour complaire à Mlle. Fel qui sc plaignoit qu'il avoir rien de brillant pour sa voix dans son rôle; 3? & l'entrée des Bergères que , sur les vives instances de M. d'Holbach j'arrangeai sur une piece de Clavecin d'un recueil qu'il me présenta. Je ne dirai pas quelle étoit l'intention de M. d'Holbach , mais il me pressa si fort d'employer quelque chose de ce recueil que je ne pus dans cette bagatelle résister obstinément à son désir. Pour la romance , qu'on m'a fait tirer tantôt de Suisse, tantôt de Languedoc, tantôt de nos Pfeaumes & tantôt je ne sais ou , je ne l'ai tirée que de ma tête ainsi que toute la piece. Je la composai , revenu depuis peu d'Italie , passionne pour la musique que j'y avois entendue & dont on n'avoit encore aucune connoissance à Paris. Quand cette connoissance commença de s'y répandre on auroit bientôt découvert mes pillages si j'avois fait comme sont les Compositeurs François , parce qu'ils sont pauvres d'idées, qu'ils ne connoissent pas même le vrai chant & que leurs accompagnemens ne sont que du barbouillage. On a eu l'impudence de mettre en grande pompe dans le recueil de mes écrits la romance de M. Vernes pour faire croire au public que je me l'attribuois. Toute ma réponse a été de faire a cette romance deux autres airs meilleurs que celui-la. Mon argument est simple. Celui qui a fait les deux meilleurs airs n'avoit pas besoin de s'attribuer faussement le moindre.]

 


[296] Je lui ai conseille de rassembler toute cette musique & de chercher à s'en défaire pour s'aider à vivre quand il ne pourra plus continuer son travail , mais de tacher sur toute chose que ce recueil ne tombe qu'en des mains fidelles & sures qui ne le laissent ni détruire ni diviser : car quand la passion cessera de dicter les jugemens qui le regardent , ce recueil fournira ce me semble une sorte preuve que toute la musique qui le compose est d'un seul & même auteur.*[*J'ai mis fidellement dans ce recueil toute la musique de toute espèce que j'ai composée depuis mon retour à Paris, & dont j'aurois beaucoup retranche si je n'y avois laisse que ce qui me paroît bon. Mais j'ai voulu ne rien omettre de ce que j'ai réellement fait, afin qu'on en pût discerner tout ce qu'on m'attribue aussi faussement qu'impudemment même en :e genre dans le public dans les journaux & jusques dans les recueils de mes propres écrits. Pourvu que les paroles soient grossieres & malhonnêtes, pour-vu que les airs soient maussades &plats, on m'accordera volontiers le talent de composer de cette musique-la. On affectera même de m'attribuer des airs d'un bon chant faits par d'autres, pour faire croire que je me les attribue moi-même, & que je m'approprie les ouvrages d'autrui. M'ôter mes productions & m'attribuer les leurs, a été depuis vingt ans la manoeuvre la plus constante de ces Messieurs & la plus sur pour me décrier.]

 


Tout ce qui est sorti de la plume de J. J. durant son effervescence [297] porte une empreinte impossible à méconnaître , & plus impossible à imiter. Sa musique sa prose ses vers tout dans ces dix ans est d'un coloris d'une teinte qu'un autre ne trouvera jamais. Oui , je le répete , si j'ignorois quel est l'auteur du Devin du Village je le sentirois à cette conformité. Mon doute lève sur cette piece acheve de lever ceux qui pouvoient me rester sur son auteur. La force des preuves qu'on a qu'elle n'est pas de lui ne sert plus qu'a détruire dans mon esprit celle des crimes dont on l'accuse , & tout cela ne me laisse plus qu'une surprise ; c'est comment tant de mensonges peuvent être si bien prouves.

 


J. J. étoit ne pour la musique; non pour y payer de sa personne dans l'exécution , mais pour en hâter les progrès & y faire des découvertes. Ses idées dans l'art & sur l'art sont secondes intarissables. Il a trouve des méthodes plus claires plus commodes plus simples qui facilitent, les unes la composition, les autres l'exécution , & auxquelles il ne manque pour être admises que d'être proposées par un autre lui. II a fait dans l'harmonie une* [*Les Editeurs sont persuades que l'Auteur a laisse quelques écrites sur la découverte intéressante dont il parle , mais il ne leur a pas été possible du les recouvrer] découverte qu'il ne daigne pas même annoncer, sur d'avance qu'elle seroit rebutée, ou ne lui attireroit comme le Devin du Village que l'imputation de s'emparer du bien d'autrui. Il sera dix airs sur les mêmes paroles sans que cette abondance lui coûte ou l'épuise. Je l'ai vu lire aussi fort bien la musique, mieux que plusieurs de ceux qui la professent. Il aura même en cet art l'impromptu de l'exécution [298] qui lui manque en toute autre chose , quand rien ne l'intimidera , quand rien ne troublera cette présence d'esprit qu'il a si rarement, qu'il perd si aisément, & qu'il ne peut plus rappeller des qu'il l'a perdue. Il y a trente ans qu'on l'a vu dans Paris chanter tout à livre ouvert. Pourquoi ne le peut-il plus aujourd'hui ? C'est qu'alors personne ne doutoit du talent qu'aujourd'hui tout le monde lui refuse, & qu'un spectateur malveillant suffit pour troubler sa tête & ses yeux. Qu'un homme auquel il aura confiance lui présente de la musique qu'il ne connoisse point. Je parie , à moins qu'elle ne soit baroque ou qu'elle ne dise rien, qu'il la déchiffre encore à la premiere vue & la chante passablement. Mais si , lisant dans le coeur de cet homme il le voit mal intentionné, il n'en dira pas une note , & voilà parmi les spectateurs la conclusion tirée sans autre examen. J. J. est sur la musique & sur les choses qu'il sait le mieux comme il étoit jadis aux échecs. Jouoit-il avec un plus fort que lui qu'il croyoit plus foible, il le battoit le plus souvent; avec un plus foible qu'il croyoit plus fort il étoit battu ; la suffisance des autres l'intimide & le démonté infailliblement. En ceci l'opinion l'a toujours subjugue , ou plutôt, en toute chose , comme il le dit lui-même, c'est au degré de sa confiance que se monte celui de ses facultés. Le plus grand mal est ici que sentant en lui sa capacité, pour désabuser ceux qui en doutent, il se livre sans crainte aux occasions de la montrer, comptant toujours pour cette. Fois rester maître de lui - même , & toujours intimide quoi qu'il fasse, il ne montre que son ineptie. L'expérience la-dessus à beau l'instruire , elle ne l'a jamais corrige.

 


[299] Les dispositions d'ordinaire annoncent l'inclination & réciproquement. Cela est encore vrai chez J. J. Je n'ai vu nul homme aussi passionne que lui pour la musique, mais seulement pour celle qui parle à son coeur ; c'est pourquoi il aime mieux en faire qu'en entendre, sur-tout à Paris, parce qu'il n'y en a point d'aussi bien appropriée à lui que la sienne. Il la chante avec une voix foible & cassée, mais encore animée & douce ; il l'accompagne non sans peine, avec des doigts tremblans, moins par l'effet des ans que d'une invincible timidité. Il se livre à cet amusement depuis quelques années avec plus d'ardeur que jamais, & il est aise de voir qu'il s'en fait une aimable diversion à ses peines. Quand des sentimens douloureux affligent son coeur, il cherche sur son clavier les consolations que les hommes lui refusent. Sa douleur perd ainsi sa sécheresse & lui fournit à la fois des chants & des larmes. Dans les rues il se distrait des regards insultans des passans en cherchant des airs dans sa tête; plusieurs romances de sa façon d'un chant triste & languissant mais tendre & doux n'ont point eu d'autre origine. Tout ce qui porte le même caractere lui plaît & le charme. Il est passion pour le chaut du rossignol, il aime les gémissemens de la tourterelle & les a parfaitement imites dans l'accompagnement d'un de ses airs: les regrets qui tiennent à l'attachement l'intéressent. Sa passion la plus vive & la plus vaine étoit d'être aime ; il croyoit se sentir fait pour l'être : il satisfait du moins cette fantaisie avec les animaux. Toujours il prodiga son tems & ses soins à les attirer à les caresser ; il étoit l'ami presque l'esclave de son chien de sa chatte de ses sereins : il avoit des pigeons qui le [300] suivoient par-tout , qui lui voloient sur les bras sur la tête jusqu'a l'importunité : il apprivoisoit les oiseaux les poissons avec une patience incroyable, & il est parvenu à Monquin à faire nicher des hirondelles dans sa chambre avec tant de confiance, qu'elles s'y laissoient même enfermer sans s'effaroucher. En un mot ses amusemens ses plaisirs sont innocens & doux comme ses travaux comme ses penchans; il n'y a pas dans son ame un goût qui soit hors de la nature ni coûteux ou criminel à satisfaire, & pour être heureux autant qu'il est possible ici - bas, la fortune lui eut cite inutile, encore plus la célébrité , il ne lui faloit que la santé le nécessaire le repos & l'amitié.

 


Je vous ai décrit les principaux traits de l'homme que j'ai vu, & le me suis borne dans mes descriptions, non-seulement à ce qui peut de même être vu de tout autre, s'il ports à cet examen un oeil attentif & non prévenu, mais à ce qui n'étant ni bien ni mal en soi, ne peut être affecte long -tems par hypocrisie. Quant à ce qui quoique vrai n'est pas vrai n'est pas vraisemblable, tout ce qui n'est connu que du Ciel & de moi, mais eut pu mériter de l'être des hommes , ou ce qui , même connu d'autrui , ne peut être dit de soi -même avec bienséance, n'espérez pas que je vous en parle, non plus que ceux dont il est connu; si tout son prix est dans les suffrages des hommes, c'est à jamais autant de perdu. Je ne vous parlerai pas non plus de ses vices; non qu'il n'en ait de très-grands; mais parce qu'ils n'ont jamais fait de mal qu'à lui , & qu'il n'en doit aucun compte aux autres : le mal qui ne nuit point à autrui peut se taire quand on tait le bien qui le rachète. Il n'a pas [301] été si discret dans ses Confessions , & peut-être n'en a-t-il pas mieux fait. A cela près, tous les détails que je pourrois ajouter aux précédens n'en sont que des conséquences, qu'en raisonnant bien , chacun peut aisément suppléer. Ils suffisent pour connoître à fond le naturel de l'homme & son caractere. Je ne saurois aller plus loin , sans manquer aux engagemens par lesquels vous m'avez lie. Tant qu'ils dureront, tout ce que je puis exiger & attendre de J. J. est qu'il me donne , comme il a fait, une explication naturelle & raisonnée de sa conduite en toute occasion ; car il seroit injuste & absurde d'exiger qu'il répondit aux charges qu'il ignore, & qu'on ne permet pas de lui déclarer; & tout ce que je puis ajouter du mien à cela est de m'assurer, que cette explication qu'il me donne, s'accorde avec tout ce que j'ai vu de lui par moi-même, en y donnant toute mon attention. Voilà ce que j'ai fait: ainsi je m'arrête. Ou faites-moi sentir en quoi je m'abuser, ou montrez-moi comment mon J. J. peut s'accorder avec celui de vos Messieurs, ou convenez enfin que deux êtres si differens ne furent jamais le même homme.

 


LE FRANÇOIS.

 

Je vous ai écoute avec une attention dont vous devez être content. Au lieu de vous croiser par mes idées je vous ai suivi dans les vôtres , & si quelquefois je vous ai machinalement interrompu , c'étoit, lorsqu'étant moi-même de votre avis, je voulois avoir votre réponse à des objections souvent rebattues que je craignois d'oublier. Maintenant je vous demande en retour un peu l'attention que je vous ai donnée. [302] J'éviterai d'être diffus, évitez si vous pouvez d'être impatient.


Je commence par vous accorder pleinement votre conséquence, & je conviens franchement que votre J. J. & celui de nos Messieurs ne sauroient être le même homme. L'un, j'en conviens encore, semble avoir été fait à plaisir pour le mettre en opposition avec l'autre. Je vois même entr'eux des incompatibilités qui ne frapperoient peut -être nul autre que moi. L'empire de l'habitude & le goût du travail manuel sont par exemple à mes yeux des choses inalliables avec les noires, & fougueuses passions des mechans, & je réponds que jamais un détermine scélérat ne sera de jolis herbiers en miniature & n'écrira dans six ans huit mille pages de musique.*[* Ayant fait une partie de ce calcul d'avance & seulement par comparaison, j'ai mis tout trop au rabais, & c'est ce que je découvre bien sensiblement à mesure que j'avance dans mon registre , puisqu'au bout de cinq ans & demi seulement j'ai déjà plus de neuf mille pages bien articulées , & sur lesquelles on ne peut contester.] Ainsi des la premiere esquisse nos Messieurs & vous ne pouvez vous accorder. Il y a certainement erreur ou mensonge d'une des deux parts ; le mensonge n'est pas de la votre , j'en suis très-sur ; mais l'erreur y peut être. Qui m'assurera qu'elle n'y est pas en effet? Vous accusez nos Messieurs d'être prévenus quand ils le décrient , n'est - ce point vous qui l'êtes quand vous l'honorez ? Votre penchant pour lui rend ce doute très-raisonnable. Il faudroit , pour démêler surement la vérité, des observations impartiales, & quelques précautions que vous ayez prises, les votres ne le sont pas plus que les leurs. Tout le monde , quoique vous en puissiez dire , n'est pas entre dans [303] le complot. Je connois d'honnêtes-gens qui ne haïssent point J. J. c'est-a-dire, qui ne professent point pour lui cette bienveillance traîtresse qui selon vous n'est qu'une haine plus meurtrière. Ils estiment ses talens sans aimer ni haïr sa personne, & n'ont pas une grande confiance en toute cette générosité si bruyante qu'on admire dans nos Messieurs. Cependant sur bien des points, ces personnes équitables s'accordent à penser comme le public à son égard. Ce qu'elles ont vu par elles-mêmes , ce qu'elles ont appris les unes des autres, donne une idée peu favorable de les moeurs, de sa droiture , de sa douceur, de son humanité , de son désintéressement, de toutes les vertus qu'il étaloit avec tant de faste. Il faut lui passer des défauts , même des vices , puisqu'il est homme ; mais il en est de trop bas pour pouvoir germer dans un coeur honnête. Je ne cherche point un homme parfait, mais je méprise un homme abject, & ne croirai jamais que les heureux penchans que vous trouvez dans J. J. puissent compatir avec des vices tels que ceux dont il est charge. Vous voyez que je n'insiste pas sur des faits aussi prouves qu'il y en ait au monde; mais dont l'omission affectée d'une seule formalité énerve selon vous toutes les preuves. Je ne dis rien des créatures qu'il s'amuse à violer, quoique rien ne soit moins nécessaire , des écus qu'il escroque aux passans dans les tavernes , & qu'il nie ensuite d'avoir empruntes , des copies qu'il fait payer deux sois , de celles ou il fait de faux comptes, de l'argent qu'il escamote dans les payemens qu'on lui fait , de mille autres imputations pareilles. Je veux que tous ces faits, quoique prouves , soient sujets à chicane comme les autres; mais ce qui est généralement [304] vu par tout le monde ne sauroit l'être. Cet homme en qui vous trouvez une modestie une timidité de vierge est si bien connu pour un satyre plein d'impudence, dans les maisons même ou l'on tâchoit de l'attirer à son arrivée à Paris, on faisoit, des qu'il paroissoit, retirer la fille de la maison , pour ne pas l'exposer à la brutalité de ses propos & de ses manieres. Cet homme qui vous paroît si doux si sociable fuit tout le monde sans distinction, dédaigne toutes les caresses, rebute toutes les avances, & vit seul comme un loup-garou. Il se nourrit de visions , selon vous, & s'extasie avec des chimères : mais s'il méprise & repousse les humains, si son coeur se ferme à leur société, que leur importe celle que vous lui prêtez avec des êtres imaginaires? Depuis qu'on s'est avise de l'éplucher avec plus de soin , on l'a trouve non-seulement différent de ce qu'on le croyoit, mais contraire à tout ce qu'il prétendoit être. Il se disoit honnête modeste, on l'a trouve cynique & débauche ; il se vantoit de bonnes moeurs , & il est pourri de vérole; il se disoit désintéressé, & il est de la plus basse avidité; il se disoit humain compatissant, il repousse durement tout ce qui lui demande assistance; il se disoit pitoyable & doux, il est cruel & sanguinaire ; il se disoit charitable , & il ne donne rien à personne ; il se disoit liant facile à subjuguer, & il rejette arrogamment toutes les honnêtetés dont on le comble. Plus on le recherche, plus on en est dédaigne : on a beau prendre en l'accostant, un air beat un ton patelin dolent lamentable , lui écrire des lettres à faire pleurer , lui signifier net qu'on va se tuer à l'instant si l'on n'est admis, il n'est ému de rien, il seroit homme à [305] laisser faire ceux qui seroient assez sots pour cela, & les plaignans qui affluent à sa porte s'en retournent tous sans consolation. Dans une situation pareille à la sienne , se voyant observe de s près, ne devroit-il pas s'attacher à rendre contens de lui tous ceux qui l'abordent, à leur faire perdre à force de douceur & de bonnes manieres, les noires impressions qu 'ils ont sur son compte , à substituer dans leurs ames la bienveillance à l'estime qu'il a perdue, & à les forcer au moins à le plaindre , ne pouvant plus l'honorer. Au lieu de cela il concourt par son humeur sauvage & par ses rudes manieres à nourrir, comme à plaisir, la mauvaise opinion qu'ils ont de lui. En le trouvant si dur si repoussant si peu traitable, ils reconnoissent aisément l'homme féroce qu'on leur a peint , & ils s'en retournent convaincus par eux-mêmes, qu'on n'a point exagère son caractere & qu'il est aussi noir que son portait.

 


Vous me répéterez sans doute que ce n'est point la l'homme que vous avez vu : mais c'est l'homme qu'a vu tout le monde excepte vous seul. Vous ne parlez , dites - vous , que d'après vos propres observations. La plupart de ceux que vous démentez , ne parlent non plus que d'après les leurs. Ils ont vu noir ou vous voyez blanc ; mais ils sont tous d'accord sur cette couleur noire , la blanche ne frappe nuls autres yeux que les votres ; vous êtes seul contre tous ; la vraisemblance est-elle pour vous ? La raison permet-elle de donner plus de à votre unique suffrage qu'aux suffrages unanimes de le public ? Tout est d'accord sur le compte de cet homme vous vous obstinez seul à croire innocent, malgré tant de [306] preuves auxquelles vous-même ne trouvez rien à répondre ? Si ces preuves sont autant d'impostures & de sophismes, que faut-il donc penser du genre-humain ? Quoi, toute une génération s'accorde à calomnier un innocent , à le couvrir de fange , à le suffoquer pour ainsi dire , dans le bourbier de la diffamation ? Tandis qu'il ne faut , selon vous , qu'ouvrir les yeux sur lui pour se convaincre de son innocence & de la noirceur de ses ennemis ? Prenez garde , Monsieur Rousseau; c'est vous - même qui prouvez trop. Si J. J, étoit tel que vous l'avez vu , seroit - il possible que vous fussiez le premier & le seul à l'avoir vu sous cet aspect ? Ne reste-t-il donc que vous seul d'homme juste & sensé sur la terre ? S'il en reste un autre qui ne pense pas ici comme vous , toutes vos observations sont anéanties , vous restez seul charge de l'accusation que vous intentez à tout le monde , d'avoir vu ce que vous desiriez de voir, & non ce qui étoit en effet. Répondez à cette seule objection , mais répondez juste , je me rends sur tout le reste.

 


ROUSSEAU.

 

Pour vous rendre ici franchise pour franchise , je commence par vous déclarer que cette seule objection à laquelle vous me sommez de répondre , est à mes yeux un abyme de ténèbres ou mon entendement se perd. J. J. lui-même n'y comprend rien non plus que moi. Il s'avoue incapable d'expliquer d'entendre la conduite publique à son égard. Ce concert avec lequel toute une génération s'empresse d'adopter un plan si exécrable , la lui rend incompréhensible. Il n'y voit ni des bons ni des mechans ni des hommes : il y voit des êtres [307] dont il in'a nulle idée. Il ne les honore ni ne les méprise ni ne les conçoit ; il ne fait pas ce que c'est. Son ame incapable de haine aime mieux se reposer dans cette entiere ignorance , que de se livrer par des interprétations cruelles , à des sentimens toujours pénibles à celui qui les éprouve, quand ils ont pour objet des êtres qu'il ne peut estimer. J'approuve cette disposition , & je l'adopte autant que je puis pour m'épargner un sentiment de mépris pour mes contemporains. Mais au fond je me surprends souvent à les juger malgré moi : ma raison fait son office en dépit de ma volonté , & je prends le Ciel à témoin que ce n'est pas ma faute si ce jugement leur est si désavantageux.

 


Si donc vous faites dépendre votre assentiment au résultat de mes recherches de la solution de votre objection , il y a grande apparence que me laissant dans mon opinion vous resterez dans la votre : car j'avoue que cette solution m'est impossible , sans néanmoins que cette impossibilité puisse détruire en moi la persuasion commencée par la marche clandestine & tortueuse de vos Messieurs , & confirmée ensuite par la connoissance immédiate de l'homme. Toutes vos preuves contraires tirées de plus loin se brisent contre cet axiome qui m'entraîne irrésistiblement , que la même chose ne sauroit être & n'être pas , & tout ce que disent avoir vu vos Messieurs est, de votre propre aveu, entièrement incompatible avec ce que je suis certain d'avoir vu moi - même.

 


J'en use dans mon jugement sur cet homme comme dans ma croyance en matiere de foi. Je cede à la conviction directe sans m'arrêter aux objections que je ne palis résoudre ; tant [308] parce que ces objections sont fondées sur des principes moins clairs moins solides dans mon esprit, que ceux qui operent ma persuasion , que parce qu'en cédant à ces objections je tomberois dans d'autres encore plus invincibles. Je perdrois donc à ce changement la force de l'évidence, sans éviter l'embarras des difficultés. Vous dites que ma raison choisit le sentiment que mon coeur préféré, & je ne m'en défends pas. C'est ce qui arrive dans toute délibération ou le jugement n'a pas assez de lumieres pour se décider sans le concours de la volonté. Croyez-vous, qu'en prenant avec tant d'ardeur le parti contraire, vos Messieurs soient déterminés par un motif plus impartial ?

 


Ne cherchant pas à vous surprendre je vous devois d'abord cette déclaration. A présent jettons un coup-d'oeil sur vos difficultés , si ce n'est pour les résoudre , au moins pour y chercher s'il est possible , quelque forte d'explication.

 


La principale & qui fait la base de toutes les autres, est celle que vous m'avez ci-devant proposée sur le concours unanime de toute la génération présente à un complot d'impostures & d'iniquité , contre lequel il seroit , ou trop injurieux au genre-humain de supposer qu'aucun mortel ne réclame s'il en voyoit l'injustice , ou, cette injustice étant aussi évidente qu'elle me paroît , trop orgueilleux à moi , trop humiliant pour le sens commun de croire qu'elle n'est apperçue par personne autre.

 


Faisons pour un moment cette supposition triviale que tous les hommes ont la jaunisse & que vous seul ne l'avez pas....... Je préviens l'interruption que vous me préparez.....Quelle plate comparaison ! qu'est-ce que c'est cette jaunisse? ....[309] Comment tous les hommes l'ont-ils gagnée excepte vous seul ? C'est poser la même question en d'autres termes , mais ce n'est pas la résoudre , ce n'est pas même l'éclaircir. Vouliez-vous dire autre chose en m'interrompant?

 

LE FRANÇOIS.

 

Non; poursuivez.

 


ROUSSEAU.

 
Je réponds donc. Je crois l'éclaircir quoique vous en puissiez dire, lorsque je fais entendre qu'il est , pour ainsi dire , des épidémies d'esprit qui gagnent les hommes de proche en proche comme une espece de contagion; parce que l'esprit humain naturellement paresseux aime à s'épargner de la en pensant d'après les autres , sur-tout en ce qui flatte ses propres penchans. Cette pente à se laisser entraîner ainsi s'étend encore aux inclinations aux goûts aux passions des hommes; l'engouement général, maladie si commune dans votre nation, n'a point d'autre source , & vous ne m'en dédirez pas quand je vous citerai pour exemple à vous-même. Rappellez - vous l'avenu que vous m'avez fait ci-devant dans la supposition de l'innocence de J. J. , que vous ne lui pardonneriez point votre injustice envers lui. Ainsi par la peine que vous donneroit son souvenir, vous aimeriez mieux l'aggraver que la réparer. Ce sentiment, naturel aux coeurs dévorés d'amour -- propre , peut-il l'être au votre ou regne l'amour de la justice & de la raison? Si vous eussiez réfléchi là-dessus pour chercher en vous-même la cause d'un sentiment si injuste, & qui vous est si étranger, vous auriez bientôt trouve que vous haïssiez dans J. J. non seulement [310] le scélérat qu'on vous avoir peint , mais J. J. lui-même, que cette haine excitée d'abord par ses vices, en étoit devenue indépendante , s'étoit attachée à sa personne , & qu'innocent ou coupable , il étoit devenu, sans que vous vous en apperçussiez vous-même, l'objet de votre aversion. Aujourd'hui que vous me prêtez une attention plus impartiale , si je vous rappellois vos raisonnemens dans nos premiers entretiens, vous sentiriez qu'ils n'étoient point en vous l'ouvrage du jugement, mais celui d'une passion fougueuse qui vous dominoit à votre insçu. Voilà, Monsieur , cette cause étrangere qui séduisoit votre coeur si juste , & fascinoit votre jugement si sain dans leur état naturel. Vous trouviez une mauvaise face à tout ce qui venoit de cet infortune , & une bonne à tout ce qui tendoit à le diffamer ; les perfidies les trahisons les mensonges perdoient à vos yeux toute leur noirceur lorsqu'il en étoit l'objet , & pourvu que vous n'y trempassiez pas vous-même, vous vous étiez accoutume à les voir sans horreur dans autrui: mais ce qui n'étoit en vous qu'un égarement passager, est devenu pour le public un délire habituel , un principe contant de conduite , une jaunisse universelle , fruit d'une bile acre & répandue , qui n'altere pas seulement le sens de la vue , mais corrompt toutes les humeurs , & tue enfin tout-à-fait , l'homme moral qui seroit demeure bien constitue sans elle. Si J. J. n'eut point existe, peut-être la plupart d'entr'eux n'auroient-ils rien à se reprocher. Osez ce seul objet d'une passion qui les transporte , à tout autre égard ils sont honnêtes-gens, comme tout le monde.

 


Cette animosité , plus vive plus agissante que la simple [311] aversion, me paroît à l'égard de J. J. la disposition générale de toute la génération présente. L'air seul dont il est regarde passant dans les rues , montre évidemment cette disposition qui se gêne & se contraint quelquefois dans ceux qui le rencontrent, mais qui perce & se laisse appercevoir malgré eux.

 

A l'empressement grossier & badaut de s'arrêter de se retourner de le fixer de le suivre , au chuchotement ricaneur qui dirige sur lui le concours de leurs impudens regards, on les prendroit moins pour d'honnêtes-gens qui ont le malheur de rencontrer un monstre effrayant , que pour des tas de bandits tout joyeux de tenir leur proie , & qui se sont un amusement digne d'eux d'insulter à son malheur. Voyez - le entrant au spectacle entoure dans l'instant d'une étroite enceinte de bras tendus & de cannes dans laquelle vous pouvez penser comme il est à son aise ! A quoi sert cette barrière ? S'il veut la forcer résistera- t - elle ? N'on sans doute. A quoi sert - elle donc ? Uniquement à se donner l'amusement de le voir enferme dans cette cage, & à lui bien faire sentir que tous ceux qui l'entourent, se sont un plaisir d'être, à son égard , autant d'argouzins & d'archers. Est-ce aussi par bonté qu'on ne manque pas de cracher sur lui , toutes les fois qu'il passe à portée, & qu'on le peut sans être apperçu de lui ? Envoyer le vin d'honneur au même homme sur qui l'on crache, c'est rendre l'honneur encore plus cruel que l'outrage. Tous les signes de haine de mépris de fureur même qu'on peut tacitement donner à un homme, sans y joindre une insulte & directe, lui sont prodigues de toutes parts, & tout en l'accablant des plus fades complimens, en affectant [312] pour lui les petits soins mielleux qu'on rend aux jolies femmes , s'il avoit besoin d'une assistance réelle , on le verroit périr avec joie , sans lui donner le moindre secours. Je l'ai vu dans la rue St. Honore faire presque sous un carrosse une chute très-périlleuse ; on court à lui , mais si-tôt qu'on reconnaît J. J. tout se disperse , les passans reprennent leur chemin, les marchands rentrent dans leurs boutiques , & il seroit reste seul dans cet état, si un pauvre mercier rustre & mal instruit, ne l'eut fait asseoir sur son petit banc , & si une servante tout aussi peu philosophe , ne lui eut apporte un verre d'eau. Tel est en réalité l'intérêt si vis & si tendre dont l'heureux J. J. est l'objet.

 


Une animosité de cette espece ne suit pas , quand elle est forte & durable , la route la plus courte , mais la plus sure pour s'assouvir. Car cette route étant déjà toute trace dans le plan de vos Messieurs, le public qu'ils ont mis avec art dans leur confidence , n'a plus eu qu'à suivre cette route , & tous avec le même secret entr'eux , ont concouru de concert à l'exécution de ce plan. C'est-là ce qui s'est fait; mais comment cela s'est-il pu faire ? Voilà votre difficulté qui revient toujours. Que cette animosité une fois excitée , ait altere les facultés de ceux qui s'y sont livres , au point de leur faire voir la bonté la générosité la clémence dans toutes les manoeuvres de la plus noire perfidie , rien n'est plus facile à concevoir. Chacun sait trop que les passions violentes, commençant toujours par égarer la raison, peuvent rendre l'homme injuste & méchant dans le fait & , pour ainsi dire, à l'insçu de lui-même , sans avoir cesse d'être juste & bon dans l'ame, ou du moins d'aimer la justice & la vertu.

 


[313] Mais cette haine envenimée comment est - on venu à bout de l'allumer ? Comment a-t-on pu rendre odieux à ce point, l'homme du monde le moins fait pour la haine, qui n'eut jamais ni intérêt ni désir de nuire à autrui, qui ne fit ne voulut ne rendit jamais de mal à personne , qui sans jalousie sans concurrence , n'aspirant à rien & marchant toujours seul dans sa route , ne sut en obstacle à nul autre , & qui au lieu des avantages attaches à la célébrité , n'a trouve dans la sienne qu'outrages insultes misère & diffamation. J'entrevois bien dans tout cela la cause secrète qui a mis en fureur les auteurs du complot. La route que J. J. avoir prise étoit trop contraire à la leur, pour qu'ils lui pardonnassent de donner un exemple qu'ils ne vouloient pas suivre , & d'occasionner des comparaisons qu'il ne leur convenoit pas de souffrir. Outre ces causes générales, & celles que vous - même avez assignées , cette haine primitive & radicale de vos Dames & de vos Messieurs, en à d'autres particulieres & relatives à chaque individu qu'il n'eut ni convenable de dire , ni facile à croire , & dont je m'abstiendrai de parler , mais que la force de leurs effets rend trop sensibles pour qu'on puisse douter de leur réalité , & l'on peut juger de la violence de cette même haine par l'art qu'on met à la cacher en l'assouvissant. Mais plus cette haine individuelle se décelé, moins on comprend comment on est, parvenu à y faire participer tout le monde , & ceux même sur qui nul des motifs qui l'ont fait naître ne pouvoit agir. Malgré l'adresse des chefs du complot, la passion qui les dirigeoit étoit trop visible pour ne pas mettre à cet égard le public en garde contre tout ce qui venoit de leur part. Comment , écartant [314] des soupçons si légitimes , l'ont- ils fait entrer si aisément si pleinement dans toutes leurs vues , jusqu'a le rendre aussi ardent qu'eux-mêmes à les remplir ? Voilà ce qui n'est pas facile à comprendre & à expliquer.

 



Leurs marches souterraines sont trop ténébreuses pour qu'il soit possible de les y suivre. Je crois seulement appercevoir , d'espace en espace , au-dessus de ces gouffres , quelques soupiraux qui peuvent en indiquer les détours. Vous m'avez décrit vous-même dans notre premier entretien plusieurs de ces manoeuvres que vous supposiez légitimes, comme ayant pour objet de démasquer un méchant ; destinées au contraire à faire paroître tel , un homme qui n'est rien moins, elles auront également leur effet. Il sera nécessairement hai soit qu'il mérite ou non de l'être , parce qu'on aura pris des mesures certaines pour parvenir à le rendre odieux. Jusques-là ceci se comprend encore ; mais ici l'effet va plus loin : il ne s'agit pas seulement de haine , il s'agit d'animosité ; il s'agit d'un concours très-actif de tous à l'exécution du projet concerte par un petit nombre, qui seul doit y prendre assez d'intérêt pour agir aussi vivement.

 


L'idée de la méchanceté est effrayante par elle - même. L'impression naturelle qu'on reçoit d'un méchant dont on n'a pas personnellement à se plaindre , est de le craindre & de le fuir. Content de n'être pas sa victime , personne ne s'avise de vouloir être son bourreau. Un méchant en place , qui peut & veut faire beaucoup de mal , peut exciter l'animosité par la crainte , & le mal qu'on en redoute peut inspirer des efforts pour le prévenir ; mais l'impuissance jointe à la méchanceté ne peut produire que le mépris & l'éloignement ; un méchant [315] sans pouvoir peut donner de l'horreur , mais point d'animosité. On frémit à sa vue, loin de le poursuivre on le suit, & rien n'est plus éloigne de l'effet que produit sa rencontre qu'un souris insultant & moqueur. Laissent au ministere public le soin du châtiment qu'il mérite , un honnête homme ne s'avilit pas jusqu'à vouloir y concourir. Quand il n'y auroit même dans ce châtiment d'autre peine afflictive que l'ignominie & d'être expose à la risée publique, quel est l'homme d'honneur qui voudroit prêter la main à cette oeuvre de justice & attacher le coupable au carcan? Il est si vrai qu'on n'a point généralement d'animosité contre les malfaiteurs que si l'on en voit un poursuivi par la justice & près d'être pris , le plus grand nombre , loin de le livrer, le sera sauver s'il peut , son péril faisant oublier qu'il est criminel pour se souvenir qu'il est homme.

 


Voilà tout ce qu'opère la haine que les bons ont pour les mechans; c'est une haine de répugnance & d'éloignement , d'horreur même & d'effroi , mais non pas d'animosité. Elle fuit son objet en détourne les yeux dédaigne de s'en occuper mais la haine contre J. J. est active , ardente , infatigable; loin de fuir son objet , elle le cherche avec empressement pour en faire à son plaisir. Le tissu de ses malheurs , l'oeuvre combinée de sa diffamation montre une ligue très-étroite & très-agissante ou tout le monde s'empresse d'entrer. Chacun concourt avec la plus vive émulation à le circonvenir , à l'environner de trahisons & de piégés, à empêcher qu'aucun avis utile ne lui parvienne , à lui ôter tout moyen de justification , toute possibilité de repousser les atteintes qu'on lui porte , de défendre son honneur & sa réputation, à lui cacher tous ses ennemis [316] tous ses accusateurs tous leurs complices. On tremble qu'il n'écrive pour si défense , on s'inquiète de tout ce qu'il dit , de tout ce qu'il fait , de tout ce qu'il peut faire ; chacun paroît agite de l'effroi de voir paroître de lui quelque apologie. On l'observe on l'épie avec le plus grand soin pour tacher d'éviter ce malheur. On veille exactement à tout ce qui l'entoure , à tout ce qui l'approche , à quiconque lui dit un seul mot. Sa santé sa vie sont de nouveaux sujets d'inquiétude pour le public: on craint qu'une vieillesse aussi fraîche ne démente l'idée des maux honteux dont on se flattoit de le voir périr; on craint qu'à la longue les précautions qu'on entasse ne suffisent plus pour l'empêcher de parler. Si la voix de l'innocence alloit enfin se faire entendre à travers les huées , quel malheur affreux ne seroit-ce point pour le Corps des Gens de lettres, pour celui des Médecins , pour les Grands, pour les Magistrats, pour tout le monde? Oui , si forçant ses contemporains à le reconnaîtra honnête homme, il parvenoit à confondre enfin ses accusateurs, sa pleine justification seroit la désolation publique.


Tout cela prouve invinciblement que la haine dont J. J. est l'objet, n'est point la haine du vice & de la méchanceté, mais celle de l'individu. Méchant ou bon, il n'importe; consacre à la haine publique il ne lui peut plus échapper, &pour peu qu'on connoisse les routes du coeur humain , l'on voit que son innocence reconnue ne serviroit qu'à le rendre plus odieux encore , & à transformer en rage l'animosité dont il est l'objet. On ne lui pardonne pas maintenant de secouer le pesant joug dont chacun voudroit l'accabler , on lui pardonneroit bien moins les torts qu'on se reprocheroit envers lui , & puisque vous-même [317] avez un moment éprouve un sentiment si injuste, ces gens si pétris d'amour-propre supporteroient-ils sans aigreur l'idée de leur propre bassesse comparée à sa patience & à sa douceur? Eh soyez certain que si c'étoit en effet un monstre, on le fuiroit davantage , mais on le hairoit beaucoup moins.

 


Quant à moi, pour expliquer de pareilles dispositions je ne puis penser autre chose sinon, qu'on s'est servi pour exciter dans le public cette violente animosité, de motifs semblables ceux qui l'avoient fait naître dans l'ame des auteurs du complot. Ils avoient vu cet homme , adoptant des principes tout contraires aux leurs, ne vouloir ne suivre ni parti ni secte, ne dire que ce qui lui sembloit vrai bon utile aux hommes, sans consulter en cela son propre avantage ni celui de personne en particulier. Cette marche & la supériorité qu'elle lui donnoit sur eux fut la grande source de leur haine. Ils ne purent lui pardonner de ne pas plier comme eux sa morale à son profit , de tenir si peu si son intérêt & au leur, & de montrer tout franchement l'abus des lettres & la forfanterie du métier d'auteur, sans le soucier de l'application qu'on ne manqueroit pas de lui faire à lui-même des maximes qu'il etablissoit, ni de la fureur qu'il alloit inspirer à ceux qui se vantent d'être les arbitres de la renommée , les distributeurs de la gloire & de la réputation des actions des hommes, mais qui ne se vantent pas, que je sache, de faire cette distribution avec justice & désintéressement. Abhorrant la satire autant qu'il aimoit la vérité, on le vit toujours distinguer honorablement les particuliers & les combler de sinceres éloges , lorsqu'il avançoit des vérités générales dont ils auroient pu s'offenser. [318] Il faisoit sentir que le mal tenoit à la nature des choses & le bien aux vertus des individus. Il faisoit & pour ses amis & pour les auteurs qu'il jugeoit estimables, les mêmes exceptions qu'il croyoit mériter, & l'on sent en liant ses ouvrages, le plaisir que prenoit son coeur à ces honorables exceptions. Mais ceux qui s'en sentoient moins dignes qu'il ne les avoit crus, & dont la conscience repoussoit en secret ces éloges, s'en irritant à mesure qu'ils les méritoient moins, ne lui pardonnèrent jamais d'avoir si bien démêlé les abus d'un métier qu'ils tâchoient de faire admirer au vulgaire , ni d'avoir par sa conduite déprise tacitement, quoiqu'involontairement la leur. La haine envenimée que ces réflexions firent naître dans leurs coeurs leur suggéra le moyen d'en exciter une semblable dans les coeurs des autres hommes.

 


Ils commencerent par dénaturer tous ses principes, par travestit un républicain sévère en un brouillon séditieux , son amour pour la liberté légale en une licence effrénée, & son respect pour les loix en aversion pour les Princes. Ils l'accusèrent de vouloir renverser en tout l'ordre de la siccité parce qu'il s'indignoit , qu'osant consacrer sous ce nom les plus funestes désordres, on insultât aux miseres du genre-humain en donnant les plus criminels abus pour les loix dont ils sont la ruine. Sa colere contre les brigandages publics, sa haine contre les puissans fripons qui les soutiennent, son intrépide audace à dire des vérités dures à tous les états , surent autant de moyens employés à les irriter tous contre lui. Pour le rendre odieux à ceux qui les remplissent, on l'accusa de les mépriser personnellement. Les reproches durs mais généraux [319] qu'il faisoit à tous furent tournes en autant de satires particulieres dont en fit avec art les plus malignes applications.


Rien n'inspire tant de courage que le témoignage d'un coeur droit, qui tire de la pureté de ses intentions, l'audace de prononcer hautement & sans crainte, des jugemens dictes par le seul amour de la justice & de la vérité : mais rien n'expose en même tems à tant de dangers & de risques de la part d'ennemis adroits, que cette même audace, qui précipité un homme ardent dans tous les piégés qu'ils lui tendent , & le livrant à une impétuosité sans regle, lui fait faire contre la prudence mille fautes ou ne tomba qu'une ame franche & généreuse, mais qu'ils savent transformer en autant de crimes affreux. Les hommes vulgaires, incapables de sentimens élevés & nobles, n'en supposent jamais que d'intéressés dans ceux qui se passionnent, & ne pouvant croire que l'amour de la justice & du bien public puisse exciter un pareil zele, ils leurs controuvent toujours des motifs personnels semblables à ceux qu'ils cachent eux- mêmes sous des noms pompeux , & sans lesquels on ne les verroit jamais s'échauffer sur rien.

 


La chose qui se pardonne le moins est un mépris mérite. Celui que J. J. avoit marque pour tout cet ordre social prétendu, qui couvre en effet les plus cruels désordres, tomboit bien plus sur la constitution des differens états que sur les sujets qui les remplissent, & qui par cette constitution même sont nécessités à être ils sont. Il avoit toujours fait une distinction judicieuse entre les personnes & les conditions, estimant souvent les premieres quoique livrées à l'esprit de leur état, lorsque le naturel reprenoit de tems à autre quelque [320] ascendant sur leur intérêt, comme il arrive assez fréquemment à ceux qui sont bien nés. L'art de vos Messieurs fut de présenter les choses sous un tout autre point de vue , & de montrer en lui comme haine des hommes, celle que pour l'amour d'eux , il porte aux maux qu'ils se sont. Il paroît qu'ils ne s'en sont pas tenus à ces imputations générales , mais que, lui prêtant des discours des écrits des oeuvres conformes à leurs vues, ils n'ont épargne ni fictions ni mensonges pour irriter contre lui l'amour-propre , dans tous les états, & chez tous les individus.

 


J. J. a même une opinion qui, si elle est juste, peut aider à expliquer cette animosité générale. Il est persuade que dans les écrits qu'on fait passer sous son nom, l'on a pris un soin particulier de lui faire insulter brutalement tous, les états de la siccité, & de changer en odieuses personnalités lus reproches francs & forts qu'il leur fait quelquefois. Ce soupçon lui venu *[*C'est ce qu'il m'est impossible de vérifier , parce que ces Messieurs ne laissent parvenir jusqu'à moi aucune exemplaire des écrits qu'ils fabriquent ou sont fabrique sous mon nom. ] sur ce que dans plusieurs lettres , anonymes & autres, on lui rappelle des choses, comme étant de ses écrits, qu'il n'a jamais songe à y mettre. Dans l'une, il a, dit-on, mis fort plaisamment en question si les marins étoient des hommes ? Dans un autre , un officier lui avoue modestement que , selon l'expression de lui J. J. lui militaire radote de bonne foi comme la plupart de ses camarades. Tous les jours il reçoit ainsi des citations de passages qu'on lui attribue faussement , avec la plus grande confiance , & qui sont toujours [321] outrageans pour quelqu'un. Il apprit il y a peu de tems qu'un homme de lettres de sa plus ancienne connoissance , & pour lequel il avoit conserve de l'estime , ayant trop marque peut-être un reste d'affection pour lui , on l'en guérit en lui persuadant que J. J. travailloit à une critique amere de ses écrits.

 


Tels sont à-peu-près les ressorts qu'on a pu mettre en jeu pour allumer & fomenter cette animosité si vive & si générale dont il est l'objet , & qui , s'attachant particulièrement à sa diffamation, couvre d'un intérêt pour sa personne, le soin de l'avilir encore par cet air de saveur & de commisération. Pour moi je n'imagine que ce moyen d'expliquer les differens degrés de la haine qu'on lui porte, à proportion que ceux qui s'y livrent, sont plus dans le cas de s'appliquer les reproches qu'il fait à son siecle & à ses contemporains. Les fripons publics les intrigans les ambitieux dont il dévoile les manoeuvres , les passionnes destructeurs de toute religion de toute conscience de toute liberté de toute morale , atteints plus au vis par ses censures, doivent le haïr & le haïssent en effet encore plus que ne sont les honnêtes-gens trompes. En l'entendant seulement nommer, les premiers ont peine à se contenir, & la modération qu'ils tachent d'affecter , se dément bien vite, s'ils n'ont pas besoin de masque pour assouvir leur passion. Si la haine de l'homme n'étoit que celle du vice, la proportion se renverseroit, la haine des riens de bien seroit plus marquée, les mechans seroient plus indifferens. L'observation contraire est générale frappante incontestable, & pourroit fournir bien des conséquences : contentons-nous ici de la confirmation que j'en tire , de la justesse de mon explication.


[322] Cette aversion une sois inspirée , s'étend se communique de proche en proche , dans les familles, dans les sociétés, & devient en quelque sorte un sentiment inné qui s'affermit dans les enfans par l'éducation , & dans les jeunes gens par l'opinion publique. C'est encore une remarque à faire , qu'excepte la confédération secrète de vos Dames & de vos Messieurs , ce qui reste de la génération dans laquelle il a vécu, n'a pas pour lui une haine aussi envenimée que celle qui se propage dans la génération qui suit. Toute la jeunesse est nourrie dans ce sentiment par un soin particulier de vos Messieurs dont les plus adroits se sont charges de ce département. C'est d'eux que tous les apprentifs philosophes prennent l'attache , c'est de leurs mains que sont places les gouverneurs des enfans, les secrétaires des peres, les confidens des meres; rien dans l'intérieur des familles ne se fait que par leur direction, sans qu'ils paroissent le mêler de rien; ils ont trouve l'art de faire circuler leur doctrine & leur animosité dans les séminaires dans les colleges , & toute la génération naissante leur est dévouée des le berceau. Grands imitateurs de la marche des Jésuites ils surent leurs plus ardens ennemis , sans doute par jalousie de métier, & maintenant, gouvernant les esprits avec le même empire avec la même dextérité que les autres gouvernoient les consciences, plus fins qu'eux en ce qu'ils savent mieux le cacher en agissant , & substituant peu-à-peu l'intolérance philosophique à l'autre, ils deviennent, sans qu'on s'en apperçoive , aussi dangereux que leurs prédécesseurs. C'est par, eux que cette génération nouvelle qui doit certainement à J. J. d'être moins tourmentée dans sou enfance, plus saine & mieux [323] constituée dans tous les ages , loin de lui en savoir gré , est nourrie dans les plus odieux préjugés & dans les plus cruels sentimens à son égard. Le venin d'animosité qu'elle a suce presque avec le lait lui fait chercher à l'avilir & le déprimer avec plus de zele encore que ceux mêmes qui l'ont élevée dans ces dispositions haineuses. Voyez dans les rues & aux promenades l'infortune J. J. entoure de gens qui , moins par curiosité que par dérision, puisque la plupart l'ont déjà vu cent sois , se détournent s'arrêtent pour le fixer d'un oeil qui n'a rien assurément de l'urbanité françoise : vous trouverez toujours que les plus insultans les plus moqueurs les plus acharnes sont de jeunes gens qui, d'un air ironiquement poli, s'amusent à lui donner tous les signes d'outrage & de haine qui peuvent l'affliger, sans les compromettre.

 


Tout cela eut été moins facile à faire dans tout autre siecle. Mais celui-ci est particulièrement un siecle haineux & malveillant par caractere. *[*Fréron vient de mourir. On demandoit qui feroit son épitaphe. Le premier qui crachera sur sa tombe, répondit à l'instant M. M***[Marmontel]. Quand on ne m'auroit pas nomme l'auteur de ce mot, j'aurois devine qu'il partoit d'une bouche philosophe , & qu'il étoit de ce siecle-ci.] Cet esprit cruel & méchant se fait sentir dans toutes les sociétés , dans toutes les affaires publiques , il suffit seul pour mettre à la mode , & faire briller dans le monde ceux qui se distinguent par-là. L'orgueilleux despotisme de la philosophie moderne a porte l'égoïsme de l'amour-propre à son dernier terme. Le goût qu'a pris toute la jeunesse pour une doctrine si commode , la lui a fait adopter avec fureur & prêcher avec la plus vive intolérance. Ils se sont [324] accoutumés à porter dans la société ce même ton de maître sur lequel ils prononcent les oracles de leur seule , & à traiter avec un mépris apparent, qui n'est qu'une haine plus insolente , tout ce qui ose hésiter à se soumettre à leurs décisions. Ce goût de domination n'a pu manquer d'animer toutes les passions irascibles qui tiennent à l'amour-propre. Le même fiel qui coule avec l'encre dans les écrits des maîtres, abreuve les coeurs des disciples. Devenus esclaves pour être tyrans, ils ont fini par prescrire en leur propre nom les loix que ceux-la leur avoient dictées, & à voir dans toute résistance la plus coupable rébellion. Une génération de despotes ne être ni fort douce ni fort paisible , & une doctrine si hautaine, qui d'ailleurs n'admet ni vice ni vertu dans le coeur de homme, n'est pas propre à contenir par une morale indulgente pour les autres , & réprimante pour soi , l'orgueil de ses sectateurs. De-là les inclinations haineuses qui distinguent cette génération. Il n'y a plus ni modération dans les ames ni vérité dans les attachemens. Chacun hait tout ce qui n'est pas lui plutôt qu'il ne s'aime lui - même. On s'occupe trop d'autrui pour savoir s'occuper de soi; on ne sait plus que haïr, & l'on ne tient point à son propre parti par attachement , encore moins par estime , mais uniquement par haine du parti contraire. Voilà les dispositions générales dans lesquelles vos Messieurs ont trouve ou mis leurs contemporains , & qu'ils n'ont eu qu'à tourner ensuite contre J. J. *[*Dans cette génération nourrie de philosophie & de fiel, rien n'est si facile aux intrigans que de faire tomber sur qui il leur plaît cet appétit général de haïr. Leurs succès prodigieux en ce point , prouvent encore moins leurs talens que la disposition du publie , dont les apparens témoignages d'estime & d'attachement pour les uns, ne sont en effet que des actes de haine pour d'autres.] qui, tout aussi peu propre [325] à recevoir la loi qu'a la faire, ne pouvoir par cela seul manquer dans ce nouveau système, d'être l'objet de la haine des chefs & du dépit des disciples : la foule empressée à suivre une route qui l'égare, ne voit pas avec plaisir ceux qui, prenant une route contraire , semblent par-là lui reprocher son erreur. *[*J'aurois dû peut-être insister ici sur la ruse favorite de mes persécuteurs, qui est de satisfaire à mes dépens, leurs passions haineuses, de faire le mal par leurs satellites & de faire en sorte qu'il me soit impute. C'est ainsi qu'ils m'ont successivement attribue le système de la nature, la philosophie de la nature , la note du roman de Madame d'Ormoy, &c. C'est ainsi qu'ils tâchoient du faire croire au peuple que c'étoit moi qui ameutois les bandits qu'ils tenoient à leur solde , lors de la cherté du pain.]

 


Qui connoîtroit bien toutes les causes concourantes tous les differens ressorts mis en oeuvre pour exciter dans tous les états cet engouement haineux, seroit moins surpris de le voir de proche en proche devenir une contagion générale. Quand une fois le branle est donne, chacun suivant le torrent, en augmente l'impulsion. Comment se défier de son sentiment, quand on le voit être celui de tout le monde , comment douter que l'objet d'une haine aussi universelle soit réellement un homme odieux ? Alors plus les choses qu'on lui attribue sont absurdes & incroyables, plus on est prêt à les admettre. Tout fait qui le rend odieux ou ridicule est par cela seul assez prouve. S'il s'agissoit d'une bonne action qu'il eut faite nul n'en croiroit à ses propres yeux, ou bientôt une interprétation subite la chargeroit du blanc au noir. Les méchants ne croyent [326] ni à la vertu ni même à la bonté ; il faut être déjà bon soi-même pour croire d'autres hommes meilleurs que soi, & il est presque impossible qu'un homme réellement bon, demeure ou soit reconnu tel dans une génération méchante.

 


Les coeurs ainsi disposes, tout le reste devint facile. Des-lors vos Messieurs auroient pu sans aucun détour , persécuter ouvertement J. J. avec l'approbation publique, mais ils n'auroient assouvi qu'à demi leur vengeance , & se compromettre vis-à-vis de lui , étoit risquer d'être découverts. Le système qu'ils ont adopte , remplit mieux toutes leurs vues & prévient tous les inconvéniens. Le chef-d'oeuvre de leur art a été de transformer en menagemens pour leur victime, les précautions qu'ils ont prises pour leur sûreté. Un vernis d'humanité couvrant la noirceur du complot, acheva de séduire le public, & chacun s'empressa de concourir à cette bonne oeuvre ; il est si doux d'assouvir saintement une passion & de joindre au venin de l'animosité le mérite de la vertu! Chacun se glorifiant en lui-même de trahir un infortune , se disoit avec complaisance ; "ah que je suis généraux ! C'est pour son bien que je le diffame , c'est pour le protéger que je l'avilis; & l'ingrat loin de sentir mon bienfait s'en offense ! mais cela ne m'empêchera pas d'aller mon train & de le servir de la sorte en dépit de lui." Voilà comment sous le prétexte de pourvoir à sa sûreté, tous en s'admirant eux - mêmes, se sont contre lui les satellites de vos Messieurs , & , comme écrivoit J. J. à M***.[Dusaulx] sont si fiers d'être des traîtres. Concevez-vous qu'avec une pareille disposition d'esprit , on puisse être équitable & voir les choses comme elles sont ? On verroit [327] Socrate, Aristide, on verroit un Ange , on verroit Dieu même avec des yeux ainsi fascines, qu'on croiroit toujours voir un monstre infernal.

 


Mais quelque facile que soit cette pente ; il est toujours bien étonnant , dites-vous, qu'elle soit universelle , que tous la suivent sans exception , que pas un seul n'y résiste & ne proteste , que la même passion entraîne en aveugle , une génération toute entiere, & que le consentement soit unanime dans un tel renversement du droit de la nature & des gens.

 


Je conviens que le fait est très-extraordinaire , mais en le supposant très-certain, je le trouverois bien plus extraordinaire encore , s'il avoit la vertu pour principe : car il faudroit que toute la génération présente se fut élevée par cette unique vertu , à une sublimité qu'elle ne montre assurément en nulle autre chose , & que parmi tant d'ennemis qu'a J. J. , il ne s'en trouvât pas un seul qui eut la maligne franchise de gâter la merveilleuse oeuvre de tous les autres. Dans mon explication, un petit nombre de gens adroits puissans intrigans, concertes de longue main , abusant les uns par de fausses apparences , & animant les autres par des passions auxquelles ils n'ont déjà que trop de pente , fait tout concourir contre un innocent qu'on a pris soin de charger de crimes , en lui ôtant tout moyen de s'en laver. Dans l'autre explication, il faut que de toutes les générations la plus haineuse se transforme tout-d'un-coup toute entiere, & sans aucune exception, en autant d'Anges célestes en faveur du dernier des scélérats qu'on s'obstine à protéger & à laisser libre, malgré les attentats & les crimes qu'il continue de commettre tout à son [328] aise , sans que personne au monde ose , tant on craint de lui, déplaire, songer à l'en empêcher, ni même à les lui reprocher. Laquelle de ces deux suppositions vous paroît la plus raisonnable & la plus admissible?

 


Au reste , cette objection tirée du concours unanime de tout le monde à l'exécution d'un complot abominable, à peut-être plus d'apparence que de réalité. Premièrement l'art des moteurs de toute la trame a été de ne la pas de voila également à tous les yeux. Ils en ont garde le principal secret entre un petit nombre de conjures ; ils n'ont laisse voir ou reste des hommes que ce qu'il faloit pour les y faire concourir. Chacun n'a vu l'objet que par le cote qui pouvoit l'émouvoir, & n'a été initie dans le complot qu'autant que l'exigeoit la partie de l'exécution qui lui étoit confiée. Il n'y a peut-être pas dix personnes qui sachent à quoi tient le fond de la trame, & de ces dix, il n'y en a peut-être pas trois qui connoissent assez leur victime , pour être surs qu'ils noircissent un innocent. Le secret du premier complot est concentre entre deux hommes qui n'iront pas le révéler. Tout le reste des complices, plus ou moins coupables , se fait illusion sur des manoeuvres qui, selon eux , tendent moins à persécuter l'innocence qu'a s'assurer d'un méchant. On a pris chacun par son caractere particulier, par sa passion favorite. S'il étoit possible que cette multitude de coopérateurs se rassemblât & s'éclairât par des confidences réciproques , ils seroient frappes eux-mêmes des contradictions absurdes qu'ils trouveroient dans les faits qu'on a prouves à chacun d'eux, & des motifs non-seulement differens, mais souvent contraires , par lesquels on les a fait [329] concourir tous à l'oeuvre commune , sans qu'aucun d'eux en vit le vrai but. J. J. lui-même sait bien distinguer d'avec la canaille à laquelle il a été livre à Motiers à Trye à Monquin, des personnes d'un vrai mérite , qui , trompées plutôt que séduites, & , sans être exemptes de blâme, à plaindre dans leur erreur, n'ont pas laisse, malgré l'opinion qu'elles avoient de lui, de le rechercher avec le même empressement que les autres, quoique dans de moins cruelles intentions. Les trois quarts, peut-être, de ceux qu'on a fait entrer dans le complot, n'y restent que parce qu'ils n'en ont pas vu toute la noirceur. Il y a même plus de bassesse que de malice dans les indignités dont le grand nombre l'accable, & l'on voit à leur air à leur ton dans leurs manieres , qu'ils l'ont bien moins en horreur comme objet de qu'en dérision comme infortune.

 


De plus; quoique personne ne combatte ouvertement l'opinion générale , ce qui seroit se compromettre à pure perte, pensez - vous que tout le monde y acquiesce réellement? Combien de particuliers, peut-être , voyant tant de manoeuvres & de mines souterraines, s'en indignent , refusent d'y concourir, & gémissent en secret sur l'innocence opprimée! Combien d'autres ne sachant à quoi s'en tenir sur le compte d'un homme enlace dans tant de piéges, refusent de le juger sans l'avoir entendu , & jugeant seulement ses adroits persécuteurs , pensent que des gens à qui la ruse la fausseté la trahison content si peu , pourroient bien n'être pas plus scrupuleux sur l'imposture. Suspendus entre la force des preuves qu'on leur allègue , & celles de la malignité des accusateurs,[330] ils ne peuvent accorder tant de zele pour la vérité avec tant d'aversion pour la justice , ni tant de générosité pour celui qu'ils acculent, avec tant d'art à gauchir devant lui & se soustraire à les défenses. On peut s'abstenir de l'iniquité, sans avoir le courage de la combattre. On peut refuser d'être complice d'une trahison , sans oser démasquer les traîtres. Un homme juste, mais foible, se retire alors de la foule, reste dans son coin , & n'osant s'exposer, plaint tout bas l'opprime, craint l'oppresseur, & se tait. Qui peut savoir combien d'honnêtes gens sont dans ce cas? ils ne se sont ni voir ni sentir: ils laissent le champ libre à vos Messieurs jusqu'a ce que le moment de parler, sans danger , arrive. Fonde sur l'opinion que j'eus toujours de la droiture naturelle du coeur humain , je crois que cela doit être. Sur quel fondement raisonnable peut-on soutenir que cela n'est pas? Voila, Monsieur, tout ce que le puis répondre à l'unique objection à laquelle vous vous réduisez, & qu'au reste je ne me charge pas de résoudre à votre gré, ni même au mien , quoiqu'elle ne puisse ébranler la persuasion directe qu'ont produit en moi me recherches.

 


Je vous ai vu prêt à m'interrompre , & j'ai compris que c'étoit pour me reprocher le soin superflu de vous établir un fait dont vous convenez si bien vous-même, que vous le tournez en objection contre moi , savoir qu'il n'est pas vrai que tout le monde soit entre dans le complot. Mais remarquez qu'en paroissaut nous accorder sur ce point , nous sommes néanmoins de sentimens tout contraires , en ce que , selon vous , ceux qui ne sont pas du complot pensent sur J. J. tout [331] comme ceux qui en sont, & que , selon moi , ils doivent penser tout autrement. Ainsi votre exception que je n'admets pas, & la mienne que vous n'admettez pas non plus, tombant sur des personnes différentes , s'excluent mutuellement ou du moins ne s'accordent pas. Je viens de vous dire sur quoi je fonde la mienne ; examinons la votre à présent.

 



D'honnêtes-gens, que vous dites ne pas entrer dans le complot & ne pas haïr J. J., voyent cependant en lui tout ce que disent y voir ses plus mortels ennemis ; comme s'il en avoir qui convinssent de l'être & ne se vantassent pas de l'aimer! En me faisant cette objection , vous ne vous êtes pas rappelle celle-ci qui la prévient & la détruit. S'il y a complot, tout par son effet devient facile à prouver à ceux mêmes qui ne sont pas du complot , & quand ils croyent voir par leurs yeux, ils voyent, sans s'en douter, par les yeux d'autrui.

 



Si ces personnes dont tous parler, de sont pas de mauvaise soi; du moins elles sont certainement prévenues comme tout le public , & doivent par cela seul voir & juger comme lui. Et comment vos Messieurs ayant une fois la facilité de faire tout croire , auroient-ils négligé de porter cet avantage aussi loin qu'il pouvoir aller? Ceux qui dans cette persuasion générale ont écarte la plus sure épreuve pour distinguer le vrai du faux , ont beau n'être pas à vos yeux du complot, par cela seul ils en sont aux miens ; & moi qui sens dans ma conscience, qu'ou ils croyent voir la certitude & la vérité , il n'y a qu'erreur mensonge imposture, puis-je douter qu'il n'y ait de leur faute dans leur persuasion , & que s'ils avoient aime sincérement la vérité , ils ne l'eussent bientôt démêlée à travers [332] les artifices des fourbes qui les ont abuses. Mais ceux qui ont d'avance irrévocablement juge l'objet de leur haine , & qui n'en veulent pas démordre, ne voyant en lui que ce qu'ils y veulent voir , tordent & détournent tout au gré de leur passion, &a force de subtilités, donnent aux choses les plus contraires à leurs idées , l'interprétation qui les y peut ramener. Les personnes que vous croyez impartiales ont-elles pris les précautions nécessaires pour surmonter ces illusions?

 


LE FRANÇOIS.

 

Mais, M. Rousseau, y pensez-vous , & qu'exigez-vous là du public ? Avez- vous pu croire qu'il examineroit la chose aussi scrupuleusement que vous ?

 


ROUSSEAU.

 

Il en eut été dispense sans doute, s'il se fut abstenu d'une décision si cruelle. Mais en prononçant souverainement sur l'honneur & sur la destinée d'un homme, il n'a pu sans crime négliger aucun des moyens essentiels & possibles de s'assurer qu'il prononçoit justement.

 

Vous méprisez, dites-vous, un homme abject, & ne croirez jamais que les heureux penchans que j'ai cru voir dans J. J. puissent compatir avec des vices aussi bas que ceux dont il est accuse. Je pense exactement comme vous sur cet article; mais je suis aussi certain que d'aucune vérité qui me soit conque , que cette abjection que vous lui reprochez est de tous les vices le plus éloigne de sort naturel. Bien plus près de l'extrémité contraire , il a trop de hauteur dans l'ame pour pouvoir tendre à l'abjection J. J. est foible sans doute & peu [333] capable de vaincre ses passions ! Mais il ne peut avoir que les passions relatives à son caractere , & des tentations basses ne sauroient approcher de son coeur. La source de toutes ses consolations est dans l'estime de lui-même. Il seroit le plus vertueux des hommes si sa force répondoit à sa volonté. Mais avec toute sa foiblesse il ne peut être un homme vil, parce qu'il n'y a pas dans son ame un penchant ignoble auquel il fut honteux de céder. Le seul qui l'eut pu mener au mal est la mauvaise honte , contre laquelle il a lutte toute sa vie avec des efforts aussi grands qu'inutiles , parce qu'elle tient à son humeur timide qui présente un obstacle invincible ardens desirs de son coeur, & le force à leur donner le charge en mille façons souvent blâmables. Voilà l'unique source de tout le mal qu'il a pu faire ; mais dont rien ne peut sortir de semblable aux indignités dont vous l'accusez. Eh comment ne voyez - vous pas combien vos Messieurs eux - mêmes sont éloignes de ce mépris qu'ils veulent vous inspirer pour lui ? Comment ne voyez-vous pas que ce mépris qu'ils affectent n'est point réel , qu'il n'est que le voile bien transparent d'une estime qui les déchire & d'une rage qu'ils cachent très-mal ? La preuve en est manifeste. On ne s'inquiète point ainsi des gens qu'on méprise. On en détourne les yeux , on les laisse pour ce qu'ils sont ; on fait à leur égard , non pas ce que sont vos Messieurs à l'égard de J. J., mais ce que lui - même fait au leur. Il n'est pas étonnant qu'après l'avoir charge de pierres , ils le couvrent aussi de boue : tous ces procédés sont très-concordans de leur part ; mais ceux qu'ils lui imputent ne le sont gueres de la tienne , & ces indignités auxquelles [334] vous revenez, sont-elles mieux prouvées que les crimes sur lesquels vous n'insistez plus? Non, Monsieur, après nos discussions précédentes, je ne vois plus de milieu possible entre tout admettre & tout rejetter.

 


Des témoignages que vous supposez impartiaux , les uns portent sur des faits absurdes & faux , mais rendus croyables à force de prévention; tels que le viol , la brutalité , la débauche , la cynique impudence, les basses friponneries : les autres sur des faits vrais, mais faussement interprétés; tels que sa dureté, sou dédain, son humeur colere & repoussante. l'obstination de fermer sa porte aux nouveaux visages, sur-tout aux quidams cajoleurs & pleureux, & aux arrogans mal-appris,

 


Comme je ne défendrai jamais J. J. accuse d'assassinat & d'empoisonnement, je n'entends pas non plus le justifier d'être un violateur de filles, un monstre de débauche, un petit filou. Si vous pouvez adopter sérieusement de pareilles opinions sur son compte, je ne puis que le plaindre, & vous plaindre aussi, vous qui caressez des idées dont vous rougiriez comme ami de la justice , en y regardant de plus près, & faisant que j'ai fait. Lui débauche, brutal, impudent, cynique auprès du sexe ! Eh j'ai grand'peur que ce ne soit l'excès contraire qui l'a perdu, & que s'il eut été ce que vous dites, il ne fut aujourd'hui bien moins malheureux. Il est bien aise de faire à son arrivée , retirer les filles de la maison; mais qu'est-ce que cela prouve sinon la maligne disposition des parens envers lui?

 


A-t-on l'exemple de quelque fait qui ait rendu nécessaire une précaution si bizarre & si affectée? & qu'en dut-il penser à son arrive à Paris, lui qui venoit de vivre à Lyon très-familièrement [335] dans une maison très-estimable, ou la mere & trois filles charmantes , toutes trois dans la fleur de l'age & de la beauté , l'accabloient à l'envi d'amitiés & de caresses? Est-ce en abusant de cette familiarité près de ces jeunes personnes , est - ce par des manieres ou des propos libres avec elles qu'il mérita l'indigne & nouvel accueil qui l'attendoit à Paris en les quittant; & même encore aujourd'hui , des meres très-sages craignent-elles de mener leurs filles chez ce terrible satyre , devant lequel ces autres-la n'osent laisser un moment les leurs , chez elles & en leur présence ? En vérité , que des farces aussi grossieres puissent abuser un moment des gens sensés, il faut en être témoin pour le croire.

 


Supposons un moment qu'on eut ose publier tout cela dix ans plutôt & lorsque l'estime des honnêtes gens qu'il eut toujours des sa jeunesse, étoit montée au plus haut degrés: ces opinions, quoique soutenues des mêmes preuves, auroient-elles acquis le même crédit chez ceux qui maintenant s'empressent de les adopter ? Non , sans doute ; ils les auroient rejetées avec indignation. Ils auroient tous dit; "quand un homme est parvenu jusqu'a cet age avec l'estime publique , quand sans patrie sans fortune & sans asyle, dans une situation gênée , & force , pour subsister, de recourir sans cesse aux expédiens, on n'en a jamais employés que d'honorables, & qu'on s'est fait toujours considérer & bien vouloir dans sa détresse, on ne commence pas après l'age mur, & quand tous les yeux sont ouverts sur nous , à se dévoyer de la droite route pour s'enfoncer dans les sentiers bourbeux du [336] vice, on n'associe point la bassesse des plus vils fripons avec le courage & l'élévation des ames fières , ni l'amour de la glaire aux manoeuvres des filoux ; & si quarante ans d'honneur permettoient à quelqu'un de se démentir si tard à ce point , il perdroit bientôt cette vigueur de sentiment, ce ressort cette franchise intrépide qu'on n'a point avec des passions basses , & qui jamais ne survit à l'honneur. Un fripon peut être lâche , un méchant peut être arrogant; mais la douceur de l'innocence & la fierté de la vertu ne peuvent s'unir que dans une belle ame."

 


Voilà ce qu'ils auroient tous dit ou pense, & ils auroient certainement refuse de le croire atteint de vices aussi bas, à moins qu'il n'en eut été convaincu sous leurs yeux. Ils auroient du moins voulu l'étudier eux -mêmes avant de le juger si décidément & si cruellement. Ils auroient fait ce que j'ai fait, & avec l'impartialité que vous leur supposez, ils auroient tire de leurs recherches la même conclusion que je tire des miennes. Ils n'ont rien fait de tout cela ; les preuves les p1us ténébreuses , les témoignages les plus suspects leur ont suffi pour se décider en mal sans autre vérification, & ils ont soigneusement évite tout éclaircissement qui pouvoit leur montrer leur erreur. Donc quoique vous en puissiez aire , ils sont da complot; car ce que j'appelle en être n'est pas seulement être dans le secret de vos Messieurs , je présume que peu de gens y sont admis; mais c'est adopter leur inique principe: c'est se faire, comme eux, une loi de dire à tout le & de cacher au seul accuse le mal qu'on pense ou qu'on feint de penser de lui , & les raisons sur ce jugement, [337] afin de le mettre hors d'état d'y répondre, & de faire entendre les siennes: car si-tôt qu'on s'est laisse persuader qu'il faut le juger, non-seulement sans l'entendre, mais sans en être entendu, tout le reste est force, & il n'est pas possible qu'on résiste à tant de témoignages si bien arranges & mis à l'abri de l'inquiétante épreuve des réponses de l'accuse. Comme tout le succès de la trame dépendoit de cette importante précaution , son auteur aura mis toute la sagacité de son esprit à donner à cette injustice le tour le plus spécieux, & à la couvrir même d'un vernis de bénéficence & de générosité qui n'eut ébloui nul esprit impartial, mais qu'on s'est empresse d'admirer à l'égard d'un homme n'estimoit que par force, & dont les singularités n'étoient vues de bon oeil, par qui que ce fût.

 


Tout tient à la premiere accusation qui l'a fait déchoir tout d'un coup du titre d'honnête homme qu'il avoit porte jusqu'alors, pour y substituer celui du plus affreux scélérat. Quiconque à l'ame saine & croit vraiment à la probité , ne se départ pas aisément de l'estime fondée qu'il a conçue pour un homme de bien. Je verrois commettre un crime, s'il étoit possible, ou faire une action basse à Milord Maréchal*[*Il est vrai que Milord Maréchal est d'une illustre naissance , & J. J. un homme du peuple ; maie il faut penser que Rousseau qui parle ici, n'a pas en général une opinion bien sublime de la haute vertu des gens de qualité, & que l'histoire de J. J. ne doit pas naturellement agrandir cette opinion.] que je n'en croirois pas à mes yeux. Quand j'ai cru de J. J. tout ce que vous m'avez prouve, c'étoit en le supposant convaincu. Changer à ce point, sur le compte d'un homme estime durant [338] toute sa vie, n'est pas une chose facile. Mais aussi ce premier pas fait, tout le reste va de lui-même. De crime en crime, un homme coupable d'un seul devient, comme vous l'avez dit, capable de tous. Rien n'est moins surprenant que le passage de la méchanceté à l'abjection, & ce n'est pas la peine de mesurer si soigneusement l'intervalle qui peut quelquefois séparer un scélérat d'un fripon. On peut donc avilir tout à son aise l'homme qu'on a commence par noircir. Quand on croit qu'il n'y a dans lui que du mal , on n'y voit plus que cela , ses actions bonnes ou indifférentes , changent bientôt d'apparence avec beaucoup de préjugés & un peu d'interprétation, & l'on rétracte alors ses jugemens avec autant d'assurance que si, ceux qu'on leur substitue , étoient mieux fondes. L'amour-propre fait qu'on veut toujours avoir vu soi-même ce qu'on sait ou qu'on croit savoir d'ailleurs. Rien n'est si manifeste aussi-tôt qu'on y regarde ; on a honte de ne l'avoir pas apperçu plutôt ; mais c'est qu'on étoit si distrait ou si prévenu qu'on ne portoit pas son attention de ce cote; c'est qu'on est si bon soi - même qu'on ne peut supposer la méchanceté dans autrui.

 


Quand enfin l'engouement devenu général parvient à l'excès, on ne se contente plus de tout croire, chacun pour prendre part à la fête cherche à renchérir, & tout le monde s'affectionnant à ce système, se pique d'y apporter du sien pour l'orner ou pour l'affermir. Les uns ne sont pas plus empresses d'inventer que les autres de croire. Toute imputation passe en preuve invincible, & si l'on apprenoit aujourd'hui qu'il s'est commis un crime dans la lune, il seroit prouve demain, plus [339] clair que le jour, à tout le monde que c'est J. J. qui en est l'auteur.

 


La réputation qu'on lui a donnée, une fois bien établie, il est donc très-naturel qu'il en résulte , même chez les gens de bonne soi, les effets que vous m'avez détailles. S'il fait une erreur de compte, ce sera toujours à dessein; est -elle à son avantage? c'est une. friponnerie : est -elle à son préjudice? c'est une ruse. Un homme ainsi vu , quelque sujet qu'il soit aux oublis aux distractions aux balourdises, ne veut plus rien avoir de tout cela: tout ce qu'il fait par inadvertance est toujours vu comme fait exprès. Au contraire les oublis les omissions les bévues des autres à son égard, ne trouvent plus créance dans l'esprit de personne ; s'il les relève , il ment ; s'il les endure, c'est à pure perte. Des femmes étourdies, de jeunes gens évapores feront des quiproquo dont il restera charge; & ce sera beaucoup si des laquais gagnes ou peu fidelles, trop instruits des sentimens des maîtres à son égard, ne sont pas quelquefois tentes d'en tirer avantage à ses dépens; bien surs que l'affaire ne s'éclaircira pas en sa présence, & que quand cela arriveroit, un peu d'effronterie aidée des préjugés des maîtres, les tireroit d'affaire aisément.

 


J'ai suppose, comme vous, ceux qui traitent avec lui, tous sinceres & de bonne soi; mais si l'on cherchoit à le tromper pour le prendre en faute , quelle facilite sa vivacité son étourderie ses distractions sa mauvaise mémoire ne donneroient-elles pas pour cela?


D'autres causes encore ont pu concourir à ces faux jugemens. Cet homme a donne à vos Messieurs par ses confessions [340] qu'ils appellent ses mémoires, une prise sur lui qu'ils n'ont eu garde de négliger. Cette lecture qu'il a prodiguée à tant de gens , mais dont si peu d'hommes étoient capables, & dont bien moins encore étoient dignes, à initie le public dans toutes ses foiblesses , dans toutes ses fautes les plus secrètes. L'espoir que ces confessions ne seroient vues qu'après sa mort, lui avoit donne le courage de tout dire, & de se traiter avec une justice souvent même trop rigoureuse. Quand il se vit défigure parmi les hommes au point d'y passer pour un monstre, la conscience, qui lui faisoit sentir en lui plus de bien que de mal , lui donna le courage que lui seul peut-être eut, & aura jamais de se montrer tel qu'il étoit; il crut qu'en manifestant à plein l'intérieur de son ame, & révélant ses confessions, l'explication si franche si simple si naturelle de tout ce qu'on a pu trouver de bizarre dans sa conduite , portant avec elle son propre témoignage, seroit sentir la vérité de les déclarations & la fausseté des idées horribles & fantastiques qu'il voyoit répandre de lui, sans en pouvoir découvrir la source. Bien loin de soupçonner alors vos Messieurs, sa confiance en eux de cet homme si défiant alla, non-seulement jusqu'a leur lire cette histoire de sort ame, mais jusqu'a leur en laisser le dépôt assez long-tems. L'usage qu'ils ont fait de cette imprudence a été d'en tirer parti pour diffamer celui qui l'avoit commise , & le plus sacre dépôt de l'amitié est devenu dans leurs mains l'instrument de la trahison. Ils ont travesti ses défauts en vices, ses fautes en crimes, les foiblesses de sa jeunesse en noirceurs de son age mur : ils ont dénature les effets , quelquefois ridicules , de tout ce que la nature a mis [341] d'aimable & de bon dans son ame, & ce qui n'est que des d'un singularités d'un tempérament ardent retenu par un naturel timide, est devenu par leurs soins une horrible dépravation de coeur & de goût. Enfin toutes leurs manieres de procéder à son égard, & des allures dont le vent m'est portent a croire que pour décrier ses confessions après en avoir tire contre lui tous les avantages possibles , ils ont intrigue manoeuvre dans tous les lieux ou il a vécu & dont il leur à fourni les renseignemens , pour défigurer toute sa vie, pour fabriquer avec art des mensonges qui en donnent l'air à ses confessions, & pour lui ôter le mérite de la franchise même dans les aveux qu'il fait contre lui. Eh! puisqu'ils savent empoisser ses écrits qui sont sous les yeux de tout le monde, comment n'empoisonneroient-ils pas sa vie, que le public ne connoît que sur leur rapport?

 


L'Heloise avoir tourne sur lui les regards des femmes; elles avoient des droits assez naturels sur un homme qui décrivoit ainsi l'amour; mais n'en connoissant gueres que le physique , elles crurent qu'il n'y avoir que des sens très-vifs qui pussent inspirer des sentimens si tendres, & cela pût leur donner de celui qui les exprimoit, plus grande opinion qu'il ne la meritoit peut-être. Supposez cette opinion portée chez quelques-uni jusqu'a la curiosité , & que cette curiosité ne fut pas assez- tôt devinée ou satisfaite par celui qui en étoit l'objet; vous concevrez aisément dans sa destinée les conséquences de cette balourdise.


Quant à l'accueil sec & qu'il fait aux quidams arrogans ou pleureux qui viennent à lui, j'en ai souvent été le témoin [342] moi-même, & je conviens qu'en pareille situation , cette conduite seroit fort imprudente dans un hypocrite démasqué qui, trop heureux qu'on voulut bien feindre de prendre le change, devroit se prêter, avec une dissimulation pareille à cette feinte, & aux apparens menagemens qu'on seroit semblant d'avoir pour lui. Mais osez-vous reprocher à un homme d'honneur outrage de ne pas se conduire en coupable, & de n'avoir pas dans ses infortunes la lâcheté d'un vil scélérat ? De quel oeil voulez-vous qu'il envisage les perfides empressemens traîtres qui l'obsédant, & qui tout en affectant le plus pur zele, n'ont en effet d'autre but que de l'enlacer de plus en plus dans les piégés de ceux qui les employent ? Il faudroit pour les accueillir qu'il fut en effet tel qu'ils le supposent; il faudroit qu'aussi fourbe qu'eux & feignant de ne les pas pénétrer, il leur rendit trahison pour trahison. Tout son crime est d'être aussi franc qu'ils sont faux: mais après tout, que leur importe qu'il les reçoive bien ou mal? Les signes les plus manifestes de son impatience ou de son dédain n'ont rien qui les rebute. Il les outrageroit ouvertement qu'ils ne s'en iroient pas pour cela. Tous de concert laissant à sa porte, les sentiment d'honneur qu'ils peuvent avoir , ne lui montrent qu'insensibilité, duplicité, lâcheté, perfidie, & sont auprès de lui comme il devroit être auprès d'eux, s'il étoit tel qu'ils le représentent; & comment voulez-vous qu'il leur montre une estime qu'ils ont pris si grand soin de ne lui pas laisser? Je conviens que le mépris d'un homme qu'on méprise soi-même est facile à supporter: mais encore n'est-ce pas chez lui qu'il faut aller en chercher les marques. Malgré tout ce patelinage insidieux, [343] pour peu qu'il croye appercevoir au fond des ames, des sentimens naturellement honnêtes & quelques bonnes dispositions, il se laisse encore subjuguer. Je ris de sa simplicité & je l'enfais rire lui-même. Il espere toujours qu'en le voyant tel qu'il quelques-uns du moins n'auront plus le courage de le haïr, & croit à force de franchise toucher enfin ces coeurs de bronze. Vous concevez comment cela lui réussit; il le voit lui-même, & après tant de tristes expériences, il doit enfin savoir à quoi s'en tenir.

 


Si vous eussiez fait une sois les réflexions que la raison suggère, & les perquisitions que la justice exige , avant de juger sévèrement un infortune, vous auriez senti que dans une situation pareille à la sienne, & victime d'aussi détestables complots, il ne peut plus, il ne doit plus du moins se livrer , pour ce qui l'entoure, à ses penchans naturels, dont vos Messieurs se sont servis si long-tems & avec tant de succès pour le prendre dans leurs filets. Il ne peut plus sans s'y précipiter lui-même, agir en rien dans la simplicité de son coeur. Ainsi ce n'est plus sur ses oeuvres présentes qu'il faut le juger, même quand on pourroit en avoir le narre fidelle. Il faut rétrograder vers les tems ou rien ne l'empechoit d'être ;lui-même , ou bien le pénétrer plus intimement, intùs & in cute , pour y lire immédiatement les véritables dispositions de son ame que tant de malheurs n'ont pu aigrir. En le suivant dans les tems heureux de sa vie, & dans ceux même ou déjà la proie de vos Messieurs, il ne s'en doutoit pas encore, vous eussiez trouve l'homme bienfaisant & doux qu'il étoit & passoit pour être avant qu'on l'eut défigure. Dans tous les lieux ou il a vécu [344] jadis, dans les habitations ou on lui à laisse faire assez de séjour pour y laisser des traces de son caractere , les regrets des habitans l'ont toujours suivi dans sa retraite , & seul peut-être de tous les étrangers qui jamais vécurent en Angleterre, il a vu le peuple de Wootton pleurer à son départ. Mais vos Dames & vos Messieurs ont pris un tel soin d'effacer toutes ces traces, que c'est seulement tandis qu'elles étoient encore fraîches, qu'on a pu les distinguer. Montmorenci plus près de nous offre un exemple frappant de ces différences. Grace à des personnes que je ne veux pas nommer, & aux Oratoriens devenus je ne sais comment les plus, ardens satellites & la ligue, vous n'y retrouverez plus aucun vestige de l'attachement, & j'ose dire de la vénération qu'on y eut jadis pour J. J. & tant qu'il y vécut, & après qu'il en fut parti : mais les traditions du moins en restent encore dans la mémoire des honnêtes-gens qui frequentoient alors ce pays-la.

 



Dans ces épanchemens auxquels il aime encore à se livrer & souvent avec plus de plaisir que de prudence , il m'a quelquefois confie ses peines , & j'ai vu que la patience avec laquelle il les supporte, n'étoit rien à l'impression qu'elles sont sur son coeur. Celles que le tems adoucit le moins se réduisent à deux principales qu'il compte pour les seuls vrais maux que lui aient fait ses ennemis. La premiere est de lui avoir ôte la douceur d'être utile aux hommes & secourable aux malheureux, soit en lui en ôtant les moyens , soit en ne laissant plus , approcher de lui sous ce passeport, que des fourbes qui ne cherchent à 1'intéresser pour eux , qu'afin de s'insinuer dans sa confiance l'épier & le trahir. La dont ils se présentent, le ton [345] qu'ils prennent en lui parlant, les fades louanges qu'ils lui donnent, le patelinage qu'ils y joignent, le fiel qu'ils ne peuvent s'abstenir d'y mêler, tout décelé en eux de petits histrions grimaciers qui ne savent ou ne daignent pas mieux jouer leur rôle. Les lettres qu'il reçoit ne sont avec des lieux communs de college & des leçons bien magistrales sur ses devoirs envers ceux qui les écrivent, que de sottes déclamations contre les Grands & les riches par lesquelles on croit bien le leurrer, d'amers sarcasmes sur tous les états , d'aigres reproches à la fortune de priver un grand homme comme l'auteur de la lettre, & par compagnie, l'autre grand homme à qui elle s'adresse, des honneurs & des biens qui leur étoient dus , pour les prodiguer aux indignes; des preuves tirées de-la, qu'il n'existe point de providence, de pathétiques déclarations de la prompte assistance dont on a besoin , suivies de fières protestations de n'en vouloir néanmoins aucune. Le tout finit d'ordinaire par la confidence de la ferme résolution ou l'on est de se tuer, & par l'avis que cette résolution sera mise en exécution sonica si l'on ne reçoit bien vite une réponse satisfaisante à la lettre.

 



Après avoir été plusieurs fois très-sottement la dupe de ces menaçans suicides, il a fini par se moquer & d'eux & de sa propre bêtise. Mais quand ils n'ont plus trouve la facilite de s'introduire avec ce pathos , ils ont bientôt repris leur allure naturelle, & substitue, pour forcer sa porte, la férocité des tigres à la flexibilité des serpens. Il faut avoir vu les assauts que sa femme est forcée de soutenir sans cesse, les injures & les outrages qu'elle essuye journellement de tous ces humbles [346] admirateurs, de tous ces vertueux infortunes à la moindre résistance qu'ils trouvent, pour juger du motif qui les amene & des gens qui les envoyent. Croyez-vous qu'il ait tort d'éconduire toute cette canaille & de ne vouloir pas s'en laisser subjuguer ? Il lui faudroit vingt ans d'application pour lire seulement tous les manuscrits qu'on le vient-prier de revoir de corriger de refondre; car son tems & sa peine ne content rien à vos Messieurs;*[*Je dois pourtant rendre justice à ceux qui m'offrent de payer mes peines & qui sont en assez grand nombre. Au moment même ou j'écris ceci, une Dame de province vient de me proposer douze francs, en attendant mieux pour lui écrire une belle lettre à un Prince. C'est dommage que je ne me sois pas avise de lever boutique sous les charniers des Innocens. J'y aurois pu faire assez bien mes affaires.] il lui faudroit dix mains & dix secrétaires pour écrire les requêtes, placets, lettres, mémoires, complimens, vers, bouquets dont on vient à l'envi le charger, vu la grande éloquence de sa plume & la grande bonté de son coeur; car c'est toujours la l'ordinaire refrain de ces personnages sinceres. Au mot d'humanité qu'ont appris à bourdonner autour de lui des essaims de guêpes, elles prétendent le cribler de leurs aiguillons bien à leur aise, sans qu'il ose s'y derober, & tout ce qui lui peut arriver de plus heureux est de s'en délivrer avec de l'argent dont ils le remercient ensuite par des injures.

 


Après avoir tant rechausse de serpens dans son sein, il s'est enfin détermine par une réflexion très - simple à se conduire comme il fait avec tous ces nouveaux venus. A force de bontés & de soins généreux, vos Messieurs parvenus à le rendre exécrable à tout le monde, ne lui ont plus laisse l'estime de personne [347] Tout homme ayant de la droiture & de l'honneur ne peut plus qu'abhorrer & fuir un être ainsi défigure; nul homme sensé n'en peut rien espérer de bon. Dans cet état que peut-il donc penser de ceux qui s'adressent à lui par préférence , le recherchent, le comblent d'éloges, lui demandent ou des services ou ton amitié , qui , dans l'opinion qu'ils ont de lui , désirent néanmoins d'être lies ou redevables au dernier des scélérats ? Peuvent-ils même ignorer que loin qu'il ait ni crédit ni pouvoir ni saveur auprès de personne, l'intérêt qu'il pourroit prendre à eux ne seroit que leur nuire aussi bien qu'a lui, que tout l'effet de sa recommandation seroit, ou de les perdre s'ils avoient eu recours à lui de bonne soi, ou d'en faire de nouveaux traîtres destines à l'enlacer par ses propres bienfaits. En toute supposition possible, avec les jugemens portes de lui dans le monde , quiconque ne laisse pas de recourir à lui, n'est-il pas lui-même un homme juge , & quel honnête homme peut prendre intérêt à de pareils misérables ! S'ils n'étoient pas des fourbes ne seroient-ils pas toujours des infames, & qui peut implorer des bienfaits d'un homme qu'il méprise, n'est-il pas lui-même encore plus méprisable que lui ?

 


Si tous ces empresses ne venoient que pour voir & chercher ce qui est, sans doute il auroit tort de les éconduire; mais pas un seul n'a cet objet , & il faudroit bien peu connoître les hommes & la situation de J. J. pour espérer de tous ces gens la ni vérité ni fidélité. Ceux qui sont payes veulent gagner leur argent, & ils savent bien qu'ils n'ont qu'un seul moyen pour cela, qui est de dire, non ce qui est, mais ce qui plaît, & qu'ils seroient mal venus à dire du bien [348] de lui. Ceux qui l'épient de leur propre mouvement , mus par leur passion ne verront jamais que ce qui la flatte; aucun ne vient pour voir ce qu'il voit, mais pour l'interpréter à sa mode. Le blanc & le noir, le pour & le contre leur servent également. Donne-t-il l'aumône ? Ah le caffard ! la refuse-t-il? Voila cet homme si charitable! S'il s'enflamme en parlant de la vertu, c'est un tartuffe; s'il s'anime en parlant de l'amour, c'est un satyre : s'il lit la gazette,*[*A la grande satisfaction de mes très-inquiets patrons , je renonce à cette triste lecture devenue indifférente à un homme qu'on a rendu tout-a-fait étranger sur la terre. Je n'y ai plus ni patrie ni freres, habitée par des êtres qui ne me sont rien , elle est pour moi comme une autre sphère , & je suis aussi peu curieux désormais d'apprendre ce qui se fait dans le monde , que ce qui se passe à Bicêtre ou aux petites maisons. ] il médite une conspiration ; s'il cueille une rose , on cherche quel poison la rose contient. Trouvez à un homme ainsi vu quelque propos qui soit innocent, quelque action qui ne soit pas un crime, je vous en défie.

 


Si l'administration publique elle-même eut été moins prévenue ou de bonne soi , la constante uniformité de sa vie égale & simple l'eut bientôt désabusée ; elle auroit compris qu'elle ne verroit jamais que les mêmes choses, & que c'étoit bien perdre son argent son tems & ses peines que d'espionner un homme qui vivoit ainsi. Mais comme ce n'est pas la vérité qu'on cherche , qu'on ne veut que noircir la victime, & qu'au lieu d'étudier son caractere on ne veut que le diffamer, peu importe qu'il se conduite bien ou mal, & qu'il soit innocent ou coupable. Tout ce qui importe est d'être assez au fait de sa conduite pour avoir des points fixes sur lesquels on puisse [349] appuyer le système d'impostures dont il est l'objet, sans s'exposer à être convaincus de mensonge , & voila à quoi l'espionnage est uniquement destine. Si vous me reprochez ici de rendre à ses accusateurs les imputations dont ils le chargent, j'en conviendrai sans peine, mais avec cette différence qu'en parlant d'eux , Rousseau ne s'en cache pas. Je ne pense même & ne dis tout ceci qu'avec la plus grande répugnance. Je voudrois de tout mon coeur pouvoir croire que le gouvernement est à son égard dans l'erreur de bonne foi, mais c'est ce qui m'est impossible. Quand je n'aurois nulle autre preuve du contraire, la méthode qu'on suit avec lui m'en fourniroit une invincible. Ce n'est point aux mechans qu'on fait toutes ces choses la, ce sont eux qui les sont aux autres.

 


Pesez la conséquence qui suit de-la. Si l'administration si le police elle-même trempe dans le complot pour abuser le public sur le compte de J. J. quel homme au monde , quelque sage qu'il puisse être , pourra se garantir de l'erreur à son égard?

 


Que de raisons nous sont sentir que dans l'étrange position de cet homme infortune personne ne peut plus juger de lui avec certitude, ni sur le rapport d'autrui, ni sur aucune espece de preuve. Il ne suffit pas même de voir , il faut vérifier comparer approfondir tout par soi-même, ou s'abstenir de juger. Ici, par exemple, il est clair comme le jour qu'a s'est tenir au témoignage des autres le reproche de dureté & d'incommisération, mérite ou non, lui seroit toujours également inévitable: car suppose un moment, qu'il remplit de toutes ses forces les devoirs d'humanité de charité de bienfaisance dont tout homme est sans cette entoure, qui est-ce qui lui rendroit [350] dans le public la justice de les avoir remplis? Ce ne seroit pas lui-même, à moins qu'il n'y mit cette ostentation philosophique qui gâte l'oeuvre par le motif. Ce ne seroit pas ceux envers qui il les auroit remplis , qui deviennent, si-tôt qu'ils l'approchent, ministres & créatures de vos Messieurs; ce seroit encore moins vos Messieurs eux-mêmes, non moins zélés à cacher le bien qu'il pourroit chercher à faire, qu'a publier à grand bruit celui qu'ils disent lui faire en secret. En lui faisant des devoirs à leur mode pour le blâmer de ne les pas remplir, ils tairoient les véritables qu'il auroit remplis de tout son coeur, & lui feroient le même reproche avec le même succès; ce reproche ne prouve donc rien. le remarque seulement qu'il était bienfaisant & bon quand livre sans gêne à son naturel , il suivoit en toute liberté les penchans; & maintenant qu'il se sent entrave de mille piégés, entoure d'espions, de mouches, de surveillans; maintenant qu'il ne sait pas dire un mot qui ne soit recueilli, ne pas faire un mouvement qui ne soit note, c'est ce tems qu'il choisit pour lever le masque de l'hypocrisie & se livrer à cette dureté tardive, à tous ces petits larcins de bandits dont l'accuse aujourd'hui le public! Convenez que voila un hypocrite bien bête & un trompeur bien mal-adroit. Quand je n'aurois rien vu par moi-même, cette seule réflexion me rendroit suspecte la réputation qu'on lui donne à présent. Il en est de tout ceci comme des revenus qu'on lui prodigue avec tant de magnificence. Ne faudroit-il pas dans sa position qu'il fut plus qu'imbécile pour tenter, s'ils étoient réels, d'en derober un moment la connoissance au public.

 


[351] Ces réflexions sur les friponneries qu'il s'est mis à faire, & sur les bonnes oeuvres qu'il ne fait plus, peuvent s'étendre aux livres qu'il fait & publie encore, & dont il se cache si heureusement que tout le monde aussi-tôt qu'ils paroissent, est instruit qu'il en est l'auteur. Quoi, Monsieur, ce mortel si ombrageux, si farouche , qui voit à peine approcher de lui un seul homme qu'il ne sache ou ne croye être un traître; qui sait ou qui croit que le vigilant Magistrat charge des deux départemens de la police & de la librairie , le tient enlace dans d'inextricables filets; ne laisse pas d'aller barbouillant éternellement des livres à h douzaine , & de les confier sans crainte au tiers & au quart pour les faire imprimer en grand secret ? Ces livres s'impriment se publient se débitent hautement sous son nom , même avec une affectation ridicule , comme s'il avoit peur de n'être pas connu, & mon butor sans voir sans soupçonner même cette manoeuvre si publique, sans jamais croire être découvert , va toujours prudemment son train, toujours barbouillant, toujours imprimant , toujours se confiant à des confidens si discrets , & toujours ignorant qu'ils se moquent de lui! Que de stupidité pour tant de finesse ! que de confiance pour un homme aussi soupçonneux! Tout cela vous parait-il donc si bien arrange, si naturel, si croyable ? Pour moi je n'ai vu dans J. J. aucun de ces deux extrêmes. Il n'est pas aussi fin que vos Messieurs, mais il n'est pas non plus aussi bête que le public, & ne se payeroit pas comme lui de pareilles bourdes. Quand un libraire vient en grand appareil s'établir à sa porte , que d'autres lui écrivent des lettres bien amicales, lui proposent de belles éditions, affectent [352] d'avoir avec lui des relations bien étroites, il n'ignore pas que ce voisinage ces visites ces lettres lui viennent de plus loin, & tandis que tant de gens se tourmentent à lui faire faire des livres dont le dernier cuistre rougiroit d'être l'auteur, il pleure amèrement les dix ans de sa vie employés à en faire d'un peu moins plats.

 


Voila , Monsieur, les raisons qui l'ont force de changer de conduite avec ceux qui l'approchent, & de résister aux penchans de son coeur pour ne pas s'enlacer lui-même, dans les piégés tendus autour de lui. J'ajoute à cela que son naturel timide & son goût éloigne de toute ostentation ne sont pas propres à mettre en évidence son penchant à faire du bien, & peuvent même dans une situation si triste l'arrêter quand il auroit l'air de se mettre en scene. Je l'ai vu dans un quartier très-vivant de Paris s'abstenir malgré lui d'une bonne oeuvre qui se presentoit, ne pouvant se résoudre à fixer sur lui les regards malveillans de deux cents personnes, & dans un quartier peu éloigne mais moins fréquente je l'ai vu se conduire différemment dans une occasion pareille. Cette mauvaise honte ou cette blâmable fierté me semble bien naturelle à un infortune sur d'avance que tout ce qu'il pourra faire de bien sera mal interprète. Il vaudroit mieux sans doute braver l'injustice du public; mais avec une ame haute & un naturel timide, qui peut se résoudre en faisant une bonne action qu'on acculera d'hypocrisie , de lire dans les yeux des spectateurs l'indigne jugement qu'ils en portent? Dans une pareille situation celui qui voudroit faire encore du bien s'en cacheroit comme d'une mauvaise oeuvre, & ce ne seroit pas ce secret la qu'on iroit épiant pour le publier.


[353] Quant à la seconde & à la plus sensible des peines que lui ont fait les barbares qui le tourmentent , il la dévore en secret, elle reste en réserve au fond de son coeur, il ne s'en est ouvert à personne & je ne la saurois pas moi - même s'il eut pu me la cacher. C'est par elle que lui étant toutes les consolations qui restoient à sa portée, ils lui ont rendu la vie à charge autant qu'elle peut l'être à un innocent. A juger du vrai but de vos Messieurs par toute leur conduite à son égard, ce but paroît être de l'amener par, degrés & toujours sans qu'il y paroisse, jusqu'au plus violent désespoir , & sous l'air de l'intérêt & de la commisération de le contraindre, à force de secrètes angoisses, à finir par les délivrer de lui. Jamais tant qu'il vivra ils ne seront, malgré toute leur vigilance, sans inquiétude de se voir découverts. Malgré la triple enceinte de ténèbres qu'ils renforcent sans cesse autour de lui , toujours ils trembleront qu'un trait de lumière ne perce par quelque fissure & n'éclaire leurs travaux souterrains. Ils espérent , quand il n'y sera plus , jouir plus tranquillement de leur oeuvre ; mais ils se sont abstenus jusqu'ici de disposer tout-a-fait de lui , soit qu'ils craignent de ne pouvoir tenir cet attentat aussi cache que les autres, soit qu'ils se fassent encore un scrupule d'opérer par eux-mêmes l'acte auquel ils ne s'en sont aucun de le forcer, soit enfin qu'attaches au plaisir de le tourmenter encore, ils aiment mieux attendre de sa main la preuve complete de sa misère. Quel que soit leur vrai motif, ils ont pris tous les moyens possibles pour le rendre à force de déchiremens , le ministre de la haine dont il est l'objet. Ils se sont singulièrement appliques à le navrer de [354] profondes & continuelles blessures par tous les endroits sensibles de son coeur. Ils savoient combien il étoit ardent & sincere dans tous ses attachemens, ils se sont appliques sans relâche à ne lui pas laisser un seul ami . Ils savoient que sensible à l'honneur & à l'estime des honnêtes-gens , il faisoit un cas très-médiocre de la réputation qu'on n'acquiert que par des talens , ils ont affecte de prôner les siens en couvrant d'opprobre son caractere. Ils ont vante son esprit pour déshonorer sort coeur. Ils le connoissoient ouvert & franc jusqu'a l'imprudence , détestant le mystère & la fausseté ; ils l'ont entoure de trahisons de mensonges de ténèbres , de duplicité. Ils savoient combien il chérissoit sa patrie ; ils n'ont rien épargné pour la rendre méprisable & pour l'y faire haïr. Ils connoissoient son dédain pour le métier d'Auteur, combien il déploroit le court tems de sa vie qu'il perdit à ce triste métier parmi les brigands qui l'exercent, ils lui sont incessamment barbouiller des livres, & ils ont grand soin que ces livres , très-dignes des plumes dont ils sortent déshonorent le nom qu'ils leur font porter. Ils l'ont fait abhorrer du peuple dont il déplore la misère , des bons dont il honora les vertus, des femmes dont il fut idolâtre , de tous ceux dont la haine pouvoit le plus l'affliger. A force d'outrages sanglans mais tacites, à force d'attroupemens, de chuchotemens, de ricanemens , de regards cruels & farouches, ou insultans & moqueurs , ils sont parvenus à le chasser de toute assemblée de tout spectacle, des cafés des promenades publiques , leur projet est de le chasser enfin des rues, de le renfermer chez lui, de l'y tenir investi par leurs satellites , & de lui rendre enfin [355] la vie si douloureuse qu'il ne la puisse plus endurer. En un mot, en lui portant à la fois toutes les atteintes qu'ils savoient lui être les plus sensibles, sans qu'il puisse en parer aucune, & ne lui laissant qu'un seul moyen de s'y derober, il est clair qu'ils l'ont voulu forcer à le prendre. Mais ils ont tout calcule sans doute , hors la ressource de l'innocence & de la résignation. Malgré l'age & l'adversité, sa santé s'est raffermie & se maintient : le calme de son ame semble le rajeunir; quoiqu'il ne lui reste plus d'espérance parmi les hommes , il ne fut jamais plus loin du désespoir.

 


J'ai jette sur vos objections & vos doutes l'éclaircissement qui dependoit de moi. Cet éclaircissement, je le répete , n'en peut dissiper l'obscurité, même à mes yeux; car la réunion de toutes ces causes est trop au-dessous de l'effet ; pour qu'il n'ait pas quelque autre cause encore plus puissante , qu'il m'est impossible d'imaginer. Mais je ne trouverois rien du tout à vous répondre que je n'en resterois pas moins dans mon sentiment , non par un entêtement ridicule ; mais parce que j'y vois moins d'intermédiaires entre moi & le personnage juge, & que de tous les yeux auxquels il faut que je m'en rapporte, ceux dont j'ai le moins à me défier sont les miens. On nous prouve , j'en conviens , des choses que je n'ai pu vérifier, & qui me tiendroient peut-être encore en doute , si l'on ne prouvoit tout aussi bien beaucoup d'autres choses que je sais très-certainement être fausses ; & quelle autorité peut rester pour être crus en aucune chose à ceux qui savent donner au mensonge tous les signes de la vérité ? Au reste, souvenez-vous que je ne prétends point ici que mon jugement fasse autorité [356] pour vous; mais après les détails dans lesquels je viens d'entrer vous ne sauriez blâmer qu'il la fasse pour moi , & quelque appareil de preuves qu'on m'étale en se cachant de l'accula , tant qu'il ne sera pas convaincu en personne , & moi présent , d'être tel que l'ont peint vos Messieurs , je me croirai bien fondé à le juger tel que je l'ai vu moi-même.

 

A présent que j'ai fait ce que vous avez désire , il est tems de vous expliquer à votre tour & de m'apprendre d'après vos lectures comment vous l'avez vu dans ses écrits.

 


LE FRANÇOIS.

 

Il est tard pour aujourd'hui ; je pars demain pour la campagne: nous nous verrons à mon retour.

 


Fin du deuxieme Dialogue.