[355] ROUSSEAU JUGE DE JEAN JAQUES.
TROISIÈME DIALOGUE.
ROUSSEAU.
Vous avez fait un long séjour en
campagne.
LE FRANÇOIS.
Le tems ne m'y duroit pas. Je le passois avec votre ami.
ROUSSEAU.
Oh! s'il se pouvoit qu'un jour il devint le votre!
LE FRANÇOIS.
Vous jugerez de cette possibilité par l'effet de votre conseil. Je les
ai lus enfin ces livres si
justement détectés.
ROUSSEAU.
Monsieur ! .. ...
LE FRANÇOIS.
Je les ai lus, non pas assez encore pour les bien entendre; mais assez
pour y avoir trouve
nombre recueilli des crimes irrémissibles qui n'ont pu manquer de faire
de leur Auteur le
plus odieux de tous les monstres , & l'horreur du genre-humaine.
[358] ROUSSEAU.
Que dites - vous? Est-ce bien vous qui parlez, & faites-vous a
votre tour des énigmes ? De
grace expliquez-vous promptement.
LE FRANÇOIS.
La liste que je vous présente vous servira de réponse &
d'explication. En la lisant nul
homme raisonnable ne sera surpris de la destinée de l'Auteur.
ROUSSEAU.
Voyons donc cette étrange liste.
LE FRANÇOIS.
La voila. J'aurois pu la rendre aisément dix fois plus ample; sur-tout
si j'y avois fait entrer
les nombreux articles qui regardent le métier d'auteur & le Corps
des gens de lettres ; mais
ils sont si connus qu'il suffit d'en donner un ou deux pour exemple.
Dans ceux de toute
espece auxquels je me suis borne & que j'ai notes sans ordre comme
ils se sont présentes , je
n'ai fait qu'extraire & transcrire fidellement les passages. Vous
jugerez vous - même des
effets qu'ils ont du produire, & des qualifications que dut des
leur Auteur si-tôt qu'on put
l'en charger impunément.
[359] EXTRAITS.
LES GENS DE LETTRES.
1. "Qui est-ce qui nie que les savans
sachent mille sa choses vraies que les ignorans ne
sauront jamais ? Les savans sont-ils pour cela plus près de la vérité?
Tout au contraire , ils
s'en éloignent en avançant, parce que la vanité de juger faisant encore
plus de progrès que
les lumieres , chaque vérité qu'ils apprennent ne vient qu'avec cent
jugemens faux. Il est de
la derniere évidence que les compagnies savantes de l'Europe ne sont
que des écoles
publiques de mensonge, & très-surement il y a plus d'erreurs dans
l'Académie des sciences
que dans tout un peuple de Hurons." Emile L. 3.”
2. "Tel fait aujourd'hui l'esprit fort
& le philosophe qui, par la même raison n'eut été
qu'un fanatique du tems de la ligue." Préface du Discours de Dijon.”
3. "Les hommes ne doivent point être instruits a demi. S'ils devoient
rester dans l'erreur
que ne les laissez - vous dans l'ignorance ! A quoi bon tant d'écoles
& d'universités pour ne
leur apprendre rien de ce qui leur importe a savoir ? Quel est donc
l'objet de vos colleges
de vos académies, de toutes vos fondations savantes ? Est - ce de
donner le change au
peuple, d'altérer sa raison d'avance, & de l'empêcher d'aller au
vrai? Professeurs de
mensonge , c'est pour l'égarer que vous feignez de l'instruire, &
comme ces brigands [360]
qui mettent des fanaux sur les écueils, vous l'éclairez pour le
perdre." Lettre a M. de
Beaumont.”
4. "On lisoit ces mots graves sur un marbre aux Thermopyles. Passant,
va dire à Sparte
que nous sommes morts ici pour obéir à ses saintes loix. On voit bien
que ce n'est pas
l'académie des inscriptions qui a compose celle-la ." Emile L.
4.
LES MÉDECINS.
5. “Un corps débile affoiblit l'ame. De-la l'empire de la médecine; art
plus pernicieux aux
hommes que tous les maux qu'il prétend guérir. Je ne fais pour moi de
quelle maladie nous
guérissent les médecins ; mais je sais qu'il's nous en donnent de bien
funestes; la lâcheté , la
pusillanimité, la terreur de la mort; s'ils guérissent le corps, ils
tuent le courage. Que nous
importe qu'ils fassent marcher des cadavres? Ce sont des hommes qu'il
nous faut, & l'on
n'en voit point sortir de leurs mains.”
“La médecine est à la mode parmi nous;
elle doit l'être. C'est l'amusement des gens oisifs
qui ne sachant que faire de leur tems le passent à se conserver. S'ils
avoient eu le malheur
de naître immortels, ils seroient les plus misérables des êtres. Une
vie qu'ils n'auroient
jamais peur de perdre ne seroit pour eux d'aucun prix. Il faut a ces
gens-la des médecins
qui les effrayent pour les flatter , & qui le donnent chaque jour
le seul plaisir dont ils soient
susceptibles, celui de n'être pas morts.”
[361] “Je n'ai nul dessein de
m'étendre ici sur la vanité de la médecine. Mon objet n'est de
la considérer que par le cote moral. Je ne puis pourtant m'empêcher
d'observer que les
hommes sont sur son usage les mêmes sophismes que sur la recherche de
la vérité : ils
supposent toujours qu'en traitant une maladie on la guérit, & qu'en
cherchant une vérité
on la trouve. Ils ne voyent pas qu'il faut balancer l'avantage d'une
guérison que le médecin
opère par la mort de cent malades qu'il a tues, & l'utilité d'une
vérité découverte par le tort
que sont les erreurs qui s'établissent en même tems. La science qui
instruit & la médecine
qui guérit sont fort bonnes sans doute; mais la science qui trompe
& la médecine qui tue
sont mauvaises. Apprenez-nous donc à les distinguer. Voila le noeud de
la question. Si nous
savions ignorer la vérité , nous ne serions jamais les dupes du
mensonge: si nous savions ne
vouloir pas guérir malgré la nature, nous ne mourrions jamais par la
main du médecin. Ces
deux abstinences seroient sages ; on gagneroit évidemment à s'y
soumettre. Je ne
disconviens pas que la médecine ne soit utile à quelques hommes; mais
je dis qu'elle est
nuisible au genre-humain.”
“On me dira comme on fait sans cesse
que les fautes sont du médecin, mais que la médecine
en elle-même est infaillible. A la bonne heure; mais qu'elle vienne
donc sans le médecin; car
tant qu'ils viendront ensemble, il y aura cent fois plus à craindre des
erreurs de l'artiste
qu'a espere des secours de l'art ." Emile L. 1.
6. "Vis selon la nature , sois patient & chasse les médecins. [362]
Tu n'éviteras pas la mort,
mais tu ne la sentiras qu'une fois, au lieu qu'ils la portent chaque
jour dans ton
imagination troublée, & que leur art mensonger au lieu de prolonger
tes jours t'en ôte la
jouissance. Je demanderai toujours quel vrai bien cet art à fait aux
hommes? Quelques-uns
de ceux qu'il guérit mourroient il est vrai , mais des milliers qu'il
tue resteroient en vie.
Homme sensé ne mets point à cette lotterie ou trop de chances sont
contre toi. Souffre,
meurs ou guéris , mais sur - tout vis jusqu'a ta derniere heure." Emile
L. 1.
7. "Inoculerons-nous notre élevé ? Oui
& non , selon l'occasion, les tems , les lieux , les
circonstances. Si on lui donne si la petite vérole on aura l'avantage
de prévoir & connoître
son mal d'avance; c'est quelque chose : mais s'il la prend
naturellement , nous l'aurons
préserve du médecin , c'est encore plus." Emile L. 3.
8. "S'agit-il de chercher une
nourrice, on la fait choisir par l'accoucheur. Qu'arrive-t-il
de-la ? que la meilleure est toujours celle qui l'a le mieux paye. Je
n'irai donc point
chercher un accoucheur pour celle d'Emile ; j'aurai soin de la choisir
moi-même. Je ne
raisonnerai pas la-dessus si disertement qu'un chirurgien, mais à coup
sur je serai de
meilleure soi, & mon zele me trompera moins que son avarice." Emile
L. 1.
[363] LES ROIS, LES GRANDS, LES RICHES.
9. "NOUS étions faits pour être hommes, les loix & la société nous
ont replonges dans
l'enfance. Les Rois les Grands les Riches sont tous des enfans qui
voyant qu'on s'empresse
à soulager leur misère , tirent de cela même une vanité puérile , &
sont tout fiers de soins
qu'on ne leur rendroit pas s'ils étoient hommes faits." Emile L.
2.
10. "C'est ainsi qu'il dut venir un tems ou les yeux du peuple furent
fascines a tel point que
ses conducteurs n'avoient qu'a dire au plus petit des hommes , sois
grand, toi & à toute ta
race ; aussi-tôt il paroissoit grand aux yeux de tout le monde &
aux siens, & ses descendans
s'elevoient encore à messire qu'ils s'eloignoient de lui; plus la cause
étroit reculée &
incertaine, & plus l'effet l'augmentoit; plus on pouvoit compter de
fainéans dans une
famille & plus elle a devenoit illustre." Disc. sur l'inégalité.
11. "Les peuples une sois accoutumes à
des maîtres ne sont plus en état de s'en passer. S'ils
tentent de secouer le joug , ils s'éloignent d'autant plus de la
liberté que, prenant pour elle
une licence effrénée qui lui est opposée, leurs révolutions les livrent
presque toujours à des
séducteurs qui sous le leurre de la liberté ne sont qu'aggraver leurs
chaînes." Ep. dedic. du
Disc. sur l'inégalité.
12. "Ce petit garçon que vous
voyer-la ,disoit Thémistocle à ses amis , est l'arbitre de la
Grece
: car il gouverne sa [ 364] mere , sa mere me gouverne, je
gouverne les Athéniens & les
Athéniens gouvernent les Grecs. Oh quels petits conducteurs on
trouveroit souvent aux plus
grands États, si du Prince on descendoit par degrés jusqu'a la premiere
main qui donne le
branle en secret!" Emile L. 2.
13. "Je me suppose riche. Il me faut
donc des plaisirs exclusifs, des plaisirs destructifs;
voici de tout autres affaires. Il me faut des terres, des bois, des
gardes, des redevances, des
honneurs seigneuriaux, sur-tout de l'encens & de l'eau bénite.”
“Fort bien; mais cette terre aura des
voisins de leurs droits, & désireux d'usurper ceux des
autres : nos gardes se chamailleront, & peut-être les maîtres :
voila des altercations des
querelles des haines des procès tout au moins; cela n'est déjà pas fort
agréable. Mes
vassaux ne verront point leurs bleds par mes lièvres par mes sangliers
: chacun n'osant tuer
l'ennemi qui détruit son travail voudra du moins le chasser de son
champ: après avoir
passe le jour à cultiver leurs terres, il faudra qu'ils passent la nuit
à les garder; ils auront
des matins, des tambours, des cornets , des sonnettes. Avec tout ce
tintamarre ils
troubleront mon sommeil. Je songerai malgré moi à la misère de ces
pauvres gens , & ne
pourrai m'empêcher de me la reprocher. Si j'avois l'honneur d'être
Prince tout cela ne me
toucheroit gueres; mais moi nouveau parvenu, nouveau riche , j'aurai le
coeur encore un
peu roturier.”
“Ce n'est pas tout; l'abondance du
gibier tentera les chasseurs ; j'aurai des braconniers à
punir ; il me faudra des [365] prisons des geoliers des archers des
galères. Tout cela paroît
assez cruel. Les femmes de ces malheureux viendront assiéger ma porte
& m'importuner de
leurs cris, il faudra qu'on les chasse qu'on les maltraite. Les pauvres
gens qui n'auront
point braconne, & dont mon gibier aura fourrage la récolte
viendront se plaindre de leur
cote. Les uns seront punis pour avoir tue le gibier, les autres ruines
pour l'avoir épargné :
quelle triste alternative! Je ne verrai de tous cotes qu'objets de
misère, je n'entendrai que
gémissemens : cela doit troubler beaucoup, ce me semble, le plaisir de
massacrer à son aise
des foules de perdrix & de lièvres presque sous les pieds.”
“Voulez -vous dégager les plaisirs de
leurs peines? Otez-en l'exclusion........ Le plaisir n'est
donc pas moindre, & l'inconvénient en est ôte quand on n'a ni terre
à garder ni braconnier
à punir , ni misérable à tourmenter. Voila donc une solide raison de
préférence. Quoi qu'on
fasse, on ne tourmente point sans fin les hommes qu'on n'en reçoive
aussi quelque mal-aise,
& les longues malédictions du peuple rendent tôt ou tard le gibier
amer." Emile L. 4.
14. " Tous les avantages de la société
ne sont-ils pas pour les puissans & les riches ? Tous
les emplois lucratifs ne sont-ils pas remplis par eux seuls ? Toutes
les graces toutes les
exemptions ne leur sont-elles pas réservées , & l'autorité publique
n'est-elle pas toute en
leur faveur ? Qu'un homme de considération vole ses créanciers ou fasse
d'autres
friponneries , n'est-il pas toujours sur de l'impunité? Les coups de
bâton qu'il distribue, les
violences qu'il commet, [366] les meurtres mêmes & les assassinats
dont il se rend coupable
, ne sont-ce pas des bruits passagers qu'on assoupit dont au bout de
six mois il n'est plus
question? Que ce même homme soit vole lui-même, toute la police est
aussi-tôt en
mouvement , & malheur, aux innocens qu'il soupçonne ! Passe-t-il
dans un lieu dangereux
? voila les escortes en campagne : l'essieu de sa chaise vient-il a
rompre? tout vole à son
secours : fait -on du bruit à sa porte ? il dit un mot, & tout se
tait : la foule
l'incommode-t-elle ? Il fait un signe , & tout se range. Un
charretier se trouve-t-il sur son
passage ? ses gens sont prêts à l'assommer, & cinquante honnêtes
piétons allant à leurs
affaires seroient plutôt écrases cent fois qu'un faquin oisif un moment
retarde dans son
équipage. Tous ces égards ne lui: coûtent pas un sou ; ils sont le
droit de l'homme riche &
non le prix de la richesse. Que le tableau du pauvre est différent!
plus l'humanité lui doit ,
plus la société lui refuse. Toutes les portes lui sont fermées quand il
a le droit de se les faire
ouvrir , & si quelquefois il obtient justice , c'est avec plus de
peine qu'un autre
n'obtiendroit grace. S'il y a des corvées à faire , une milice à tirer,
c'est à lui qu'on donne la
préférence. Il porte toujours outre sa charge celle dont son voisin
plus riche à le crédit de se
faire exempter. Au moindre accident qui lui arrive chacun s'éloigne de
lui. Si sa pauvre
charrette renverse, loin d'être aide par personne , il aura du bonheur
s'il évite en passant
les avanies des gens lestes d'un jeune Duc. En un mot toute assistance
gratuité le suit au
besoin précisément parce [367] qu'il n'a pas de quoi la payer ; mais je
le tiens peur un
homme perdu s'il a le malheur d'avoir l'ame honnête , une fille aimable
& un puisant
voisin." Disc. sur l'Econ. polit.
LES FEMMES.
15. "Femmes de Paris & de Londres
pardonnez-le moi; mais si une seule de vous a l'ame
vraiment honnête, je n'en tends rien à nos institutions." Emile L.
4.
16. "Il jouit de l'estime publique, il
la mérite. Avec cela fut -il le dernier des hommes ,
encore ne faudroit - il pas balancer; car il vaut mieux déroger à la
noblesse qu'a la vertu ,
& la femme d'un charbonnier est plus respectable que la maîtresse
d'un Prince." Nouvelle
Heloise. 5e. Partie; lettre 13.
LES ANGLOIS.
17. "Les choses ont change depuis que j'écrivois ceci, (en 1756) mais
mon principe sera
toujours vrai. Il est par exemple très-aise de prévoir que dans vingt
ans d'ici *[*Il est bon
de remarquer que ceci fut écrit & publie en 1760, l'époque de la
plus grande prospérité de
l'Angleterre aujourd'hui durant le ministere de M. Pitt aujourd'hui
Lord Chatham.]
l'Angleterre avec toute sa gloire sera ruinée , & de plus [368]
aura perdu le reste de sa
liberté. Tout le monde assure que l'agriculture fleurit dans cette Isle
, & moi je parie qu'elle
y dépérit. Londres s'agrandit tous les jours , donc le royaume se
dépeuple. Les Anglois
veulent être conquérans; donc ils ne tarderont pas d'être esclaves." Extr.
du projet de paix
perp.
18. "Je sais que les Anglois vantent beaucoup leur humanité & le
bon naturel de leur
peuple qu'ils appellent good naturel people. Mais ils ont beau crier
cela tant qu'ils peuvent,
personne ne le répete après eux." Emile L. 2.
Vous auriez trop à faire s'il faloit
achever, & vous voyez que cela n'est pas nécessaire. Je
savois que tous les états étoient maltraites dans les écrits de J. J.
mais les voyant tous
s'intéresser néanmoins si tendrement pour lui , j'étois fort éloigne de
comprendre à quel
point son crime envers chacun d'eux étoit irrémissible. Je l'ai compris
durant ma lecture, &
seulement en lisant ces articles vous devez sentir comme moi qu'un
homme isole & sans
appui, qui dans le siecle ou nous sommes ose ainsi parler de la
médecine & des médecins ne
peut manquer d'être un empoisonneur ; que celui qui traite ainsi la
philosophie moderne ne
peut être qu'un abominable impie ; que celui qui paroît estimer si peu
les femmes galantes
& les maîtresses des Princes ne peut être qu'un monstre de débauche
; que celui qui ne
croit pas à l'infaillibilité des livres à la mode doit voir brûler les
siens par la main du
bourreau; que celui qui, rebelle aux nouveaux oracles ose continuer de
croire en Dieu doit
être brûle lui-même à l'inquisition philosophique comme un hypocrite
& scélérat ; que celui
qui [369] ose réclamer les droits roturiers de la nature pour ces
canailles de paysans contre
de si respectables droits de chasse, doit être traite des Princes comme
les bêtes fauves qu'ils
ne protègent que pour les tuer à leur aise & à leur mode. A l'égard
de l'Angleterre , les
deux derniers passages expliquent trop bien l'ardeur des bons amis de
J. J. à l'y envoyer, &
celle de David Hume à l'y conduire , pour qu'on puisse douter de la
bénignité des
protecteurs & de l'ingratitude du protege dans toute cette affaire.
Tous ces crimes
irrémissibles, encore aggraves par les circonstances des tems & des
lieux prouvent qu'il n'y
a rien d'étonnant dans le sort du coupable, & qu'il ne se soit bien
attire. Moliere, je le sais,
plaisantoit les médecins; mais outre qu'il ne faisoit que plaisanter,
il ne les craignoit point.
Il avoit de bons appuis; il étoit aime de Louis-Quatorze , & les
médecins , qui n'avoient pas
encore succède aux directeurs dans le gouvernement des femmes ,
n'étoient pas alors verses
comme aujourd'hui dans l'art des secrètes intrigues. Tout à bien change
pour eux, &
depuis vingt ans ils ont trop d'influence dans les affaires privées
& publiques pour qu'il fut
prudent, même à des gens en crédit d'oser parler d'eux librement; jugez
comme un J. J. y
dut être bien venu! Mais sans nous embarquer ici dans d'inutiles &
dangereux détails , lisez
seulement le dernier article de cette liste , il surpasse seul tous les
autres.
19. "Mais s'il est difficile qu'un
grand état soit bien gouverne, il l'est beaucoup plus qu'il
soit gouverne par un seul homme, & chacun fait ce qu'il arrive
quand le Roi se donne des
substituts.”
[370] “Un défaut essentiel &
inévitable qui mettra toujours le Gouvernement monarchique
au-dessous du républicain, est que dans celui-ci la voix publique
n'élevé presque jamais aux
premieres places que des hommes éclaires & capables qui les
remplissent avec honneur. Au
lieu que ceux qui parviennent dans les monarchies ne sont le plus
souvent que de petits
brouillons, de petits fripons , de petits intrigans à qui les petits
talens qui sont parvenir
dans les cours aux grandes places ne servent qu' à montrer. au public
leur ineptie aussi-tôt
qu'ils y sont parvenus. Le peuple se trompe bien moins sur ce choix,
& un homme d'un vrai
mérite est presque aussi rare dans le ministere qu'un sot a la tête
d'une république. Aussi
quand par quelque heureux hasard un de ces hommes nés pour gouverner
prend le timon
des affaires dans une monarchie abymée par ces tas de jolis régisseurs,
on est tout surpris
des ressources qu'il trouve, & cela fait époque dans un pays." Contrat
Social L. 3. ch. 6.
Je n'ajouterai rien sur ce dernier
article , sa seule lecture vous a tout dit. Tenez , Monsieur,
il n'y a dans tout ceci qu'une chose qui m'étonne ; c'est qu'un
étranger isole sans parens
sans appui, ne tenant à rien sur la terre, & voulant dire toutes
ces choses-la, ait cru les
pouvoir dire impunément.
ROUSSEAU.
Voila ce, qu'il n'a point cru, je vous assure. Il a du s'attendre aux
cruelles vengeances de
tous ceux qu'offense la vérité, & il s'y est attendu. Il savoit que
les Grands, les Visirs, les
Robins, les Financiers, les Médecins, les Prêtres, les Philosophies,
& [371] tous les gens de
parti qui sont de la société un vrai brigandage, y ne lui
pardonneroient jamais de les avoir
vus & montres tels qu'ils sont. Il a du s'attendre à la haine aux
persécutions de toute
espece, non au déshonneur à l'opprobre à la diffamation. Il a du
s'attendre à vivre accable
de miseres & d'infortunes , mais non d'infamie & de méprise. Il
est, je le répete, des genres
de malheurs auxquels il n'eut pas même permis à un honnête homme d'être
préparé , & ce
sont ceux-la à précisément qu'on a choisis pour l'en accabler. Comme
ils l'ont pris au
dépourvu, du premier choc il s'est laisse abattre, & ne s'est pas
relève sans peine : il lui a
falu du tems pour reprendre son courage & sa tranquillité. Pour les
conserver toujours, il
eut eu besoin d'une prévoyance qui n'étoit pas dans l'ordre des choses,
non plus que le sort
qu'on lui preparoit. Non, Monsieur, ne croyez point que la destinée
dans laquelle il est
enseveli soit le fruit naturel de son zele à dire sans crainte tout ce
qu'il crut être vrai bon
salutaire utile ; elle a d'autres causes plus secrètes plus fortuites
plus ridicules qui ne
tiennent en aucune sorte à ses écrits. C'est un plan médite de longue
main, & même avant
sa célébrité : c'est l'oeuvre d'un génie infernal mais profond, à l
'école duquel le
persécuteur de Job auroit pu beaucoup apprendre dans l'art de rendre un
mortel
malheureux. Si cet homme ne fut point ne , J. J., malgré l'audace de
ses censures eut vécu
dans l'infortune & dans la gloire, & les maux dont on n'eut pas
manque de l'accabler, loin
de l'avilir l'auroient illustre davantage. Non jamais un projet aussi
exécrable n'eut été
invente par ceux mêmes qui se sont livres avec le plus d'ardeur à son
exécution c'est une
justice que J. J. aime [372] encore à rendre à la nation qui s'empresse
à le couvrir
d'opprobres. Le complot s'est forme dans le sein de cette nation, mais
il n'est pas venu
d'elle. Les François en sont les ardens exécuteurs C'est trop, sans
doute ; mais du moins ils
n'en sont pas les auteurs. Il a falu pour l'être une noirceur méditée
& réfléchie dont ils ne
sont pas capables; au lieu qu'il ne faut pour en être les ministres
qu'une animosité qui n'est
qu'un effet fortuit de certaines circonstances & de leur penchant b
s'engouer tant en mal
qu'en bien.
LE FRANÇOIS.
Quoi qu'il en soit de la cause & des auteurs du complot l'effet
n'en est plus étonnant pour
quiconque a lu les écrits de J. J. Les dures vérités qu'il a dites,
quoique générales, sont de
ces traits dont la blessure ne se ferme jamais dans les coeurs qui s'en
sentent atteints. De
tous ceux qui se sont avec tant d'ostentation ses patrons & ses
protecteurs , il n'y en a pas
un sur qui quelqu'un de ces traits n'ait porte jusqu'au vis. De quelle
trempe sont donc ces
divines ames dont les poignantes atteintes n'ont fait qu'exciter la
bienveillance & l'amour ,
& par le plus frappant de tous les prodiges , d'un scélérat
qu'elles devoient abhorrer , ont
fait l'objet de leur plus tendre sollicitude ?
Si c'est-la de la vertu , elle est
bizarre, mais elle est magnanime , & ne peut appartenir qu'a
des ames fort au-dessus des petites passions vulgaires; mais comment
accorder des motifs si
sublimes avec les indignes moyens employés par ceux qui s'en disent
animes? Vous le savez,
quelque prévenu quelque irrite que je fusse contre J. J., quelque
mauvaise opinion que
[373] j'eusse de son caractere & de ses moeurs , je n'ai jamais pu
goûter le système de nos
Messieurs , ni me résoudre à pratiquer leurs maximes. J'ai toujours
trouve autant de
bassesse que de fausseté dans cette maligne ostentation de bienfaisance
, qui n'avoir pour
but que d'en avilir l'objet. Il est vrai que ne concevant aucun défaut
à tant de preuves si
claires , je ne doutois pas un moment que J. J. ne fut un détestable
hypocrite & un monstre
qui n'eut jamais du naître , & cela bien accorde , j'avoue qu'avec
tant de facilité qu'ils
disoient avoir à le confondre, j'admirois leur patience & leur
douceur a se laisser
provoquer par ses clameurs sans jamais s'en émouvoir, & sans autre
effet que de l'enlacer
de plus en plus dans leurs rets pour toute réponse. Pouvant le
convaincre si aisément je
voyois une héroïque modération à n'en rien faire , & même en
blâmant la méthode qu'ils
vouloient suivre, je ne pouvois qu'admirer leur flegme stoïque à s'y
tenir.
Vous ébranlâtes dans nos premiers entretiens la confiance que j'avois
dans des preuves si
fortes , quoiqu'administrées avec tant de mystère. En y repensant
depuis , je fus plus
frappe de l'extrême soin qu'on prenoit de les cacher à l'accuse que je
ne l'avois été de leur
force , & je commençois à trouver sophistiques & foibles les
motifs qu'on alléguoit de cette
conduite. Ces doutes étoient augmentes par mes réflexions sur cette
affectation d'intérêt &
de bienveillance pour un pareil scélérat. La vertu peut ne faire haïr
que le vice, mais il est
impossible qu'elle fasse aimer le vicieux, & pour s'obstiner à le
laisser en liberté malgré les
crimes qu'on le voit continuer de commettre, il faut certainement avoir
quelque motif plus
fort [374] que la commisération naturelle & l'humanité, qui
demanderoient même une
conduite contraire. Vous m'aviez dit cela, je le sentois; & le zele
très-singulier de nos
Messieurs pour l'impunité du coupable, ainsi que pour sa diffamation ,
me presentoit des
foules de contradictions & d'inconséquences, qui commençoient à
troubler ma premiere
sécurité.
J'étois dans ces dispositions quand ,
sur les exhortations que vous m'aviez faites,
commençant à parcourir les livres de J. J. je tombai successivement sur
les passages que
j'ai transcrits & dont je n'avois auparavant nulle idée; car en me
parlant de ses durs
sarcasmes, nos Messieurs m'avoient fait un secret de ceux qui les
regardoient, & a la
maniere dont ils s'intéressoient à l'auteur, je n'aurois jamais pense
qu'ils eussent des griefs
particuliers contre lui. Cette découverte & le mystère qu'ils
m'avoient fait achevèrent de
m'éclaircir sur leurs vrais motifs ; toute ma confiance en eux
s'évanouit , & je ne doutai
plus que, ce que sur leur parole j'avois pris pour bienfaisance &
générosité , ne fut
l'ouvrage d'une animosité cruelle, masquée avec art par un extérieur de
bonté.
Une autre réflexion renforçoit les
précédentes. De si sublimes vertus ne vont point seules.
Elles ne sont que des branches de la vertu : le cherchois le tronc
& ne le trouvois point.
Comment nos Messieurs, d'ailleurs si vains si haineux si rancuniers,
s'avisoient-ils une
seule fois en leur vie d'être humains généreux débonnaires autrement
qu'en paroles , & cela
précisément pour le mortel, selon eux, le moins digne de cette
commisération qu'ils lui
prodiguoient malgré lui? Cette vertu si nouvelle & si déplacée eut
du m'être suspecte
quand elle eut agi [375] tout à découvert sans déguisement sans
ténèbres; qu'en devois-je
penser en la voyant s'enfoncer avec tant de soin dans des toutes
obscures & tortueuses, &
surprendre en trahison celui qui en étoit l'objet, pour le charger
malgré lui de leurs
ignominieux bienfaits ?
Plus, ajoutant ainsi mes propres
observations aux réflexions que vous m'aviez fait faire , je
méditois sur ce même sujet , plus je m'étonnois de l'aveuglement ou
j'avois été jusqu'alors
sur le compte de nos Messieurs, & ma confiance en eux s'évanouit au
point de ne plus
douter de leur fausseté. Mais la duplicité de leur manoeuvre &
l'adresse avec laquelle ils
cachoient leurs vrais motifs n'ébranla pas a mes yeux la certitude de
leurs preuves. Je
jugeai qu'ils exerçoient dans des vues injustes un a acte de justice,
& tout ce que je
concluois de l'art avec lequel ils enlaçoient leur victime étoit qu'un
méchant étoit en proie à
d'autres mechans.
Ce qui m'avoir confirme dans cette
opinion étoit celle ou je vous avois vu vous-même que J.
J. n'étoit point l'auteur des écrits qui portent son nom. La seule
chose qui put me faire bien
penser de lui étoit ces mêmes écrits dont vous m'aviez fait un si bel
éloge, & dont j'avois oui
quelquefois parler avantageusement par d'autres. Mais des qu'il n'en
étoit pas l'auteur il
ne me restoit aucune idée favorable qui put balancer les horribles
impressions que j'avois
reçues sur son compte , & il n'étoit pas étonnant qu'un homme aussi
abominable en toute
chose fut assez impudent & assez vil pour s'attribuer les ouvrages
d'autrui.
Telles surent a-peu-près les
réflexions que je fis sur notre [376] premier entretien, & sur la
lecture éparse & rapide qui me désabusé sur le compte de nos
Messieurs. Je n'avois
commence cette lecture que par une espece de complaisance pour
l'intérêt que vous
paroissiez y prendre. L'opinion ou je continuois d'être que ces livres
étoient d'un autre
auteur ne me laissoit gueres pour leur lecture qu'un intérêt de
curiosité.
Je n'allai pas loin sans y joindre un
autre motif qui repondoit mieux à vos vues. Je ne
tardai pas à sentir en lisant ces livres qu'on m'avoir trompe sur leur
contenu , & que ce
qu'on m'avoir donne pour de fastueuses déclamations , ornées de beau
langage , mais
décousues & pleines de contradictions, étoient des choses
profondément pensées & formant
un système lie qui pouvoir n'être pas vrai, mais qui n'offroit rien de
contradictoire. Pour
juger du vrai but de ces livres, je ne m'attachai pas à éplucher ca
& la quelques phrases
éparses & séparées, mais me consultant moi-même & durant ces
lectures & en les achevant,
j'examinois, comme vous l'aviez désire , dans quelles dispositions
d'ame elles me mettoient
& me laissoient, jugeant, comme vous, que c'étoit le meilleur moyen
de pénétrer celle ou
étoit l'auteur en les écrivant, & l'effet qu'il s'étoit propose de
produire. Je n'ai pas besoin
de vous dire qu'au lieu des mauvaises intentions qu'on lui avoit
prêtées je n'y trouvai
qu'une doctrine aussi saine que simple qui sans épicuréisme & sans
caffardage ne tendoit
qu'au bonheur du genre-humain. Je sentis qu'un homme bien plein de ces
sentimens devoit
donner peu d'importance à la fortune & aux affaires de cette vie,
j'aurois craint moi -
même en m'y livrant trop de tomber bien plutôt dans l'incurie & le
quiétisme, [377] que de
devenir factieux turbulent & brouillon , comme on pretendoit
qu'étoit l'auteur & qu'il
vouloit rendre ses disciples.
S'il ne se fut agi que de cet auteur,
j'aurois des - lors été désabusé sur le compte de J. J. :
mais cette lecture en me pénétrant pour l'un de l'estime la plus
sincere, me laissoit pour
l'autre dans la même situation qu'auparavant, puisqu'en paroissant voir
en eux deux
hommes differens vous m'aviez inspire autant de vénération pour l'un
que je me sentois
d'aversion pour l'autre. La seule chose qui résultat pour moi de cette
lecture , comparée à
ce que nos Messieurs m'en avoient dit , étoit que, persuades que ces
livres étoient de J. J. ,
& les interprétant dans un tout autre esprit que celui dans lequel
ils étoient écrits , ils m'en
avoient impose sue leur contenu. Ma lecture ne fit donc qu'achever ce
qu'avoit commence
notre entretien , savoir de m'ôter toute l'estime & la confiance
qui m'avoient fait livrer aux
impressions de la ligue, mais sans changer de sentiment sur l'homme
qu'elle avoit diffame.
Les livres qu'on m'avoit dit être si dangereux n'étoient rien moins :
ils inspiroient des
sentimens tout contraires à ceux qu'on prêtoit à leur auteur : mais si
J. J. ne l'étoit pas, de
quoi servoient-ils a sa justification? Le soin que vous m'aviez fait
prendre étoit inutile pour
me faire changer d'opinion sur son compte , & restant dans celle
que vous m'aviez donnée
que ces livres étoient l'ouvrage d'un homme d'un tout autre caractere,
je ne pouvois assez
m'étonner que jusques-la vous eussiez été le premier & le seul à
sentir qu'un cerveau
nourri de pareilles idées étoit inalliable avec un coeur plein de
noirceurs.
[378] J'attendois avec empressement
l'histoire de vos observations pour savoir à quoi m'en
tenir sur le compte de notre homme; car, déjà flottant sur le jugement
que , fonde sur tant
de preuves , j'en portois auparavant, inquiet depuis notre entretien,
je l'étois devenu
davantage encore depuis que mes lectures m'avoient convaincu de la
mauvaise soi de nos
Messieurs. Ne pouvant plus les estimer, faloit-il donc n'estimer
personne & ne trouver
par-tout que des mechans ? Je sentois peu-a-peu germer en moi le désir
que J. J. n'en fut
pas un. Se sentir seul plein de bons sentimens & ne trouver
personne qui les partage est un
état trop cruel. On est alors tente de se croire la dupe de son propre
coeur , & de prendre la
,vertu pour une chimere.
Le récit de ce que vous aviez vu me frappa. J'y trouvai si peu de
rapport avec les relations
des autres,, que, force d'opter pour 1'exclusion, je penchois à la
donner tout-a-fait à ceux
pour qui j'avois déjà perdu toute estime. La force même de leurs
preuves me retenoit
moins. Les ayant trouves trompeurs en tant de choses, je commençai de
croire qu'ils
pouvoient bien l'être en tout, & à me familiariser avec l'idée qui
n'avoit paru jusqu'alors si
ridicule de J. J. innocent & persécute. Il faloit, il est vrai,
supposer dans un pareil tissu
d'impostures un art & des prestiges qui me sembloient
inconcevables. Mais je trouvois
encore plus d'absurdités entassées dans l'obstination de mon premier
sentiment.
Avant néanmoins de me décider
tout-a-fait, je résolus de relire ses écrits avec plus de suite
& d'attention que je n'avois fait jusqu'alors. J'y avois trouve des
idées & des maximes [379]
très-paradoxes, d'autres que je n'avois pu bien entendre. J'y croyois
avoir senti des
inégalités, même des contradictions. Je n'en avois pas saisi l'ensemble
assez pour juger
solidement d'un systême aussi nouveau pour moi. Ces livres la ne sont
pas comme ceux
d'aujourd'hui, des aggrégations de pensées détachées , sur chacune
desquelles l'esprit du
lecteur puisse se reposer. Ce sont les méditations d'un solitaire;
elles demandent une
attention suivie qui n'est pas trop du goût de notre nation. Quand on
s'obstine à vouloir
bien en suivie le fil il y faut revenir avec effort & plus d'une
fois. Je l'avois trouve passionne
pour la vertu pour la liberté pour l'ordre, mais d'une véhémence qui
souvent l'entraînoit
au-delà du but. En tout je sentois en lui un homme très-ardent,
très-extraordinaire, mais
dont le caractere & les principes ne m'étoient pas encore assez
développés. Je crus qu'en
méditant très-attentivement ses ouvrages, & comparant soigneusement
l'auteur avec
l'homme que vous m'aviez peint, je parviendrois à éclairer ces deux
objets l'un par l'autre ,
& a m'assurer si tout étoit bien d'accord & appartenoit
incontestable au même individu.
Cette question décidée me parut devoir me tirer tout-a-fait de mon
irrésolution sur son
compte , & prenant un plus vis intérêt à ces recherches que je
n'avois fait jusqu'alors , je
me fis un devoir, à votre exemple, de parvenir en joignant mes
réflexions aux lumieres que
je tenois de vous, à me délivrer enfin du doute ou vous m'aviez jette,
& à juger l'accuse par
moi-même après avoir juge ses accusateurs.
Pour faire cette recherche avec plus
de suite & de recueillement , j'allai passer quelques
mois à la campagne & j'y [380] portai les écrits de J. J. autant
que j'en pus faire le
discernement parmi les recueils frauduleux publies sous son nom.
J'avois senti des ma
premiere lecture que ces écrits marchoient dans un certain ordre qu'il
faloit trouver pour
suivre la chaîne de leur contenu. J'avois cru voir que cet ordre étoit
rétrograde à celui de
leur publication , & que l'Auteur remontant de principes en
principes n'avoit atteint les
premiers que dans ses derniers écrits. Il faloit donc pour marcher par
synthèse commencer
par ceux-ci, & c'est ce que je fis en m'attachant d'abord à l'Emile
par lequel il a fini , les
deux autres écrits qu'il a publies depuis ne faisant plus partie de son
système, & n'étant
destines qu'a la défense personnelle de sa patrie & de son honneur.
ROUSSEAU.
Vous ne lui attribuez donc plus ces autres livres qu'on publie
journellement sous son nom ,
& dont on a soin de farcir les recueils de ses écrits pour qu'on ne
puisse plus discerner les
véritables ?
LE FRANÇOIS.
J'ai pu m'y tromper tant que j'en jugeai sur la parole d'autrui. Mais
après l'avoir lu
moi-même j'ai ru bientôt à quoi m'en tenir. Après avoir suivi les
manoeuvres de nos
Messieurs, je suis surpris , à la facilite qu'ils ont de lui attribuer
des livres , qu'ils ne lui en
attribuent pas davantage ; car dans la disposition ou ils ont mis le
public à son égard, il ne
s'imprimera plus rien de si plat ou de si punissable qu'on ne
s'empresse à croire être de lui
si-tôt qu'ils voudront l'affirmer.
[381] Pour moi, quand même
j'ignorerois que depuis douze ans il a quitte la plume , un
coup-d'oeil sur les écrits qu'ils lui prêtent me suffiroit pour sentir
qu'ils ne sauroient être
de l'auteur des autres : non que je me croye un juge infaillible en
matiere de style ; je sais
que sort peu de gens le sort, & j'ignore jusqu'à quel point un
auteur adroit peut imiter le
style d'un autre , comme Boileau a imite Voiture & Balzac. Mais
c'est sur les choses mêmes
que je crois ne pouvoir être trompe. J'ai trouve les écrits de J. J.
pleins d'affections d'ame
qui ont pénétré la mienne. J'y ai trouve des manieres de sentir &
de voir qui le distinguent
aisément de tous les écrivains de son tems & de la plupart de ceux
qui l'ont précédé: c'est ,
comme vous le diriez , un habitant d'une autre sphère ou rien ne
ressemble à celle-ci. Son
système peut être faux; mais en le développant il s'est peint lui-même
au vrai d'une façon si
caractéristique & si sure qu'il m'est impossible de m'y tromper. Je
ne suis pas à la seconde
page de ses sots ou malins imitateurs que je sens la lingerie,*[*
Voyez, par exemple, la
philosophie de la nature qu'on a brûlée au Châtelet. Livre
exécrable & couteau à deux
tranchans fait tout exprès pour me l'attribuer, du moins en province
& chez l'étranger,
pour agir en conséquence, & propager à mes dépens la doctrine de
ces Messieurs sous le
marque de la mienne. Je n'ai point vu ce livre & j'espere ne le
verrai jamais, mais j'ai lu
tout cela dans le réquisitoire trop clairement pour pouvoir m'y
tromper, & je suis certain
qu'il ne peut y avoir aucune vraie ressemblance entre ce livre &
les miens, parce qu'il n'y
en a aucune entre les ames qui les ont dictes. Notez que depuis qu'on a
su que j'avois vu ce
réquisitoire , on a pris de nouvelles mesures pour qu'il ne me parvint
rien de pareil à
l'avenir.] & combien , croyant dire comme lui , ils sont loin de
sentir & penser [382] comme
lui ; en le copiant même ils le dénaturent par la maniere de
l'encadrer. Il est bien aise de
contrefaire le tour de ses phrases; ce qui est difficile à tout autre
est de saisir ses idées &
d'exprimer ses sentimens. Rien n'est si contraire à l'esprit
philosophique de ce siecle , dans
lequel ses faux imitateurs retombent toujours.
Dans cette seconde lecture , mieux
ordonnée & plus réfléchie que la premiere, suivant de
mon mieux le fil de ses méditations, j'y vis par-tout le développement
de son grand principe
que la nature a fait l'homme heureux & bon, mais que la société le
dépravé & le rend
misérable. L'Emile en particulier, ce livre tant lu si peu entendu
& si mal apprécie n'est
qu'un traite de la bonté originelle de l'homme, destine à montrer
comment le vice &
l'erreur, étrangers à sa constitution, s'y introduisent du dehors &
l'alterent insensiblement.
Dans ses premiers écrits il s'attache davantage à détruire ce prestige
d'illusion qui nous
donne une admiration stupide pour les instrumens de nos miseres, &
à corriger cette
estimation trompeuse qui nous sait honorer des talens pernicieux &
mépriser des vertus
utiles. Par-tout il nous fait voir l'espece humaine meilleure plus sage
& plus heureuse dans
sa constitution primitive , aveugle misérable & méchante à mesure
qu'elle s'en éloigne. Son
but est de redresser l'erreur de nos jugemens pour retarder le progrès
de nos vices , & de
nous montrer que là ou nous cherchons la gloire & l'éclat, nous ne
trouvons en effet
qu'erreurs & miseres.
Mais la nature humaine ne rétrograde
pas & jamais on ne remonte vers les tems
d'innocence &d'égalité quand une fois [383] on s'en est éloigne ;
c'est encore un des
principes sur lesquels il a le plus insiste. Ainsi son objet ne pouvoir
être de ramener les
peuples nombreux ni les grands États à leur premiere simplicité, mais
seulement d'arrêter,
s'il étoit possible, le progrès de ceux dont la petitesse & la
situation les ont préservés d'une
marche aussi rapide , vers la perfection de la société & vers la
détérioration de l'espece. Ces
distinctions meritoient d'être faites & ne l'ont point été. On
s'est obstine à l'accuse de
vouloir détruire les sciences les arts les théâtres les académies &
replonger l'univers dans sa
premiere barbarie, & il a toujours insiste au contraire sur la
conservation des institutions
existantes, soutenant que leur destruction ne feroit qu'ôter les
palliatifs en laissant les vices,
& substituer le brigandage à la corruption. Il avoit travaille pour
si patrie & pour les petits
États constitues comme elle. Si sa doctrine pouvoit être aux autres de
quelque utilité, c'étoit
en changeant les objets de leur estime & retardant peur-être ainsi
leur décadence qu'ils
accélérant par leurs fausses appréciations. Mais malgré ces
distinctions si souvent & si
fortement réputées, la mauvaise foi des gens de lettres, & la
sottise de l'amour - propre qui
persuade à chacun que c'est toujours de lui qu'on s'occupe , lors même
qu'on n'y pense pas,
ont fait que les grandes nations ont pris pour elles ce qui n'avoit
pour objet que les petites
républiques , & l'on s'est obstine à voir un promoteur de
bouleversemens & de troubles
dans l'homme du monde qui porte un plus vrai respect aux loix & aux
constitutions
nationales, & qui a le plus d'aversion pour les révolutions &
pour les ligueurs de toute
espece, qui la lui rendent bien.
[384] En saisissant peu-a-peu ce système par toutes ses branches dans
une lecture plus
réfléchie, je m'arrêtai pourtant moins d'abord à l'examen direct de
cette doctrine , qu'a son
rapport avec le caractere de celui dont elle portoit le nom , & sur
le portrait que vous
m'aviez fait de lui , ce rapport me parut si frappant que je ne pus
refuser mon assentiment
à son évidence. D'ou le peintre & l'apologiste de la nature
aujourd'hui si défigurée & si
calomniée peut - il avoir tire son modele , si ce n'est de son propre
coeur ? Il l'a décrite
comme il se sentoit lui-même. Les préjugés dont il n'étoit pas
subjugue, les passions factices
dont il n'étoit pas la proie, n'offusquoient point à ses yeux comme à
ceux des autres ces
premiers traits si généralement oublies ou méconnus. Ces traits si
nouveaux pour nous & si
vrais, une fois traces, trouvoient bien encore au fond des coeurs
l'attestation de leur
justesse , mais jamais ils ne s'y seroient remontres d'eux-mêmes, si
l'historien de la nature
n'eut commence par ôter la rouille qui les cachoit. Une vie retirée
& solitaire, un goût vis de
rêverie & de contemplation , l'habitude de rentrer en soi & d'y
rechercher dans le calme
des passions, ces premiers traits disparus chez la multitude, pouvoient
seuls les lui faire
retrouver. En un mot, il faloit qu'un homme se fut peint lui-même pour
nous montrer ainsi
l'homme primitif, & si l'auteur n'eut été tout aussi singulier que
ses livres, jamais il ne les
eut écrits, Mais ou est-il cet homme de la nature qui vit vraiment, de
la vie humaine , qui
comptant pour rien l'opinion d'autrui , se conduit uniquement d'après
ses penchans & sa
raison, sans égard à ce que public, approuve ou blâmé? On le
chercheroit en [385] vain
parmi nous. Tous avec un beau vernis de paroles tachent en vain de
donner le change sur
leur vrai but ; aucun ne s'y trompe, & pas un n'est la dupe des
autres quoique tous parlent
comme lui. Tous cherchent leur bonheur dans l'apparence, nul ne se
soucie de la réalité.
Tous mettent leur être dans le paroître : tous, esclaves & dupes de
l'amour-propre ne
vivent point pour vivre, mais pour faire croire qu'ils ont vécu. Si
vous ne m'eussiez dépeint
votre J. J. j'aurois cru que l'homme naturel n'existoit plus, mais le
rapport frappant de
celui que vous m'avez peint avec l'auteur dont j'ai lu les livres , ne
me laisseroit pas douter
que l'un ne fut l'autre, quand je n'aurois nulle autre raison de le
croire. Ce rapport marque
me décide, & sans m'embarrasser du J. J. de nos Messieurs, plus
monstrueux encore par
son éloignement de la nature que le votre n'est singulier pour en être
reste si près, j'adopte
pleinement les idées crue vous m'en avez données, & si votre J. J.
N'est pas tout-a-fait
devenu le mien, il a l'honneur de plus d'avoir arrache mon estime sans
que mon penchant
ait rien fait pour lui. Je ne l'aimerai peut-être jamais, parce que
cela ne dépend pas de moi:
mais je l'honore parce que je veux être juste, que je le crois
innocent, & que je le vois
opprime. Le tort que je lui ai fait en pensant si mal de lui, étoit
l'effet d'une erreur presque
invincible dont je n'ai nul reproche à faire à ma volonté. Quand
l'aversion que j'eus pour
lui dureroit dans toute sa force, je n'en serois pas moins dispose à
l'estimer & le plaindre.
Sa destinée est un exemple peut-être unique de toutes les humiliations
possibles , & d'une
patience presque invincible à les supporter. Enfin le souvenir de
l'illusion dont [386] je sors
sur son compte, me laisse un grand préservatif contre une orgueilleuse
confiance en mes
lumieres, & contre la suffisance du faux savoir.
ROUSSEAU.
C'est vraiment mettre à profit l'expérience & rendre utile l'erreur
même que d'apprendre
ainsi, de celle ou l'on a pu tomber, à compter moins sur les oracles de
nos jugemens, à ne
négliger jamais, quand on veut disposer arbitrairement de l'honneur
& du sort d'un
homme, aucun des moyens prescrits par la justice & par la raison
pour constater la vérité.
Si malgré toutes ces précautions nous nous trompons encore, c'est un
effet de la misère
humaine , & nous n'aurons pas du moins à nous reprocher d'avoir
failli par notre faute.
Mais rien peut-il excuser ceux qui rejettant obstinement & sans
raison, les formes les plus
inviolables , & tout fiers de partager avec des Grands & des
Princes une oeuvre d'iniquité;
condamnent sans crainte un accuse & disposent en maîtres de sa
destinée & de sa
réputation, uniquement parce qu'ils aiment à le trouver coupable, &
qu'il leur plaît de voir
la justice & l'évidence ou la fraude & l'imposture sauteroient
à des yeux non prévenus.
Je n'aurai point un pareil reproche à
me faire à l'égard de J. J., & si je m'abuse en le
jugeant innocent , ce n'est du moins qu'après avoir pris toutes les
mesures qui étoient en
ma puissance pour me garantir de l'erreur. Vous n'en pouvez pas
tout-à-fait dire autant
encore , puisque vous ne l'avez ni vu ni étudie par vous-même , &
qu'au milieu de tant de
[387] prestiges d'illusions de préjugés de mensonges & de faux
témoignages , ce soit , selon
moi , le seul moyen sur de le connoître. Ce moyen en amene un autre non
moins
indispensable , & qui devroit être le premier s'il étoit permis de
suivre ici l'ordre naturel ;
c'est la discussion contradictoire des faits par les parties
elles-mêmes , en sorte que les
accusateurs & l'accuse soient mis en confrontation , & qu'on
l'entende dans ses réponses.
L'effroi que cette forme si sacrée paroît faire aux premiers, &
leur obstination à s'y refuser
sont contre eux, je l'avoue , un préjugé très - fort très - raisonnable
& qui suffiroit seul
pour leur condamnation , si la foule & la force de leurs preuves si
frappantes si
éblouissantes n'arrêtoit en quelque sorte l'effet de ce refus. On ne
conçoit pas ce que
l'accuse peut répondre , mais enfin jusqu'à ce qu'il ait donne ou
refuse ses réponses , nul
n'a droit de prononcer pour lui qu'il n'a rien à répondre, ni, se
supposant parfaitement
instruit de ce qu'il peut ou ne peut pas dire , de le tenir , ou pour
convaincu tant qu'il ne l'a
pas été , ou pour tout-à-fait justifie tant qu'il n'a pas confondu ses
accusateurs.
Voilà, Monsieur, ce qui manque encore
à la certitude de nos jugemens sur cette affaire.
Hommes & sujets à l'erreur, nous pouvons nous tromper en jugeant
innocent un coupable,
comme en jugeant coupable un innocent. La premiere erreur semble , il
est vrai, plus
excusable ; mais peut-on l'être dans une erreur qui peut nuire &
dont on s'est pu garantir ?
Non , tant qu'il reste un moyen possible d'éclaircir la vérité , &
qu'on le néglige , l'erreur
n'est point involontaire & doit être imputée à celui qui veut y
rester. Si donc vous prenez
assez [388] d'intérêt aux livres que vous avez lus pour vouloir vous
décider sur l'Auteur , &
si vous haïssez assez l'injustice pour vouloir réparer celle que d'une
façon si cruelle vous
avez pu commettre à son égard , je vous propose premièrement de voir
l'homme; venez , je
vous introduirai chez lui sans peine. Il est déjà prévenu; je lui ai
dit tout ce que j'ai pu dire
à votre égard sans blesser mes engagemens. Il sait d'avance que si
jamais vous vous
présentez à sa porte , ce sera pour le connoître , & non pas pour
le tromper. Après avoir
refuse de le voir tant que vous l'avez juge comme à fait tout le monde,
votre premiere visite
sera pour lui la consolante preuve que vous ne dessaperez plus de lui
devoir votre estime &
d'avoir des torts à réparer envers lui.
Si-tôt que, cessant de le voir par les
yeux de vos Messieurs, vous le verrez par les vôtres, je
ne doute point que vos jugemens ne confirment les miens , & que
retrouvant en lui l'Auteur
de ses livres , vous ne restiez persuade , comme moi, qu'il est l'homme
de la nature, & point
du tout le monstre qu'on vous a peint sous son nom. Mais enfin pouvant
nous abuser l'un &
l'autre dans des jugemens destitues de preuves positives &
régulières , il nous restera
toujours une juste crainte fondée sur la possibilité d'être dans
l'erreur, & sur la difficulté
d'expliquer , d'une maniere satisfaisante , les faits allégués contre
lui. Un pas seul alors
nous reste à faire pour constater la vérité , pour lui rendre hommage
& la manifester à tous
les yeux : c'est de nous réunir pour forcer enfin vos Messieurs à
s'expliquer hautement en
sa présence & à confondre un coupable aussi impudent , ou du moins
à nous dégager [389]
du secret qu'ils ont exige de nous , en nous permettant de le confondre
nous-mêmes. Une
instance aussi légitime sera le premier pas.......
LE FRANÇOIS.
Arrêtez..... je frémis seulement à vous entendre. Je vous ai fait sans
détour l'aveu que j'ai
cru devoir à la justice & à la vérité. Je veux être juste, mais
sans témérité. Je ne veux point
me perdre inutilement sans sauver l'innocent auquel je me sacrifie,
& c'est ce que je serois
en suivant votre conseil ; c'est ce que vous seriez vous-même en
voulant le pratiquer.
Apprenez ce que je puis & veux faire, & n'attendez de moi rien
au-delà.
Vous prétendez que je dois aller voir
J. J. pour versifier par mes yeux ce que vous m'en
aveu dit & ce que j'infère moi-même de la lecture de ses écrits.
Cette confirmation m'est
superflue , & sans y recourir je sais d'avance à quoi m'en tenir
sur ce point. Il est singulier
que je sois maintenant plus décide que vous sur les sentimens que vous
avez eu tant de
peine à me faire adopter ; mais cela est pourtant fonde en raison. Vous
insistez encore sur
la force des preuves allégées contre lui par nos Messieurs. Cette force
est désormais nulle
pour moi qui en ai démêlé tout l'artifice depuis que j'y ai regarde de
plus près. J'ai là -
dessus tant de faits que vous ignorez; j'ai lu si clairement dans les
coeurs avec la plus vive
inquiétude sur ce que peut dire l'accuse, le désir le plus ardent de
lui ôter tout moyen de se
défendre ; j'ai vu tant de concert de soin d'activité de chaleur dans
les mesures [390] prises
pour cet effet, que des preuves administrées de cette maniere , par des
gens si passionnes ,
perdent toute autorise dans mon esprit vis -a - vis de vos
observations. Le public est trompe
, je le vois , je le sais ; mais il se plaît à l'être & n'aimeroit
pas à se voir désabuser. J'ai
moi-même été dans ce cas & ne m'en suis pas tire sans peine. Nos
Messieurs avoient ma
confiance , parce qu'ils flattoient le penchant qu'ils m'avoient donne
, mais jamais ils n'ont
eu pleinement mon estime, & quand je vous vantois leurs vertus je
n'ai pu me résoudre à
les imiter. Je n'ai voulu jamais approcher de leur proie pour la
cajoler la tromper la
circonvenir à leur exemple , & la même répugnance que je voyois
dans votre coeur étoit
dans le mien quand le cherchois à la combattre. J'approuvois leurs
manoeuvres sans
vouloir les adopter. Leur fausseté qu'ils appelloient bienveillance ne
pouvoit me séduire ,
parce qu'au lieu de cette bienveillance dont ils se vantoient, je ne
sentois pour celui qui en
étoit l'objet qu'antipathie répugnance aversion. J'étois bien aise de
les voir nourrir pour lui
une sorte d'affection méprisant & dérisoire qui avoit tous les
effets de la plus mortelle
haine: mais je ne pouvois ainsi me donner le change à moi-même, &
ils me l'avoient rendu
si odieux que je le haissois de tout mon coeur sans feinte tout à
découvert. J'aurois craint
d'approcher de lui comme d'un monstre effroyable, & j'aimois mieux
n'avoir pas le plaisir
de lui nuire pour n'avoir pas l'horreur de le voir.
En me ramenant par degrés à la raison,
vous m'avez inspire autant d'estime pour sa
patience & sa douceur que de compassion pour ses infortunes. Ses
livres ont achevé
l'ouvrage [391] que vous aviez commence. J'ai senti en les lisant
quelle passion donnoit tant
d'énergie à ton ame & de véhémence à sa diction. Ce n'est pas une
explosion passagere ,
c'est un sentiment dominant & permanent qui peut se soutenir ainsi
durant dix ans, &
produire douze volumes toujours pleins du même zele , toujours arraches
par la même
persuasion. Oui, je le sens , & le soutiens comme vous , des qu'il
est Auteur des écrits qui
portent son nom , il ne peut avoir que le coeur d'un homme de bien.
Cette lecture attentive &
réfléchie à pleinement achevé dans mon esprit la révolution que
vous aviez commencée. C'est en faisant cette lecture avec le soin
qu'elle exige , que j'ai senti
toute la malignité toute la détestable adresse de ses amers
commentateurs. Dans tout ce que
je lisois de l'original , je sentois la sincérité la droiture d'une ame
haute & fière , mais
franche & sans fiel , qui se montre sans précaution , sans crainte,
qui censure à découvert,
qui loue sans réticence, & qui n'a point de sentiment à cacher. Au
contraire tout ce que je
lisois dans les réponses montroit une brutalité féroce, ou une
politesse insidieuse , traîtresse
, & couvroit du miel des éloges le fiel de la satire & le
poison de la calomnie. Qu'on lise avec
soin la lettre honnête mais franche à M. d'A***.[Alembert] sur les
spectacles ,
& qu'on la compare
avec la réponse de celui-ci , cette réponse si soigneusement mesurée ,
si pleine de
circonspection affectée , de complimens aigre-doux, si propre à faire
penser le mal en
feignant de ne le pas dire ; qu'on cherche ensuite sur ces lectures à
découvrir lequel des
deux Auteurs est le méchant. Croyez-vous qu'il se trouve [392] dans
l'univers un mortel
assez impudent pour dire que c'est Jean-Jaques ?
Cette différence s'annonce des l'abord
par leurs épigraphes. Celle de votre ami tirée de
l'Enéide est une prière au Ciel de garantir les bons d'une erreur si
funeste , & de la laisser
aux ennemis. Voici celle de M. d'A***. [Alembert] tirée de La Fontaine:
Quittez
- moi votre serpe, instrument de dommage.
L'un ne songe qu' a prévenir un mal;
l'autre des l'abord oublie la question pour ne longer
qu' a nuire à son adversaire , & dans l'examen de l'utilité des
théâtres adresse
très-a-propos à J. J. ce même vers que dans La Fontaine le serpent
adresse à l'homme.
Ah subtil & ruse d'A***.,
[Alembert] si vous
n'avez pas une serpe, instrument très-utile , quoi qu'en
dise le serpent, vous avez en revanche un stilet bien affile qui n'est
gueres , sur-tout dans
vos mains, un outil de bienfaisance.
Vous voyez que je suis plus avance que
vous dans votre propre recherche , puisqu'il vous
reste à cet égard des scrupules que je n'ai plus. Non, Monsieur, je
n'ai pas même besoin de
voir J. J. pour savoir à quoi m'en tenir sur son compte. J'ai vu de
trop près les manoeuvres
dont il est la victime pour laisser dans non esprit sa moindre autorise
à tout ce qui peut en
résulter. Ce qu'il droit aux yeux du public lors de la publication de
son premier ouvrage, il
le redevient aux miens , parce que le prestige de tout ce qu'on a fait
des-lors pour le
défigurer est détruit, & que je ne vois plus dans toutes les
preuves qui vous frappent encore
que fraude mensonge illusion.
[393] Vous demandiez s'il existoit un
complot. Oui, sans doute, il en existe un, & tel qu'il
n'y en eut & n'y en aura jamais de semblable. Cela n'étoit-il pas
clair des l'année du décret
par la brusque cet incroyable sortie de tous les imprimes , de tous les
journaux, de toutes
les gazettes, de toutes les brochures contre cet infortune ; ce décret
fut le tocsin de toutes
ces fureurs. Pouvez-vous croire que les auteurs de tout cela, quelque
jaloux quelque
mechans quelque vils qu'ils être, se sussent ainsi déchaînés de concert
en loups enrages
contre un homme alors & des-lors en proie aux plus cruelles
adversités ? Pouvez-vous
croire qu'on eut insolemment farci les recueils de ses propres écrits
de tous ces noirs
libelles, si ceux qui les écrivoient & ceux qui les employoient
n'eussent été inspires par cette
ligue qui , depuis long - tems graduoit sa marche en silence, &
prit alors en public son
premier essor. La lecture des écrits de J. J. m'a fait faire en même
tems celle de ces
venimeuses productions qu'on a pris grand soin d'y mêler. Si j'avois
fait plutôt ces lectures
j'aurois compris des-lors tout le reste. Cela n'est pas difficile à qui
peut les parcourir de
sang-froid. Les ligueurs eux-mêmes l'ont senti, & bientôt ils ont
pris une autre méthode qui
leur à beaucoup mieux réussi. C'est de n'attaquer J. J. en public qu' à
mots couverts, & le
plus souvent sans nommer ni lui ni ses livres ; mais de faire en sorte
que l'application de ce
qu'on en diroit fut si claire que chacun la fit sur le champ. Depuis
dix ans que l'on suit cette
méthode , elle a produit plus d'effet que des outrages trop grossiers
qui, par cela seul ,
peuvent déplaire au public ou lui devenir suspects. C'est dans les
entretiens [394]
particuliers , dans les cercles, dans les petits comités secrets , dans
tous ces petits tribunaux
littéraires dont les femmes sont les présidens , que s'affilent les
poignards dont on le crible
sous le manteau.
On ne conçoit pas comment la
diffamation d'un particulier sans emploi sans projet sans
parti sans crédit a pu faire une affaire aussi importante & aussi
universelle. On conçoit
beaucoup moins comment une pareille entreprise a pu paraître assez
belle pour que tous les
rangs sans exception se soient empresses d'y concourir per fas &
nefas , comme à l'oeuvre
la plus glorieuse. Si les auteurs de cet étonnant complot, si les chefs
qui en ont pris la
direction, avoient mis à quelque honorable entreprise la moitie des
soins des peines du
travail du tems de la dépense qu'ils ont prodigues à l'exécution de ce
beau projet, ils
auroient pu se couronner d'une gloire immortelle à beaucoup moins de
frais ,*[*On me
reprochera, j'en suis très-sur, de me donner une importance
prodigieuse. Ah si je n'en avois
pas plus aux yeux d'autrui qu'aux miens, que mon sort seroit moins à
plaindre!] qu'il ne
leur en à coûte pour accomplir cette oeuvre de ténèbres dont il ne peut
résulter pour eux, ni
bien ni honneur, mais seulement le plaisir d'assouvir en secret la plus
lâche de toutes les
passions , & dont encore la patience & la douceur de leur
victime ne les laissera jamais
jouir pleinement.
Il est impossible que vous ayez une
juste idée de la position de votre J. J. ni de la maniere
dont il est enlace. Tout est si bien concerte à son égard qu'un Ange
descendroit du Ciel
pour le défendre sans y pouvoir parvenir. Le complot [395] dont il est
le sujet n'est pas de
ces impostures jettées au hasard qui sont un effet rapide mais passage,
& qu'un instant
découvre & détruit. C'est, comme il l'a senti lui-même, un projet
médite de longue main ,
dont l'exécution lente & graduée ne s'opère qu'avec autant de
précaution que de méthode,
effacant à mesure qu'elle avance & les traces des routes qu'elle a
suivies & les vestiges de la
vérité qu'elle a fait disparoître. Pouvez - vous croire qu'évitant avec
tant de soin toute
espece d'explication , les auteurs & les chefs de ce complot
négligent de détruire &
dénaturer tout ce qui pourroit un jour servir à les confondre , &
depuis plus de quinze ans
qu'il est en pleine exécution n'ont-ils pas eu tout le tems qu'il leur
faloit pour y réussir?
Plus ils avancent dans l'avenir, plus il leur est facile d'oblitérer le
passe, ou de lui donner la
tournure qui leur convient. Le moment doit venir ou tous les
témoignages étant à leur
disposition , ils pourroient sans risque lever le voile impénétrable
qu'ils ont mis sur les yeux
de leur victime. Qui sait si ce moment n'est pas déjà venu? Si par les
mesures qu'ils ont eu
tout le tems de prendre, ils ne pourroient pas des-a-présent s'exposer
à des confrontations
qui confondroient l'innocence & seroient triompher l'imposture ?
Peut-être ne les
évitent-ils encore que pour ne pas paroître changer de maximes , &,
si vous voulez, par un
reste de crainte attachée au mensonge de n'avoir jamais assez tout
prévu. Je vous le répete ,
ils ont travaille sans relâche à disposer toutes choses pour n'avoir
rien à craindre d'une
discussion régulière , si jamais ils étoient forces d'y acquiescer,
& il me paroît qu'ils ont eu
tout le tems & tous les moyens [396] de mettre le succès de leur
entreprise à l'abri de tout
événement imprévu. Eh quelles seroient désormais les ressources de J.
J. & de ses
défenseurs , s'il s'en osoit présenter? Ou trouveroit-il des juges qui
ne fussent pas du
complot, des témoins qui ne fussent pas subornes, des conseils fidelles
qui ne l'égarassent
pas ? Seul contre toute une génération liguée, d'ou réclameroit-il la
vérité que le mensonge
ne répondit à sa place? Quelle protection quel appui trouveroit-il pour
resister à cette
conspiration générale ? Existe-t-il, peut-il même exister parmi les
gens en place, un seul
homme assez integre pour se condamner lui-même , assez courageux pour
oser défendre un
opprimé dévoué depuis si long-tems à la haine publique , assez généreux
pour s'animer
d'un pareil zele sans autre intérêt que celui de l'équité ? Soyez sur
que quelque crédit
quelque autorise que put avoir celui qui oseroit élever la voix en sa
faveur & réclamer pour
lui les premieres loix de la justice , il se perdroit sans sauver son
client , & que toute la ligue
réunie contre ce protecteur téméraire , commençant par l'écarter de
maniere ou d'autre,
finiroit par tenir, comme auparavant, sa destinée à sa merci. Rien ne
peut plus la soustraire
à sa destinée, & tout ce que peut faire un homme sage qui
l''intéresse à son sort, est de
rechercher en silence les vestiges de la vérité pour diriger son propre
jugement, mais jamais
pour le faire adopter par la multitude , incapable de renoncer par
raison au parti que la
passion lui a fait prendre.
Pour moi je veux vous faire ici ma
confession sans détour. Je crois J. J. innocent &
vertueux, & cette croyance est telle au fond de mon ame qu'elle n'a
pas besoin d'autre
confirmation. [397] Bien persuade de son innocence , je n'aurai jamais
l'indignité de parler
la-dessus contre ma pensée , ni de joindre contre lui ma voix à la voix
publique, comme j'ai
fait jusqu'ici dans une autre opinion. Mais ne vous attendez pas non
plus que j'aille
étourdiment me porter à découvert pour son défenseur & forcer ses
délateurs à quitter leur
masque pour l'acculer hautement en face. Je serois en cela une démarche
aussi imprudente
qu'inutile à laquelle je ne veux point m'exposer. J'ai un état des amis
à conserver , une
famille à soutenir, des patrons à ménager. Je ce veux point faire ici
le Dom Quichotte &
lutter contre les puissances pour faire un moment parler de moi, &
me perdre pour le reste
de ma vie. Si je puis réparer mes torts envers l'infortune J. J. &
lui être utile sans
m'exposer, à la bonne heure ; je le ferai de tour mon coeur. Mais si
vous attendez de moi
quelque démarche, d'éclat qui me compromette & m'expose au blâmé
des miens,
détrompez-vous; je n'irai jamais jusques-la . Vous ne pouvez vous-même
aller plus loin que
vous n'avez fait sans manquer à votre parole, & me mettre avec vous
dans un embarras
dont nous ne sortirions ni l'un ni l'autre aussi aisément que vous
l'avez présume.
ROUSSEAU.
Rassurez-vous, je vous prie; je veux bien plutôt me conformer moi-même
à vos résolutions
que d'exiger de vous rien qui vous déplaise. Dans la démarche que
j'aurois désire de faire,
j'avois plus pour objet notre entiere & commune satisfaction que de
ramener ni le public ni
vos Messieurs aux sentimens [398] de la justice & au chemin de la
vérité.
Quoiqu'intérieurement aussi persuade que vous de l'innocence de J. J.,
je n'en suis pas
régulièrement convaincu, puisque n'ayant pu l'instruire des choses
qu'on lui impute, je n'ai
pu ni le confondre par son silence ni l'absoudre par ses réponses. A
cet égard je me tiens au
jugement immédiat que j'ai porte sur l'homme sans prononcer sur les
faits qui combattent
ce jugement, puisqu'ils manquent du caractere qui peut seul les
contenter ou les détruire à
mes yeux. Je n'ai pas assez de confiance en mes propres lumieres pour
croire qu'elles ne
peuvent me tromper, & le resterois peut-être encore ici dans le
doute, si le plus légitime &
le plus, fort des préjugés ne venoit à l'appui de mes propres remarques
, & ne me montroit
le mensonge du cote qui se refuse à l'épreuve de la vérité. Loin de
craindre une discussion
contradictoire , J. J. n'a cesse de la rechercher, de provoquer à
grands cris ses accusateurs ,
& de dire hautement ce qu'il avoit à dire. Eux au contraire ont
toujours esquive, fait le
plongeon , parle toujours entre eux à , voix base , lui cachant avec le
plus grand soin leurs
accusations leurs témoins leurs preuves, sur-tout leurs personnes ,
& fuyant avec le plus
évident effroi toute espece de confrontation. Donc ils ont de fortes
raisons pour la craindre ,
celles qu'ils allèguent pour cela étant ineptes au point d'être même
outrageantes pour ceux
qu'ils en veulent payer, & qui , je ne sais comment, ne laissent
pas de s'en contenter : mais
pour moi je ne m'en contenterai jamais , & des-la toutes, leurs
preuves clandestines sont
sans autorise sur moi. Vous voila dans le même cas ou je suis, mais
avec un moindre degré
de certitude sur l'innocence de l'accuse, [399] puisque ne l'ayant
point examine par vos
propres yeux vous ne jugez de lui que par ses écrits & sur mort
témoignage. Donc vos
scrupules devroient être plus grands que les miens, si les manoeuvres
de ses perfécuteurs ,
que vous avez mieux suivies, ne faisoient pour vous une espece de
compensation. Dans cette
position j'ai pense que ce que nous avions de mieux à faire pour nous
assurer de la vérité
étoit de la mettre à sa derniere & plus sure épreuve, celle
précisément qu'éludent si
soigneusement vos Messieurs. Il me sembloit que sans trop nous
compromettre nous
aurions pu leur dire. " Nous ne saurions approuver qu'aux dépens de la
justice & de la
sûreté publique, vous fasssiez à un scélérat une grace tacite qu'il
n'accepte point & qu'il dit
n'être qu'une horrible barbarie que vous couvrez d'un beau nom. Quand
cette grace en
seroit réellement une, étant faite par force elle change de nature, au
lieu d'être un bienfait
elle devient un cruel outrage , & rien n'est plus injuste &
plus tyrannique que de forcer un
homme à nous être oblige malgré lui. C'est sans doute un des crimes de
J. J. de n'avoir, au
lieu de la reconnoissance qu'il vous doit, qu'un dédain plus que
méprisant pour vous &
pour vos manoeuvres. Cette impudence de sa part mérite en particulier
une punition
sortable , & cette punition que vous lui devez & à vous-mêmes
est de le confondre, afin que
force de reconnaîtra enfin votre indulgence il ne jette plus des nuages
sur les motifs qui
vous sont agir. Que la confusion d'un hypocrite aussi arrogant soit, si
vous voulez, sa seule
peine , mais qu'il la sente pour l'édification pour la sûreté publique
& pour l'honneur de la
génération présente qu'il [400] paroît dédaigner si fort. Alors
seulement on pourra sans
risque le laisser errer parmi nous avec honte, quand il sera bien
authentiquement
convaincu & démasque. Jusques à quand soffrirez-vous cet odieux
scandale qu'avec la
sécurité de l'innocence le crime ose insolemment provoquer la vertu qui
gauchit devant lui
& se cache dans l'obscurité ? C'est lui qu'il faut réduire à cet
indigne silence que vous
gardez lui présent : sans quoi l'avenir ne voudra jamais croire que
celui qui se montre seul
& sans crainte est le coupable, & que celui qui , bien escorte,
n'ose l'attendre est
l'innocent."
En leur parlant ainsi nous les aurions
forces à s'expliquer ouvertement , ou à convenir
tacitement de leur imposture, & par la discussion contradictoire
des faits nous aurions pu
porter un jugement certain sur les accusateurs & sur l'accuse,
& prononcer définitivement
entre eux & lui. Vous dites que les juges & les témoins entrant
tous dans la ligue auroient
rendu la prévarication très-facile à exécuter très-difficile à
découvrir, & cela doit être :
mais il n'est pas impossible aussi que l'accuse n'eut trouve quelque
réponse imprévue &
péremptoire qui eut démonté toutes leurs batteries & manifeste le
complot. Tout est contre
lui, je le sais, le pouvoir, la ruse, l'argent, l'intrigue, le tems,
les préjugés, son ineptie, ses
distractions, son défaut de mémoire, son embarras de s'énoncer, tout
enfin , lors
l'innocence & la vérité qui seules lui ont donne l'assurance de
rechercher de demander de
provoquer avec ardeur ces explications qu'il auroit tant de raisons de
craindre si sa
conscience déposoit contre lui. Mais ses desirs attiédis ne sont plus
animes , ni par l'espoir
d'un succès qu'il ne peut plus attendre [401] attendre que d'un
miracle, ni par l'idée d'une
réparation qui put flatter son coeur. Mettez-vous un moment à sa place
, & sentez ce qu'il
doit penser de la génération présente & de sa conduite à son égard.
Après le plaisir qu'elle
a pris à le diffamer en le cajolant, quel cas pourroit-il faire du
retour de son estime, & de
quel prix pourroient être à ses yeux les caresses sinceres des mêmes
gens qui lui en
prodiguèrent de si fausses avec des coeurs pleins d'aversion pour lui ?
Leur duplicité leur
trahison leur perfidie ont-elles pu lui laisser pour eux le moindre
sentiment favorable , &
ne seroit-il pas plus indigne que flatte de s'en voir fête sincérement
avec les mêmes
démonstrations qu'ils employèrent si long-tems en dérision à faire de
lui le jouet de la
canaille.
Non, Monsieur, quand tes contemporains; aussi repentans & vrais
qu'ils ont été jusqu'ici
faux & cruels à son égard , reviendroient enfin de leur erreur ou
plutôt de leur haine , &
que réparant leur longue injustice , ils tâcheroient à force d'honneurs
de lui faire oublier
leurs outrages, pourroit-il oublier la bassesse & l'indignité de
leur conduite, pourroit-il
cesser de se dire que quand même il eut été le scélérat qu'ils se
plaisent à voir en lui , leur
maniere de procéder, avec ce prétendu scélérat, moins inique, n'en
seroit que plus abjecte,
& que s'avilir autour d'un monstre à tant de manèges insidieux
étoit se mette soi-même
au-dessous de lui ? Non, il in est plus au pouvoir de ses contemporains
de lui ôter le dédain
qu'ils ont tant pris de pleine inspire. Devenu même insensible à leurs
insultes comment
pourroit-il être touche de leurs éloges ? Comment pourroit-il agréer le
retour tardif & [402]
force de leur estime, ne pouvant plus lui-même en avoir pour eux ? Non,
ce retour de la
part d'un public si méprisable ne pourroit plus lui donner aucun
plaisir ni lui rendre aucun
honneur. Il en seroit plus importune sans en être plus satisfait. Ainsi
l'explication juridique
& décisive qu'il n'a pu jamais obtenir & qu'il a cesse de
désirer étoit plus pour nous que
pour lui. Elle ne pourroit plus , même avec la plus éclatante
justification, jetter aucune
véritable douceur dans sa vieillesse. Il est désormais trop étranger
ici-bas pour prendre à ce
qui s'y fait aucun intérêt qui lui soit personnel. N'ayant plus de
suffisante raison pour agir,
il reste tranquille, en attendant avec la mort la fin de ses peines,
& ne voit plus qu'avec
indifférence le sort du peu de jours qui lui restent à passer sur la
terre.
Quelque consolation néanmoins est encore à sa portée; je consacre ma
vie à la lui donner &
je vous exhorte d'y concourir. Nous ne sommes entres ni l'un ni l'autre
dans les secrets de
la ligue dont il est l'objet; nous n'avons point partage la fausseté de
ceux qui la composent :
nous n'avons point cherche à le surprendre par des caresses perfides.
Tant que vous l'avez
hai vous l'avez fui, & moi je ne l'ai recherche que dans l'espoir
de le trouver digne de mon
amitié, & l'épreuve nécessaire pour porter un jugement éclaire sur
son compte , ayant été
long-tems autant recherchée par lui qu'écartée par vos Messieurs ,
forme un préjugé qui
supplée autant qu'il le peut à cette épreuve, & confirme ce que
j'ai pense de lui après un
examen aussi long qu'impartial. Il m'a dit cent fois qu'il se seroit
console de l'injustice
publique, s'il eut trouve un [403] seul coeur d'homme qui s'ouvrit au
sien, qui sentit ses
peines & qui les plaignit ; l'estime franche & pleine d'un seul
l'eut dédommage du méprise
de tous les autres. Je puis lui donner ce dédommagement & je le lui
voue. Si vous vous
joignez à moi pour cette bonne oeuvre nous pouvons lui rendre dans ses
vieux jours la
douceur d'une société véritable qu'il a perdue depuis si long-tems
& qu'il n'esperoit plus
retrouver ici-bas. Laissons le public dans l'erreur ou il se complait,
& dont il est digne, &
montrons seulement à celui qui en est la victime que nous ne la
partageons pas. Il ne s'y
trompe déjà plus à mon égard, il ne s'y trompera point au votre , &
si vous venez à lui avec
les sentimens qui lui sont dus vous le trouverez prêt à vous les
rendre. Les nôtres lui seront
d'autant plus sensibles qu'il ne les attendoit plus de personne , &
avec le coeur que je lui
connois il n'avoit pas besoin d'une si longue privation pour lui en
faire sentir le prix. Que
ses perfécuteurs continuent de triompher, il verra leur prospérité sans
peine : le désir de la
vengeance ne le tourmenta jamais. Au milieu de tous leurs succès il les
plaint encore, & les
croit bien plus malheureux que lui. En effet quand la triste jouissance
des maux qu'ils lui
ont faits pourroit remplir leurs coeurs d'un contentement véritable ,
peut-elle jamais les
garantir de la crainte d'être un jour découverts & démasqués ? Tant
de soins qu'ils se
donnent tant de mesures qu'ils prennent sans relâche depuis tant
d'années ne
marquent-elles pas la frayeur de n'en avoir jamais pris assez? Ils ont
beau renfermer la
vérité dans de triples murs de mensonges & d'impostures qu'ils
renforcent
continuellement, ils tremblent toujours qu'elle ne s'échappé [404] par
quelque fissure.
L'immense édifice de ténèbres qu'ils ont élevé autour de lui ne suffit
pas pour les rassurer.
Tant qu'il vit, un accident imprévu peut lui dévoiler leur mystère
& les exposer à se voir
confondus. Sa mort même loin de les tranquilliser doit augmenter leurs
alarmes. Qui sait
s'il n'a point trouve quelque confident discret qui, lorsque
l'animosité du public cessera
d'être attisée par la présence du condamne, saisira pour se faire
écouter le moment ou les
yeux commenceront à s'ouvrir ? Qui sait si quelque dépositaire fidelle
ne produira pas en
tems & lieu de telles preuves de son innocence que le public, force
de s'y rendre , sente &
déplore sa longue erreur ? Qui sait si dans le nombre infini de leurs
complices il ne s'en
trouvera pas quelqu'un que le repentir que le remords fasse parler ? On
a beau prévoir ou
arranger toutes les combinaisons imaginables, on craint toujours qu'il
n'en reste
quelqu'une qu'on n'a pas prévue , & qui fasse découvrir la vérité
quand on y pensera le
moins. La prévoyance à beau travailler, la crainte est encore plus
active , & les auteurs
d'un pareil projet ont sans y penser sacrifie à leur haine le repos du
reste de leurs jours.
Si leurs accusations étoient
véritables & que J. J. fut tel qu'ils l'ont peint, l'ayant une sois
démasque pour l'acquit de leur conscience & dépose leur secret chez
ceux qui doivent
veiller à l'ordre public, ils se reposeroient sur eux du reste,
cesseroient de s'occuper du
coupable & ne penseroient plus à lui. Mais l'oeil inquiet &
vigilant qu'ils ont sans cesse
attache sur lui, les émissaires dont ils l'entourent , les mesures
qu'ils ne cessent de prendre
pour lui fermer toute voie à toute explication, [405] pour qu'il ne
puisse leur échapper en
aucune sorte, décèlent avec leurs alarmes la cause qui les entretient
& les perpétue : elles ne
peuvent plus cesser quoiqu'ils fassent; vivant ou mort il les
inquiétera toujours, & s'il
aimoit la vengeance il en auroit une bien assurée dans la frayeur dont,
malgré tant de
précautions entassées , ils ne cesseront plus d'être agites.
Voilà le contrepoids de leurs succès
& de toutes leurs prospérités. Ils ont employé toutes les
ressources de leur art pour faire de lui le plus malheureux des êtres ;
à force d'ajouter
moyens sur moyens ils les ont tous épuises, & loin de parvenir à
leurs fins ils ont produit
l'effet contraire. Ils ont fait trouver à J. J. des ressources en lui -
même qu'il ne connoîtroit
pas sans eux. Après lui avoir fait le pis qu'ils pouvoient lui faire,
ils l'ont mis en état de
n'avoir plus rien à craindre ni d'eux ni de personne , & de voir
avec la plus profonde
indifférence tous les evenemens humains. Il n'y a point d'atteinte
sensible à son ame qu'ils
ne lui aient portée; mais en lui faisant tout le mal qu'ils lui
pouvoient faire ils l'ont force de
se réfugier dans des asyles ou il n'est plus en leur pouvoir de
pénétrer. Il peut maintenant
les défier & se moquer de leur impuissance. Hors d'état de le
rendre plus malheureux , ils le
deviennent chaque jour davantage , envoyant que tant d'efforts n'ont
abouti qu' à empirer
leur situation & adoucir la sienne. Leur rage devenue impuissante
n'a fait que s'irriter en
voulant s'assouvir.
Au reste il ne doute point que malgré tant d'efforts , le tems ce lève
enfin le voile de
l'imposture & ne découvre [406] son innocence. La certitude qu'un
jour on sentira le prix
de si patience contribue à la soutenir & en lui tout ôtant ses
perfécuteurs n'ont pu lui ôter
la confiance & l'espoir. " Si ma mémoire devoir , dit - il ,
s'éteindre avec moi, je me
consolerois d'avoir été si mal connu des hommes dont je serois bientôt
oublie; mais puisque
mon existence doit être connue après moi par mes livres & bien plus
par mes malheurs, je
ne me trouve point, je l'avoue , assez de résignation pour penser sans
impatience , moi qui
me sens meilleur & plus juste qu'aucun homme qui me soit connu ,
qu'on ne se souviendra
de moi que comme d'un monstre, & que mes écrits, ou le coeur qui
les dicta est empreint à
chaque page , passeront pour les déclamations d'un tartuffe qui ne
cherchoit qu'a tromper
le public. Qu'auront donc servi mon courage & mon zele, si leurs
monumens loin d'être
utiles aux bons *[*Jamais les discours d'un homme qu'on croit parler
contre si pensée ne
toucheront ceux qui ont cette opinion. Tous ceux qui pensant mal de moi
disent avoir
profite dans la vertu par la vertu par la lecture de mes livres ,
mentent même
très-sottement. Ce sont ceux-la qui sont vraiment des tartuffes.] ne
sont qu'aigrir &
fomenter l'animosité des mechans, si tout ce que l'amour de la vertu
m'a fait dire sans
crainte & sans intérêt ne fait à l'avenir, comme aujourd'hui ,
qu'exciter contre moi la
prévention & la haine, & ne produit jamais aucun bien; si au
lieu des bénédictions qui
m'étoient dues, mon nom que tout devoit rendre honorable n'est prononce
dans l'avenir
qu'avec imprécation! Non , je ne supporterois jamais une si cruelle
idée ; elle absorberoit
tout ce qui m'est [407] reste de courage & de constance. Je
consentirois sans peine à ne
point exister dans la mémoire des hommes , mais je ne puis consentir,
je l'avoue, à y rester
diffame; non, le Ciel ne le permettra point; & dans quelque état
que m'ait réduit la
destinée, je ne désespérerai jamais la providence , sachant bien
qu'elle choisit son heure &
non pas la notre, & qu'elle aime à frapper son coup au moment
qu'on' ne l'attend plus. Ce
n 'est pas que je donne encore aucune importance, & sur-tout par
rapport à moi, au peu de
jours qui me restent à vivre, quand même j'y pourrois voir renaître
pour moi toutes les
douceurs dont on a pris peine à tarir le cours. J'ai trop connu la
misère des prospérités
humaines pour être sensible à mon age à leur tardif & vain retour,
& quelque peu croyable
qu'il soit, il leur seroit encore plus aise de revenir qu' à moi d'en
reprendre le goût. Je
n'espere plus, & je désire très-peu, de voir de mon vivant la
révolution qui doit désabuser le
public sur mon compte. Que mes perfécuteurs jouissent en paix, s'ils
peuvent, toute leur vie
du bonheur qu'ils se sont fait des miseres de la mienne. Je ne désire
de les voir ni confondus
ni punis , & pourvu qu'enfin la vérité soit connue, je ne demande
point que ce soit à leurs
dépens: mais je ne puis regarder comme une chose indifférente aux
hommes le
rétablissement de ma mémoire & le retour de l'estime publique qui
m'étoit due. Ce seroit
un trop grand malheur pour le genre-humain que la maniere dont on a
procède à mon
égard servit de modele & d'exemple, que l'honneur des particuliers
dépendît de tout
imposteur [408] adroit, & que la société , foulant aux pieds les
plus saintes loix de la justice
, ne fut plus qu'un ténébreux brigandage de trahisons secrètes &
d'impostures adoptées
sans confrontation, sans contradiction, sans versification, & sans
aucune défense laissée
aux accuses. Bientôt les hommes à la merci les uns des autres
n'auroient de force & d'action
que pour s'entre-déchirer entr'eux , sans en avoir aucune pour la
résistance; les bons, livres
tout-a-fait aux mechans, deviendroient d'abord leur proie , enfin leurs
disciples ;
l'innocence n'auroit plus d'asyle , & la terre devenue un enfer, ne
feroit couverte que de
Démons occupes à se tourmenter les uns & les autres. Non , le Ciel
ne laissera point un
exemple aussi funeste ouvrir au crime une route nouvelle inconnue
jusqu'à ce jour ; il
découvrira la noirceur d'une trame aussi cruelle. Un jour viendra, j'en
ai la juste confiance,
que les honnêtes gens béniront ma mémoire & pleureront sur mon
sort. Je suis sur de la
chose, quoique j'en ignore le tems. Voilà le fondement de ma patience
& de mes
consolations. L'ordre sera rétabli tôt ou tard, même sur la terre , je
n'en doute pas. Mes
oppresseurs peuvent reculer le moment de ma justification, mais ils ne
sauroient empêcher
qu'il ne vienne. Cela me suffit pour être tranquille au milieu de leurs
oeuvres : qu'ils
continuent à disposer de moi durant ma vie, mais qu'ils se pressent ;
je vais bientôt leur
échapper."
Tels sont sur ce point les sentimens
de J. J. & tels sont aussi les miens. Par un décret dont il
ne m'appartient pas de fonder la profondeur, il doit passer le reste de
ses jours [409] dans
le méprise & l'humiliation : mais j'ai le plus vis pressentiment
qu'après sa mort & celle de
les perfécuteurs leurs trames seront découvertes & sa mémoire
justifiée. Ce sentiment me
paroît si bien fonde, que pour peu qu'on y réfléchisse, je ne vois pas
qu'on en puisse douter.
C'est un axiome généralement admis que tôt ou tard la vérité se
découvre , & tant
d'exemples l'ont confirme que l'expérience ne permet plus qu'on en
doute. Ici du moins il
n'est pas concevable qu'une trame aussi compliquée reste cachée aux
ages futurs; il n'est
pas même à présumer qu'elle le soit long-tems dans le notre. Trop de
lignes la décèlent,
pour qu'elle échappé au premier qui voudra bien y regarder, & cette
volonté viendra
surement à plusieurs si-tôt que J. J. aura cesse de vivre. De tant de
gens employés à fasciner
les yeux du public , il n'est pas possible qu'un grand nombre
n'apperçoive la mauvaise foi
de ceux qui les dirigent, & qu'ils ne sentent que si cet homme
étoit réellement tel qu'ils le
sont, il seroit superflu d'en imposer au public sur son compte, &
d'employer tant
d'impostures pour le charger de choses qu'il ne fait pas, &
déguiser celles qu'il fait. Si
l'intérêt l'animosité la crainte les sont concourir aujourd'hui sans
peine à ces manoeuvres;
un tems peut venir ou leur passion calmée & leur intérêt change
leur feront voir sous un
jour bien différent les oeuvres sourdes dont ils sont aujourd'hui
témoins & complices. Est-il
croyable alors qu'aucun de ces coopérateurs subalternes ne parlera
confidemment à
personne de ce qu'il a vu , de ce qu'on lui a fait faire , & de
l'effet de tout cela pour abuser
le public ? que , trouvant d'honnêtes gens empresses à la recherche
[410] de la vérité
défigurée , ils ne seront point tentes de se rendre encore nécessaires
en la découvrant
comme ils le sont maintenant pour la cacher , de se donner quelque
importance en
montrant qu'ils furent admis dans la confidence des Grands & qu'ils
savent des anecdotes
ignorées du public? Et pourquoi ne croirois-je pas que le regret
d'avoir contribue à noircir
un innocent en rendra quelques-uns indiscrets ou véridiques , sur-tout
à l'heure ou prêts à
forcir de cette vie , ils seront sollicites par leur conscience à ne
pas emporter leur coulpe
avec eux ? Enfin pourquoi les réflexions que vous & moi saisons
aujourd'hui ne
viendroient-elles pas alors dans l'esprit de plusieurs personnes, quand
elles examineront de
sang-froid la conduite qu'on a tenue & la facilite qu'on eut par
elle de peindre cet homme
comme on a voulu? On sentira qu'il est beaucoup plus incroyable qu'un
pareil homme ait
existe réellement, qu'il ne l'est que la crédulité publique
enhardissant les imposteurs , les ait
portes à le peindre ainsi successivement , & en enchérissant
toujours , sans s'appercevoir
qu'ils passoient même la mesure du possible. Cette marche ,
très-naturelle à la passion , est
un piége qui la décelé & dont elle se garantit rarement. Celui qui
voudroit tenir un registre
exact de ce que , selon vos Messieurs , il a fait dit écrit imprime
depuis qu'ils se sont
empares de sa personne , joint à tout ce qu'il a fait réellement,
trouveroit qu'en cent ans il
n'auroit pu suffire à tant de choses. Tous les livres qu'on lui
attribue tous les propos qu'on
lui fait tenir sont aussi concordans & aussi naturels que les faits
qu'on lui impute, & tout
cela toujours si bien prouve qu'en admettant [411] un seul de ces
faits, on n'a plus droit
d'en rejetter aucun autre.
Cependant avec un peu de calcul &
de bon sens, on verra que tant de choses sont
incompatibles, que jamais il n'a pu faire tout cela ni se trouver en
tant de lieux differens en
si peu de tems; qu'il y a par conséquent plus de fictions que de
vérités dans toutes ces
anecdotes entassées , & qu'enfin les mêmes preuves qui n'empêchent
pas les unes d'être des
mensonges ne sauroient établir que les autres sont des vérités. La
force même & le nombre
de toutes ces preuves suffiront pour faire soupçonner le complot, &
des-lors toutes celles
qui n'auront pas subi l'épreuve légale perdront leur force , tous les
témoins qui n'auront
pas été confrontes l'accuse perdront leur autorise, & il ne restera
contre lui de charges
solides que celles qui lui auront été connues & dont il n'aura pu
se justifier ; c'est- à-dire ,
qu'aux fautes près qu'il a déclarée le premier, & dont vos
Messieurs ont tire un si grand
parti , on n'aura rien du tout à lui reprocher.
C'est dans cette persuasion qu'il me
paroît raisonnable qu'il se console des outrages de les
contemporains & de leur injustice. Quoiqu'ils puissent faire, ses
livres transmis à la
postérité montreront que leur Auteur ne fut point tel qu'on s'efforce
de le peindre , & sa vie
réglée simple uniforme & la même depuis tant d'années ne
s'accordera jamais avec le
caractere affreux qu'on veut lui donner. Il en sera de ce ténébreux
complot forme dans un
si profond secret, développé avec de si grandes précautions & suivi
avec tant de zele comme
de tous les ouvrages des passions des hommes qui [412] sont passagers
& périssables
comme eux. Un tems viendra qu'on aura pour le siecle ou vécut J. J. la
même horreur que
ce siecle marque pour lui, & que ce complot immortalisant son
Auteur, comme Erostrate,
passera de génie & plus encore de méchanceté.
LE FRANÇOIS.
Je joins de bon coeur mes voeux aux vôtres pour l'accomplissent de
cette prédiction, mais
j'avoue que je n'y ai pas autant de confiance , & à voir le tour
qu'a pris cette affaire je
jugerois que des multitudes de caracteres & d'evenemens décrits
dans l'histoire n'ont peut -
être d'autre fondement, que l'invention de ceux qui se sont avises de
les affirmer. Que le
tems fasse triompher la vérité, c'est ce qui doit arriver très-souvent
, mais que cela arrive
toujours, comment le sait-on , & sur quelle preuve peut-on
l'assurer ? Des vérités long-tems
cachées se découvrent enfin par quelques circonstances fortuites. Cent
mille autres
peut-être resteront à jamais offusquées par le mensonge sans que nous
ayons aucun moyen
de les reconnaîtra & de les manifester; car tant qu'elles restent
cachées, elles sont pour
nous comme n'existant pas. Otez le hasard qui en fait découvrir
quelqu'une, elle
continueroit d'être cachée, & qui sait combien il en reste pour qui
ce hasard ne viendra
jamais? Je disons donc pas que le tems fait toujours triompher la
vérité, car c'est ce qu'il
nous est impossible de savoir, & il est bien plus croyable
qu'effacant pas à pas toutes ses
traces, il fait plus souvent triompher le mensonge , sur-tout quand les
hommes ont intérêt à
le soutenir. Les conjectures sur lesquelles [413] vous croyez que le
mystère de ce complot
sera dévoile me paroissent , à moi qui l'ai vu de plus près , beaucoup
moins plausibles qu' à
vous. La ligue est trop forte trop nombreuse trop bien liée pour
pouvoir se dissoudre
aisément , & tant qu'elle durera comme elle est , il est trop
périlleux de s'en détacher pour
que personne s'y hasarde sans autre intérêt que celui de la justice. De
tant de fils divers qui
composent cette trame, chacun de ceux qui la conduisent ne voit que
celui qu'il doit
gouverner & tout au plus ceux qui l'avoisinent. Le concours général
du tout n'est apperçu
que des directeurs , qui travaillent sans relâche à démêler ce qui
s'embrouille , à ôter les
tiraillemens les contradictions & à faire jouer le tout d'une
maniere uniforme. La multitude
des choses incompatibles entr'elles qu'on fait dire & faire à J. J.
n'est, pour ainsi dire , que
le magasin des matériaux dans lequel , les entrepreneurs faisant un
triage, choisiront à
loisir les choses assortissantes qui peuvent s'accorder, &
rejettant celles qui tranchent
répugnent & se contredisent , parviendront bientôt à les faire
oublier après qu'elles auront
produit leur effet. Inventez toujours , disent -ils aux
ligueurs subalternes , nous nous
chargeons de choisir & d'arranger après. Leur projet est,
comme je vous l'ai dit, de faire une
refonte générale de toutes les anecdotes recueillies ou fabriquées par
leurs satellites, & de
les arranger en un corps d'histoire disposée avec tant d'art, &
travaillée avec tant de soin ,
que tout ce qui est absurde & contradictoire, loin de paroître un
tissu de fables grossieres,
paroîtra l'effet de l'inconséquence de l'homme, qui, avec des passions
diverses &
monstrueuses, vouloit le blanc & le noir, [414] & passoit sa
vie à faire & défaire , faute de
pouvoir accomplir ses mauvais desseins.
Cet ouvrage qu'on préparé de longue
main pour le publier d'abord après sa mort , doit ,
par les pieces & les preuves dont il sera muni , fixer si bien le
jugement du public sur sa
mémoire , que personne ne s'avise même de former là-dessus le moindre
doute. On y
affectera pour lui le même intérêt la même affection dont l'apparence
bien ménagée a eu
tant d'effet de son vivant, & pour marquer plus d'impartialité,
pour lui donner comme à
regret un caractere affreux, on y joindra les éloges les plus outres de
sa plume & de ses
talens, mais tournes de façon à le rendre odieux encore par-là , comme
si dire & prouver
également le pour & le contre, tout persuader & ne rien croire
eut le jeu favori de son
esprit. En un mot l'écrivain de cette vie , admirablement choisi pour
cela , saura comme
l'Aletès du Tasse.
Menteur
adroit , savant dans l'art de nuire
Sous
la forme d'éloge habiller la satire.
Ses livres, dites-vous , transmis à la
postérité, déposeront en faveur de leur Auteur. Ce sera,
je l'avoue, un argument bien fort pour ceux qui penseront comme vous
& moi sur ces
livres. Mais savez-vous à quel point on peut les défigurer, & tout
ce qui a déjà été fait pour
cela avec le plus grand succès, ne prouve-t-il pas qu'on peut tout
faire sans que le public le
croye ou le trouve mauvais ? Cet argument tire de ses livres à toujours
inquiète nos
Messieurs. Ne pouvant les anéantir, & leurs plus malignes
interprétations ne suffisant pas
encore [415] pour les décrier à leur gré , ils en ont entrepris la
falsification, & cette
entreprise qui sembloit d'abord presque impossible est devenue par la
connivence du
public , de la plus facile exécution. L'Auteur n'a fait qu'une seule
édition de chaque piece.
Ces impressions éparses ont disparu depuis long-tems , & le peu
d'exemplaires qui peuvent
rester , caches dans quelques cabinets n'ont excite la curiosité de
personne pour les
comparer avec les recueils dont on affecte d'inonder le public. Tous
ces recueils , grossis de
critiques outrageantes de libelles venimeux, & faits avec l'unique
projet de défigurer les
productions de l'Auteur , d'en altérer les maximes , & d'en changer
peu-a-peu l'esprit, ont
été , dans cette vue , arranges & falsifies avec beaucoup d'art,
d'abord seulement par des
retranchemens qui supprimant les éclaircissemens nécessaires ,
alteroient le sens de ce
qu'on laissoit, puis par d'apparentes négligences qu'on pouvoit faire
passer pour les fautes
d'impression, mais qui produisoient des contre-sens terribles, &
qui, fidellement transcrites
à chaque impression nouvelle , ont enfin substitue par tradition ces
fausses leçons aux
véritables. Pour mieux réussir dans ce projet on a imagine de faire de
belles éditions qui
par leur perfection typographique, fissent tomber les précédentes &
restassent dans les
bibliothèques ; & pour leur donner un plus grand crédit , on a
tache d'y intéresser l'Auteur
même par l'appât du gain , & on lui a fait pour cela, par le
Libraire charge de ces
manoeuvres , des propositions assez magnifiques pour devoir
naturellement le tenter. Le
projet croit d'établir ainsi la confiance du public , de ne faire
passer sous les yeux de
l'Auteur que des épreuves correctes & [416] de tirer à son insçu
les feuilles destinées pour
le public, & ou le texte eut été accommode selon les vues de nos
Messieurs. Rien n'eut été si
facile par la maniere dont il est enlace que de lui cacher ce petit
manége , & de le faire ainsi
servir lui même à autoriser la fraude dont il devoit être la victime
& qu'il eut ignorée ,
croyant transmettre à la postérité une édition fidelle de ses écrits.
Mais soit dégoût soit
paresse soit qu'il ait eu quelque vent du projet , non content de
s'être refuse à la
proposition , il a désavoue dans une protestation signée tout ce qui
s'imprimeroit désormais
sous son nom. L'on a donc pris le parti de se passer de lui &
d'aller en avant comme s'il
participoit à l'entreprise. L'édition se fait par souscription
s'imprime, dit-on , à Bruxelles
en beau papier beau caractere belles estampes. On n'épargnera rien pour
la prôner dans
toute l'Europe , & pour en vanter sur-tout l'exactitude & la
fidélité, dont on ne doutera pas
plus que de la ressemblance du portrait publie par l'ami Hume. Comme
elle contiendra
beaucoup de nouvelles pieces refondues ou fabriquées par nos Messieurs
, on aura grand
soin de les munir de titres plus que suffisans auprès d'un public qui
ne demande pas mieux
que de tout croire , & qui ne s'avisera pas si tard de faire le
difficile sur leur authenticité.
ROUSSEAU.
Mais comment! cette déclaration de J. J. dont vous venez de parler ne
lui servira donc de
rien pour se garantir de toutes ces fraudes , & quoiqu'il puisse
dire , vos Messieurs feront
passer sans obstacle tout ce qu'il leur plaira d'imprimer sous son nom ?
[417] LE FRANÇOIS.
Bien plus ; ils ont su tourner
contre lui jusqu'a son désaveu. En le faisant imprimer
eux-mêmes ils en ont tire pour eux un nouvel avantage , en publiant que
, voyant ses
mauvais principes mis à découvert & consignes dans ses écrits , il
tâchoit de se disculper en
rendant leur fidélité suspecte. Passant habilement sous silence les
falsifications réelles, ils
ont fait entendre qu'il accusoit d'être falsifies des passages que tout
le monde sait bien ne
l'être pas, & fixant toute l'attention du public sur ces passages ,
ils l'ont ainsi détourne de
versifier leurs infidélités. Supposez qu'un homme vous dise : J. J. dit
qu'on lui à vole des
poires , & il ment; car il a son compte de pommes; donc on ne lui a
point vole de poires : ils
ont exactement raisonne comme cet homme-là , & c'est sur ce
raisonnement qu'ils ont
persiste sa déclaration. Ils étoient si surs de son peu d'effet qu'en
même tems qu'ils la
faisoient imprimer, ils imprimoient aussi cette prétendue traduction du
Tasse tout exprès
pour la lui attribuer, & qu'ils lui ont en effet attribuée, sans la
moindre objection de la part
du public; comme si cette maniere d'écrire aride & sautillante ,
sans liaison sans harmonie
& sans grace , étoit en effet la sienne. De sorte que, selon eux,
tout en protestant contre tout
ce qui paroîtroit désormais sous son nom, ou qui lui seroit attribue,
il publioit néanmoins ce
barbouillage, non-seulement sans s'en cacher, mais ayant grand'peur de
n'en être pas cru
l'auteur, comme il paroît par la préface singeresse qu'ils ont mise à
la tête du livre.
[418] Vous croyez qu'une balourdise
aussi grossiere une aussi extravagante contradiction
devoit ouvrir les yeux à tout le monde & révolter contre
l'impudence de nos Messieurs
poussée ici jusqu' à la bêtise ? point du tout : en réglant leurs
manoeuvres sur la disposition
ou ils ont mis le public, sur la crédulité qu'ils lui ont donnée, ils
sont bien plus surs de
réussir que s'ils agissoient avec plus de finesse. Des qu'il s'agit de
J. J. il n'est besoin de
mettre ni bon sens ni vraisemblance dans les choses qu'on en débite,
plus elles sont
absurdes & ridicules plus on s'empresse à n'en pas douter. Si
d'A***. [Alembert] ou D***. [Diderot] s'avisoient
d'affirmer aujourd'hui qu'il a deux têtes, en le voyant passer demain
dans la rue tout le
monde lui verroit deux têtes très-distinctement, & chacun seroit
très-surpris de n'avoir pas
apperçu plutôt cette monstruosité.
Nos Messieurs sentent si bien cet
avantage & savent si bien s'en prévaloir, qu'il entre dans
leurs plus efficaces ruses d'employer des manoeuvres pleines d'audace
& d'impudence au
point d'en être incroyables , afin que s'il les apprend & s'en
plaint personne n'y veuille
ajouter soi. Quand par exemple un honnête imprimeur Simon dira
publiquement à tout le
monde que J. J. vient souvent chez lui voir & corriger les épreuves
de ces éditions
frauduleuses qu'ils sont de les écrits, qui est-ce qui croira que J. J.
ne connoît pas
l'imprimeur Simon, & n'avoir pas même oui parler de ces éditions
quand ce discours lui
revint? Quand encore on verra son nom pompeusement étale dans les
listes des
souscripteurs de livres de prix, qui est-ce qui des-à-présent &
dans l'avenir ira s'imaginer
que toutes ces souscriptions prétendues sont là mises à son insçu, ou
malgré [419] lui,
seulement pour lui donner un air d'opulence & de prétention qui
démente le ton qu'il a
pris. Et cependant.....
ROUSSEAU.
Je sais ce qu'il en est, car il m'a proteste n'avoir fait en sa vie
qu'une seule souscription,
savoir celle pour la statue de M. de Voltaire .*
[*Lettre de M. Rousseau à M. De La
Tourette.
à Lyon 2 Juin 1770.
J'apprends, Monsieur, qu'on a forme le
projet d'élever une statue à M. de Voltaire, &
qu'on permet à tous ceux qui sont connus par quelque ouvrage imprime ,
de concourir à
cette entreprise. J'ai paye assez cher le droit d'être admis à cet
honneur , pour oser y
prétendre , & je vous supplie de vouloir bien interposer vos bons
offices pour me faire
inscrire au nombre des souscrivans. J'espere , Monsieur , que les
bontés dont vous
m'honorez & l'occasion pour laquelle je m'en prévaux ici, vous
seront aisément pardonner
la liberté que je prends. Je vous salue, Monsieur, très-humblement
& de tout mon coeur.
Lettre de M. de Voltaire à M. De La
Tourette, relative à la précédente, transcrite sur l'original.
23 Juin 1770 à Ferney.
Vous savez peut-être, Monsieur , qu'on
a imprime dans la gazette de Berne que
Jean-Jaques Rousseau vous avait écrit une lettre par laquelle il
souscrivait entre vos mains
pour certaine statue. Je vous prie de me dire si la chose est vraie.
J'ai peur que les gens de
lettres de Paris ne veuillent point admettre d'étranger. Ceci est une
galanterie toute
Française. Ceux qui l'ont imaginée sont tous ou artistes, ou amateurs.
M. le Duc de
Choiseul est à la tête , & trouverait peut- être mauvais que
l'article de la gazette se trouvàt
vrai.
Mde. Denis vous fait les plus sinceres complimens. Agréez, Monsieur ,
les assurances de
mon tendre attachement pour vous & pour toute votre famille.]
LE FRANÇOIS.
He bien, Monsieur, cette seule souscription qu'il a faite est la seule
dont on ne sait rien; car
le discret d'Alembert qui l'a reçue n'en a pas fait beaucoup de bruit.
Je comprends bien
que cette souscription est moins une générosité qu'une vengeance; mais
c'est une vengeance
à la Jean-Jaques que Voltaire ne lui rendra pas.
[420] Vous devez sentir par ces
exemples que de quelque façon qu'il s'y prenne , & dans
aucun tems, il ne peut raisonnablement espérer que la vérité perce à
son égard à travers les
filets tendus autour de lui & dans lesquels en s'y débattant il ne
fait que s'enlacer
davantage. Tout ce qui lui arrive est trop hors de l'ordre commun des
choses pour pouvoir
jamais être cru , & ses protestations mêmes ne seront qu'attirer
sur lui les reproches
d'impudence & de mensonge que méritent ses ennemis.
Donnez à J. J. un conseil ; le
meilleur peut-être qui lui reste à suivre , environne comme il
est d'embûches & de piégés ou chaque pas ne peut manquer de
l'attirer : c'est de rester, s'il
se peut, immobile, de ne point agir du tout,*[* Il ne m'est pas permis
de suivre ce conseil en
ce qui regarde la juste défense de mon honneur. Je dois jusqu' à la fin
faire tout ce qui
dépend de moi , sinon pour ouvrir les yeux à cette aveugle génération ,
du moins pour en
éclairer une plus équitable. Tous les moyens pour cela me sont ôtes, je
le sais; mais sans
aucun espoir de succès tous les efforts possibles quoiqu'inutiles n'en
sont pas moins dans
mon devoir, & je ne cesserai de les faire jusqu' à mon dernier
soupir. Fay ce que doy , arrive
que pourra.] de n'acquiescer à rien de ce qu'on lui propose sous
quelque prétexte que ce
soit, & de resister même à ses propres mouvemens tant qu'il peut
s'abstenir de les suivre.
Sous quelque face avantageuse qu'une chose à faire ou à dire se
présente à son esprit; [421]
il doit compter que des qu'on lui laisse le pouvoir de l'exécuter,
c'est qu'on est sur d'en
tourner l'effet contre lui & de la lui rendre funeste. Par exemple
, pour tenir le public en
garde contre les falsifications de ses livres, & contre tous les
écrits pseudonymes qu'on fait
courir journellement sous son nom, qu'y avoit-il de meilleur en
apparence & dont on put
moins abuser pour lui nuire, que la déclaration dont nous venons de
parler? & cependant
vous seriez étonne du parti qu'on a tire de cette déclaration pour un
effet tout contraire, &
il a du sentir cela de lui-même par le soin qu'on a pris de la faire
imprimer à son insçu : car
il n'a surement pas pu croire qu'on ait pris ce soin pour lui faire
plaisir. L'écrit sur le
Gouvernement de Pologne*[* Cet écrit est tombe dans les mains de M.
d'A***.[Alembert] peut-être
aussitôt qu'il est sorti des miennes & Dieu sait quel usage il en à
tu faire. M. le Comte
Wielhorski m'apprit en venant me dire adieu à son départ de Paris qu'on
avoit mis des
horreurs de lui dans la gazette d'Hollande. A l'air dont il me dit cela
j'ai juge en y
repensant qu'il me croyoit l'auteur de l'article , & je ne doute
pas qu'il n'y ait du d'A ***. [Alembert]
dans cette affaire , aussi bien que dans celle d'un certain Comte
Zanowisch Dalmate , &
d'un prêtre aventurier Polonois qui a fait mille efforts pour pénétrer
chez moi. Les
manoeuvres de ce M. d'A***. [Alembert] ne me surprennent plus ,
j'y suis tout
accoutume. Je ne puis
assurément approuver la conduite du Comte Wielhorski à mon égard. Mais
cet article a
part que je n'entreprends pas d'expliquer , j'ai toujours regarde &
je regarde encore ce
Seigneur Polonois comme un honnête homme & un bon patriote, &
si j'avois la fantaisie &
les moyens de faire inférer des articles dans les gazettes , j'aurois
assurément des choses
plus pressées à dire & plus importantes pour moi que des satires du
Comte Wielhorski. Le
succès de toutes ces menées est un effet nécessaire du système de
conduite que l'on suit à
mon égard. Qu'est -ce qui pourroit empêcher de réussir tout ce qu'on
entreprend contre
moi , dont je ne sais rien, à quoi je ne peux rien, & que tout le
monde favorise?] qu'il n'a
fait que sur les plus [422] touchantes instances, avec le plus parfait
désintéressement, & par
les seuls motifs de la plus pure vertu, sembloit ne pouvoir qu'honorer
son auteur & le
rendre respectable , quand même cet écrit n'eut été qu'un tissu
d'erreurs. Si vous saviez
par qui, pour qui, pourquoi cet écrit étoit sollicite, l'usage qu'on
s'est empresse d'en faire &
le tour qu'on a su lui donner , vous sentiriez parfaitement combien il
eut été a désirer pour
l'auteur que , résistant à toute cajolerie , il se refusât à l'appât de
cette bonne oeuvre qui de
la part de ceux qui la sollicitoient avec tant d'instance, n'avoit pour
but que de la rendre
pernicieuse pour lui. En un mot, s'il connoît sa situation , il doit
comprendre, pour peu
qu'il y réfléchisse, que toute proposition qu'on lui fait & quelque
couleur qu'on y donne a
toujours un but qu'on lui cache & qui l'empecheroit d'y consentir
si ce but lui étoit connu.
Il doit sentir sur-tout que le motif de faire du bien ne peut être
qu'un piège pour lui de la
part de ceux qui le lui proposent, & pour eux un moyen réel de
faire du mal à lui ou par lui,
pour le lui imputer dans la suite; qu'après l'avoir mis hors d'état de
rien faire d'utile aux
autres ni à lui même, on ne peut plus lui présenter un pareil motif que
pour le tromper;
qu'enfin n'étant plus dans sa position en puissance de faire aucun bien
, tout ce qu'il peut
désormais faire de mieux est de s'abstenir tout-a-fait d'agir de peur
de mal faire sans le
voir ni le vouloir, comme cela lui arrivera infailliblement chaque fois
qu'il cédera aux
instances des riens qui l'environnant, & qui ont toujours leur
leçon toute faite sur les
choses qu'ils doivent lui proposer. Sur-tout qu'il ne se laisse point
émouvoir par le reproche
de se refuser à quelque [423] bonne oeuvre ; sur au contraire que si
c'étoit réellement une
bonne oeuvre, loin de l'exhorter à y concourir, tout se réuniroit pour
l'en empêcher de peur
qu'il n'en eut le mérite , & qu'il n'en résultat quelque effet en
sa faveur.
Par les mesures extraordinaires qu'on
prend pour altérer & défigurer ses écrits & pour lui
en attribuer auxquels il n'a jamais songe , vous devez juger que
l'objet de la ligue ne se
borne pas à la génération présente , pour qui ces soins ne sont plus
nécessaires, &
puisqu'ayant sous les yeux ses livres, tels à-peu-près qu'il les a
composes , on n'en a pas tire
l'objection qui nous paroît si forte à l'un & à l'autre contre
l'affreux caractere qu'on prête
à l'auteur ; puisqu'au contraire on les a su mettre au rang de ses
crimes, que la profession
de foi du Vicaire est devenue un écrit impie, l'Heloise un roman
obscène, le Contrat Social
un livre séditieux; puisqu'on vient de mettre à Paris Pygmalion malgré
lui sur la scene tout
exprès pour exciter ce risible scandale qui n'a fait rire personne,
& dont nul n'a senti la
comique absurdité: puisqu'enfin ces écrits tels qu'ils existent n'ont
pas garanti leur auteur
de la diffamation de son vivant , l'en garantiront-ils mieux après sa
mort quand on les aura
mis dans l'état projette pour rendre sa mémoire odieuse, & quand
les auteurs du complot
auront eu tout le tems d'effacer toutes les traces de son innocence
& de leur imposture?
Ayant pris toutes leurs mesures en gens prévoyans & pourvoyans qui
songent à tour,
auroient-ils oublie la supposition que vous faites du repentir de
quelque complice , du
moins à l'heure de la mort , & les déclarations incommodes qui
pourroient en résulter s'ils
n'y mettoient ordre [424] Non , Monsieur, compotez que toutes leurs
mesures sont si bien
prises qu'il leur reste peu de chose à craindre de ce cote-la.
Parmi les singularités qui distinguent le siecle ou nous vivons de tous
les autres, est l'esprit
méthodique & conséquent qui depuis vingt ans dirige les opinions
publiques. Jusqu'ici ces
opinions erroient sans faire & sans regle au gré des passions des
hommes, & ces passions
s'entrechoquant sans cesse faisoient flotter le public de l'une à
l'autre sans aucune direction
constante. Il n'en est plus de même aujourd'hui. Les préjugés eux-mêmes
ont leurs marches
& leurs regles , & ces regles auxquelles le public est asservi
sans qu'il s'en doute,
s'établissent uniquement sur les vues de ceux qui le dirigent. Depuis
que la secte
philosophique s'est réunie en un corps sous des chefs, ces chefs par
l'art de l'intrigue
auquel ils se sont appliques , devenus les arbitres de l'opinion
publique, le sont par elle de
la réputation , même de la destinée des particuliers & par eux de
celle de l'État. Leur essai
fut fait sur J. J. & la grandeur du succès qui dut les étonner
eux-mêmes leur fit sentir
jusqu'ou leur crédit pouvoit s'étendre. Alors ils songèrent a
s'associer des hommes puissans
pour devenir avec eux les arbitres de la société , ceux sur-tout qui,
disposes comme eux aux
secrètes intrigues &aux mines souterraine, ne pouvoient manquer de
rencontrer &
d'éventer souvent les leurs. Ils leur firent sentir que travaillant de
concert ils pouvoient
étendre tellement leurs rameaux sous les pas des hommes que nul ne
trouvât plus d'assiette
solide & ne put marcher que sur des terrains contreminés. Ils se
donnerent des chefs
principaux [425] qui de leur cote dirigeant sourdement toutes les
forces publiques sur les
plans convenus entre eux, rendent infaillible l'exécution de tous leurs
projets. Ces chefs de
la ligue philosophique la méprisent & n'en sont pas estimes, mais
l'intérêt commun les tient
étroitement unis les uns aux autres , parce que la haine ardente &
cachée est la grande
passion de tous, & que par une rencontre assez naturelle, cette
haine commune est tombée
sur les mêmes objets. Voila comment le siecle ou nous vivons est devenu
le siecle de la haine
& des secrets complots : siecle ou tout agit de concert sans
affection pour personne, ou nul
ne tient a son parti par attachement mais par aversion pour le parti
contraire, ou, pourvu
qu'on fasse le mal d'autrui, nul ne se soucie de son propre bien.
ROUSSEAU.
C'étoit pourtant chez tous ces gens si haineux que vous trouviez pour
J. J. une affection si
tendre.
LE FRANÇOIS.
Ne me rappellez pas mes torts ; ils étoient moins réels qu'apparens.
Quoique tous ces
ligueurs m'eussent fascine l'esprit par un certain jargon papillote,
toutes ces ridicules
vertus si pompeusement étalées étoient presque aussi choquantes à mes
yeux qu'aux vôtres.
J'y sentois une forfanterie que je ne savois pas démêler, & mon
jugement, subjugue mais
non satisfait, cherchoit les éclaircissemens que vous m'avez donnes,
sans savoir les trouver
de lui-même.
Les complots ainsi arranges , rien n'a été plus facile que de les
mettre à exécution par des
moyens assortis à cet effet. [426] Les oracles des Grands ont toujours
un grand crédit sur le
peuple. On n'a fait qu'y ajouter un air de mystère pour les faire mieux
circuler. Les
philosophes pour conserve une certaine gravite, se sont donnes, en se
faisant chefs de parti,
des multitudes de petits élevés qu'ils ont inities aux secrets de la
secte , & dont ils ont fait
autant d'émissaires & d'opérateurs de sourdes iniquités; &
répandant par eux les noirceurs
qu'ils inventoient & qu'ils seignoient eux de vouloir cacher, ils
étendoient ainsi leur cruelle
influence dans tous les rangs sans excepter les plus élevés. Pour
s'attacher inviolablement
leurs créatures , les chefs ont commence par les employer à mal faire ,
comme Catilina fit
boire à ses conjures le sang d'un homme, surs que par ce mal ou ils les
avoient fait tremper
, ils les tenoient lies pour le reste de leur vie. Vous avez dit que la
vertu n'unit les hommes
que par des liens fragiles, au lieu que les chaînes du crime sont
impossibles à rompre.
L'expérience en est sensible dans l'histoire de J. J. Tout ce qui
tenoit à lui par l'estime & la
bienveillance que sa droiture & la douceur de son commerce,
devoient naturellement
inspirer , s'est éparpille sans retour à la premiere épreuve ou n'est
reste que pour le trahir.
Mais les complices de nos Messieurs n'oseront jamais ni les démasquer ,
quoiqu'il arrive ,
de peur d'être démasqués eux-mêmes , ni se détacher d'eux de peur de
leur vengeance, trop
bien instruits de ce qu'ils savent faire pour l'exercer. Demeurant
ainsi tous unis par la
crainte plus que les bons ne le sont par l'amour, ils forment un corps
indissoluble dont
chaque membre ne peut plus être sépare.
[427] Dans l'objet de disposer par leurs disciples de l'opinion
publique & de la réputation
des hommes, ils ont assorti leur doctrine à leurs vues, ils ont fait
adopter à leurs sectateurs
les principes les plus propres à se les tenir inviolablement attaches,
quelque usage qu'ils en
veuillent faire, & pour empêcher que les directions d'une importune
morale ne vinssent
contrarier les leurs , ils l'ont sappée par la base en détruisant toute
religion , tout
libre-arbitre , par conséquent tout remords, d'abord avec quelque
précaution par la secrète
prédication de leur doctrine , & ensuite tout ouvertement ,
lorsqu'ils n'ont plus eu de
puissance réprimante à craindre. En paroissant prendre le contre-pied
des Jésuites ils ont
tendu néanmoins au même but par des routes détournées en se faisant
comme eux chefs de
parti. Les Jésuites se rendoient tout puissans en exerçant l'autorise
divine sur les
consciences, & se faisant au nom de Dieu les arbitres du bien &
du mal. Les philosophes ne
pouvant usurper la même autorise se sont appliques à la détruire ,
& puis en paroissant
expliquer la nature *[* Nos Philosophes ne manquent pas d'étaler
pompeusement ce mot de
Nature à la tête de tous leurs écrits. Mais ouvrez le livre
& vous verrez quel jargon
métaphysique ils ont décore de ce beau nom.] à leurs dociles sectateurs
, & s'en faisant les
suprêmes interprétés, ils se sont établis en son nom une autorise non
moins absolue que
celle de leurs ennemis, quoiqu'elle paroisse libre & ne régner sur
les volontés que par la
raison. Cette haine mutuelle étoit au fond une rivalité de puissance
comme celle de
Carthage & de Rome. Ces deux corps , tous deux impérieux , tous
deux intolerans , étoient
[428] par conséquent incompatibles, puisque le système fondamental de
l'un & de l'autre
étoit de régner despotiquement. Chacun voulant régner seul ils ne
pouvoient partager
l'empire & régner ensemble ; ils s'excluoient mutuellement. Le
nouveau , suivant plus
adroitement les erremens de l'autre , l'a supplante en lui débauchant
ses appuis , & par eux
est venu à bout de le détruire. Mais on le voit déjà marcher sur ses
traces avec autant
d'audace & plus de succès, puisque l'autre a toujours éprouve de la
résistance & que
celui-ci n'en éprouve plus. Son intolérance plus cachée & non moins
cruelle ne paroît pas
exercer la même rigueur parce qu'elle n'éprouve plus de rebelles ; mais
s'il renaissoit
quelques vrais défenseurs du théisme de la tolérance & de la
morale, on verroit bientôt
s'élever contr'eux les plus terribles persécutions ; bientôt une
inquisition philosophique
plus cauteleuse & non moins sanguinaire que l'autre, seroit brûler
sans miséricorde
quiconque oseroit croire en Dieu. Je ne vous déguiserai point qu'au
fond du coeur je suis
reste croyant moi-même aussi bien que vous. Je pense là-dessus , ainsi
que J. J., que chacun
est porte naturellement à croire ce qu'il désire, & que celui qui
se sent digne du prix des
ames justes ne peut s'empêcher de l'espérer. Mais sur ce point comme
sur J. J. lui-même ,
je ne veux point professer hautement & inutilement des sentimens
qui me perdroient. Je
veux tacher d'allier la prudence avec la droiture , & ne faire ma
véritable profession de soi
que quand j'y serai force sous peine de mensonge.
Or cette doctrine de matérialisme
& d'athéisme prêchée, & propagée avec toute l'ardeur
des plus zélés missionnaires [429] n'a pas seulement pour objet de
faire dominer les clefs
sur leurs prosélytes, mais dans les mysteres secrets ou ils les
employent, de n'en craindre
aucune indiscrétion durant leur vie ni aucune repentance à leur mort.
Leurs trames après
le succès meurent avec leurs complices auxquels ils n'ont rien tant
appris qu' à ne pas
craindre dans l'autre vie ce Poul-Serrhô des Persans ob