[355] ROUSSEAU JUGE DE JEAN JAQUES.





TROISIÈME DIALOGUE.





ROUSSEAU.


Vous avez fait un long séjour en campagne.


LE FRANÇOIS.


Le tems ne m'y duroit pas. Je le passois avec votre ami.


ROUSSEAU.


Oh! s'il se pouvoit qu'un jour il devint le votre!


LE FRANÇOIS.


Vous jugerez de cette possibilité par l'effet de votre conseil. Je les ai lus enfin ces livres si justement détectés.


ROUSSEAU.


Monsieur ! .. ...


LE FRANÇOIS.


Je les ai lus, non pas assez encore pour les bien entendre; mais assez pour y avoir trouve nombre recueilli des crimes irrémissibles qui n'ont pu manquer de faire de leur Auteur le plus odieux de tous les monstres , & l'horreur du genre-humaine.


[358] ROUSSEAU.


Que dites - vous? Est-ce bien vous qui parlez, & faites-vous a votre tour des énigmes ? De grace expliquez-vous promptement.



LE FRANÇOIS.


La liste que je vous présente vous servira de réponse & d'explication. En la lisant nul homme raisonnable ne sera surpris de la destinée de l'Auteur.


ROUSSEAU.


Voyons donc cette étrange liste.



LE FRANÇOIS.


La voila. J'aurois pu la rendre aisément dix fois plus ample; sur-tout si j'y avois fait entrer les nombreux articles qui regardent le métier d'auteur & le Corps des gens de lettres ; mais ils sont si connus qu'il suffit d'en donner un ou deux pour exemple. Dans ceux de toute espece auxquels je me suis borne & que j'ai notes sans ordre comme ils se sont présentes , je n'ai fait qu'extraire & transcrire fidellement les passages. Vous jugerez vous - même des effets qu'ils ont du produire, & des qualifications que dut des leur Auteur si-tôt qu'on put l'en charger impunément.


[359] EXTRAITS.

LES GENS DE LETTRES.

1. "Qui est-ce qui nie que les savans sachent mille sa choses vraies que les ignorans ne sauront jamais ? Les savans sont-ils pour cela plus près de la vérité? Tout au contraire , ils s'en éloignent en avançant, parce que la vanité de juger faisant encore plus de progrès que les lumieres , chaque vérité qu'ils apprennent ne vient qu'avec cent jugemens faux. Il est de la derniere évidence que les compagnies savantes de l'Europe ne sont que des écoles publiques de mensonge, & très-surement il y a plus d'erreurs dans l'Académie des sciences que dans tout un peuple de Hurons." Emile L. 3.”

2. "Tel fait aujourd'hui l'esprit fort & le philosophe qui, par la même raison n'eut été qu'un fanatique du tems de la ligue." Préface du Discours de Dijon.”


3. "Les hommes ne doivent point être instruits a demi. S'ils devoient rester dans l'erreur que ne les laissez - vous dans l'ignorance ! A quoi bon tant d'écoles & d'universités pour ne leur apprendre rien de ce qui leur importe a savoir ? Quel est donc l'objet de vos colleges de vos académies, de toutes vos fondations savantes ? Est - ce de donner le change au peuple, d'altérer sa raison d'avance, & de l'empêcher d'aller au vrai? Professeurs de mensonge , c'est pour l'égarer que vous feignez de l'instruire, & comme ces brigands [360] qui mettent des fanaux sur les écueils, vous l'éclairez pour le perdre." Lettre a M. de Beaumont.”



4. "On lisoit ces mots graves sur un marbre aux Thermopyles. Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses saintes loix. On voit bien que ce n'est pas l'académie des inscriptions qui a compose celle-la ." Emile L. 4.


LES MÉDECINS.


5. “Un corps débile affoiblit l'ame. De-la l'empire de la médecine; art plus pernicieux aux hommes que tous les maux qu'il prétend guérir. Je ne fais pour moi de quelle maladie nous guérissent les médecins ; mais je sais qu'il's nous en donnent de bien funestes; la lâcheté , la pusillanimité, la terreur de la mort; s'ils guérissent le corps, ils tuent le courage. Que nous importe qu'ils fassent marcher des cadavres? Ce sont des hommes qu'il nous faut, & l'on n'en voit point sortir de leurs mains.”


“La médecine est à la mode parmi nous; elle doit l'être. C'est l'amusement des gens oisifs qui ne sachant que faire de leur tems le passent à se conserver. S'ils avoient eu le malheur de naître immortels, ils seroient les plus misérables des êtres. Une vie qu'ils n'auroient jamais peur de perdre ne seroit pour eux d'aucun prix. Il faut a ces gens-la des médecins qui les effrayent pour les flatter , & qui le donnent chaque jour le seul plaisir dont ils soient susceptibles, celui de n'être pas morts.”

[361] “Je n'ai nul dessein de m'étendre ici sur la vanité de la médecine. Mon objet n'est de la considérer que par le cote moral. Je ne puis pourtant m'empêcher d'observer que les hommes sont sur son usage les mêmes sophismes que sur la recherche de la vérité : ils supposent toujours qu'en traitant une maladie on la guérit, & qu'en cherchant une vérité on la trouve. Ils ne voyent pas qu'il faut balancer l'avantage d'une guérison que le médecin opère par la mort de cent malades qu'il a tues, & l'utilité d'une vérité découverte par le tort que sont les erreurs qui s'établissent en même tems. La science qui instruit & la médecine qui guérit sont fort bonnes sans doute; mais la science qui trompe & la médecine qui tue sont mauvaises. Apprenez-nous donc à les distinguer. Voila le noeud de la question. Si nous savions ignorer la vérité , nous ne serions jamais les dupes du mensonge: si nous savions ne vouloir pas guérir malgré la nature, nous ne mourrions jamais par la main du médecin. Ces deux abstinences seroient sages ; on gagneroit évidemment à s'y soumettre. Je ne disconviens pas que la médecine ne soit utile à quelques hommes; mais je dis qu'elle est nuisible au genre-humain.”

“On me dira comme on fait sans cesse que les fautes sont du médecin, mais que la médecine en elle-même est infaillible. A la bonne heure; mais qu'elle vienne donc sans le médecin; car tant qu'ils viendront ensemble, il y aura cent fois plus à craindre des erreurs de l'artiste qu'a espere des secours de l'art ." Emile L. 1.


6. "Vis selon la nature , sois patient & chasse les médecins. [362] Tu n'éviteras pas la mort, mais tu ne la sentiras qu'une fois, au lieu qu'ils la portent chaque jour dans ton imagination troublée, & que leur art mensonger au lieu de prolonger tes jours t'en ôte la jouissance. Je demanderai toujours quel vrai bien cet art à fait aux hommes? Quelques-uns de ceux qu'il guérit mourroient il est vrai , mais des milliers qu'il tue resteroient en vie. Homme sensé ne mets point à cette lotterie ou trop de chances sont contre toi. Souffre, meurs ou guéris , mais sur - tout vis jusqu'a ta derniere heure." Emile L. 1.



7. "Inoculerons-nous notre élevé ? Oui & non , selon l'occasion, les tems , les lieux , les circonstances. Si on lui donne si la petite vérole on aura l'avantage de prévoir & connoître son mal d'avance; c'est quelque chose : mais s'il la prend naturellement , nous l'aurons préserve du médecin , c'est encore plus." Emile L. 3.


8. "S'agit-il de chercher une nourrice, on la fait choisir par l'accoucheur. Qu'arrive-t-il de-la ? que la meilleure est toujours celle qui l'a le mieux paye. Je n'irai donc point chercher un accoucheur pour celle d'Emile ; j'aurai soin de la choisir moi-même. Je ne raisonnerai pas la-dessus si disertement qu'un chirurgien, mais à coup sur je serai de meilleure soi, & mon zele me trompera moins que son avarice." Emile L. 1.


[363] LES ROIS, LES GRANDS, LES RICHES.



9. "NOUS étions faits pour être hommes, les loix & la société nous ont replonges dans l'enfance. Les Rois les Grands les Riches sont tous des enfans qui voyant qu'on s'empresse à soulager leur misère , tirent de cela même une vanité puérile , & sont tout fiers de soins qu'on ne leur rendroit pas s'ils étoient hommes faits." Emile L. 2.



10. "C'est ainsi qu'il dut venir un tems ou les yeux du peuple furent fascines a tel point que ses conducteurs n'avoient qu'a dire au plus petit des hommes , sois grand, toi & à toute ta race ; aussi-tôt il paroissoit grand aux yeux de tout le monde & aux siens, & ses descendans s'elevoient encore à messire qu'ils s'eloignoient de lui; plus la cause étroit reculée & incertaine, & plus l'effet l'augmentoit; plus on pouvoit compter de fainéans dans une famille & plus elle a devenoit illustre." Disc. sur l'inégalité.



11. "Les peuples une sois accoutumes à des maîtres ne sont plus en état de s'en passer. S'ils tentent de secouer le joug , ils s'éloignent d'autant plus de la liberté que, prenant pour elle une licence effrénée qui lui est opposée, leurs révolutions les livrent presque toujours à des séducteurs qui sous le leurre de la liberté ne sont qu'aggraver leurs chaînes." Ep. dedic. du Disc. sur l'inégalité.


12. "Ce petit garçon que vous voyer-la ,disoit Thémistocle à ses amis , est l'arbitre de la Grece : car il gouverne sa [ 364] mere , sa mere me gouverne, je gouverne les Athéniens & les Athéniens gouvernent les Grecs. Oh quels petits conducteurs on trouveroit souvent aux plus grands États, si du Prince on descendoit par degrés jusqu'a la premiere main qui donne le branle en secret!" Emile L. 2.


13. "Je me suppose riche. Il me faut donc des plaisirs exclusifs, des plaisirs destructifs; voici de tout autres affaires. Il me faut des terres, des bois, des gardes, des redevances, des honneurs seigneuriaux, sur-tout de l'encens & de l'eau bénite.”


“Fort bien; mais cette terre aura des voisins de leurs droits, & désireux d'usurper ceux des autres : nos gardes se chamailleront, & peut-être les maîtres : voila des altercations des querelles des haines des procès tout au moins; cela n'est déjà pas fort agréable. Mes vassaux ne verront point leurs bleds par mes lièvres par mes sangliers : chacun n'osant tuer l'ennemi qui détruit son travail voudra du moins le chasser de son champ: après avoir passe le jour à cultiver leurs terres, il faudra qu'ils passent la nuit à les garder; ils auront des matins, des tambours, des cornets , des sonnettes. Avec tout ce tintamarre ils troubleront mon sommeil. Je songerai malgré moi à la misère de ces pauvres gens , & ne pourrai m'empêcher de me la reprocher. Si j'avois l'honneur d'être Prince tout cela ne me toucheroit gueres; mais moi nouveau parvenu, nouveau riche , j'aurai le coeur encore un peu roturier.”


“Ce n'est pas tout; l'abondance du gibier tentera les chasseurs ; j'aurai des braconniers à punir ; il me faudra des [365] prisons des geoliers des archers des galères. Tout cela paroît assez cruel. Les femmes de ces malheureux viendront assiéger ma porte & m'importuner de leurs cris, il faudra qu'on les chasse qu'on les maltraite. Les pauvres gens qui n'auront point braconne, & dont mon gibier aura fourrage la récolte viendront se plaindre de leur cote. Les uns seront punis pour avoir tue le gibier, les autres ruines pour l'avoir épargné : quelle triste alternative! Je ne verrai de tous cotes qu'objets de misère, je n'entendrai que gémissemens : cela doit troubler beaucoup, ce me semble, le plaisir de massacrer à son aise des foules de perdrix & de lièvres presque sous les pieds.”


“Voulez -vous dégager les plaisirs de leurs peines? Otez-en l'exclusion........ Le plaisir n'est donc pas moindre, & l'inconvénient en est ôte quand on n'a ni terre à garder ni braconnier à punir , ni misérable à tourmenter. Voila donc une solide raison de préférence. Quoi qu'on fasse, on ne tourmente point sans fin les hommes qu'on n'en reçoive aussi quelque mal-aise, & les longues malédictions du peuple rendent tôt ou tard le gibier amer." Emile L. 4.


14. " Tous les avantages de la société ne sont-ils pas pour les puissans & les riches ? Tous les emplois lucratifs ne sont-ils pas remplis par eux seuls ? Toutes les graces toutes les exemptions ne leur sont-elles pas réservées , & l'autorité publique n'est-elle pas toute en leur faveur ? Qu'un homme de considération vole ses créanciers ou fasse d'autres friponneries , n'est-il pas toujours sur de l'impunité? Les coups de bâton qu'il distribue, les violences qu'il commet, [366] les meurtres mêmes & les assassinats dont il se rend coupable , ne sont-ce pas des bruits passagers qu'on assoupit dont au bout de six mois il n'est plus question? Que ce même homme soit vole lui-même, toute la police est aussi-tôt en mouvement , & malheur, aux innocens qu'il soupçonne ! Passe-t-il dans un lieu dangereux ? voila les escortes en campagne : l'essieu de sa chaise vient-il a rompre? tout vole à son secours : fait -on du bruit à sa porte ? il dit un mot, & tout se tait : la foule l'incommode-t-elle ? Il fait un signe , & tout se range. Un charretier se trouve-t-il sur son passage ? ses gens sont prêts à l'assommer, & cinquante honnêtes piétons allant à leurs affaires seroient plutôt écrases cent fois qu'un faquin oisif un moment retarde dans son équipage. Tous ces égards ne lui: coûtent pas un sou ; ils sont le droit de l'homme riche & non le prix de la richesse. Que le tableau du pauvre est différent! plus l'humanité lui doit , plus la société lui refuse. Toutes les portes lui sont fermées quand il a le droit de se les faire ouvrir , & si quelquefois il obtient justice , c'est avec plus de peine qu'un autre n'obtiendroit grace. S'il y a des corvées à faire , une milice à tirer, c'est à lui qu'on donne la préférence. Il porte toujours outre sa charge celle dont son voisin plus riche à le crédit de se faire exempter. Au moindre accident qui lui arrive chacun s'éloigne de lui. Si sa pauvre charrette renverse, loin d'être aide par personne , il aura du bonheur s'il évite en passant les avanies des gens lestes d'un jeune Duc. En un mot toute assistance gratuité le suit au besoin précisément parce [367] qu'il n'a pas de quoi la payer ; mais je le tiens peur un homme perdu s'il a le malheur d'avoir l'ame honnête , une fille aimable & un puisant voisin." Disc. sur l'Econ. polit.


LES FEMMES.

15. "Femmes de Paris & de Londres pardonnez-le moi; mais si une seule de vous a l'ame vraiment honnête, je n'en tends rien à nos institutions." Emile L. 4.


16. "Il jouit de l'estime publique, il la mérite. Avec cela fut -il le dernier des hommes , encore ne faudroit - il pas balancer; car il vaut mieux déroger à la noblesse qu'a la vertu , & la femme d'un charbonnier est plus respectable que la maîtresse d'un Prince." Nouvelle Heloise. 5e. Partie; lettre 13.

LES ANGLOIS.


17. "Les choses ont change depuis que j'écrivois ceci, (en 1756) mais mon principe sera toujours vrai. Il est par exemple très-aise de prévoir que dans vingt ans d'ici *[*Il est bon de remarquer que ceci fut écrit & publie en 1760, l'époque de la plus grande prospérité de l'Angleterre aujourd'hui durant le ministere de M. Pitt aujourd'hui Lord Chatham.] l'Angleterre avec toute sa gloire sera ruinée , & de plus [368] aura perdu le reste de sa liberté. Tout le monde assure que l'agriculture fleurit dans cette Isle , & moi je parie qu'elle y dépérit. Londres s'agrandit tous les jours , donc le royaume se dépeuple. Les Anglois veulent être conquérans; donc ils ne tarderont pas d'être esclaves." Extr. du projet de paix perp.



18. "Je sais que les Anglois vantent beaucoup leur humanité & le bon naturel de leur peuple qu'ils appellent good naturel people. Mais ils ont beau crier cela tant qu'ils peuvent, personne ne le répete après eux." Emile L. 2.


Vous auriez trop à faire s'il faloit achever, & vous voyez que cela n'est pas nécessaire. Je savois que tous les états étoient maltraites dans les écrits de J. J. mais les voyant tous s'intéresser néanmoins si tendrement pour lui , j'étois fort éloigne de comprendre à quel point son crime envers chacun d'eux étoit irrémissible. Je l'ai compris durant ma lecture, & seulement en lisant ces articles vous devez sentir comme moi qu'un homme isole & sans appui, qui dans le siecle ou nous sommes ose ainsi parler de la médecine & des médecins ne peut manquer d'être un empoisonneur ; que celui qui traite ainsi la philosophie moderne ne peut être qu'un abominable impie ; que celui qui paroît estimer si peu les femmes galantes & les maîtresses des Princes ne peut être qu'un monstre de débauche ; que celui qui ne croit pas à l'infaillibilité des livres à la mode doit voir brûler les siens par la main du bourreau; que celui qui, rebelle aux nouveaux oracles ose continuer de croire en Dieu doit être brûle lui-même à l'inquisition philosophique comme un hypocrite & scélérat ; que celui qui [369] ose réclamer les droits roturiers de la nature pour ces canailles de paysans contre de si respectables droits de chasse, doit être traite des Princes comme les bêtes fauves qu'ils ne protègent que pour les tuer à leur aise & à leur mode. A l'égard de l'Angleterre , les deux derniers passages expliquent trop bien l'ardeur des bons amis de J. J. à l'y envoyer, & celle de David Hume à l'y conduire , pour qu'on puisse douter de la bénignité des protecteurs & de l'ingratitude du protege dans toute cette affaire. Tous ces crimes irrémissibles, encore aggraves par les circonstances des tems & des lieux prouvent qu'il n'y a rien d'étonnant dans le sort du coupable, & qu'il ne se soit bien attire. Moliere, je le sais, plaisantoit les médecins; mais outre qu'il ne faisoit que plaisanter, il ne les craignoit point. Il avoit de bons appuis; il étoit aime de Louis-Quatorze , & les médecins , qui n'avoient pas encore succède aux directeurs dans le gouvernement des femmes , n'étoient pas alors verses comme aujourd'hui dans l'art des secrètes intrigues. Tout à bien change pour eux, & depuis vingt ans ils ont trop d'influence dans les affaires privées & publiques pour qu'il fut prudent, même à des gens en crédit d'oser parler d'eux librement; jugez comme un J. J. y dut être bien venu! Mais sans nous embarquer ici dans d'inutiles & dangereux détails , lisez seulement le dernier article de cette liste , il surpasse seul tous les autres.


19. "Mais s'il est difficile qu'un grand état soit bien gouverne, il l'est beaucoup plus qu'il soit gouverne par un seul homme, & chacun fait ce qu'il arrive quand le Roi se donne des substituts.”


[370] “Un défaut essentiel & inévitable qui mettra toujours le Gouvernement monarchique au-dessous du républicain, est que dans celui-ci la voix publique n'élevé presque jamais aux premieres places que des hommes éclaires & capables qui les remplissent avec honneur. Au lieu que ceux qui parviennent dans les monarchies ne sont le plus souvent que de petits brouillons, de petits fripons , de petits intrigans à qui les petits talens qui sont parvenir dans les cours aux grandes places ne servent qu' à montrer. au public leur ineptie aussi-tôt qu'ils y sont parvenus. Le peuple se trompe bien moins sur ce choix, & un homme d'un vrai mérite est presque aussi rare dans le ministere qu'un sot a la tête d'une république. Aussi quand par quelque heureux hasard un de ces hommes nés pour gouverner prend le timon des affaires dans une monarchie abymée par ces tas de jolis régisseurs, on est tout surpris des ressources qu'il trouve, & cela fait époque dans un pays." Contrat Social L. 3. ch. 6.


Je n'ajouterai rien sur ce dernier article , sa seule lecture vous a tout dit. Tenez , Monsieur, il n'y a dans tout ceci qu'une chose qui m'étonne ; c'est qu'un étranger isole sans parens sans appui, ne tenant à rien sur la terre, & voulant dire toutes ces choses-la, ait cru les pouvoir dire impunément.

ROUSSEAU.


Voila ce, qu'il n'a point cru, je vous assure. Il a du s'attendre aux cruelles vengeances de tous ceux qu'offense la vérité, & il s'y est attendu. Il savoit que les Grands, les Visirs, les Robins, les Financiers, les Médecins, les Prêtres, les Philosophies, & [371] tous les gens de parti qui sont de la société un vrai brigandage, y ne lui pardonneroient jamais de les avoir vus & montres tels qu'ils sont. Il a du s'attendre à la haine aux persécutions de toute espece, non au déshonneur à l'opprobre à la diffamation. Il a du s'attendre à vivre accable de miseres & d'infortunes , mais non d'infamie & de méprise. Il est, je le répete, des genres de malheurs auxquels il n'eut pas même permis à un honnête homme d'être préparé , & ce sont ceux-la à précisément qu'on a choisis pour l'en accabler. Comme ils l'ont pris au dépourvu, du premier choc il s'est laisse abattre, & ne s'est pas relève sans peine : il lui a falu du tems pour reprendre son courage & sa tranquillité. Pour les conserver toujours, il eut eu besoin d'une prévoyance qui n'étoit pas dans l'ordre des choses, non plus que le sort qu'on lui preparoit. Non, Monsieur, ne croyez point que la destinée dans laquelle il est enseveli soit le fruit naturel de son zele à dire sans crainte tout ce qu'il crut être vrai bon salutaire utile ; elle a d'autres causes plus secrètes plus fortuites plus ridicules qui ne tiennent en aucune sorte à ses écrits. C'est un plan médite de longue main, & même avant sa célébrité : c'est l'oeuvre d'un génie infernal mais profond, à l 'école duquel le persécuteur de Job auroit pu beaucoup apprendre dans l'art de rendre un mortel malheureux. Si cet homme ne fut point ne , J. J., malgré l'audace de ses censures eut vécu dans l'infortune & dans la gloire, & les maux dont on n'eut pas manque de l'accabler, loin de l'avilir l'auroient illustre davantage. Non jamais un projet aussi exécrable n'eut été invente par ceux mêmes qui se sont livres avec le plus d'ardeur à son exécution c'est une justice que J. J. aime [372] encore à rendre à la nation qui s'empresse à le couvrir d'opprobres. Le complot s'est forme dans le sein de cette nation, mais il n'est pas venu d'elle. Les François en sont les ardens exécuteurs C'est trop, sans doute ; mais du moins ils n'en sont pas les auteurs. Il a falu pour l'être une noirceur méditée & réfléchie dont ils ne sont pas capables; au lieu qu'il ne faut pour en être les ministres qu'une animosité qui n'est qu'un effet fortuit de certaines circonstances & de leur penchant b s'engouer tant en mal qu'en bien.



LE FRANÇOIS.


Quoi qu'il en soit de la cause & des auteurs du complot l'effet n'en est plus étonnant pour quiconque a lu les écrits de J. J. Les dures vérités qu'il a dites, quoique générales, sont de ces traits dont la blessure ne se ferme jamais dans les coeurs qui s'en sentent atteints. De tous ceux qui se sont avec tant d'ostentation ses patrons & ses protecteurs , il n'y en a pas un sur qui quelqu'un de ces traits n'ait porte jusqu'au vis. De quelle trempe sont donc ces divines ames dont les poignantes atteintes n'ont fait qu'exciter la bienveillance & l'amour , & par le plus frappant de tous les prodiges , d'un scélérat qu'elles devoient abhorrer , ont fait l'objet de leur plus tendre sollicitude ?



Si c'est-la de la vertu , elle est bizarre, mais elle est magnanime , & ne peut appartenir qu'a des ames fort au-dessus des petites passions vulgaires; mais comment accorder des motifs si sublimes avec les indignes moyens employés par ceux qui s'en disent animes? Vous le savez, quelque prévenu quelque irrite que je fusse contre J. J., quelque mauvaise opinion que [373] j'eusse de son caractere & de ses moeurs , je n'ai jamais pu goûter le système de nos Messieurs , ni me résoudre à pratiquer leurs maximes. J'ai toujours trouve autant de bassesse que de fausseté dans cette maligne ostentation de bienfaisance , qui n'avoir pour but que d'en avilir l'objet. Il est vrai que ne concevant aucun défaut à tant de preuves si claires , je ne doutois pas un moment que J. J. ne fut un détestable hypocrite & un monstre qui n'eut jamais du naître , & cela bien accorde , j'avoue qu'avec tant de facilité qu'ils disoient avoir à le confondre, j'admirois leur patience & leur douceur a se laisser provoquer par ses clameurs sans jamais s'en émouvoir, & sans autre effet que de l'enlacer de plus en plus dans leurs rets pour toute réponse. Pouvant le convaincre si aisément je voyois une héroïque modération à n'en rien faire , & même en blâmant la méthode qu'ils vouloient suivre, je ne pouvois qu'admirer leur flegme stoïque à s'y tenir.


Vous ébranlâtes dans nos premiers entretiens la confiance que j'avois dans des preuves si fortes , quoiqu'administrées avec tant de mystère. En y repensant depuis , je fus plus frappe de l'extrême soin qu'on prenoit de les cacher à l'accuse que je ne l'avois été de leur force , & je commençois à trouver sophistiques & foibles les motifs qu'on alléguoit de cette conduite. Ces doutes étoient augmentes par mes réflexions sur cette affectation d'intérêt & de bienveillance pour un pareil scélérat. La vertu peut ne faire haïr que le vice, mais il est impossible qu'elle fasse aimer le vicieux, & pour s'obstiner à le laisser en liberté malgré les crimes qu'on le voit continuer de commettre, il faut certainement avoir quelque motif plus fort [374] que la commisération naturelle & l'humanité, qui demanderoient même une conduite contraire. Vous m'aviez dit cela, je le sentois; & le zele très-singulier de nos Messieurs pour l'impunité du coupable, ainsi que pour sa diffamation , me presentoit des foules de contradictions & d'inconséquences, qui commençoient à troubler ma premiere sécurité.



J'étois dans ces dispositions quand , sur les exhortations que vous m'aviez faites, commençant à parcourir les livres de J. J. je tombai successivement sur les passages que j'ai transcrits & dont je n'avois auparavant nulle idée; car en me parlant de ses durs sarcasmes, nos Messieurs m'avoient fait un secret de ceux qui les regardoient, & a la maniere dont ils s'intéressoient à l'auteur, je n'aurois jamais pense qu'ils eussent des griefs particuliers contre lui. Cette découverte & le mystère qu'ils m'avoient fait achevèrent de m'éclaircir sur leurs vrais motifs ; toute ma confiance en eux s'évanouit , & je ne doutai plus que, ce que sur leur parole j'avois pris pour bienfaisance & générosité , ne fut l'ouvrage d'une animosité cruelle, masquée avec art par un extérieur de bonté.


Une autre réflexion renforçoit les précédentes. De si sublimes vertus ne vont point seules. Elles ne sont que des branches de la vertu : le cherchois le tronc & ne le trouvois point. Comment nos Messieurs, d'ailleurs si vains si haineux si rancuniers, s'avisoient-ils une seule fois en leur vie d'être humains généreux débonnaires autrement qu'en paroles , & cela précisément pour le mortel, selon eux, le moins digne de cette commisération qu'ils lui prodiguoient malgré lui? Cette vertu si nouvelle & si déplacée eut du m'être suspecte quand elle eut agi [375] tout à découvert sans déguisement sans ténèbres; qu'en devois-je penser en la voyant s'enfoncer avec tant de soin dans des toutes obscures & tortueuses, & surprendre en trahison celui qui en étoit l'objet, pour le charger malgré lui de leurs ignominieux bienfaits ?


Plus, ajoutant ainsi mes propres observations aux réflexions que vous m'aviez fait faire , je méditois sur ce même sujet , plus je m'étonnois de l'aveuglement ou j'avois été jusqu'alors sur le compte de nos Messieurs, & ma confiance en eux s'évanouit au point de ne plus douter de leur fausseté. Mais la duplicité de leur manoeuvre & l'adresse avec laquelle ils cachoient leurs vrais motifs n'ébranla pas a mes yeux la certitude de leurs preuves. Je jugeai qu'ils exerçoient dans des vues injustes un a acte de justice, & tout ce que je concluois de l'art avec lequel ils enlaçoient leur victime étoit qu'un méchant étoit en proie à d'autres mechans.


Ce qui m'avoir confirme dans cette opinion étoit celle ou je vous avois vu vous-même que J. J. n'étoit point l'auteur des écrits qui portent son nom. La seule chose qui put me faire bien penser de lui étoit ces mêmes écrits dont vous m'aviez fait un si bel éloge, & dont j'avois oui quelquefois parler avantageusement par d'autres. Mais des qu'il n'en étoit pas l'auteur il ne me restoit aucune idée favorable qui put balancer les horribles impressions que j'avois reçues sur son compte , & il n'étoit pas étonnant qu'un homme aussi abominable en toute chose fut assez impudent & assez vil pour s'attribuer les ouvrages d'autrui.


Telles surent a-peu-près les réflexions que je fis sur notre [376] premier entretien, & sur la lecture éparse & rapide qui me désabusé sur le compte de nos Messieurs. Je n'avois commence cette lecture que par une espece de complaisance pour l'intérêt que vous paroissiez y prendre. L'opinion ou je continuois d'être que ces livres étoient d'un autre auteur ne me laissoit gueres pour leur lecture qu'un intérêt de curiosité.


Je n'allai pas loin sans y joindre un autre motif qui repondoit mieux à vos vues. Je ne tardai pas à sentir en lisant ces livres qu'on m'avoir trompe sur leur contenu , & que ce qu'on m'avoir donne pour de fastueuses déclamations , ornées de beau langage , mais décousues & pleines de contradictions, étoient des choses profondément pensées & formant un système lie qui pouvoir n'être pas vrai, mais qui n'offroit rien de contradictoire. Pour juger du vrai but de ces livres, je ne m'attachai pas à éplucher ca & la quelques phrases éparses & séparées, mais me consultant moi-même & durant ces lectures & en les achevant, j'examinois, comme vous l'aviez désire , dans quelles dispositions d'ame elles me mettoient & me laissoient, jugeant, comme vous, que c'étoit le meilleur moyen de pénétrer celle ou étoit l'auteur en les écrivant, & l'effet qu'il s'étoit propose de produire. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'au lieu des mauvaises intentions qu'on lui avoit prêtées je n'y trouvai qu'une doctrine aussi saine que simple qui sans épicuréisme & sans caffardage ne tendoit qu'au bonheur du genre-humain. Je sentis qu'un homme bien plein de ces sentimens devoit donner peu d'importance à la fortune & aux affaires de cette vie, j'aurois craint moi - même en m'y livrant trop de tomber bien plutôt dans l'incurie & le quiétisme, [377] que de devenir factieux turbulent & brouillon , comme on pretendoit qu'étoit l'auteur & qu'il vouloit rendre ses disciples.


S'il ne se fut agi que de cet auteur, j'aurois des - lors été désabusé sur le compte de J. J. : mais cette lecture en me pénétrant pour l'un de l'estime la plus sincere, me laissoit pour l'autre dans la même situation qu'auparavant, puisqu'en paroissant voir en eux deux hommes differens vous m'aviez inspire autant de vénération pour l'un que je me sentois d'aversion pour l'autre. La seule chose qui résultat pour moi de cette lecture , comparée à ce que nos Messieurs m'en avoient dit , étoit que, persuades que ces livres étoient de J. J. , & les interprétant dans un tout autre esprit que celui dans lequel ils étoient écrits , ils m'en avoient impose sue leur contenu. Ma lecture ne fit donc qu'achever ce qu'avoit commence notre entretien , savoir de m'ôter toute l'estime & la confiance qui m'avoient fait livrer aux impressions de la ligue, mais sans changer de sentiment sur l'homme qu'elle avoit diffame. Les livres qu'on m'avoit dit être si dangereux n'étoient rien moins : ils inspiroient des sentimens tout contraires à ceux qu'on prêtoit à leur auteur : mais si J. J. ne l'étoit pas, de quoi servoient-ils a sa justification? Le soin que vous m'aviez fait prendre étoit inutile pour me faire changer d'opinion sur son compte , & restant dans celle que vous m'aviez donnée que ces livres étoient l'ouvrage d'un homme d'un tout autre caractere, je ne pouvois assez m'étonner que jusques-la vous eussiez été le premier & le seul à sentir qu'un cerveau nourri de pareilles idées étoit inalliable avec un coeur plein de noirceurs.


[378] J'attendois avec empressement l'histoire de vos observations pour savoir à quoi m'en tenir sur le compte de notre homme; car, déjà flottant sur le jugement que , fonde sur tant de preuves , j'en portois auparavant, inquiet depuis notre entretien, je l'étois devenu davantage encore depuis que mes lectures m'avoient convaincu de la mauvaise soi de nos Messieurs. Ne pouvant plus les estimer, faloit-il donc n'estimer personne & ne trouver par-tout que des mechans ? Je sentois peu-a-peu germer en moi le désir que J. J. n'en fut pas un. Se sentir seul plein de bons sentimens & ne trouver personne qui les partage est un état trop cruel. On est alors tente de se croire la dupe de son propre coeur , & de prendre la ,vertu pour une chimere.


Le récit de ce que vous aviez vu me frappa. J'y trouvai si peu de rapport avec les relations des autres,, que, force d'opter pour 1'exclusion, je penchois à la donner tout-a-fait à ceux pour qui j'avois déjà perdu toute estime. La force même de leurs preuves me retenoit moins. Les ayant trouves trompeurs en tant de choses, je commençai de croire qu'ils pouvoient bien l'être en tout, & à me familiariser avec l'idée qui n'avoit paru jusqu'alors si ridicule de J. J. innocent & persécute. Il faloit, il est vrai, supposer dans un pareil tissu d'impostures un art & des prestiges qui me sembloient inconcevables. Mais je trouvois encore plus d'absurdités entassées dans l'obstination de mon premier sentiment.



Avant néanmoins de me décider tout-a-fait, je résolus de relire ses écrits avec plus de suite & d'attention que je n'avois fait jusqu'alors. J'y avois trouve des idées & des maximes [379] très-paradoxes, d'autres que je n'avois pu bien entendre. J'y croyois avoir senti des inégalités, même des contradictions. Je n'en avois pas saisi l'ensemble assez pour juger solidement d'un systême aussi nouveau pour moi. Ces livres la ne sont pas comme ceux d'aujourd'hui, des aggrégations de pensées détachées , sur chacune desquelles l'esprit du lecteur puisse se reposer. Ce sont les méditations d'un solitaire; elles demandent une attention suivie qui n'est pas trop du goût de notre nation. Quand on s'obstine à vouloir bien en suivie le fil il y faut revenir avec effort & plus d'une fois. Je l'avois trouve passionne pour la vertu pour la liberté pour l'ordre, mais d'une véhémence qui souvent l'entraînoit au-delà du but. En tout je sentois en lui un homme très-ardent, très-extraordinaire, mais dont le caractere & les principes ne m'étoient pas encore assez développés. Je crus qu'en méditant très-attentivement ses ouvrages, & comparant soigneusement l'auteur avec l'homme que vous m'aviez peint, je parviendrois à éclairer ces deux objets l'un par l'autre , & a m'assurer si tout étoit bien d'accord & appartenoit incontestable au même individu. Cette question décidée me parut devoir me tirer tout-a-fait de mon irrésolution sur son compte , & prenant un plus vis intérêt à ces recherches que je n'avois fait jusqu'alors , je me fis un devoir, à votre exemple, de parvenir en joignant mes réflexions aux lumieres que je tenois de vous, à me délivrer enfin du doute ou vous m'aviez jette, & à juger l'accuse par moi-même après avoir juge ses accusateurs.


Pour faire cette recherche avec plus de suite & de recueillement , j'allai passer quelques mois à la campagne & j'y [380] portai les écrits de J. J. autant que j'en pus faire le discernement parmi les recueils frauduleux publies sous son nom. J'avois senti des ma premiere lecture que ces écrits marchoient dans un certain ordre qu'il faloit trouver pour suivre la chaîne de leur contenu. J'avois cru voir que cet ordre étoit rétrograde à celui de leur publication , & que l'Auteur remontant de principes en principes n'avoit atteint les premiers que dans ses derniers écrits. Il faloit donc pour marcher par synthèse commencer par ceux-ci, & c'est ce que je fis en m'attachant d'abord à l'Emile par lequel il a fini , les deux autres écrits qu'il a publies depuis ne faisant plus partie de son système, & n'étant destines qu'a la défense personnelle de sa patrie & de son honneur.

ROUSSEAU.


Vous ne lui attribuez donc plus ces autres livres qu'on publie journellement sous son nom , & dont on a soin de farcir les recueils de ses écrits pour qu'on ne puisse plus discerner les véritables ?



LE FRANÇOIS.


J'ai pu m'y tromper tant que j'en jugeai sur la parole d'autrui. Mais après l'avoir lu moi-même j'ai ru bientôt à quoi m'en tenir. Après avoir suivi les manoeuvres de nos Messieurs, je suis surpris , à la facilite qu'ils ont de lui attribuer des livres , qu'ils ne lui en attribuent pas davantage ; car dans la disposition ou ils ont mis le public à son égard, il ne s'imprimera plus rien de si plat ou de si punissable qu'on ne s'empresse à croire être de lui si-tôt qu'ils voudront l'affirmer.


[381] Pour moi, quand même j'ignorerois que depuis douze ans il a quitte la plume , un coup-d'oeil sur les écrits qu'ils lui prêtent me suffiroit pour sentir qu'ils ne sauroient être de l'auteur des autres : non que je me croye un juge infaillible en matiere de style ; je sais que sort peu de gens le sort, & j'ignore jusqu'à quel point un auteur adroit peut imiter le style d'un autre , comme Boileau a imite Voiture & Balzac. Mais c'est sur les choses mêmes que je crois ne pouvoir être trompe. J'ai trouve les écrits de J. J. pleins d'affections d'ame qui ont pénétré la mienne. J'y ai trouve des manieres de sentir & de voir qui le distinguent aisément de tous les écrivains de son tems & de la plupart de ceux qui l'ont précédé: c'est , comme vous le diriez , un habitant d'une autre sphère ou rien ne ressemble à celle-ci. Son système peut être faux; mais en le développant il s'est peint lui-même au vrai d'une façon si caractéristique & si sure qu'il m'est impossible de m'y tromper. Je ne suis pas à la seconde page de ses sots ou malins imitateurs que je sens la lingerie,*[* Voyez, par exemple, la philosophie de la nature qu'on a brûlée au Châtelet. Livre exécrable & couteau à deux tranchans fait tout exprès pour me l'attribuer, du moins en province & chez l'étranger, pour agir en conséquence, & propager à mes dépens la doctrine de ces Messieurs sous le marque de la mienne. Je n'ai point vu ce livre & j'espere ne le verrai jamais, mais j'ai lu tout cela dans le réquisitoire trop clairement pour pouvoir m'y tromper, & je suis certain qu'il ne peut y avoir aucune vraie ressemblance entre ce livre & les miens, parce qu'il n'y en a aucune entre les ames qui les ont dictes. Notez que depuis qu'on a su que j'avois vu ce réquisitoire , on a pris de nouvelles mesures pour qu'il ne me parvint rien de pareil à l'avenir.] & combien , croyant dire comme lui , ils sont loin de sentir & penser [382] comme lui ; en le copiant même ils le dénaturent par la maniere de l'encadrer. Il est bien aise de contrefaire le tour de ses phrases; ce qui est difficile à tout autre est de saisir ses idées & d'exprimer ses sentimens. Rien n'est si contraire à l'esprit philosophique de ce siecle , dans lequel ses faux imitateurs retombent toujours.

Dans cette seconde lecture , mieux ordonnée & plus réfléchie que la premiere, suivant de mon mieux le fil de ses méditations, j'y vis par-tout le développement de son grand principe que la nature a fait l'homme heureux & bon, mais que la société le dépravé & le rend misérable. L'Emile en particulier, ce livre tant lu si peu entendu & si mal apprécie n'est qu'un traite de la bonté originelle de l'homme, destine à montrer comment le vice & l'erreur, étrangers à sa constitution, s'y introduisent du dehors & l'alterent insensiblement. Dans ses premiers écrits il s'attache davantage à détruire ce prestige d'illusion qui nous donne une admiration stupide pour les instrumens de nos miseres, & à corriger cette estimation trompeuse qui nous sait honorer des talens pernicieux & mépriser des vertus utiles. Par-tout il nous fait voir l'espece humaine meilleure plus sage & plus heureuse dans sa constitution primitive , aveugle misérable & méchante à mesure qu'elle s'en éloigne. Son but est de redresser l'erreur de nos jugemens pour retarder le progrès de nos vices , & de nous montrer que là ou nous cherchons la gloire & l'éclat, nous ne trouvons en effet qu'erreurs & miseres.

Mais la nature humaine ne rétrograde pas & jamais on ne remonte vers les tems d'innocence &d'égalité quand une fois [383] on s'en est éloigne ; c'est encore un des principes sur lesquels il a le plus insiste. Ainsi son objet ne pouvoir être de ramener les peuples nombreux ni les grands États à leur premiere simplicité, mais seulement d'arrêter, s'il étoit possible, le progrès de ceux dont la petitesse & la situation les ont préservés d'une marche aussi rapide , vers la perfection de la société & vers la détérioration de l'espece. Ces distinctions meritoient d'être faites & ne l'ont point été. On s'est obstine à l'accuse de vouloir détruire les sciences les arts les théâtres les académies & replonger l'univers dans sa premiere barbarie, & il a toujours insiste au contraire sur la conservation des institutions existantes, soutenant que leur destruction ne feroit qu'ôter les palliatifs en laissant les vices, & substituer le brigandage à la corruption. Il avoit travaille pour si patrie & pour les petits États constitues comme elle. Si sa doctrine pouvoit être aux autres de quelque utilité, c'étoit en changeant les objets de leur estime & retardant peur-être ainsi leur décadence qu'ils accélérant par leurs fausses appréciations. Mais malgré ces distinctions si souvent & si fortement réputées, la mauvaise foi des gens de lettres, & la sottise de l'amour - propre qui persuade à chacun que c'est toujours de lui qu'on s'occupe , lors même qu'on n'y pense pas, ont fait que les grandes nations ont pris pour elles ce qui n'avoit pour objet que les petites républiques , & l'on s'est obstine à voir un promoteur de bouleversemens & de troubles dans l'homme du monde qui porte un plus vrai respect aux loix & aux constitutions nationales, & qui a le plus d'aversion pour les révolutions & pour les ligueurs de toute espece, qui la lui rendent bien.


[384] En saisissant peu-a-peu ce système par toutes ses branches dans une lecture plus réfléchie, je m'arrêtai pourtant moins d'abord à l'examen direct de cette doctrine , qu'a son rapport avec le caractere de celui dont elle portoit le nom , & sur le portrait que vous m'aviez fait de lui , ce rapport me parut si frappant que je ne pus refuser mon assentiment à son évidence. D'ou le peintre & l'apologiste de la nature aujourd'hui si défigurée & si calomniée peut - il avoir tire son modele , si ce n'est de son propre coeur ? Il l'a décrite comme il se sentoit lui-même. Les préjugés dont il n'étoit pas subjugue, les passions factices dont il n'étoit pas la proie, n'offusquoient point à ses yeux comme à ceux des autres ces premiers traits si généralement oublies ou méconnus. Ces traits si nouveaux pour nous & si vrais, une fois traces, trouvoient bien encore au fond des coeurs l'attestation de leur justesse , mais jamais ils ne s'y seroient remontres d'eux-mêmes, si l'historien de la nature n'eut commence par ôter la rouille qui les cachoit. Une vie retirée & solitaire, un goût vis de rêverie & de contemplation , l'habitude de rentrer en soi & d'y rechercher dans le calme des passions, ces premiers traits disparus chez la multitude, pouvoient seuls les lui faire retrouver. En un mot, il faloit qu'un homme se fut peint lui-même pour nous montrer ainsi l'homme primitif, & si l'auteur n'eut été tout aussi singulier que ses livres, jamais il ne les eut écrits, Mais ou est-il cet homme de la nature qui vit vraiment, de la vie humaine , qui comptant pour rien l'opinion d'autrui , se conduit uniquement d'après ses penchans & sa raison, sans égard à ce que public, approuve ou blâmé? On le chercheroit en [385] vain parmi nous. Tous avec un beau vernis de paroles tachent en vain de donner le change sur leur vrai but ; aucun ne s'y trompe, & pas un n'est la dupe des autres quoique tous parlent comme lui. Tous cherchent leur bonheur dans l'apparence, nul ne se soucie de la réalité. Tous mettent leur être dans le paroître : tous, esclaves & dupes de l'amour-propre ne vivent point pour vivre, mais pour faire croire qu'ils ont vécu. Si vous ne m'eussiez dépeint votre J. J. j'aurois cru que l'homme naturel n'existoit plus, mais le rapport frappant de celui que vous m'avez peint avec l'auteur dont j'ai lu les livres , ne me laisseroit pas douter que l'un ne fut l'autre, quand je n'aurois nulle autre raison de le croire. Ce rapport marque me décide, & sans m'embarrasser du J. J. de nos Messieurs, plus monstrueux encore par son éloignement de la nature que le votre n'est singulier pour en être reste si près, j'adopte pleinement les idées crue vous m'en avez données, & si votre J. J. N'est pas tout-a-fait devenu le mien, il a l'honneur de plus d'avoir arrache mon estime sans que mon penchant ait rien fait pour lui. Je ne l'aimerai peut-être jamais, parce que cela ne dépend pas de moi: mais je l'honore parce que je veux être juste, que je le crois innocent, & que je le vois opprime. Le tort que je lui ai fait en pensant si mal de lui, étoit l'effet d'une erreur presque invincible dont je n'ai nul reproche à faire à ma volonté. Quand l'aversion que j'eus pour lui dureroit dans toute sa force, je n'en serois pas moins dispose à l'estimer & le plaindre. Sa destinée est un exemple peut-être unique de toutes les humiliations possibles , & d'une patience presque invincible à les supporter. Enfin le souvenir de l'illusion dont [386] je sors sur son compte, me laisse un grand préservatif contre une orgueilleuse confiance en mes lumieres, & contre la suffisance du faux savoir.


ROUSSEAU.


C'est vraiment mettre à profit l'expérience & rendre utile l'erreur même que d'apprendre ainsi, de celle ou l'on a pu tomber, à compter moins sur les oracles de nos jugemens, à ne négliger jamais, quand on veut disposer arbitrairement de l'honneur & du sort d'un homme, aucun des moyens prescrits par la justice & par la raison pour constater la vérité. Si malgré toutes ces précautions nous nous trompons encore, c'est un effet de la misère humaine , & nous n'aurons pas du moins à nous reprocher d'avoir failli par notre faute. Mais rien peut-il excuser ceux qui rejettant obstinement & sans raison, les formes les plus inviolables , & tout fiers de partager avec des Grands & des Princes une oeuvre d'iniquité; condamnent sans crainte un accuse & disposent en maîtres de sa destinée & de sa réputation, uniquement parce qu'ils aiment à le trouver coupable, & qu'il leur plaît de voir la justice & l'évidence ou la fraude & l'imposture sauteroient à des yeux non prévenus.



Je n'aurai point un pareil reproche à me faire à l'égard de J. J., & si je m'abuse en le jugeant innocent , ce n'est du moins qu'après avoir pris toutes les mesures qui étoient en ma puissance pour me garantir de l'erreur. Vous n'en pouvez pas tout-à-fait dire autant encore , puisque vous ne l'avez ni vu ni étudie par vous-même , & qu'au milieu de tant de [387] prestiges d'illusions de préjugés de mensonges & de faux témoignages , ce soit , selon moi , le seul moyen sur de le connoître. Ce moyen en amene un autre non moins indispensable , & qui devroit être le premier s'il étoit permis de suivre ici l'ordre naturel ; c'est la discussion contradictoire des faits par les parties elles-mêmes , en sorte que les accusateurs & l'accuse soient mis en confrontation , & qu'on l'entende dans ses réponses. L'effroi que cette forme si sacrée paroît faire aux premiers, & leur obstination à s'y refuser sont contre eux, je l'avoue , un préjugé très - fort très - raisonnable & qui suffiroit seul pour leur condamnation , si la foule & la force de leurs preuves si frappantes si éblouissantes n'arrêtoit en quelque sorte l'effet de ce refus. On ne conçoit pas ce que l'accuse peut répondre , mais enfin jusqu'à ce qu'il ait donne ou refuse ses réponses , nul n'a droit de prononcer pour lui qu'il n'a rien à répondre, ni, se supposant parfaitement instruit de ce qu'il peut ou ne peut pas dire , de le tenir , ou pour convaincu tant qu'il ne l'a pas été , ou pour tout-à-fait justifie tant qu'il n'a pas confondu ses accusateurs.


Voilà, Monsieur, ce qui manque encore à la certitude de nos jugemens sur cette affaire. Hommes & sujets à l'erreur, nous pouvons nous tromper en jugeant innocent un coupable, comme en jugeant coupable un innocent. La premiere erreur semble , il est vrai, plus excusable ; mais peut-on l'être dans une erreur qui peut nuire & dont on s'est pu garantir ? Non , tant qu'il reste un moyen possible d'éclaircir la vérité , & qu'on le néglige , l'erreur n'est point involontaire & doit être imputée à celui qui veut y rester. Si donc vous prenez assez [388] d'intérêt aux livres que vous avez lus pour vouloir vous décider sur l'Auteur , & si vous haïssez assez l'injustice pour vouloir réparer celle que d'une façon si cruelle vous avez pu commettre à son égard , je vous propose premièrement de voir l'homme; venez , je vous introduirai chez lui sans peine. Il est déjà prévenu; je lui ai dit tout ce que j'ai pu dire à votre égard sans blesser mes engagemens. Il sait d'avance que si jamais vous vous présentez à sa porte , ce sera pour le connoître , & non pas pour le tromper. Après avoir refuse de le voir tant que vous l'avez juge comme à fait tout le monde, votre premiere visite sera pour lui la consolante preuve que vous ne dessaperez plus de lui devoir votre estime & d'avoir des torts à réparer envers lui.


Si-tôt que, cessant de le voir par les yeux de vos Messieurs, vous le verrez par les vôtres, je ne doute point que vos jugemens ne confirment les miens , & que retrouvant en lui l'Auteur de ses livres , vous ne restiez persuade , comme moi, qu'il est l'homme de la nature, & point du tout le monstre qu'on vous a peint sous son nom. Mais enfin pouvant nous abuser l'un & l'autre dans des jugemens destitues de preuves positives & régulières , il nous restera toujours une juste crainte fondée sur la possibilité d'être dans l'erreur, & sur la difficulté d'expliquer , d'une maniere satisfaisante , les faits allégués contre lui. Un pas seul alors nous reste à faire pour constater la vérité , pour lui rendre hommage & la manifester à tous les yeux : c'est de nous réunir pour forcer enfin vos Messieurs à s'expliquer hautement en sa présence & à confondre un coupable aussi impudent , ou du moins à nous dégager [389] du secret qu'ils ont exige de nous , en nous permettant de le confondre nous-mêmes. Une instance aussi légitime sera le premier pas.......


LE FRANÇOIS.


Arrêtez..... je frémis seulement à vous entendre. Je vous ai fait sans détour l'aveu que j'ai cru devoir à la justice & à la vérité. Je veux être juste, mais sans témérité. Je ne veux point me perdre inutilement sans sauver l'innocent auquel je me sacrifie, & c'est ce que je serois en suivant votre conseil ; c'est ce que vous seriez vous-même en voulant le pratiquer. Apprenez ce que je puis & veux faire, & n'attendez de moi rien au-delà.



Vous prétendez que je dois aller voir J. J. pour versifier par mes yeux ce que vous m'en aveu dit & ce que j'infère moi-même de la lecture de ses écrits. Cette confirmation m'est superflue , & sans y recourir je sais d'avance à quoi m'en tenir sur ce point. Il est singulier que je sois maintenant plus décide que vous sur les sentimens que vous avez eu tant de peine à me faire adopter ; mais cela est pourtant fonde en raison. Vous insistez encore sur la force des preuves allégées contre lui par nos Messieurs. Cette force est désormais nulle pour moi qui en ai démêlé tout l'artifice depuis que j'y ai regarde de plus près. J'ai là - dessus tant de faits que vous ignorez; j'ai lu si clairement dans les coeurs avec la plus vive inquiétude sur ce que peut dire l'accuse, le désir le plus ardent de lui ôter tout moyen de se défendre ; j'ai vu tant de concert de soin d'activité de chaleur dans les mesures [390] prises pour cet effet, que des preuves administrées de cette maniere , par des gens si passionnes , perdent toute autorise dans mon esprit vis -a - vis de vos observations. Le public est trompe , je le vois , je le sais ; mais il se plaît à l'être & n'aimeroit pas à se voir désabuser. J'ai moi-même été dans ce cas & ne m'en suis pas tire sans peine. Nos Messieurs avoient ma confiance , parce qu'ils flattoient le penchant qu'ils m'avoient donne , mais jamais ils n'ont eu pleinement mon estime, & quand je vous vantois leurs vertus je n'ai pu me résoudre à les imiter. Je n'ai voulu jamais approcher de leur proie pour la cajoler la tromper la circonvenir à leur exemple , & la même répugnance que je voyois dans votre coeur étoit dans le mien quand le cherchois à la combattre. J'approuvois leurs manoeuvres sans vouloir les adopter. Leur fausseté qu'ils appelloient bienveillance ne pouvoit me séduire , parce qu'au lieu de cette bienveillance dont ils se vantoient, je ne sentois pour celui qui en étoit l'objet qu'antipathie répugnance aversion. J'étois bien aise de les voir nourrir pour lui une sorte d'affection méprisant & dérisoire qui avoit tous les effets de la plus mortelle haine: mais je ne pouvois ainsi me donner le change à moi-même, & ils me l'avoient rendu si odieux que je le haissois de tout mon coeur sans feinte tout à découvert. J'aurois craint d'approcher de lui comme d'un monstre effroyable, & j'aimois mieux n'avoir pas le plaisir de lui nuire pour n'avoir pas l'horreur de le voir.


En me ramenant par degrés à la raison, vous m'avez inspire autant d'estime pour sa patience & sa douceur que de compassion pour ses infortunes. Ses livres ont achevé l'ouvrage [391] que vous aviez commence. J'ai senti en les lisant quelle passion donnoit tant d'énergie à ton ame & de véhémence à sa diction. Ce n'est pas une explosion passagere , c'est un sentiment dominant & permanent qui peut se soutenir ainsi durant dix ans, & produire douze volumes toujours pleins du même zele , toujours arraches par la même persuasion. Oui, je le sens , & le soutiens comme vous , des qu'il est Auteur des écrits qui portent son nom , il ne peut avoir que le coeur d'un homme de bien.


Cette lecture attentive & réfléchie à pleinement achevé dans mon esprit la révolution que vous aviez commencée. C'est en faisant cette lecture avec le soin qu'elle exige , que j'ai senti toute la malignité toute la détestable adresse de ses amers commentateurs. Dans tout ce que je lisois de l'original , je sentois la sincérité la droiture d'une ame haute & fière , mais franche & sans fiel , qui se montre sans précaution , sans crainte, qui censure à découvert, qui loue sans réticence, & qui n'a point de sentiment à cacher. Au contraire tout ce que je lisois dans les réponses montroit une brutalité féroce, ou une politesse insidieuse , traîtresse , & couvroit du miel des éloges le fiel de la satire & le poison de la calomnie. Qu'on lise avec soin la lettre honnête mais franche à M. d'A***.[Alembert] sur les spectacles , & qu'on la compare avec la réponse de celui-ci , cette réponse si soigneusement mesurée , si pleine de circonspection affectée , de complimens aigre-doux, si propre à faire penser le mal en feignant de ne le pas dire ; qu'on cherche ensuite sur ces lectures à découvrir lequel des deux Auteurs est le méchant. Croyez-vous qu'il se trouve [392] dans l'univers un mortel assez impudent pour dire que c'est Jean-Jaques ?

Cette différence s'annonce des l'abord par leurs épigraphes. Celle de votre ami tirée de l'Enéide est une prière au Ciel de garantir les bons d'une erreur si funeste , & de la laisser aux ennemis. Voici celle de M. d'A***. [Alembert] tirée de La Fontaine:

Quittez - moi votre serpe, instrument de dommage.

L'un ne songe qu' a prévenir un mal; l'autre des l'abord oublie la question pour ne longer qu' a nuire à son adversaire , & dans l'examen de l'utilité des théâtres adresse très-a-propos à J. J. ce même vers que dans La Fontaine le serpent adresse à l'homme.

Ah subtil & ruse d'A***., [Alembert] si vous n'avez pas une serpe, instrument très-utile , quoi qu'en dise le serpent, vous avez en revanche un stilet bien affile qui n'est gueres , sur-tout dans vos mains, un outil de bienfaisance.

Vous voyez que je suis plus avance que vous dans votre propre recherche , puisqu'il vous reste à cet égard des scrupules que je n'ai plus. Non, Monsieur, je n'ai pas même besoin de voir J. J. pour savoir à quoi m'en tenir sur son compte. J'ai vu de trop près les manoeuvres dont il est la victime pour laisser dans non esprit sa moindre autorise à tout ce qui peut en résulter. Ce qu'il droit aux yeux du public lors de la publication de son premier ouvrage, il le redevient aux miens , parce que le prestige de tout ce qu'on a fait des-lors pour le défigurer est détruit, & que je ne vois plus dans toutes les preuves qui vous frappent encore que fraude mensonge illusion.

[393] Vous demandiez s'il existoit un complot. Oui, sans doute, il en existe un, & tel qu'il n'y en eut & n'y en aura jamais de semblable. Cela n'étoit-il pas clair des l'année du décret par la brusque cet incroyable sortie de tous les imprimes , de tous les journaux, de toutes les gazettes, de toutes les brochures contre cet infortune ; ce décret fut le tocsin de toutes ces fureurs. Pouvez-vous croire que les auteurs de tout cela, quelque jaloux quelque mechans quelque vils qu'ils être, se sussent ainsi déchaînés de concert en loups enrages contre un homme alors & des-lors en proie aux plus cruelles adversités ? Pouvez-vous croire qu'on eut insolemment farci les recueils de ses propres écrits de tous ces noirs libelles, si ceux qui les écrivoient & ceux qui les employoient n'eussent été inspires par cette ligue qui , depuis long - tems graduoit sa marche en silence, & prit alors en public son premier essor. La lecture des écrits de J. J. m'a fait faire en même tems celle de ces venimeuses productions qu'on a pris grand soin d'y mêler. Si j'avois fait plutôt ces lectures j'aurois compris des-lors tout le reste. Cela n'est pas difficile à qui peut les parcourir de sang-froid. Les ligueurs eux-mêmes l'ont senti, & bientôt ils ont pris une autre méthode qui leur à beaucoup mieux réussi. C'est de n'attaquer J. J. en public qu' à mots couverts, & le plus souvent sans nommer ni lui ni ses livres ; mais de faire en sorte que l'application de ce qu'on en diroit fut si claire que chacun la fit sur le champ. Depuis dix ans que l'on suit cette méthode , elle a produit plus d'effet que des outrages trop grossiers qui, par cela seul , peuvent déplaire au public ou lui devenir suspects. C'est dans les entretiens [394] particuliers , dans les cercles, dans les petits comités secrets , dans tous ces petits tribunaux littéraires dont les femmes sont les présidens , que s'affilent les poignards dont on le crible sous le manteau.

On ne conçoit pas comment la diffamation d'un particulier sans emploi sans projet sans parti sans crédit a pu faire une affaire aussi importante & aussi universelle. On conçoit beaucoup moins comment une pareille entreprise a pu paraître assez belle pour que tous les rangs sans exception se soient empresses d'y concourir per fas & nefas , comme à l'oeuvre la plus glorieuse. Si les auteurs de cet étonnant complot, si les chefs qui en ont pris la direction, avoient mis à quelque honorable entreprise la moitie des soins des peines du travail du tems de la dépense qu'ils ont prodigues à l'exécution de ce beau projet, ils auroient pu se couronner d'une gloire immortelle à beaucoup moins de frais ,*[*On me reprochera, j'en suis très-sur, de me donner une importance prodigieuse. Ah si je n'en avois pas plus aux yeux d'autrui qu'aux miens, que mon sort seroit moins à plaindre!] qu'il ne leur en à coûte pour accomplir cette oeuvre de ténèbres dont il ne peut résulter pour eux, ni bien ni honneur, mais seulement le plaisir d'assouvir en secret la plus lâche de toutes les passions , & dont encore la patience & la douceur de leur victime ne les laissera jamais jouir pleinement.

Il est impossible que vous ayez une juste idée de la position de votre J. J. ni de la maniere dont il est enlace. Tout est si bien concerte à son égard qu'un Ange descendroit du Ciel pour le défendre sans y pouvoir parvenir. Le complot [395] dont il est le sujet n'est pas de ces impostures jettées au hasard qui sont un effet rapide mais passage, & qu'un instant découvre & détruit. C'est, comme il l'a senti lui-même, un projet médite de longue main , dont l'exécution lente & graduée ne s'opère qu'avec autant de précaution que de méthode, effacant à mesure qu'elle avance & les traces des routes qu'elle a suivies & les vestiges de la vérité qu'elle a fait disparoître. Pouvez - vous croire qu'évitant avec tant de soin toute espece d'explication , les auteurs & les chefs de ce complot négligent de détruire & dénaturer tout ce qui pourroit un jour servir à les confondre , & depuis plus de quinze ans qu'il est en pleine exécution n'ont-ils pas eu tout le tems qu'il leur faloit pour y réussir? Plus ils avancent dans l'avenir, plus il leur est facile d'oblitérer le passe, ou de lui donner la tournure qui leur convient. Le moment doit venir ou tous les témoignages étant à leur disposition , ils pourroient sans risque lever le voile impénétrable qu'ils ont mis sur les yeux de leur victime. Qui sait si ce moment n'est pas déjà venu? Si par les mesures qu'ils ont eu tout le tems de prendre, ils ne pourroient pas des-a-présent s'exposer à des confrontations qui confondroient l'innocence & seroient triompher l'imposture ? Peut-être ne les évitent-ils encore que pour ne pas paroître changer de maximes , &, si vous voulez, par un reste de crainte attachée au mensonge de n'avoir jamais assez tout prévu. Je vous le répete , ils ont travaille sans relâche à disposer toutes choses pour n'avoir rien à craindre d'une discussion régulière , si jamais ils étoient forces d'y acquiescer, & il me paroît qu'ils ont eu tout le tems & tous les moyens [396] de mettre le succès de leur entreprise à l'abri de tout événement imprévu. Eh quelles seroient désormais les ressources de J. J. & de ses défenseurs , s'il s'en osoit présenter? Ou trouveroit-il des juges qui ne fussent pas du complot, des témoins qui ne fussent pas subornes, des conseils fidelles qui ne l'égarassent pas ? Seul contre toute une génération liguée, d'ou réclameroit-il la vérité que le mensonge ne répondit à sa place? Quelle protection quel appui trouveroit-il pour resister à cette conspiration générale ? Existe-t-il, peut-il même exister parmi les gens en place, un seul homme assez integre pour se condamner lui-même , assez courageux pour oser défendre un opprimé dévoué depuis si long-tems à la haine publique , assez généreux pour s'animer d'un pareil zele sans autre intérêt que celui de l'équité ? Soyez sur que quelque crédit quelque autorise que put avoir celui qui oseroit élever la voix en sa faveur & réclamer pour lui les premieres loix de la justice , il se perdroit sans sauver son client , & que toute la ligue réunie contre ce protecteur téméraire , commençant par l'écarter de maniere ou d'autre, finiroit par tenir, comme auparavant, sa destinée à sa merci. Rien ne peut plus la soustraire à sa destinée, & tout ce que peut faire un homme sage qui l''intéresse à son sort, est de rechercher en silence les vestiges de la vérité pour diriger son propre jugement, mais jamais pour le faire adopter par la multitude , incapable de renoncer par raison au parti que la passion lui a fait prendre.

Pour moi je veux vous faire ici ma confession sans détour. Je crois J. J. innocent & vertueux, & cette croyance est telle au fond de mon ame qu'elle n'a pas besoin d'autre confirmation. [397] Bien persuade de son innocence , je n'aurai jamais l'indignité de parler la-dessus contre ma pensée , ni de joindre contre lui ma voix à la voix publique, comme j'ai fait jusqu'ici dans une autre opinion. Mais ne vous attendez pas non plus que j'aille étourdiment me porter à découvert pour son défenseur & forcer ses délateurs à quitter leur masque pour l'acculer hautement en face. Je serois en cela une démarche aussi imprudente qu'inutile à laquelle je ne veux point m'exposer. J'ai un état des amis à conserver , une famille à soutenir, des patrons à ménager. Je ce veux point faire ici le Dom Quichotte & lutter contre les puissances pour faire un moment parler de moi, & me perdre pour le reste de ma vie. Si je puis réparer mes torts envers l'infortune J. J. & lui être utile sans m'exposer, à la bonne heure ; je le ferai de tour mon coeur. Mais si vous attendez de moi quelque démarche, d'éclat qui me compromette & m'expose au blâmé des miens, détrompez-vous; je n'irai jamais jusques-la . Vous ne pouvez vous-même aller plus loin que vous n'avez fait sans manquer à votre parole, & me mettre avec vous dans un embarras dont nous ne sortirions ni l'un ni l'autre aussi aisément que vous l'avez présume.

ROUSSEAU.


Rassurez-vous, je vous prie; je veux bien plutôt me conformer moi-même à vos résolutions que d'exiger de vous rien qui vous déplaise. Dans la démarche que j'aurois désire de faire, j'avois plus pour objet notre entiere & commune satisfaction que de ramener ni le public ni vos Messieurs aux sentimens [398] de la justice & au chemin de la vérité. Quoiqu'intérieurement aussi persuade que vous de l'innocence de J. J., je n'en suis pas régulièrement convaincu, puisque n'ayant pu l'instruire des choses qu'on lui impute, je n'ai pu ni le confondre par son silence ni l'absoudre par ses réponses. A cet égard je me tiens au jugement immédiat que j'ai porte sur l'homme sans prononcer sur les faits qui combattent ce jugement, puisqu'ils manquent du caractere qui peut seul les contenter ou les détruire à mes yeux. Je n'ai pas assez de confiance en mes propres lumieres pour croire qu'elles ne peuvent me tromper, & le resterois peut-être encore ici dans le doute, si le plus légitime & le plus, fort des préjugés ne venoit à l'appui de mes propres remarques , & ne me montroit le mensonge du cote qui se refuse à l'épreuve de la vérité. Loin de craindre une discussion contradictoire , J. J. n'a cesse de la rechercher, de provoquer à grands cris ses accusateurs , & de dire hautement ce qu'il avoit à dire. Eux au contraire ont toujours esquive, fait le plongeon , parle toujours entre eux à , voix base , lui cachant avec le plus grand soin leurs accusations leurs témoins leurs preuves, sur-tout leurs personnes , & fuyant avec le plus évident effroi toute espece de confrontation. Donc ils ont de fortes raisons pour la craindre , celles qu'ils allèguent pour cela étant ineptes au point d'être même outrageantes pour ceux qu'ils en veulent payer, & qui , je ne sais comment, ne laissent pas de s'en contenter : mais pour moi je ne m'en contenterai jamais , & des-la toutes, leurs preuves clandestines sont sans autorise sur moi. Vous voila dans le même cas ou je suis, mais avec un moindre degré de certitude sur l'innocence de l'accuse, [399] puisque ne l'ayant point examine par vos propres yeux vous ne jugez de lui que par ses écrits & sur mort témoignage. Donc vos scrupules devroient être plus grands que les miens, si les manoeuvres de ses perfécuteurs , que vous avez mieux suivies, ne faisoient pour vous une espece de compensation. Dans cette position j'ai pense que ce que nous avions de mieux à faire pour nous assurer de la vérité étoit de la mettre à sa derniere & plus sure épreuve, celle précisément qu'éludent si soigneusement vos Messieurs. Il me sembloit que sans trop nous compromettre nous aurions pu leur dire. " Nous ne saurions approuver qu'aux dépens de la justice & de la sûreté publique, vous fasssiez à un scélérat une grace tacite qu'il n'accepte point & qu'il dit n'être qu'une horrible barbarie que vous couvrez d'un beau nom. Quand cette grace en seroit réellement une, étant faite par force elle change de nature, au lieu d'être un bienfait elle devient un cruel outrage , & rien n'est plus injuste & plus tyrannique que de forcer un homme à nous être oblige malgré lui. C'est sans doute un des crimes de J. J. de n'avoir, au lieu de la reconnoissance qu'il vous doit, qu'un dédain plus que méprisant pour vous & pour vos manoeuvres. Cette impudence de sa part mérite en particulier une punition sortable , & cette punition que vous lui devez & à vous-mêmes est de le confondre, afin que force de reconnaîtra enfin votre indulgence il ne jette plus des nuages sur les motifs qui vous sont agir. Que la confusion d'un hypocrite aussi arrogant soit, si vous voulez, sa seule peine , mais qu'il la sente pour l'édification pour la sûreté publique & pour l'honneur de la génération présente qu'il [400] paroît dédaigner si fort. Alors seulement on pourra sans risque le laisser errer parmi nous avec honte, quand il sera bien authentiquement convaincu & démasque. Jusques à quand soffrirez-vous cet odieux scandale qu'avec la sécurité de l'innocence le crime ose insolemment provoquer la vertu qui gauchit devant lui & se cache dans l'obscurité ? C'est lui qu'il faut réduire à cet indigne silence que vous gardez lui présent : sans quoi l'avenir ne voudra jamais croire que celui qui se montre seul & sans crainte est le coupable, & que celui qui , bien escorte, n'ose l'attendre est l'innocent."



En leur parlant ainsi nous les aurions forces à s'expliquer ouvertement , ou à convenir tacitement de leur imposture, & par la discussion contradictoire des faits nous aurions pu porter un jugement certain sur les accusateurs & sur l'accuse, & prononcer définitivement entre eux & lui. Vous dites que les juges & les témoins entrant tous dans la ligue auroient rendu la prévarication très-facile à exécuter très-difficile à découvrir, & cela doit être : mais il n'est pas impossible aussi que l'accuse n'eut trouve quelque réponse imprévue & péremptoire qui eut démonté toutes leurs batteries & manifeste le complot. Tout est contre lui, je le sais, le pouvoir, la ruse, l'argent, l'intrigue, le tems, les préjugés, son ineptie, ses distractions, son défaut de mémoire, son embarras de s'énoncer, tout enfin , lors l'innocence & la vérité qui seules lui ont donne l'assurance de rechercher de demander de provoquer avec ardeur ces explications qu'il auroit tant de raisons de craindre si sa conscience déposoit contre lui. Mais ses desirs attiédis ne sont plus animes , ni par l'espoir d'un succès qu'il ne peut plus attendre [401] attendre que d'un miracle, ni par l'idée d'une réparation qui put flatter son coeur. Mettez-vous un moment à sa place , & sentez ce qu'il doit penser de la génération présente & de sa conduite à son égard. Après le plaisir qu'elle a pris à le diffamer en le cajolant, quel cas pourroit-il faire du retour de son estime, & de quel prix pourroient être à ses yeux les caresses sinceres des mêmes gens qui lui en prodiguèrent de si fausses avec des coeurs pleins d'aversion pour lui ? Leur duplicité leur trahison leur perfidie ont-elles pu lui laisser pour eux le moindre sentiment favorable , & ne seroit-il pas plus indigne que flatte de s'en voir fête sincérement avec les mêmes démonstrations qu'ils employèrent si long-tems en dérision à faire de lui le jouet de la canaille.


Non, Monsieur, quand tes contemporains; aussi repentans & vrais qu'ils ont été jusqu'ici faux & cruels à son égard , reviendroient enfin de leur erreur ou plutôt de leur haine , & que réparant leur longue injustice , ils tâcheroient à force d'honneurs de lui faire oublier leurs outrages, pourroit-il oublier la bassesse & l'indignité de leur conduite, pourroit-il cesser de se dire que quand même il eut été le scélérat qu'ils se plaisent à voir en lui , leur maniere de procéder, avec ce prétendu scélérat, moins inique, n'en seroit que plus abjecte, & que s'avilir autour d'un monstre à tant de manèges insidieux étoit se mette soi-même au-dessous de lui ? Non, il in est plus au pouvoir de ses contemporains de lui ôter le dédain qu'ils ont tant pris de pleine inspire. Devenu même insensible à leurs insultes comment pourroit-il être touche de leurs éloges ? Comment pourroit-il agréer le retour tardif & [402] force de leur estime, ne pouvant plus lui-même en avoir pour eux ? Non, ce retour de la part d'un public si méprisable ne pourroit plus lui donner aucun plaisir ni lui rendre aucun honneur. Il en seroit plus importune sans en être plus satisfait. Ainsi l'explication juridique & décisive qu'il n'a pu jamais obtenir & qu'il a cesse de désirer étoit plus pour nous que pour lui. Elle ne pourroit plus , même avec la plus éclatante justification, jetter aucune véritable douceur dans sa vieillesse. Il est désormais trop étranger ici-bas pour prendre à ce qui s'y fait aucun intérêt qui lui soit personnel. N'ayant plus de suffisante raison pour agir, il reste tranquille, en attendant avec la mort la fin de ses peines, & ne voit plus qu'avec indifférence le sort du peu de jours qui lui restent à passer sur la terre.



Quelque consolation néanmoins est encore à sa portée; je consacre ma vie à la lui donner & je vous exhorte d'y concourir. Nous ne sommes entres ni l'un ni l'autre dans les secrets de la ligue dont il est l'objet; nous n'avons point partage la fausseté de ceux qui la composent : nous n'avons point cherche à le surprendre par des caresses perfides. Tant que vous l'avez hai vous l'avez fui, & moi je ne l'ai recherche que dans l'espoir de le trouver digne de mon amitié, & l'épreuve nécessaire pour porter un jugement éclaire sur son compte , ayant été long-tems autant recherchée par lui qu'écartée par vos Messieurs , forme un préjugé qui supplée autant qu'il le peut à cette épreuve, & confirme ce que j'ai pense de lui après un examen aussi long qu'impartial. Il m'a dit cent fois qu'il se seroit console de l'injustice publique, s'il eut trouve un [403] seul coeur d'homme qui s'ouvrit au sien, qui sentit ses peines & qui les plaignit ; l'estime franche & pleine d'un seul l'eut dédommage du méprise de tous les autres. Je puis lui donner ce dédommagement & je le lui voue. Si vous vous joignez à moi pour cette bonne oeuvre nous pouvons lui rendre dans ses vieux jours la douceur d'une société véritable qu'il a perdue depuis si long-tems & qu'il n'esperoit plus retrouver ici-bas. Laissons le public dans l'erreur ou il se complait, & dont il est digne, & montrons seulement à celui qui en est la victime que nous ne la partageons pas. Il ne s'y trompe déjà plus à mon égard, il ne s'y trompera point au votre , & si vous venez à lui avec les sentimens qui lui sont dus vous le trouverez prêt à vous les rendre. Les nôtres lui seront d'autant plus sensibles qu'il ne les attendoit plus de personne , & avec le coeur que je lui connois il n'avoit pas besoin d'une si longue privation pour lui en faire sentir le prix. Que ses perfécuteurs continuent de triompher, il verra leur prospérité sans peine : le désir de la vengeance ne le tourmenta jamais. Au milieu de tous leurs succès il les plaint encore, & les croit bien plus malheureux que lui. En effet quand la triste jouissance des maux qu'ils lui ont faits pourroit remplir leurs coeurs d'un contentement véritable , peut-elle jamais les garantir de la crainte d'être un jour découverts & démasqués ? Tant de soins qu'ils se donnent tant de mesures qu'ils prennent sans relâche depuis tant d'années ne marquent-elles pas la frayeur de n'en avoir jamais pris assez? Ils ont beau renfermer la vérité dans de triples murs de mensonges & d'impostures qu'ils renforcent continuellement, ils tremblent toujours qu'elle ne s'échappé [404] par quelque fissure. L'immense édifice de ténèbres qu'ils ont élevé autour de lui ne suffit pas pour les rassurer. Tant qu'il vit, un accident imprévu peut lui dévoiler leur mystère & les exposer à se voir confondus. Sa mort même loin de les tranquilliser doit augmenter leurs alarmes. Qui sait s'il n'a point trouve quelque confident discret qui, lorsque l'animosité du public cessera d'être attisée par la présence du condamne, saisira pour se faire écouter le moment ou les yeux commenceront à s'ouvrir ? Qui sait si quelque dépositaire fidelle ne produira pas en tems & lieu de telles preuves de son innocence que le public, force de s'y rendre , sente & déplore sa longue erreur ? Qui sait si dans le nombre infini de leurs complices il ne s'en trouvera pas quelqu'un que le repentir que le remords fasse parler ? On a beau prévoir ou arranger toutes les combinaisons imaginables, on craint toujours qu'il n'en reste quelqu'une qu'on n'a pas prévue , & qui fasse découvrir la vérité quand on y pensera le moins. La prévoyance à beau travailler, la crainte est encore plus active , & les auteurs d'un pareil projet ont sans y penser sacrifie à leur haine le repos du reste de leurs jours.



Si leurs accusations étoient véritables & que J. J. fut tel qu'ils l'ont peint, l'ayant une sois démasque pour l'acquit de leur conscience & dépose leur secret chez ceux qui doivent veiller à l'ordre public, ils se reposeroient sur eux du reste, cesseroient de s'occuper du coupable & ne penseroient plus à lui. Mais l'oeil inquiet & vigilant qu'ils ont sans cesse attache sur lui, les émissaires dont ils l'entourent , les mesures qu'ils ne cessent de prendre pour lui fermer toute voie à toute explication, [405] pour qu'il ne puisse leur échapper en aucune sorte, décèlent avec leurs alarmes la cause qui les entretient & les perpétue : elles ne peuvent plus cesser quoiqu'ils fassent; vivant ou mort il les inquiétera toujours, & s'il aimoit la vengeance il en auroit une bien assurée dans la frayeur dont, malgré tant de précautions entassées , ils ne cesseront plus d'être agites.


Voilà le contrepoids de leurs succès & de toutes leurs prospérités. Ils ont employé toutes les ressources de leur art pour faire de lui le plus malheureux des êtres ; à force d'ajouter moyens sur moyens ils les ont tous épuises, & loin de parvenir à leurs fins ils ont produit l'effet contraire. Ils ont fait trouver à J. J. des ressources en lui - même qu'il ne connoîtroit pas sans eux. Après lui avoir fait le pis qu'ils pouvoient lui faire, ils l'ont mis en état de n'avoir plus rien à craindre ni d'eux ni de personne , & de voir avec la plus profonde indifférence tous les evenemens humains. Il n'y a point d'atteinte sensible à son ame qu'ils ne lui aient portée; mais en lui faisant tout le mal qu'ils lui pouvoient faire ils l'ont force de se réfugier dans des asyles ou il n'est plus en leur pouvoir de pénétrer. Il peut maintenant les défier & se moquer de leur impuissance. Hors d'état de le rendre plus malheureux , ils le deviennent chaque jour davantage , envoyant que tant d'efforts n'ont abouti qu' à empirer leur situation & adoucir la sienne. Leur rage devenue impuissante n'a fait que s'irriter en voulant s'assouvir.


Au reste il ne doute point que malgré tant d'efforts , le tems ce lève enfin le voile de l'imposture & ne découvre [406] son innocence. La certitude qu'un jour on sentira le prix de si patience contribue à la soutenir & en lui tout ôtant ses perfécuteurs n'ont pu lui ôter la confiance & l'espoir. " Si ma mémoire devoir , dit - il , s'éteindre avec moi, je me consolerois d'avoir été si mal connu des hommes dont je serois bientôt oublie; mais puisque mon existence doit être connue après moi par mes livres & bien plus par mes malheurs, je ne me trouve point, je l'avoue , assez de résignation pour penser sans impatience , moi qui me sens meilleur & plus juste qu'aucun homme qui me soit connu , qu'on ne se souviendra de moi que comme d'un monstre, & que mes écrits, ou le coeur qui les dicta est empreint à chaque page , passeront pour les déclamations d'un tartuffe qui ne cherchoit qu'a tromper le public. Qu'auront donc servi mon courage & mon zele, si leurs monumens loin d'être utiles aux bons *[*Jamais les discours d'un homme qu'on croit parler contre si pensée ne toucheront ceux qui ont cette opinion. Tous ceux qui pensant mal de moi disent avoir profite dans la vertu par la vertu par la lecture de mes livres , mentent même très-sottement. Ce sont ceux-la qui sont vraiment des tartuffes.] ne sont qu'aigrir & fomenter l'animosité des mechans, si tout ce que l'amour de la vertu m'a fait dire sans crainte & sans intérêt ne fait à l'avenir, comme aujourd'hui , qu'exciter contre moi la prévention & la haine, & ne produit jamais aucun bien; si au lieu des bénédictions qui m'étoient dues, mon nom que tout devoit rendre honorable n'est prononce dans l'avenir qu'avec imprécation! Non , je ne supporterois jamais une si cruelle idée ; elle absorberoit tout ce qui m'est [407] reste de courage & de constance. Je consentirois sans peine à ne point exister dans la mémoire des hommes , mais je ne puis consentir, je l'avoue, à y rester diffame; non, le Ciel ne le permettra point; & dans quelque état que m'ait réduit la destinée, je ne désespérerai jamais la providence , sachant bien qu'elle choisit son heure & non pas la notre, & qu'elle aime à frapper son coup au moment qu'on' ne l'attend plus. Ce n 'est pas que je donne encore aucune importance, & sur-tout par rapport à moi, au peu de jours qui me restent à vivre, quand même j'y pourrois voir renaître pour moi toutes les douceurs dont on a pris peine à tarir le cours. J'ai trop connu la misère des prospérités humaines pour être sensible à mon age à leur tardif & vain retour, & quelque peu croyable qu'il soit, il leur seroit encore plus aise de revenir qu' à moi d'en reprendre le goût. Je n'espere plus, & je désire très-peu, de voir de mon vivant la révolution qui doit désabuser le public sur mon compte. Que mes perfécuteurs jouissent en paix, s'ils peuvent, toute leur vie du bonheur qu'ils se sont fait des miseres de la mienne. Je ne désire de les voir ni confondus ni punis , & pourvu qu'enfin la vérité soit connue, je ne demande point que ce soit à leurs dépens: mais je ne puis regarder comme une chose indifférente aux hommes le rétablissement de ma mémoire & le retour de l'estime publique qui m'étoit due. Ce seroit un trop grand malheur pour le genre-humain que la maniere dont on a procède à mon égard servit de modele & d'exemple, que l'honneur des particuliers dépendît de tout imposteur [408] adroit, & que la société , foulant aux pieds les plus saintes loix de la justice , ne fut plus qu'un ténébreux brigandage de trahisons secrètes & d'impostures adoptées sans confrontation, sans contradiction, sans versification, & sans aucune défense laissée aux accuses. Bientôt les hommes à la merci les uns des autres n'auroient de force & d'action que pour s'entre-déchirer entr'eux , sans en avoir aucune pour la résistance; les bons, livres tout-a-fait aux mechans, deviendroient d'abord leur proie , enfin leurs disciples ; l'innocence n'auroit plus d'asyle , & la terre devenue un enfer, ne feroit couverte que de Démons occupes à se tourmenter les uns & les autres. Non , le Ciel ne laissera point un exemple aussi funeste ouvrir au crime une route nouvelle inconnue jusqu'à ce jour ; il découvrira la noirceur d'une trame aussi cruelle. Un jour viendra, j'en ai la juste confiance, que les honnêtes gens béniront ma mémoire & pleureront sur mon sort. Je suis sur de la chose, quoique j'en ignore le tems. Voilà le fondement de ma patience & de mes consolations. L'ordre sera rétabli tôt ou tard, même sur la terre , je n'en doute pas. Mes oppresseurs peuvent reculer le moment de ma justification, mais ils ne sauroient empêcher qu'il ne vienne. Cela me suffit pour être tranquille au milieu de leurs oeuvres : qu'ils continuent à disposer de moi durant ma vie, mais qu'ils se pressent ; je vais bientôt leur échapper."



Tels sont sur ce point les sentimens de J. J. & tels sont aussi les miens. Par un décret dont il ne m'appartient pas de fonder la profondeur, il doit passer le reste de ses jours [409] dans le méprise & l'humiliation : mais j'ai le plus vis pressentiment qu'après sa mort & celle de les perfécuteurs leurs trames seront découvertes & sa mémoire justifiée. Ce sentiment me paroît si bien fonde, que pour peu qu'on y réfléchisse, je ne vois pas qu'on en puisse douter. C'est un axiome généralement admis que tôt ou tard la vérité se découvre , & tant d'exemples l'ont confirme que l'expérience ne permet plus qu'on en doute. Ici du moins il n'est pas concevable qu'une trame aussi compliquée reste cachée aux ages futurs; il n'est pas même à présumer qu'elle le soit long-tems dans le notre. Trop de lignes la décèlent, pour qu'elle échappé au premier qui voudra bien y regarder, & cette volonté viendra surement à plusieurs si-tôt que J. J. aura cesse de vivre. De tant de gens employés à fasciner les yeux du public , il n'est pas possible qu'un grand nombre n'apperçoive la mauvaise foi de ceux qui les dirigent, & qu'ils ne sentent que si cet homme étoit réellement tel qu'ils le sont, il seroit superflu d'en imposer au public sur son compte, & d'employer tant d'impostures pour le charger de choses qu'il ne fait pas, & déguiser celles qu'il fait. Si l'intérêt l'animosité la crainte les sont concourir aujourd'hui sans peine à ces manoeuvres; un tems peut venir ou leur passion calmée & leur intérêt change leur feront voir sous un jour bien différent les oeuvres sourdes dont ils sont aujourd'hui témoins & complices. Est-il croyable alors qu'aucun de ces coopérateurs subalternes ne parlera confidemment à personne de ce qu'il a vu , de ce qu'on lui a fait faire , & de l'effet de tout cela pour abuser le public ? que , trouvant d'honnêtes gens empresses à la recherche [410] de la vérité défigurée , ils ne seront point tentes de se rendre encore nécessaires en la découvrant comme ils le sont maintenant pour la cacher , de se donner quelque importance en montrant qu'ils furent admis dans la confidence des Grands & qu'ils savent des anecdotes ignorées du public? Et pourquoi ne croirois-je pas que le regret d'avoir contribue à noircir un innocent en rendra quelques-uns indiscrets ou véridiques , sur-tout à l'heure ou prêts à forcir de cette vie , ils seront sollicites par leur conscience à ne pas emporter leur coulpe avec eux ? Enfin pourquoi les réflexions que vous & moi saisons aujourd'hui ne viendroient-elles pas alors dans l'esprit de plusieurs personnes, quand elles examineront de sang-froid la conduite qu'on a tenue & la facilite qu'on eut par elle de peindre cet homme comme on a voulu? On sentira qu'il est beaucoup plus incroyable qu'un pareil homme ait existe réellement, qu'il ne l'est que la crédulité publique enhardissant les imposteurs , les ait portes à le peindre ainsi successivement , & en enchérissant toujours , sans s'appercevoir qu'ils passoient même la mesure du possible. Cette marche , très-naturelle à la passion , est un piége qui la décelé & dont elle se garantit rarement. Celui qui voudroit tenir un registre exact de ce que , selon vos Messieurs , il a fait dit écrit imprime depuis qu'ils se sont empares de sa personne , joint à tout ce qu'il a fait réellement, trouveroit qu'en cent ans il n'auroit pu suffire à tant de choses. Tous les livres qu'on lui attribue tous les propos qu'on lui fait tenir sont aussi concordans & aussi naturels que les faits qu'on lui impute, & tout cela toujours si bien prouve qu'en admettant [411] un seul de ces faits, on n'a plus droit d'en rejetter aucun autre.


Cependant avec un peu de calcul & de bon sens, on verra que tant de choses sont incompatibles, que jamais il n'a pu faire tout cela ni se trouver en tant de lieux differens en si peu de tems; qu'il y a par conséquent plus de fictions que de vérités dans toutes ces anecdotes entassées , & qu'enfin les mêmes preuves qui n'empêchent pas les unes d'être des mensonges ne sauroient établir que les autres sont des vérités. La force même & le nombre de toutes ces preuves suffiront pour faire soupçonner le complot, & des-lors toutes celles qui n'auront pas subi l'épreuve légale perdront leur force , tous les témoins qui n'auront pas été confrontes l'accuse perdront leur autorise, & il ne restera contre lui de charges solides que celles qui lui auront été connues & dont il n'aura pu se justifier ; c'est- à-dire , qu'aux fautes près qu'il a déclarée le premier, & dont vos Messieurs ont tire un si grand parti , on n'aura rien du tout à lui reprocher.


C'est dans cette persuasion qu'il me paroît raisonnable qu'il se console des outrages de les contemporains & de leur injustice. Quoiqu'ils puissent faire, ses livres transmis à la postérité montreront que leur Auteur ne fut point tel qu'on s'efforce de le peindre , & sa vie réglée simple uniforme & la même depuis tant d'années ne s'accordera jamais avec le caractere affreux qu'on veut lui donner. Il en sera de ce ténébreux complot forme dans un si profond secret, développé avec de si grandes précautions & suivi avec tant de zele comme de tous les ouvrages des passions des hommes qui [412] sont passagers & périssables comme eux. Un tems viendra qu'on aura pour le siecle ou vécut J. J. la même horreur que ce siecle marque pour lui, & que ce complot immortalisant son Auteur, comme Erostrate, passera de génie & plus encore de méchanceté.


LE FRANÇOIS.


Je joins de bon coeur mes voeux aux vôtres pour l'accomplissent de cette prédiction, mais j'avoue que je n'y ai pas autant de confiance , & à voir le tour qu'a pris cette affaire je jugerois que des multitudes de caracteres & d'evenemens décrits dans l'histoire n'ont peut - être d'autre fondement, que l'invention de ceux qui se sont avises de les affirmer. Que le tems fasse triompher la vérité, c'est ce qui doit arriver très-souvent , mais que cela arrive toujours, comment le sait-on , & sur quelle preuve peut-on l'assurer ? Des vérités long-tems cachées se découvrent enfin par quelques circonstances fortuites. Cent mille autres peut-être resteront à jamais offusquées par le mensonge sans que nous ayons aucun moyen de les reconnaîtra & de les manifester; car tant qu'elles restent cachées, elles sont pour nous comme n'existant pas. Otez le hasard qui en fait découvrir quelqu'une, elle continueroit d'être cachée, & qui sait combien il en reste pour qui ce hasard ne viendra jamais? Je disons donc pas que le tems fait toujours triompher la vérité, car c'est ce qu'il nous est impossible de savoir, & il est bien plus croyable qu'effacant pas à pas toutes ses traces, il fait plus souvent triompher le mensonge , sur-tout quand les hommes ont intérêt à le soutenir. Les conjectures sur lesquelles [413] vous croyez que le mystère de ce complot sera dévoile me paroissent , à moi qui l'ai vu de plus près , beaucoup moins plausibles qu' à vous. La ligue est trop forte trop nombreuse trop bien liée pour pouvoir se dissoudre aisément , & tant qu'elle durera comme elle est , il est trop périlleux de s'en détacher pour que personne s'y hasarde sans autre intérêt que celui de la justice. De tant de fils divers qui composent cette trame, chacun de ceux qui la conduisent ne voit que celui qu'il doit gouverner & tout au plus ceux qui l'avoisinent. Le concours général du tout n'est apperçu que des directeurs , qui travaillent sans relâche à démêler ce qui s'embrouille , à ôter les tiraillemens les contradictions & à faire jouer le tout d'une maniere uniforme. La multitude des choses incompatibles entr'elles qu'on fait dire & faire à J. J. n'est, pour ainsi dire , que le magasin des matériaux dans lequel , les entrepreneurs faisant un triage, choisiront à loisir les choses assortissantes qui peuvent s'accorder, & rejettant celles qui tranchent répugnent & se contredisent , parviendront bientôt à les faire oublier après qu'elles auront produit leur effet. Inventez toujours , disent -ils aux ligueurs subalternes , nous nous chargeons de choisir & d'arranger après. Leur projet est, comme je vous l'ai dit, de faire une refonte générale de toutes les anecdotes recueillies ou fabriquées par leurs satellites, & de les arranger en un corps d'histoire disposée avec tant d'art, & travaillée avec tant de soin , que tout ce qui est absurde & contradictoire, loin de paroître un tissu de fables grossieres, paroîtra l'effet de l'inconséquence de l'homme, qui, avec des passions diverses & monstrueuses, vouloit le blanc & le noir, [414] & passoit sa vie à faire & défaire , faute de pouvoir accomplir ses mauvais desseins.



Cet ouvrage qu'on préparé de longue main pour le publier d'abord après sa mort , doit , par les pieces & les preuves dont il sera muni , fixer si bien le jugement du public sur sa mémoire , que personne ne s'avise même de former là-dessus le moindre doute. On y affectera pour lui le même intérêt la même affection dont l'apparence bien ménagée a eu tant d'effet de son vivant, & pour marquer plus d'impartialité, pour lui donner comme à regret un caractere affreux, on y joindra les éloges les plus outres de sa plume & de ses talens, mais tournes de façon à le rendre odieux encore par-là , comme si dire & prouver également le pour & le contre, tout persuader & ne rien croire eut le jeu favori de son esprit. En un mot l'écrivain de cette vie , admirablement choisi pour cela , saura comme l'Aletès du Tasse.


Menteur adroit , savant dans l'art de nuire

Sous la forme d'éloge habiller la satire.



Ses livres, dites-vous , transmis à la postérité, déposeront en faveur de leur Auteur. Ce sera, je l'avoue, un argument bien fort pour ceux qui penseront comme vous & moi sur ces livres. Mais savez-vous à quel point on peut les défigurer, & tout ce qui a déjà été fait pour cela avec le plus grand succès, ne prouve-t-il pas qu'on peut tout faire sans que le public le croye ou le trouve mauvais ? Cet argument tire de ses livres à toujours inquiète nos Messieurs. Ne pouvant les anéantir, & leurs plus malignes interprétations ne suffisant pas encore [415] pour les décrier à leur gré , ils en ont entrepris la falsification, & cette entreprise qui sembloit d'abord presque impossible est devenue par la connivence du public , de la plus facile exécution. L'Auteur n'a fait qu'une seule édition de chaque piece. Ces impressions éparses ont disparu depuis long-tems , & le peu d'exemplaires qui peuvent rester , caches dans quelques cabinets n'ont excite la curiosité de personne pour les comparer avec les recueils dont on affecte d'inonder le public. Tous ces recueils , grossis de critiques outrageantes de libelles venimeux, & faits avec l'unique projet de défigurer les productions de l'Auteur , d'en altérer les maximes , & d'en changer peu-a-peu l'esprit, ont été , dans cette vue , arranges & falsifies avec beaucoup d'art, d'abord seulement par des retranchemens qui supprimant les éclaircissemens nécessaires , alteroient le sens de ce qu'on laissoit, puis par d'apparentes négligences qu'on pouvoit faire passer pour les fautes d'impression, mais qui produisoient des contre-sens terribles, & qui, fidellement transcrites à chaque impression nouvelle , ont enfin substitue par tradition ces fausses leçons aux véritables. Pour mieux réussir dans ce projet on a imagine de faire de belles éditions qui par leur perfection typographique, fissent tomber les précédentes & restassent dans les bibliothèques ; & pour leur donner un plus grand crédit , on a tache d'y intéresser l'Auteur même par l'appât du gain , & on lui a fait pour cela, par le Libraire charge de ces manoeuvres , des propositions assez magnifiques pour devoir naturellement le tenter. Le projet croit d'établir ainsi la confiance du public , de ne faire passer sous les yeux de l'Auteur que des épreuves correctes & [416] de tirer à son insçu les feuilles destinées pour le public, & ou le texte eut été accommode selon les vues de nos Messieurs. Rien n'eut été si facile par la maniere dont il est enlace que de lui cacher ce petit manége , & de le faire ainsi servir lui même à autoriser la fraude dont il devoit être la victime & qu'il eut ignorée , croyant transmettre à la postérité une édition fidelle de ses écrits. Mais soit dégoût soit paresse soit qu'il ait eu quelque vent du projet , non content de s'être refuse à la proposition , il a désavoue dans une protestation signée tout ce qui s'imprimeroit désormais sous son nom. L'on a donc pris le parti de se passer de lui & d'aller en avant comme s'il participoit à l'entreprise. L'édition se fait par souscription s'imprime, dit-on , à Bruxelles en beau papier beau caractere belles estampes. On n'épargnera rien pour la prôner dans toute l'Europe , & pour en vanter sur-tout l'exactitude & la fidélité, dont on ne doutera pas plus que de la ressemblance du portrait publie par l'ami Hume. Comme elle contiendra beaucoup de nouvelles pieces refondues ou fabriquées par nos Messieurs , on aura grand soin de les munir de titres plus que suffisans auprès d'un public qui ne demande pas mieux que de tout croire , & qui ne s'avisera pas si tard de faire le difficile sur leur authenticité.


ROUSSEAU.


Mais comment! cette déclaration de J. J. dont vous venez de parler ne lui servira donc de rien pour se garantir de toutes ces fraudes , & quoiqu'il puisse dire , vos Messieurs feront passer sans obstacle tout ce qu'il leur plaira d'imprimer sous son nom ?



[417] LE FRANÇOIS.


Bien plus ; ils ont su tourner contre lui jusqu'a son désaveu. En le faisant imprimer eux-mêmes ils en ont tire pour eux un nouvel avantage , en publiant que , voyant ses mauvais principes mis à découvert & consignes dans ses écrits , il tâchoit de se disculper en rendant leur fidélité suspecte. Passant habilement sous silence les falsifications réelles, ils ont fait entendre qu'il accusoit d'être falsifies des passages que tout le monde sait bien ne l'être pas, & fixant toute l'attention du public sur ces passages , ils l'ont ainsi détourne de versifier leurs infidélités. Supposez qu'un homme vous dise : J. J. dit qu'on lui à vole des poires , & il ment; car il a son compte de pommes; donc on ne lui a point vole de poires : ils ont exactement raisonne comme cet homme-là , & c'est sur ce raisonnement qu'ils ont persiste sa déclaration. Ils étoient si surs de son peu d'effet qu'en même tems qu'ils la faisoient imprimer, ils imprimoient aussi cette prétendue traduction du Tasse tout exprès pour la lui attribuer, & qu'ils lui ont en effet attribuée, sans la moindre objection de la part du public; comme si cette maniere d'écrire aride & sautillante , sans liaison sans harmonie & sans grace , étoit en effet la sienne. De sorte que, selon eux, tout en protestant contre tout ce qui paroîtroit désormais sous son nom, ou qui lui seroit attribue, il publioit néanmoins ce barbouillage, non-seulement sans s'en cacher, mais ayant grand'peur de n'en être pas cru l'auteur, comme il paroît par la préface singeresse qu'ils ont mise à la tête du livre.



[418] Vous croyez qu'une balourdise aussi grossiere une aussi extravagante contradiction devoit ouvrir les yeux à tout le monde & révolter contre l'impudence de nos Messieurs poussée ici jusqu' à la bêtise ? point du tout : en réglant leurs manoeuvres sur la disposition ou ils ont mis le public, sur la crédulité qu'ils lui ont donnée, ils sont bien plus surs de réussir que s'ils agissoient avec plus de finesse. Des qu'il s'agit de J. J. il n'est besoin de mettre ni bon sens ni vraisemblance dans les choses qu'on en débite, plus elles sont absurdes & ridicules plus on s'empresse à n'en pas douter. Si d'A***. [Alembert] ou D***. [Diderot] s'avisoient d'affirmer aujourd'hui qu'il a deux têtes, en le voyant passer demain dans la rue tout le monde lui verroit deux têtes très-distinctement, & chacun seroit très-surpris de n'avoir pas apperçu plutôt cette monstruosité.

Nos Messieurs sentent si bien cet avantage & savent si bien s'en prévaloir, qu'il entre dans leurs plus efficaces ruses d'employer des manoeuvres pleines d'audace & d'impudence au point d'en être incroyables , afin que s'il les apprend & s'en plaint personne n'y veuille ajouter soi. Quand par exemple un honnête imprimeur Simon dira publiquement à tout le monde que J. J. vient souvent chez lui voir & corriger les épreuves de ces éditions frauduleuses qu'ils sont de les écrits, qui est-ce qui croira que J. J. ne connoît pas l'imprimeur Simon, & n'avoir pas même oui parler de ces éditions quand ce discours lui revint? Quand encore on verra son nom pompeusement étale dans les listes des souscripteurs de livres de prix, qui est-ce qui des-à-présent & dans l'avenir ira s'imaginer que toutes ces souscriptions prétendues sont là mises à son insçu, ou malgré [419] lui, seulement pour lui donner un air d'opulence & de prétention qui démente le ton qu'il a pris. Et cependant.....

ROUSSEAU.


Je sais ce qu'il en est, car il m'a proteste n'avoir fait en sa vie qu'une seule souscription, savoir celle pour la statue de M. de Voltaire .*


[*Lettre de M. Rousseau à M. De La Tourette.

à Lyon 2 Juin 1770.


J'apprends, Monsieur, qu'on a forme le projet d'élever une statue à M. de Voltaire, & qu'on permet à tous ceux qui sont connus par quelque ouvrage imprime , de concourir à cette entreprise. J'ai paye assez cher le droit d'être admis à cet honneur , pour oser y prétendre , & je vous supplie de vouloir bien interposer vos bons offices pour me faire inscrire au nombre des souscrivans. J'espere , Monsieur , que les bontés dont vous m'honorez & l'occasion pour laquelle je m'en prévaux ici, vous seront aisément pardonner la liberté que je prends. Je vous salue, Monsieur, très-humblement & de tout mon coeur.

Lettre de M. de Voltaire à M. De La Tourette, relative à la précédente, transcrite sur l'original.
23 Juin 1770 à Ferney.

Vous savez peut-être, Monsieur , qu'on a imprime dans la gazette de Berne que Jean-Jaques Rousseau vous avait écrit une lettre par laquelle il souscrivait entre vos mains pour certaine statue. Je vous prie de me dire si la chose est vraie. J'ai peur que les gens de lettres de Paris ne veuillent point admettre d'étranger. Ceci est une galanterie toute Française. Ceux qui l'ont imaginée sont tous ou artistes, ou amateurs. M. le Duc de Choiseul est à la tête , & trouverait peut- être mauvais que l'article de la gazette se trouvàt vrai.

Mde. Denis vous fait les plus sinceres complimens. Agréez, Monsieur , les assurances de mon tendre attachement pour vous & pour toute votre famille.]



LE FRANÇOIS.


He bien, Monsieur, cette seule souscription qu'il a faite est la seule dont on ne sait rien; car le discret d'Alembert qui l'a reçue n'en a pas fait beaucoup de bruit. Je comprends bien que cette souscription est moins une générosité qu'une vengeance; mais c'est une vengeance à la Jean-Jaques que Voltaire ne lui rendra pas.


[420] Vous devez sentir par ces exemples que de quelque façon qu'il s'y prenne , & dans aucun tems, il ne peut raisonnablement espérer que la vérité perce à son égard à travers les filets tendus autour de lui & dans lesquels en s'y débattant il ne fait que s'enlacer davantage. Tout ce qui lui arrive est trop hors de l'ordre commun des choses pour pouvoir jamais être cru , & ses protestations mêmes ne seront qu'attirer sur lui les reproches d'impudence & de mensonge que méritent ses ennemis.

Donnez à J. J. un conseil ; le meilleur peut-être qui lui reste à suivre , environne comme il est d'embûches & de piégés ou chaque pas ne peut manquer de l'attirer : c'est de rester, s'il se peut, immobile, de ne point agir du tout,*[* Il ne m'est pas permis de suivre ce conseil en ce qui regarde la juste défense de mon honneur. Je dois jusqu' à la fin faire tout ce qui dépend de moi , sinon pour ouvrir les yeux à cette aveugle génération , du moins pour en éclairer une plus équitable. Tous les moyens pour cela me sont ôtes, je le sais; mais sans aucun espoir de succès tous les efforts possibles quoiqu'inutiles n'en sont pas moins dans mon devoir, & je ne cesserai de les faire jusqu' à mon dernier soupir. Fay ce que doy , arrive que pourra.] de n'acquiescer à rien de ce qu'on lui propose sous quelque prétexte que ce soit, & de resister même à ses propres mouvemens tant qu'il peut s'abstenir de les suivre. Sous quelque face avantageuse qu'une chose à faire ou à dire se présente à son esprit; [421] il doit compter que des qu'on lui laisse le pouvoir de l'exécuter, c'est qu'on est sur d'en tourner l'effet contre lui & de la lui rendre funeste. Par exemple , pour tenir le public en garde contre les falsifications de ses livres, & contre tous les écrits pseudonymes qu'on fait courir journellement sous son nom, qu'y avoit-il de meilleur en apparence & dont on put moins abuser pour lui nuire, que la déclaration dont nous venons de parler? & cependant vous seriez étonne du parti qu'on a tire de cette déclaration pour un effet tout contraire, & il a du sentir cela de lui-même par le soin qu'on a pris de la faire imprimer à son insçu : car il n'a surement pas pu croire qu'on ait pris ce soin pour lui faire plaisir. L'écrit sur le Gouvernement de Pologne*[* Cet écrit est tombe dans les mains de M. d'A***.[Alembert]  peut-être aussitôt qu'il est sorti des miennes & Dieu sait quel usage il en à tu faire. M. le Comte Wielhorski m'apprit en venant me dire adieu à son départ de Paris qu'on avoit mis des horreurs de lui dans la gazette d'Hollande. A l'air dont il me dit cela j'ai juge en y repensant qu'il me croyoit l'auteur de l'article , & je ne doute pas qu'il n'y ait du d'A ***. [Alembert] dans cette affaire , aussi bien que dans celle d'un certain Comte Zanowisch Dalmate , & d'un prêtre aventurier Polonois qui a fait mille efforts pour pénétrer chez moi. Les manoeuvres de ce M. d'A***. [Alembert]  ne me surprennent plus , j'y suis tout accoutume. Je ne puis assurément approuver la conduite du Comte Wielhorski à mon égard. Mais cet article a part que je n'entreprends pas d'expliquer , j'ai toujours regarde & je regarde encore ce Seigneur Polonois comme un honnête homme & un bon patriote, & si j'avois la fantaisie & les moyens de faire inférer des articles dans les gazettes , j'aurois assurément des choses plus pressées à dire & plus importantes pour moi que des satires du Comte Wielhorski. Le succès de toutes ces menées est un effet nécessaire du système de conduite que l'on suit à mon égard. Qu'est -ce qui pourroit empêcher de réussir tout ce qu'on entreprend contre moi , dont je ne sais rien, à quoi je ne peux rien, & que tout le monde favorise?] qu'il n'a fait que sur les plus [422] touchantes instances, avec le plus parfait désintéressement, & par les seuls motifs de la plus pure vertu, sembloit ne pouvoir qu'honorer son auteur & le rendre respectable , quand même cet écrit n'eut été qu'un tissu d'erreurs. Si vous saviez par qui, pour qui, pourquoi cet écrit étoit sollicite, l'usage qu'on s'est empresse d'en faire & le tour qu'on a su lui donner , vous sentiriez parfaitement combien il eut été a désirer pour l'auteur que , résistant à toute cajolerie , il se refusât à l'appât de cette bonne oeuvre qui de la part de ceux qui la sollicitoient avec tant d'instance, n'avoit pour but que de la rendre pernicieuse pour lui. En un mot, s'il connoît sa situation , il doit comprendre, pour peu qu'il y réfléchisse, que toute proposition qu'on lui fait & quelque couleur qu'on y donne a toujours un but qu'on lui cache & qui l'empecheroit d'y consentir si ce but lui étoit connu. Il doit sentir sur-tout que le motif de faire du bien ne peut être qu'un piège pour lui de la part de ceux qui le lui proposent, & pour eux un moyen réel de faire du mal à lui ou par lui, pour le lui imputer dans la suite; qu'après l'avoir mis hors d'état de rien faire d'utile aux autres ni à lui même, on ne peut plus lui présenter un pareil motif que pour le tromper; qu'enfin n'étant plus dans sa position en puissance de faire aucun bien , tout ce qu'il peut désormais faire de mieux est de s'abstenir tout-a-fait d'agir de peur de mal faire sans le voir ni le vouloir, comme cela lui arrivera infailliblement chaque fois qu'il cédera aux instances des riens qui l'environnant, & qui ont toujours leur leçon toute faite sur les choses qu'ils doivent lui proposer. Sur-tout qu'il ne se laisse point émouvoir par le reproche de se refuser à quelque [423] bonne oeuvre ; sur au contraire que si c'étoit réellement une bonne oeuvre, loin de l'exhorter à y concourir, tout se réuniroit pour l'en empêcher de peur qu'il n'en eut le mérite , & qu'il n'en résultat quelque effet en sa faveur.

Par les mesures extraordinaires qu'on prend pour altérer & défigurer ses écrits & pour lui en attribuer auxquels il n'a jamais songe , vous devez juger que l'objet de la ligue ne se borne pas à la génération présente , pour qui ces soins ne sont plus nécessaires, & puisqu'ayant sous les yeux ses livres, tels à-peu-près qu'il les a composes , on n'en a pas tire l'objection qui nous paroît si forte à l'un & à l'autre contre l'affreux caractere qu'on prête à l'auteur ; puisqu'au contraire on les a su mettre au rang de ses crimes, que la profession de foi du Vicaire est devenue un écrit impie, l'Heloise un roman obscène, le Contrat Social un livre séditieux; puisqu'on vient de mettre à Paris Pygmalion malgré lui sur la scene tout exprès pour exciter ce risible scandale qui n'a fait rire personne, & dont nul n'a senti la comique absurdité: puisqu'enfin ces écrits tels qu'ils existent n'ont pas garanti leur auteur de la diffamation de son vivant , l'en garantiront-ils mieux après sa mort quand on les aura mis dans l'état projette pour rendre sa mémoire odieuse, & quand les auteurs du complot auront eu tout le tems d'effacer toutes les traces de son innocence & de leur imposture? Ayant pris toutes leurs mesures en gens prévoyans & pourvoyans qui songent à tour, auroient-ils oublie la supposition que vous faites du repentir de quelque complice , du moins à l'heure de la mort , & les déclarations incommodes qui pourroient en résulter s'ils n'y mettoient ordre [424] Non , Monsieur, compotez que toutes leurs mesures sont si bien prises qu'il leur reste peu de chose à craindre de ce cote-la.


Parmi les singularités qui distinguent le siecle ou nous vivons de tous les autres, est l'esprit méthodique & conséquent qui depuis vingt ans dirige les opinions publiques. Jusqu'ici ces opinions erroient sans faire & sans regle au gré des passions des hommes, & ces passions s'entrechoquant sans cesse faisoient flotter le public de l'une à l'autre sans aucune direction constante. Il n'en est plus de même aujourd'hui. Les préjugés eux-mêmes ont leurs marches & leurs regles , & ces regles auxquelles le public est asservi sans qu'il s'en doute, s'établissent uniquement sur les vues de ceux qui le dirigent. Depuis que la secte philosophique s'est réunie en un corps sous des chefs, ces chefs par l'art de l'intrigue auquel ils se sont appliques , devenus les arbitres de l'opinion publique, le sont par elle de la réputation , même de la destinée des particuliers & par eux de celle de l'État. Leur essai fut fait sur J. J. & la grandeur du succès qui dut les étonner eux-mêmes leur fit sentir jusqu'ou leur crédit pouvoit s'étendre. Alors ils songèrent a s'associer des hommes puissans pour devenir avec eux les arbitres de la société , ceux sur-tout qui, disposes comme eux aux secrètes intrigues &aux mines souterraine, ne pouvoient manquer de rencontrer & d'éventer souvent les leurs. Ils leur firent sentir que travaillant de concert ils pouvoient étendre tellement leurs rameaux sous les pas des hommes que nul ne trouvât plus d'assiette solide & ne put marcher que sur des terrains contreminés. Ils se donnerent des chefs principaux [425] qui de leur cote dirigeant sourdement toutes les forces publiques sur les plans convenus entre eux, rendent infaillible l'exécution de tous leurs projets. Ces chefs de la ligue philosophique la méprisent & n'en sont pas estimes, mais l'intérêt commun les tient étroitement unis les uns aux autres , parce que la haine ardente & cachée est la grande passion de tous, & que par une rencontre assez naturelle, cette haine commune est tombée sur les mêmes objets. Voila comment le siecle ou nous vivons est devenu le siecle de la haine & des secrets complots : siecle ou tout agit de concert sans affection pour personne, ou nul ne tient a son parti par attachement mais par aversion pour le parti contraire, ou, pourvu qu'on fasse le mal d'autrui, nul ne se soucie de son propre bien.



ROUSSEAU.


C'étoit pourtant chez tous ces gens si haineux que vous trouviez pour J. J. une affection si tendre.



LE FRANÇOIS.


Ne me rappellez pas mes torts ; ils étoient moins réels qu'apparens. Quoique tous ces ligueurs m'eussent fascine l'esprit par un certain jargon papillote, toutes ces ridicules vertus si pompeusement étalées étoient presque aussi choquantes à mes yeux qu'aux vôtres. J'y sentois une forfanterie que je ne savois pas démêler, & mon jugement, subjugue mais non satisfait, cherchoit les éclaircissemens que vous m'avez donnes, sans savoir les trouver de lui-même.



Les complots ainsi arranges , rien n'a été plus facile que de les mettre à exécution par des moyens assortis à cet effet. [426] Les oracles des Grands ont toujours un grand crédit sur le peuple. On n'a fait qu'y ajouter un air de mystère pour les faire mieux circuler. Les philosophes pour conserve une certaine gravite, se sont donnes, en se faisant chefs de parti, des multitudes de petits élevés qu'ils ont inities aux secrets de la secte , & dont ils ont fait autant d'émissaires & d'opérateurs de sourdes iniquités; & répandant par eux les noirceurs qu'ils inventoient & qu'ils seignoient eux de vouloir cacher, ils étendoient ainsi leur cruelle influence dans tous les rangs sans excepter les plus élevés. Pour s'attacher inviolablement leurs créatures , les chefs ont commence par les employer à mal faire , comme Catilina fit boire à ses conjures le sang d'un homme, surs que par ce mal ou ils les avoient fait tremper , ils les tenoient lies pour le reste de leur vie. Vous avez dit que la vertu n'unit les hommes que par des liens fragiles, au lieu que les chaînes du crime sont impossibles à rompre. L'expérience en est sensible dans l'histoire de J. J. Tout ce qui tenoit à lui par l'estime & la bienveillance que sa droiture & la douceur de son commerce, devoient naturellement inspirer , s'est éparpille sans retour à la premiere épreuve ou n'est reste que pour le trahir. Mais les complices de nos Messieurs n'oseront jamais ni les démasquer , quoiqu'il arrive , de peur d'être démasqués eux-mêmes , ni se détacher d'eux de peur de leur vengeance, trop bien instruits de ce qu'ils savent faire pour l'exercer. Demeurant ainsi tous unis par la crainte plus que les bons ne le sont par l'amour, ils forment un corps indissoluble dont chaque membre ne peut plus être sépare.



[427] Dans l'objet de disposer par leurs disciples de l'opinion publique & de la réputation des hommes, ils ont assorti leur doctrine à leurs vues, ils ont fait adopter à leurs sectateurs les principes les plus propres à se les tenir inviolablement attaches, quelque usage qu'ils en veuillent faire, & pour empêcher que les directions d'une importune morale ne vinssent contrarier les leurs , ils l'ont sappée par la base en détruisant toute religion , tout libre-arbitre , par conséquent tout remords, d'abord avec quelque précaution par la secrète prédication de leur doctrine , & ensuite tout ouvertement , lorsqu'ils n'ont plus eu de puissance réprimante à craindre. En paroissant prendre le contre-pied des Jésuites ils ont tendu néanmoins au même but par des routes détournées en se faisant comme eux chefs de parti. Les Jésuites se rendoient tout puissans en exerçant l'autorise divine sur les consciences, & se faisant au nom de Dieu les arbitres du bien & du mal. Les philosophes ne pouvant usurper la même autorise se sont appliques à la détruire , & puis en paroissant expliquer la nature *[* Nos Philosophes ne manquent pas d'étaler pompeusement ce mot de Nature à la tête de tous leurs écrits. Mais ouvrez le livre & vous verrez quel jargon métaphysique ils ont décore de ce beau nom.] à leurs dociles sectateurs , & s'en faisant les suprêmes interprétés, ils se sont établis en son nom une autorise non moins absolue que celle de leurs ennemis, quoiqu'elle paroisse libre & ne régner sur les volontés que par la raison. Cette haine mutuelle étoit au fond une rivalité de puissance comme celle de Carthage & de Rome. Ces deux corps , tous deux impérieux , tous deux intolerans , étoient [428] par conséquent incompatibles, puisque le système fondamental de l'un & de l'autre étoit de régner despotiquement. Chacun voulant régner seul ils ne pouvoient partager l'empire & régner ensemble ; ils s'excluoient mutuellement. Le nouveau , suivant plus adroitement les erremens de l'autre , l'a supplante en lui débauchant ses appuis , & par eux est venu à bout de le détruire. Mais on le voit déjà marcher sur ses traces avec autant d'audace & plus de succès, puisque l'autre a toujours éprouve de la résistance & que celui-ci n'en éprouve plus. Son intolérance plus cachée & non moins cruelle ne paroît pas exercer la même rigueur parce qu'elle n'éprouve plus de rebelles ; mais s'il renaissoit quelques vrais défenseurs du théisme de la tolérance & de la morale, on verroit bientôt s'élever contr'eux les plus terribles persécutions ; bientôt une inquisition philosophique plus cauteleuse & non moins sanguinaire que l'autre, seroit brûler sans miséricorde quiconque oseroit croire en Dieu. Je ne vous déguiserai point qu'au fond du coeur je suis reste croyant moi-même aussi bien que vous. Je pense là-dessus , ainsi que J. J., que chacun est porte naturellement à croire ce qu'il désire, & que celui qui se sent digne du prix des ames justes ne peut s'empêcher de l'espérer. Mais sur ce point comme sur J. J. lui-même , je ne veux point professer hautement & inutilement des sentimens qui me perdroient. Je veux tacher d'allier la prudence avec la droiture , & ne faire ma véritable profession de soi que quand j'y serai force sous peine de mensonge.



Or cette doctrine de matérialisme & d'athéisme prêchée, & propagée avec toute l'ardeur des plus zélés missionnaires [429] n'a pas seulement pour objet de faire dominer les clefs sur leurs prosélytes, mais dans les mysteres secrets ou ils les employent, de n'en craindre aucune indiscrétion durant leur vie ni aucune repentance à leur mort. Leurs trames après le succès meurent avec leurs complices auxquels ils n'ont rien tant appris qu' à ne pas craindre dans l'autre vie ce Poul-Serrhô des Persans ob