[441] HISTOIRE DU PRÉCÉDENT
ÉCRIT.
Je ne parlerai point ici du sujet ni
de l'objet ni de la forme de cet Ecrit. C'est ce due j'ai fait
dans l'avant-propos qui le précede. Mais je dirai quelle étoit sa
destination, quelle a été sa
destinée, & pourquoi cette copie se trouve ici.
Je m'étois occupe durant quatre ans de
ces Dialogues malgré les errement de coeur qui ne
me quittoit point en y travaillant , & je touchois a la fin de
cette douloureuse tache , sans
savoir sans imaginer comment en pouvoir faire usage & sans me
résoudre sur ce que je
tenterois du moins pour cela. Vingt ans d'expérience m'avoient appris
quelle droiture &
quelle fidélité je pouvois attendre de ceux qui m'entouroient sous le
nom d'amis. Frappe
sur-tout de l'insigne duplicité de * * *., que j'avois estime au point
de lui confier mes
confessions , & qui du plus sacre dépôt de l'amitié n'avoit fait
qu'un instrument
d'imposture & de trahison, que pouvois - je attendre des gens qu'on
avoit mis autour cie
moi depuis ce tems-la, & dont toutes les manoeuvres.[442]
m'annonçoient si clairement les
intentions? Leur confier mon manuscrit n'étoit autre chose que vouloir
le remettre
moi-même a mes persécuteurs, & la maniere dont j'étois enlace ne me
laissoit plus le moyen
d'aborder personne autre.
Dans cette situation, trompe dans tous
mes choix & ne trouvant plus que perfidie &
fausseté parmi les hommes, mon ame exaltée par le sentiment de son
innocence & par celui
de leur iniquité s'éleva par un élan jusqu'au siège de tout ordre ,
& de toute vérité , pour y
chercher les ressources que je n'avois plus ici - bas. Ne pouvant plus
me confier a aucun
homme qui ne me trahit , je résolus de me confier uniquement à la
providence & de
remettre à elle seule l'entiere disposition du dépôt que je desirois
laisser en de sures mains.
J'imaginai pour cela de faire une
copie au net de cet écrit & de la déposer dans une Eglise
sur un Autel, & pour rendre cette démanche aussi solennelle qu'il
étoit possible, je choisis
le grand Autel de l'Eglise de Notre Dame, jugeant que par-tout ailleurs
mon dépôt seroit
plus aisément cache ou détourne par les Cures ou par les Moines, &
tomberoit
infailliblement dans les mains de mes ennemis , au lieu qu'il pouvoit
arriver que le bruit de
cette action fit parvenir mon manuscrit jusques sous les yeux du Roi;
ce qui étoit tout ce
que j'avois [443] à désirer de plus favorable , & qui ne pouvoit
jamais arriver en m'y
prenant de toute autre façon.
Tandis que je travaillois à transcrire
au net mon écrit, je méditois sur les moyens
d'exécuter mon projet, ce qui n'étoit pas fort facile & surtout
pour un homme aussi timide
que moi. Je pensai qu'un samedi ,jour auquel toutes les semaines on va
chanter devant
l'Autel de Notre Dame un motet durant lequel le Choeur reste vuide,
seroit le jour ou
j'aurois le plus de facilite d'y entrer, d'arriver jusqu' à l'Autel
& d'y placer mon dépôt.
Pour combiner plus surement ma démarche, j'allai plusieurs fois de loin
en loin examiner
l'état ces choses & la disposition du Choeur & de ses avenues;
car ce que j'avois a redouter
c'étoit d'être retenu au passage, sur que des-lors mon projet étoit
manque. Enfin mon
manuscrit étant prêt je l'enveloppai, & j'y mis la suscription
suivante.
DÉPÔT REMIS A LA PROVIDENCE.
"Protecteur des opprimes, Dieu de
justice & de vérité, reçois ce dépôt que remet sur ton
Autel & confie à ta providence un étranger infortune , seul sans
appui sans défenseur sur la
terre, outrage, moque, diffame, trahi de toute une génération, charge
[444] depuis quinze
ans à l'envi de traitemens pires que la mort & d'indignités inouies
jusqu'ici parmi les
humains, sans avoir pu jamais en apprendre au moins la cause. Toute
explication m'est
refusée, toute communication m'est ôtée, je n'attends plus des hommes
aigris par leur
propre injustice qu'affronts mensonges & trahisons. Providence
éternelle, mon seul espoir
est en toi; daigne prendre mon dépôt sous ta garde & le faire
tomber en des mains jeunes &
fidelles, qui le transmettent exempt de fraude à une meilleure
génération; qu'elle apprenne,
en déplorant mon sort, comment fut traite par celle-ci un homme sans
fiel & sans fard ,
ennemi de l'injustice, mais patient a l'endurer, & qui jamais n'a
fait ni voulu ni rendu de a
mal à personne. Nul n'a droit, je le sais, d'espérer un miracle, pas
même l'innocence
opprimée & méconnue. Puisque tout doit rentrer dans l'ordre un jour
, il suffit d'attendre.
Si donc mon travail est a perdu, sil doit être livre à mes ennemis
& par eux détruit ou
défigure , comme cela paroît inévitable, je n'en compterai pas moins
sur-ton oeuvre,
quoique j'en ignore l'heure & les moyens, & après avoir fait,
comme je l'ai du, mes efforts
pour y concourir, j'attends avec confiance, je me repose sur ta justice
, & me résigne à ta
volonté."
[445] Au verso du titre & avant la
premiere page étoit écrit ce qui suit.
"Qui que vous soyez que le Ciel a fait
l'arbitre de cet écrit, quelque usage que vous ayez
résolu d'en faire, & quelque opinion que vous ayez de l'Auteur, cet
Auteur infortune vous
conjure par vos entrailles humaines & par les angoisses qu'il a
souffertes en l'écrivant, de
n'en disposer qu'après l'avoir lu tout entier. Songez que cette grace
que vous demande un
coeur brise de douleur , est un devoir d'équité que le Ciel vous
impose."
Tout cela fait, je pris sur moi mon
paquet, & je me rendis le samedi 24 février 1776 sur les
deux heures a Notre-Dame dans l'intention d'y présenter le même jour
mon offrande.
Je voulus entrer par une des portes
latérales par laquelle je comptois pénétrer dans le
Choeur. Surpris de la trouver fermée, j'allai passer plus bas par
l'autre porte latérale qui
donne dans la nef. En entrant, mes yeux furent frappes d'une grille que
je n'avois jamais
remarquée & qui separoit de la nef la partie des bas-cotes [446]
qui entoure le Choeur. Les
portes de cette grille étoient fermées, de sorte que cette partie des
bas -cotes dont je viens de
parler étoit vuide & qu'il m'étoit impossible d'y pénétrer. Au
moment ou j'apperçus cette
grille je fus saisi d'un vertige comme un homme qui tombe en apoplexie,
& ce vertige sut
suivi d'un bouleversement dans tout mon être , tel que je ne me
souviens pas d'en avoir
éprouve jamais un pareil. L'Eglise me parut avoir tellement change de
face que doutant si
j'étois bien dans Notre-Dame, je cherchois avec effort à me reconnoître
& a mieux
discerner ce que je voyois. Depuis trente-six ans que je suis à Paris,
j'étois venu sort
souvent & en divers tems à Notre-Dame; j'avois toujours vu le
passage autour du Choeur
ouvert & libre, & je n'y avois même jamais remarque ni grille
ni porte autant qu'il put
m'en souvenir. D'autant plus frappe de cet obstacle imprévu que je
n'avois dit mon projet à
personne, je crus dans mon premier transport voir concourir le Ciel
même à l'oeuvre
d'iniquité des hommes & le murmure d'indignation qui m'échappa ne
peut être conçu que
par celui qui sauroit se mettre à ma place, ni excuse que par celui qui
sait lire au fond des
coeurs.
Je sortis rapidement de l'Eglise,
résolu de n'y rentrer de mes jours, & me livrant à toute
mon agitation, je courus tout le reste du jour, errant de toutes parts
sans [447] l'avoir ni ou
j'étois ni ou j'allois, jusqu' à ce que n'en pouvant plus , la
lassitude & la nuit me forcèrent
de rentrer chez moi rendu de fatigue & presque hébété de douleur.
Revenu peu-a-peu de ce premier
saisissement je commencerai à réfléchir plus posément à
ce qui m'étoit arrive, & par ce tour d'esprit qui m'est propre,
aussi prompt à me consoler
d'un malheur arrive qu'ai m'effrayer d'un malheur a craindre, je ne
tardai pas d'envisager
d'un autre oeil le mauvais succès de ma tentative. J'avois dit dans ma
suscription que je
n'attendois pas un miracle, & il étoit clair néanmoins qu'il en
auroit falu un pour faire
réussir mon projet : car l'idée que mon manuscrit parviendroit
directement au Roi, & que
ce jeune Prince prendroit lui-même la peine de lire ce long écrit,
cette idée, dis-je , étoit si
folle que je m'étonnois moi-même d'avoir pu m'en bercer un moment.
Avois-je pu douter
que quand même l'éclat de cette démarche auroit fait arriver mon dépôt
jusqu' à la Cour,
ce n'eut été que pour y tomber, non dans les mains du Roi, mais dans
celles de mes plus
malins pers2cuteurs ou de leurs amis, & par conséquent pour être ou
tout-a-fait supprime
ou défigure selon leurs vues pour le rendre funeste à ma mémoire ?
Enfin le mauvais succès
de mon projet dont je m'étois si fort affecte , me parut, à force d'y
réfléchir [448] un
bienfait du Ciel qui m'avoit empêche d'accomplir un dessein si
contraire à mes intérêts; je
trouvai que c'étoit un grand avantage que mon manuscrit me fut reste
pour en disposer
plus sagement, & voici l'usage que je résolus d'en faire.
Je venois d'apprendre qu'un homme de
lettres de ma plus ancienne connoissance avec
lequel j'avois eu quel que liaison , que je n'avois point cesse
d'estimer, & qui passoit une
grande partie de l'année à la campagne, étoit a Paris depuis peu de
jours. Je regardai la
nouvelle de son retour comme une direction de la providence, qui
m'indiquoit le vrai
dépositaire de mon manuscrit. Cet homme étoit, il est vrai, Philosophe
, Auteur,
Académicien, & d'une Province dont les habitans n'ont pas une
grande réputation de
droiture: mais que faisoient tous ces préjugés contre un point aussi
bien établi que sa
probité l'étoit dans mon esprit? L'exception, d'autant plus honorable
qu'elle étoit rare ne
faisoit qu'augmenter ma confiance en lui, & quel plus digne
instrument le Ciel pouvoit-il
choisir pour son oeuvre, que la main d'un homme vertueux?
Je me détermine donc ; je cherche sa
demeure; enfin je la trouve, & non sans peine. Je lui
porte mon manuscrit, & je le lui remets avec un transport de joie
avec un battement de
coeur qui fut peut- être le plus [449] digne hommage qu'un mortel ait
pu rendre à la vertu.
Sans savoir encore de quoi il s'agissoit, il me dit en le recevant
qu'il ne seroit qu'un bon &
honnête usage de mon dépôt. L'opinion que j'avois de lui me rendoit
cette assurance
très-superflue.
Quinze jours après je retourne chez
lui, fortement persuade que le moment étoit venu ou le
voile de ténèbres qu'on tient depuis vingt ans sur mes yeux alloit
tomber, & que de maniere
ou d'autre, j'aurois démon dépositaire des éclaircissemens qui me
paroissoient devoir
nécessairement suivre de la lecture de mon manuscrit. Rien de ce que
j'avois prévu
n'arriva. Il me parla de cet écrit comme il m'auroit parle d'un ouvrage
de littérature que je
l'aurois prie d'examiner pour n'en dire son sentiment. Il me parla de
transpositions à faire
pour donner un meilleur ordre a mes matieres: mais il ne me dit rien de
l'effet qu'avoit fait
sur lui mon écrit ni de ce qu'il pensoit de l'auteur. Il me proposa
seulement de faire une
édition correcte de mes oeuvres en me demandant pour cela mes
directions. Cette même
proposition qui m'avoit été faite, & même avec opiniâtreté par tous
ceux qui m'ont entoure
me fit penser que leurs disposition & les siennes étoient les
mêmes. Voyant ensuite que sa
proposition ne me plaisoit point il offrit de me rendre mon dépôt. Sans
accepter cette offre
je le priai seulement [450] de le remettre à quelqu'un plus jeune que
lui, qui put survivre
assez & à moi & à mes persécuteurs pour pouvoir, le publier un
jour sans crainte
d'offenser personne. Ils s'attacha singulièrement à cette derniere
idée, & il m'a paru par la
suscription qu'il a faite pour l'enveloppe du paquet, & qu'il m'a
communiquée, qu'il
portoit tous ses soins à faire en sorte, comme je l'en ai prie que le
manuscrit ne fut point
imprime ni connu avant la fin du siecle présent. Quant à l'autre partie
de mon intention,
qui étoit qu'après ce terme, l'écrit fut fidellement imprimé &
publie, j'ignore ce qu'il a fait
pour la remplir.
Depuis lors j'ai cesse d'aller chez lui. II m'a fait deux ou trois
visites que nous avons eu bien
de la peine à remplir de quelques mots indifférens, moi n'ayant plus
rien à lui dire, & lui ne
voulant une rien dire du tout.
Sans porter un jugement décisif sur
mon dépositaire, je sentis que j'avois manque mon but
& que vraisemblablement j'avois perdu mes peines & mon dépôt:
mais, je ne perdis point
encore courage. Je me dis que mon mauvais succès venoit de mon mauvais
choix; qu'il
faloit être bien aveugle & bien prévenu pour me confier à un
François trop jaloux de
l'honneur de sa nation pour en manifester l'iniquité, à un homme age
trop prudent trop
circonspect pours'échauffer pour la justice & pour la défense d'un
opprime. Quand
j'aurois cherche tout exprès [451] le dépositaire le moins propre a
remplir mes vues, je
n'aurois pas pu mieux choisir. C'est donc ma faute si j'ai mal réussi;
mon succès ne dépend
que d'un meilleur choix.
Bercé de cette nouvelle espérance je
me remis a transcrire & mettre au net avec une
nouvelle ardeur : tandis que je vaquois à ce travail un jeune Anglois
que j'avois eu pour
voisin a Wootton passa par Paris revenant d'Italie & me vint voir.
Je fis comme tous les
malheureux qui croyent voir, dans tout ce qui leur arrive, une expresse
direction du sort. Je
me dis ; voilà le dépositaire que la providence m'a choisi; c'est elle
qui me l'envoyé, elle n'a
rebute mon choix que pour m'amener au sien. Comment avois -je pu ne pas
voir que c'étoit
un jeune homme un étranger qu'il me faloit, hors du tripot des auteurs,
loin des intrigans
de ce pays , sans intérêt de me nuire & sans passion contre moi?
Tout cela me parut si clair
que, croyant voir le doigt de Dieu dans cette occasion fortuite je me
pressai de la saisir.
Malheureusement ma nouvelle copie n'étoit pas avancée; mais je me hâtai
de lui remettre le
qui étoit fait, renvoyant à l'année prochaine à lui remettre le reste
si, comme je n'en doutois
pas, l'amour de la vérité lui donnoit le zele de revenir le chercher.
Depuis son départ de nouvelles
réflexions ont jette [452] dans mon esprit des doutes sur la
sagesse de tous ces choix; je ne pouvois ignorer que depuis long-tems
nul ne m'approche
qui ne soit expressément envoyé, & que me confier aux gens qui
m'entourent c'est me livrer
à mes ennemis. Pour trouver un confident fidelle il auroit falu l'aller
chercher loin de moi
parmi ceux dont je ne pouvois approcher. Mon espérance étoit donc
vaine, toutes mes
mesures étoient fausses , tous mes soins étoient inutiles, & je
devois être fur que l'usage le
moins criminel que seroient de mon dépôt ceux qui je l'allois ainsi
confiant seroit de
l'anéantir.
Cette idée me suggéra une nouvelle tentative don't attendis plus
d'effet. Ce fut d'écrire une
espece de billet circulaire adresse à la nation Françoise, d'en faire
plusieurs copies & de les
distribuer aux promenades & dans les rues aux inconnus dont la
physionomie me plairoit
le plus. Je ne manquai pas d'argumenter à ma maniere ordinaire en
faveur de cette
nouvelle résolution. On ne me laisse de communication, une disois-je,
qu'avec des gens
apostes par mes perfécuteurs. Me confier à quel-qu'un qui m'approche
n'est autre chose
que me confier à eux. Du moins parmi les inconnus il s'en peut trouver
qui soyent de bonne
foi: mais quiconque vient chez moi n'y vient qu' à mauvaise intention;
je dois être sur de
cela.
[453] Je fis donc mon petit écrit en
forme de billet & j'eus la patience
d'en tirer un grand nombre de copies.
Mais pour en faire la distribution, j'éprouvai un
obstacle que je n'avois pas prévu , dans le refus de le recevoir par
ceux à qui je le
présentois. La suscription étoit, A tout François aimant encore la
justice & la vérité. Je
n'imaginois pas que sur cette adresse aucun l'osât refuser ; presque
aucun ne l'accepta.
Tous après avoir lu l'adresse me déclarerent avec une ingénuité qui me
fit rire au milieu de
ma douleur qu'il ne s'adressoit pas à eux. Vous avez raison, leur
disois-je en le reprenant,
je vois bien que je m'étois trompe. Voilà la seule parole franche que
depuis quinze ans j'aye
obtenue d'aucune bouche Françoise.
Econduit aussi par ce cote , je ne me
rebutai pas encore. J'envoyai des copies de ce billet en
réponse à quelques lettres d'inconnus qui vouloient à toute force venir
chez moi, & je crus
faire merveilles en mettant au prix d'une réponse décisive à ce même
billet l'acquiescement
à leur fantaisie. J'en remis deux ou trois autres aux personnes qui
m'accostoient ou qui me
venoient voir. Mais tout cela ne produisit que des réponses
amphigouriques & normandes
qui m'attestoient dans leurs auteurs une fausseté à toute épreuve.
Ce dernier mauvais succès, qui devoit mettre le comble [454] à mon
désespoir, ne m'affecta
point comme les précédens. En m'apprenant que mon sort étoit sans
ressources, il m'apprit
à ne plus lutter contre la nécessite . Un passage de l'Emile que je me
rappellai me fit renter
en moi-même & m'y fit trouver ce que j'avois cherche vainement au
-dehors. Quel mal t'a
fait ce complot ? Que t'a-t-il ôte de toi? Quel membre t'a-t-il mutile?
Quel crime t'a-t-il fait
commettre? Tant nue les hommes n'arracheront pas de ma poitrine le
coeur qu'elle
enferme pour y substituer , moi vivant, celui d'un mal-honnête homme,
en quoi
pourront-ils altérer changer détériorer mon être? Ils auront beau faire
un J. J. à leur mode,
Rousseau , restera toujours le même en dépit d'eux.
N'ai -je donc connu la vanité de l'opinion que pour me remettre son
joug aux dépens de la
paix de mon ame & du repos de mon coeur ? Si les hommes veulent me
voir autre que je ne
suis, que m'importe? L'essence de mon être est - elle dans leurs
regards ? S'ils abusent &
trompent sur mon compte les générations suivantes , que m'importe
encore? Je n'y serai
plus pour être victime de leur erreur. S'ils empoisonnent &
tournent à mal tout ce que le
désir de leur bonheur m'a fait dire & faire d'utile , c'est à leur
dam & non pas au mien.
Emportant avec moi le témoignage de ma conscience [455] je trouverai en
dépit d'eux le
dédommagement de toutes leurs indignités. S'ils étoient dans l'erreur
de bonne soi , je
pourrois en me plaignant les plaindre encore & gémir sur eux &
sur moi; mais quelle
erreur peut excuser un système aussi exécrable que celui qu'il suivent
à mon égard avec un
zele impossible a qualifier ; quelle erreur peut faire traiter
publiquement en scélérat
convaincu le même homme qu'on empêche avec tant de soin d'apprendre au
moins de quoi
on l'accuse ? Dans le rafinement de leur barbarie , ils ont trouve
l'art de me faire souffrir
une longue mort en me tenant enterre tout vis. S'ils trouvent ce
traitement doux il faut
qu'ils aient des ames de fange ; s'ils le trouvent aussi cruel qu'il
l'est, les Phalaris les
Agatocle ont été plus débonnaires qu'eux. J'ai donc eu tort d'espérer
les ramener en leur
montrant qu'ils se trompent; ce n'est pas de cela qu'il s'agit, &
quand ils se tromperoient
sur mon compte, ils ne peuvent ignorer leur propre iniquité. Ils ne
sont pas injustes &
mechans envers moi par erreur mais par volonté : ils le sont parce
qu'ils veulent l'être, & ce
n'est pas à leur raison qu'il faudroit parler, c'est à leurs coeurs
dépravés par la haine.
Toutes les preuves de leur injustice ne seront que l'augmenter; elle
est un grief de plus
qu'ils ne me pardonneront jamais.
Mais c'est encore plus à tort que je me suis affecte [456] de leurs
outrages au point d'en
tomber dans l'abattement & presque dans le désespoir. Comme s'il
étoit au pouvoir des
hommes de changer la nature des choses, & de m'ôter les
consolations dont rien ne peut
dépouiller l'innocent ! Et pourquoi donc est-il nécessaire a mon
bonheur éternel qu'ils me
connoissent & me tendent justice ? Le Ciel n'a-t-il donc nul autre
moyen de rendre mon
ame heureuse & de la dédommager des maux qu'ils m'ont fait souffrir
injustement ?
Quand la mort m'aura tire de leurs mains saurai-je &
m'inquiéterai-je de savoir ce qui se
passe encore a mon égard sur la terre? A l'instant que la barrière de
l'éternité s'ouvrira
devant moi, tout ce qui est en déca disparoîtra pour jamais, & si
je me souviens alors de
l'existence du genre-humain, il ne sera pour moi des cet instant même
que comme
n'existant , deja plus.
J'ai donc pris enfin mon parti tout-a-sait ; détache de tout ce qui
tient a la terre & des
insensés jugemens des hommes , je me résigne a être a jamais défigure
parmi eux , sans en
moins compter sur le prix de mon innocence & de ma souffrance. Ma
félicite doit être d'un
autre ordre ; ce n'est plus chez eux que je dois la cher-cher, & il
n'est pas plus en leur
pouvoir de l'empêcher que de la connoître. Destine a être dans cette
vie la proie de l'erreur
& du mensonge , j'attends l'heure de [457] ma délivrance & le
triomphe de la vérité sans les
plus chercher parmi les mortels. Détache de toute affection terrestre
& délivre même de
l'inquiétude de l'espérance ici-bas, je ne vois plus de prise par
laquelle ils puissent encore
troubler le repos de mon coeur. Je ne réprimerai jamais le premier
mouvement
d'indignation d'emportement de colere , & même je n'y tache plus;
mais le calme qui
succède a cette agitation passagere est un état permanent dont rien me
peut plus ose tirer.
L'espérance éteinte étouffe bien le désir , mais elle n'anéantit pas le
devoir, & je veux
jusqu'a la fin remplir le mien dans ma conduite avec les hommes. Je
suis dispense
désormais de vains efforts pour leur faire connoître la vérité qu'ils
sont déterminés a
rejetter toujours , mais je ne le suis pas de leur laisser les moyens
d'y revenir autant qu'il
dépend de moi, & c'est le dernier usage qui me reste a faire de cet
écrit. En multiplier
incessamment les copies pour les déposer ainsi ca & la dans les
mains des gens qui
m'approchent seroit excéder inutilement mes forces, & je ne puis
raisonnablement espérer
que de toutes ces copies ainsi dispersées une seule parvienne entiere a
sa destination. Je vais
donc me borner a une dont j'offrirai la lecture a ceux de ma
connoissance que je croirai les
moins injustes les moins prévenus, ou qui quoique lies avec mes
pers2cuteurs [458] me
paroîtront avoir néanmoins encore du ressort dans l'ame & pouvoir
être quelque chose par
eux- mêmes. Tous, je n'en doute pas, resteront sourds a mes raisons,
insensibles a ma
destinée, aussi caches & faux qu'auparavant. C'est un parti pris
universellement & sans
retour, sur-tout par ceux qui m'approchent. Je sais tout cela d'avance,
& je ne m'en tiens
pas moins a cette derniere résolution , parce qu'elle est le seul moyen
qui reste en mon
pouvoir de concourir a l'oeuvre de la providence, & d'y mettre la
possibilité qui dépend de
moi. Nul ne m'écoutera, l'expérience m'en avertit, mais il n'est pas
impossible qu'il s'en
trouve un qui m'écoute , & il est désormais impossible que les yeux
des hommes s'ouvrent
d'eux-mêmes a l'a vérité. C'en est assez pour m'imposer l'obligation de
la tentative, sans en
espérer aucun succès. Si je me contente de laisser cet écrit après moi,
cette proie
n'échappera pas aux mains de rapine qui n'attendent que ma derniere
heure pour tout
saisir & brûler ou falsifier. Mais si parmi ceux qui m'auront lu il
se trouvoit un seul coeur
d'homme ou seulement un esprit vraiment sensé , mes persécuteurs
auroient perdu leur
peine, & bientôt la vérité perceroit aux yeux du public. La
certitude , si ce bonheur
inespéré m'arrive , de ne pouvoir m'y tromper un moment, m'encourage a
ce nouvel essai.
Je sais d'avance quel ton tous prendront après [459] m'avoir lu. Ce ton
sera le même
qu'auparavant, ingénu, patelin, bénevole; ils me plaindront beaucoup de
voir si noir ce qui
est si blanc, car ils ont tous la candeur des Cygnes : mais ils ne
comprendront rien a tout ce
que j'ai dit la. Ceux-la, juges a l'instant, ne me surprendront point
du tout, & me fâcheront
très-peu. Mais si, contre toute attente, il s'en trouve un que unes
raisons frappent & qui
commence a soupçonner la vérité, je ne resterai pas un moment en doute
sur cet effet, &
j'ai le signe assure pour le distinguer des autres quand même il ne
voudroit pas s'ouvrir a
moi. C'est de celui la que je serai mon dépositaire, sans même examiner
si je dois compter
sur sa probité : car je n'ai besoin que de son jugement pour
l'intéresser a m'être fidelle. Il
sentira qu'en supprimant mon dépôt il n'en tire aucun avantage, qu'en
le livrant a mis
ennemis il ne leur livre que ce qu'ils ont déjà, qu'il ne peut par
conséquent donner, un
grand prix a cette trahison , ni éviter tôt ou tard par elle le juste
reproche d'avoir fait une
vilaine action. Au lieu qu'en gardant mon dépôt il reste toujours le
maître de le supprimer
quand il voudra , & peut un jour, si des révolutions assez
naturelles changent les
dispositions du public se faire un honneur infini & tirer de ce
même dépôt un grand
avantage dont il se prive en le sacrifiant. S'il sait prévoir &
s'il peut attendre, il doit en
raisonnant [460] bien m'être fidelle je dis plus; quand même. le public
persisteroit dans les
mêmes dispositions ou il est a mon égard, encore un mouvement
très-naturel le portera-t-il
tôt ou tard a désirer de savoir au moins ce que J. J. auroit pu dire si
on lui eut laisse la
liberté de parler. Que mon dépositaire se montrant leur dite alors ;
vous voulez donc savoir
ce qu'il auroit dit , & bien le voila. Sans prendre mon parti, sans
vouloir défendre ma cause
ni ma mémoire, il peut en se faisant mon simple rapporteur, &
restant au surplus, s'il peut,
dans l'opinion de tout le monde, jetter cependant un nouveau jour sur
le caractere de
l'homme juge : car c'est toujours un trait de plus a son portrait de
savoir comment un
pareil homme osa parler de lui-même.
Si parmi mes lecteurs je trouve cet homme sensé dispose pour son propre
avantage a m'être
fidelle, je suis détermine a lui remettre, non-seulement cet écrit,
mais aussi tous les papiers
qui restent entre mes mains, & desquels on peut tirer un jour de
grandes lumieres sur ma
destine, puisqu'ils contiennent des anecdotes , des explications, &
des faits que nul autre
que moi ne peut donner, & qui sont les seules clefs de beaucoup
d'énigmes qui sans cela
resteront a jamais inexplicables.
Si cet homme ne s trouve point, il est possible au moins que la mémoire
de cette lecture
restée dans l'esprit [461] de ceux qui l'auront faite, réveille un jour
en quelqu'un d'eux
quelque sentiment de justice & de commisération, quand long-tems
après ma mort, le délire
public commencera a s'affoiblir. Alors ce souvenir peut produire en son
ame quelque
heureux effet que la passion qui les anime arrête de mon vivant, &
il n'en faut pas
davantage pour commencer l'oeuvre de la providence. Je profiterai donc
des occasions de
faire connoître cet écrit, si je les trouve, sans en attendre aucun
succès. Si je trouve un
dépositaire que j'en puisse raisonnablement charger , je le ferai,
regardant néanmoins mon
dépôt comme perdu & m'en consolant d'avance. Si je n'en trouve
point, comme je m'y
attends, je continuerai de garder ce que je lui aurois remis , jusqu'a
ce qu'a ma mort, si ce
n'est plutôt, mes pers2cuteurs s'en saisissent. Ce destin de mes
papiers que je vois
inévitable ne m'alarme plus. Quoi que fassent les hommes, le Ciel a son
tour sera sort
oeuvre. J'en ignore le tems les moyens l'espece. Ce que je sais, c'est
que l'arbitre suprême
est puissant & juste, que mon ame est innocente & que je n'ai
pas mérite mon sort. Cela me
suffit. Céder désormais a ma destinée , ne plus m'obstiner a lutter
contre elle , laisser mes
persécuteurs disposer a leur gré de leur proie, rester leur jouet sans
aucune résistance,
durant le reste de. mes vieux & tristes jours , leur abandonner
[462] même l'honneur de
mon nom & ma réputation dans l'avenir, s'il plaît au Ciel qu'ils en
disposent, sans plus
m'affecter de rien quoi qu'il arrive ; c'est ma derniere résolution.
Que les hommes fassent
désormais. tout ce qu'ils voudront , après avoir fait moi ce que j'ai
du, ils auront beau
tourmenter ma vie, ils ne m'empêcheront pas de mourir en paix.
FIN.
[463] COPIE
Du Billet circulaire dont il est
parle dans l'écrit précédent.
A TOUT FRANÇOIS AIMANT ENCORE LA
JUSTICE ET LA VÉRITÉ.
François! Nation jadis aimable &
douce , qu'êtes-vous devenus? Que vous êtes changes
pour un étranger infortune, seul, a votre merci , sans appui, sans
défenseur, mais qui n'en
auroit pas besoin chez un peuple juste; pour un homme sans fard &
sans fiel, ennemi de
l'injustice, mais patient a l'endurer, qui jamais n'a fait ni voulu ni
rendu de mal a
personne, & qui depuis quinze ans plongé traîné par vous dans la
fange de l'opprobre & de
la diffamation , se voit se sent charger a l'envi d'indignités inouies
jusqu'ici parmi les
humains, sans avoir pu jamais en apprendre au moins la cause! C'est
donc - la votre
franchise votre douceur votre hospitalité? Quittez ce vieux nom de Francs;
il doit trop vous
faire rougir. Le persécuteur de Job auroit pu beaucoup apprendre de
ceux qui vous
guident dans l'art de rendre un. mortel malheureux. Ils vous ont
persuade, je n'en [464]
doute pas; ils vous ont prouve même, comme cela est toujours facile en
se cachant de
l'accuse, que je méritois ces traitemens indignes, pires cent fois que
la mort. En ce cas , je
dois me résigner ; car je n'attends ni ne yeux d'eux ni de vous aucune
grace; mais ce que je
veux & qui m'est du tout au moins, après une condamnation si
cruelle & si infamante, c'est
qu'on m'apprenne enfin quels sont mes crimes, & comment & par
qui j'ai été juge!
Pourquoi faut -il qu'un scandale aussi si public soit pour moi seul un
mystère
impénétrable? A quoi bon tant de machines de ruses de trahisons de
mensonges pour cache
au coupable ses crimes qu'il doit savoir mieux que personne s'il est
vrai qu'il les ait commis
? Que si, pour des raisons qui me passent, persistant a m'ôter un
droit*[*Quel homme de
bon sens croira jamais qu'une aussi criante violation de la loi
naturelle & du droit des gens
puisse avoir pour principe une vertu? S'il est permis de dépouiller un
mortel de son état
d'homme, ce ne peut être qu'après l'avoir juge, mais non pas pour le
juger. Je vois
beaucoup & ardens exécuteurs, mais je n'ai point apperçu de juge.
Si tels sont les préceptes
d'équité de la philosophie moderne, malheur sous ses auspices au foible
innocent & simple;
honneur & gloire aux intrigans cruels & ruses] dont on n'a
prive jamais aucun criminel,
vous avez résolu d'abreuver le reste de mes tristes jours d'angoisses
de dérision
d'opprobres, sans vouloir que je sache pour-quoi, sans daigner écouter
mes, griefs mes
raisons mes [465] plaintes , sans me permettre même de parler; *[* De
bonnes raisons
doivent toujours être acceptées sur-tout de la part d'un accuse qui se
défend ou d'un
opprime qui se plaint; & si je n'ai rien de solide a dite, que ne
me laisse-t-on parler en
liberté! C'est le plus sur moyen de décrier tout-a-fait ma cause &
de justifier pleinement
mes accusateurs. Mais tant qu'on m'empêchera de parler ou qu'on
refusera de m'entendre
, qui pourra jamais sans témérité prononcer que je n'avois rien a dire
?] j'éleverai au Ciel
pour toute défense un coeur sans fraude & des mains pures de tout
mal , lui demandant ,
non , peuple cruel , qu'il me venge & vous punisse , (ah qu'il
éloigne de vous tout malheur
& toute erreur! ) mais qu'il ouvre bientôt a ma vieillesse un
meilleur asyle ou vos outrages
ne m'atteignent plus.
P. S. François, on vous tient dans un délire qui ne cessera pas de mon
vivant. Mais quand je
n'y serai plus , que, l'accès sera passe , & que votre animosité
cessant d'être attisée , laissera
l'équité naturelle parler a vos coeurs, vous regarderez mieux, je
l'espere, a tous les faits ,
dits , écrits que l'on m'attribue en se cachant de moi très -
soigneusement , a tout ce qu'on
vous fait croire de mon caractere, a tout ce qu'on vous fait faire par
bonté pour moi. Vous
serez alors bien surpris ! &, moins contens de vous que vous ne
l'êtes , vous trouverez , j'ose
vous le prédire, ha lecture de ce billet plus intéressante qu'elle ne
peut [466] vous paroître
aujourd'hui. Quand enfin ces Messieurs, couronnant toutes leurs bontés,
auront publie la
vie de l'infortune qu'ils auront fait mourir de douleur; cette vie
impartiale & fidelle qu'ils
préparent depuis long-tems avec tant de secret & de soin, avant que
d'ajouter soi a leur
dire & a leurs preuves, vous rechercherez, je m'assure , la source
de tant de zele , le motif
de tant de peine , la conduite sur-tout qu'ils eurent envers moi de mon
vivant. Ces
recherches bien faites, je consens, je le déclare , puisque vous voulez
me juger sans
m'entendre , que vous jugiez entr'eux & moi sur leur propre
production.
FIN.
Fin du second Volume des Mémoires.