[J.M.GALLANAR=Éditeur]
JEAN
JACQUES ROUSSEAU
[607]
DE L'IMITATION THÉÂTRAL; ESSAI TIRE DES DIALOGUES DE PLATON.
[1758 et 1763 ("le manuscrit a disparu" Pléiade édition t.
V, 1831ff.) ; Oeuvres
de M. Rousseau, nouvelle édition , Neuchâtel , 1764, t. V pp. 1-38 ; le
Pléiade édition, V,
pp. 1195-1211. ==Du Peyrou/Moultou 1780-89 quarto édition, t.
VI, pp. 607-633. Melanges t. I.]
[609]
AVERTISSEMENT.
Ce petit écrit n'est qu'une espece
d'extrait de divers endroits où Platon traite de l'Imitation
théatrale. Je n'y ai gueres d'autre part que de les avoir rassemblés
& liés dans la forme d'un
discours suivi, au lieu de celle du Dialogue qu'ils out dans
l'original. L'occasion de ce travail
fut la Lettre À M. d'Alembert sur les Spectacles; mais n'ayant pu
commodément l'y faire
entrer, je le mis à part pour être employé ailleurs , ou tout-à-fait
supprimé. Depuis lors cet écrit étant sorti de mes mains, se trouva
compris, je ne sais comment, dans un marché qui ne
me regardoit pas. Le Manuscrit m'est revenu : mais le Libraire l'a
réclamé comme acquis par
lui de bonne-foi , & je n'en veux pas dédire celui qui le lui a
cédé. Voilà comment cette
bagatelle passe aujourd'hui à l'Impression.
[611]
DE L'IMITATION THÉATRALE.
Plus
je songe à l'établissement de notre République imaginaire , plus il me
semble que
nous lui avons prescrit des loix utiles & appropriées à la nature
de l'homme. Je trouve,
sur-tout , qu'il importoit de donner, comme nous avons fait, des bornes
à la licence des
Poetes , & de leur interdire toutes les parties de leur art qui se
rapportent à l'imitation.
Nous reprendrons même , si vous voulez , ce sujet , à présent que les
choses plus
importantes sont examinées ; & , dans l'espoir que vous ne me
dénoncerez pas à ces
dangereux ennemis, je vous avouerai que je regarde tous les Auteurs
dramatiques, comme
les corrupteurs du peuple, ou de quiconque , se laissant amuser par
leurs images , n'est pas
capable de les considérer sous leur vrai point de vue , ni de donner à
ces fables le correctif
dont elles ont besoin. Quelque respect que j'aye pour Homere , leur
modele & leur premier
maître , je ne crois pas lui devoir plus qu'à 1a vérité ; & pour
commencer par m'assurer
d'elle , je vais d'abord rechercher ce que c'est qu'imitation.
Pour
imiter une chose , il faut en avoir l'idée. Cette idée est abstraite ,
absolue, unique &
indépendante du nombre [612] d'exemplaires de cette chose qui peuvent
exister dans la
Nature. Cette idée est toujours antérieure à son exécution car
l'Architecte qui construit
un Palais , a l'idée d'un Palais avant que de commencer le sien. Il
n'en fabrique pas le
modele , il le suit , & ce modele est d'avance dans son esprit.
Borné
par son art à ce seul objet , cet Artiste ne sait faire que son Palais
ou d'autres Palais
semblables : mais il y en a de bien plus universels, qui sont tout ce
que peut exécuter au
monde quelque ouvrier que ce soit, tout ce que produit la Nature, tout
ce que peuvent faire
de visible au ciel, sur la terre , aux enfers , les Dieux mêmes. Vous
comprenez bien que ces
Artistes si merveilleux sont des Peintres , & même le plus ignorant
des hommes en peut
faire autant avec un miroir. Vous me direz que le Peintre ne fait pas
ces choses, mais leurs
images : autant en fait l'ouvrier qui les fabrique réellement ,
puisqu'il copie un modele qui
existoit avant elles.
Je
vois-là trois Palais bien distincts. Premiérement le modele ou l'idée
originale qui existe
dans l'entendement de l'Architecte , dans la Nature , ou tout au moins
dans son Auteur
avec toutes les idées possibles dont il est la source: en second lieu ,
le Palais de l'Architecte,
qui est l'image de ce modele ; & enfin le Palais du Peintre, qui
est l'image de celui de
l'Architecte. Ainsi , Dieu , l'Architecte & le Peintre sont les
auteurs de ces trois Palais. Le
premier Palais est l'idée originale , existante par elle-même ; le
second en est l'image ; le
troisieme est l'image de l' image , ou ce que nous appellons proprement
imitation. D'où il
suit que l'imitation [613] ne tient pas, comme on croit , le second
rang, mais le troisieme
dans l'ordre des êtres , & que , nulle image n'étant exacte &
parfaite , l'imitation est
toujours d'un degré plus loin de la vérité qu'on ne pense.
L'Architecte
peut faire plusieurs Palais sur le même modele , le Peintre , plusieurs
tableaux
du même Palais : mais quant au type ou modele original , il est unique
; car si l'on
supposoit qu'il y en eût deux semblables , ils ne seroient plus
originaux ; ils auroient un
modele original , commun à l'un & à l'autre ; & c'est celui-là
seul qui seroit le vrai. Tout
ce que je dis ici de la peinture est applicable à l'imitation théatrale
: mais avant d'en
venir-là, examinons plus en détail les imitations du Peintre.
Non-seulement
il n'imite dans ses tableaux que les images des choses ; savoir, les
productions sensibles de la Nature, & les ouvrages des Artistes ;
il ne cherche pas même à
rendre exactement la vérité de l'objet, mais l'apparence : il le peint
tel qu'il paroît être, &
non pas tel qu'il est. Il le peint sous un seul point de vue , &
choisissant ce point de vue à sa
volonté , il rend , selon qu'il lui convient , le même objet agréable
ou difforme aux yeux
des spectateurs. Ainsi jamais il ne dépend d'eux de juger de la chose
imitée en elle-même;
mais ils sont forcés d'en juger sur une certaine apparence, & comme
il plaît à l'imitateur :
souvent même ils n'en jugent que par habitude , & il entre de
l'arbitraire jusques dans
l'imitation. *[*L'expérience nous apprend que la belle harmonie ne
flatte point une oreille
non prévenue, qu'il n'y a que la seule habitude qui nous rende
agréables les consonnances,
& nous les fasse distinguer des intervalles les plus discordans.
Quant à la simplicité des
rapports sur laquelle on a voulu fonder le plaise de l'harmonie, j'ai
fait voir dans l'
Encyclopédie au mot Consonnance, que ce principe est insoutenable,
& je crois facile à
prouver que toute notre harmonie est une invention barbare &
gothique qui n'est devenue
que par trait de tems, un art d'imitation. Un Magistrat studieux qui,
dans ses momens de
loisir, au lieu d'aller entendre de la musique , s'amuse à en
approfondir les systêmes, a
trouvé que la rapport de la quinte n'est de deux à trois que par
approximation, & que ce
rapport est rigoureusement incommensurable. Personne au moins ne
sauroit nier qu'il ne
soit tel sur nos clavecins en vertu du tempérament ; ce qui n'empêche
pas ces quintes ainsi
tempérées de nous paroître agréables. Or où est, en pareil cas , la
simplicité du rapport
qui devroit nous les rendre telles ? Nous ne, savons point encore si
notre systême de
musique n'est pas fondé sur de pures conventions ; nous ne savons point
si les principes
n'en sont pas tout-à-fait arbitraires, & si tout autre systême,
substitué à celui-là, ne
parviendroit pas , par l'habitude, à nous plaire également. C'est une
question discutée
ailleurs. Par une analogie assez naturelle, ces réflexions pourroient
en exciter d'autres au
sujet de la peinture sur le ton d'un tableau , sur l'accord des
couleurs , sur certaines parties
du dessin où il entre peut - être plus d'arbitraire qu'on ne pense,
& où l'imitation même
peut avoir des regles de convention. Pourquoi lis Peintres n'osent-ils
entreprendre des
imitations nouvelles, qui n'ont contr'elles que leur nouveauté , &
paroissent d'ailleurs
tout-à-fait du ressort de l'art ? Par exemple, c'est un jeu pour eux de
faire paroître en
relief une surface plane: pourquoi donc nul d'entr'eux n'a-t-il tenté
de donner l'apparence
d'une surface plane à un relief ? S'ils font qu'un plafond paroisse une
voûte, pourquoi ne
font-ils pas qu'une voûte paroisse un plafond ? Les ombres diront-ils,
changent
d'apparence à divers points de vue ; ce qui n'arrive pas de même aux
surfaces planes.
Levons cette difficulté , & prions un Peintre de peindre &
colorier une statue de maniere
qu'elle paroisse plate, rase , & de la même couleur, sans aucun
dessin, dans un seul jour &
sous un seul point de vue. Ces nouvelles considérations ne seroient
peut-être pas indignes
d'être examinées par l'amateur éclairé qui a si bien philosophé sur cet
art.]
[614]
L'Art de représenter les objets est fort différent de celui de les
faire connoître. Le
premier plaît sans instruire ; le second instruit sans plaire.
L'Artiste qui leve un plan &
prend [615] des dimensions exactes, ne fait rien de fort agréable à la
vue ; aussi son
ouvrage n'est-il recherché que par les gens de l'art. Mais celui qui
trace une perspective,
flatte le peuple & les ignorans , parce qu'il ne leur fait rien
connoître, & leur offre
seulement l'apparence de ce qu'ils connoissoient déjà. Ajoutez que la
mesure , nous
donnant successivement une dimension & puis l'autre, nous instruit
lentement de la vérité
des choses ; au lieu que l'apparence nous offre le tout à la fois ,
& , sous l'opinion d'une
plus grande capacité d'esprit , flatte le sens en séduisant
l'amour-propre.
Les
représentations du Peintre , dépourvues de toute réalité, ne produisent
même cette
apparence , qu'a l'aide de quelques vaines ombres & de quelques
légers simulacres qu'il
fait prendre pour la chose même. S'il y avoit quelque mélange de vérité
dans ses
imitations , il faudroit qu'il connût les objets qu'il imite; il seroit
Naturaliste, Ouvrier ,
Physicien, avant d'être Peintre. Mais au contraire, l'étendue de son
art n'est fondée que
sur son ignorance; & il ne peint tout, que parce qu'il n'a besoin
de rien connoître. Quand il
nous offre un Philosophe en méditation , un Astronome observant les
astres , un Géometre
traçant des figures, un Tourneur dans son attelier, fait-il pour cela
tourner, calculer,
méditer, observer les astres ? Point du tout; il ne fait que peindre.
Hors d'état de rendre
raison d'aucune des choses qui sont dans son tableau , il nous abuse
doublement par ses
imitations, soit en [616] nous offrant une apparence vague &
trompeuse , dont ni lui ni
nous ne saurions distinguer l'erreur; soit en employant des mesures
fausses pour produire
cette apparence , c'est-à-dire , en altérant toutes les véritables
dimensions selon les loix de
la perspective : de sorte que, si le sens du spectateur ne prend pas le
change & se borne à
voir le tableau tel qu'il est , il se trompera sur tous les rapports
des choses qu'on lui
présente , ou les trouvera tous faux. Cependant l'illusion sera telle
que les simples & les
enfans s'y méprendront , qu'ils croiront voir des objets que le Peintre
lui-même ne connoît
pas , & des ouvriers à l'art desquels il n'entend rien.
Apprenons
par cet exemple à nous défire de ces gens universels, habiles dans tous
les arts ,
versés dans toutes les sciences, qui savent tout, qui raisonnent de
tout, & semblent réunir à eux seuls les talens de tous les mortels.
Si quelqu'un nous dit connoître un de ces hommes
merveilleux , assurons-le, sans hésiter, qu'il est la dupe des
prestiges d'un charlatan , &
que tout le savoir de ce grand Philosophe n'est fondé que sur
l'ignorance de ses
admirateurs , qui ne savent point distinguer l'erreur d'avec la vérité,
ni l'imitation d'avec
la chose imitée.
Ceci
nous mene à l'examen des Auteurs tragiques & d'Homere leur chef.*
[* C'étoit le
sentiment commun des Anciens , que tous leurs Auteurs tragiques
n'étoient que les copistes
& les imitateurs d'Homere. Quelqu'un disoit des Tragédies
d'Euripide : ce sont les restes
des festins d'Homere, qu'un convive emporte chez lui.] Car
plusieurs assurent qu'il faut
qu'un Poete tragique sache tout ; qu'il connoisse à fond les vertus
& les [617] vices, la
politique & la morale, les loix divines & humaines, & qu'il
doit avoir la science de toutes les
choses qu'il traite, ou qu'il ne sera jamais rien de bon. Cherchons
donc si ceux qui relevent
la Poésie à ce point de sublimité ne s'en laissent point imposer aussi
par l'art imitateur des
Poetes ; si leur admiration pour ces immortels ouvrages ne les empêche
point de voir
combien ils sont loin du vrai , de sentir que ce sont des couleurs sans
consistance , de vains
fantômes , des ombres ; & que, pour tracer de pareilles images, il
n'y a rien de moins
nécessaire que la connoissance de la vérité: ou bien, s'il y a dans
tout cela quelque utilité
réelle, & si les Poetes savent en effet cette multitude de choses
dans le Vulgaire trouve
qu'ils parlent si bien.
Dites
- moi , mes amis, si quelqu'un pouvoit avoir à son choix le portrait de
sa maîtresse ou
l'original , lequel penseriez - vous qu'il choisît ? Si quelque Artiste
pouvoit faire également
la chose imitée ou son simulacre, donneroit-il la préférence au dernier
, en objets de
quelque paix, & se contenteroit-il d'une maison en peinture, quand
il pourroit s'en faire
une en effet ? Si donc l'Auteur tragique savoit réellement les choses
qu'il prétend peindre ,
qu'il eût les qualités qu'il décrit, qu'il fût faire lui-même tout ce
qu'il fait faire à ses
personnages , n'exerceroit-il pas leurs talens ? Ne pratiqueroit-il pas
leurs vertus?
N'éleveroit - il pas des monumens à sa gloire plutôt qu'à la leur? Et
n'aimeroit-il pas
mieux faire lui-même des actions louables , que se borner à louer
celles d'autrui ?
Certainement le mérite en seroit tout autre ; & il n'y a pas de
raison pourquoi, pouvant le
plus, il se borneroit au moins. [618] Mais que penser de celui qui nous
veut enseigner ce
qu'il n' pas pu apprendre? Et qui ne riroit de voir une troupe
imbécille aller admirer tous
les ressorts de la politique & du cœur humain mis en jeu par un
étourdi de vingt ans, à
qui le moins sensé de l'assemblée ne voudroit pas confier la moindre de
ses affaires ?
Laissons
ce qui regarde les talens & les arts. Quand Homere parle si bien du
savoir de
Machaon, ne lui demandons point compte du sien sur la même matière. Ne
nous
informons point des malades qu'il a guéris, des éleves qu'il a faits en
médecine , des
chefs-d'oeuvre de gravure & d'orfévrerie qu'il a finis , des
ouvriers qu'il a formés , des
monumens de son industrie. Souffrons qu'il nous enseigne tout cela,
sans savoir s'il en est
instruit. Mais quand il nous entretient de la guerre, du gouvernement ,
des loix, des
sciences qui demandent la plus langue étude & qui importent le plus
au bonheur des
hommes , osons l'interrompre un moment & l'interroger ainsi: divin
Homere ! nous
admirons vos leçons; & nous n'attendons, pour les suivre, que de
voir comment vous les
pratiquez vous-même; si vous êtes réellement ce que vous vous efforcez
de paroître; si vos
imitations n'ont pas le troisieme rang , mais le second après la
vérité, voyons en vous le
modele que vous nous peignez dans vos ouvrages; montrez-nous le
Capitaine , le
Législateur & le Sage; dont vous nous offrez si hardiment le
portrait. La Grece & le
Monde entier célebrent les bienfaits des grands hommes qui posséderent
ces arts sublimes
dont les préceptes vous coûtent si peu. Lycurgue donna des loix à
Sparte , Charondas
[619] à la Sicile & à l'Italie , Minos aux Crétois, Solon à nous.
S'agit-il des devoirs de la
vie , du sage gouvernement de la maison , de la conduite d'un Citoyen
dans tous les états ?
Thalès de Milet & le Scythe Anacharsis donnerent à la fois
l'exemple & les préceptes.
Faut-il apprendre à d'autres ces mêmes devoirs , & instituer des
Philosophes & des Sages
qui pratiquent ce qu'on leur a enseigné ? Ainsi fit Zoroastre aux
Mages, Pythagore à ses
disciples, Lycurgue à ses concitoyens. Mais vous, Homere , s'il est
vrai que vous ayez
excellé en tant de parties ; s'il est vrai que vous puissiez instruire
les hommes & les rendre
meilleurs ; s'il est vrai qu'à l'imitation vous ayez joint
l'intelligence & le savoir aux
discours ; voyons les travaux qui prouvent votre habileté , les Etats
que vous avez institués
, les vertus qui vous honorent , les disciples que vous avez faits ,
les batailles que vous avez
gagnées, les richesses que vous avez acquises. Que ne vous êtes-vous
concilié des foules
d'amis , que ne vous êtes-vous fait aimer & honorer de tout le
monde ? Comment se peut-il
que nous n'ayez attiré près de vous que le seul Cléophile ? encore d'en
fites-vous qu'un
ingrat. Quoi ! un Protagore d'Abdère , un Prodicus de Chio , sans
sortir d'une vie simple
& privée , ont attroupé leurs contemporains autour d'eux , leur ont
persuadé d'apprendre
d'eux seuls l'art de gouverner son pays , sa famille & soi-même ;
& ces hommes si
merveilleux , un Hésiode , un Homere , qui savoient tout , qui
pouvoient tout apprendre
aux hommes de leur tems , en ont été négligés au point d'aller errans,
mendiant par-tout
l'univers ; & chantant leurs vers de ville en ville, comme de vils
Baladins ! Dans [620] ces
siecles grossiers, où le poids de l'ignorance commençoit à se faire
sentir , où le- besoin &
l'avidité de savoir concouroient à rendre utile & respectable tout
homme un peu plus
instruit que les autres, si ceux-ci eussent été aussi savans qu'ils
sembloient l'être, s'ils
avoient eu toutes les qualités qu'ils faisoient briller avec tant de
pompe , ils eussent passé
pour des prodiges; ils auroient été recherchés de tous; chacun se
seroit empressé pour les
avoir , les posséder , les retenir chez soi; & ceux qui n'auroient
pu les fixer avec eux, les
auroient plutôt suivis par toute la terre, que de perdre une occasion
si rare de s'instruire &
de devenir des Héros pareils à ceux qu'on leur faisoit admirer. * [*
Platon ne veut pas dite
qu'un homme entendu pour ses intérêts & versé dans les affaires
lucratives, ne puisse , en
trafiquant de la Poésie, où par d'autres moyens, parvenir à une grande
fortune. Mais il est
fort différent de s'enricher & s'illustrer par le métier de Poete,
ou de s'enrichir & de
s'illustrer par les talens que le Poete prétend enseigner. Il est vrai
qu'on pouvoit alléguer à Platon l'exemple de Tirtée ; mais il se fût
tiré d'affaire avec une distinction , en le
considérant plutôt comme Orateur que comme Poete. ]
Convenons
donc que tous les PoEtes, à commencer par Homere, nous représentent
dans
leurs tableaux, non le modele des vertus, des talens , des qualités de
l'ame , ni les autres
objets de l'entendement & des sens qu'ils n'ont pas en eux-mêmes ,
mais les images de tous
ces objets tirées d'objets étrangers ; & qu'ils ne sont pas plus
près en cela de la vérité ,
quand ils nous offrent les traits d'un Héros ou d'un Capitaine , qu'un
Peintre qui, nous
peignant un Géometre ou un Ouvrier , ne regarde point à l'art où il
n'entend rien, mais
seulement aux couleurs & à la figure. [621] Ainsi sont illusion les
noms & les mots à ceux
qui , sensibles au rhythme & à l'harmonie , se laissent charmer à
l'art enchanteur du
Poete , & se livrent à la séduction par l'attrait du plaisir ; en
sorte qu'ils prennent les
images d'objets qui ne sont connus , ni d'eux, ni des auteurs , pour
les objets mêmes , &
craignent d'être détrompés d'une erreur qui les flatte, soit en donnant
le change à leur
ignorance, soit par les sensations agréables dont cette erreur est
accompagnée.
En
effet, ôter au plus brillant de ces tableaux le charme des vers &
les ornemens étrangers
qui l'embellissent ; dépouillez-le du coloris de la Poésie ou du style
, & n'y laissez que le
dessein , vous aurez peine à le reconnoître: ou , s'il est
reconnoissable, il ne plaira plus;
semblable à ces enfans plutôt jolis que beaux, qui, parés de leur seule
fleur de jeunesse ,
perdent avec elle toutes leurs graces , sans avoir rien perdu de leurs
traits.
Non-seulement
l'imitateur ou l'auteur du simulacre ne connoît que l'apparence de la
chose
imitée, mais la véritable intelligence de cette chose n'appartient pas
même à celui qui l'a
faite. Je vois dans ce tableau des chevaux attelés au char d'Hector;
ces chevaux ont des
harnois, des mors, des rênes ; l'Orsevre, le Forgeron; le Sellier ont
fait ces diverses choses ,
le Peintre les a représentées ; mais, ni l'Ouvrier qui les fait , ni le
Peintre qui les dessine ne
savent ce qu'elles doivent être : c'est à l'Ecuyer ou au Conducteur qui
s'en sert à
déterminer leur forme sur leur usage; c'est à lui seul de juger si
elles sont bien ou mal, &
d'en corriger les [622] défauts. Ainsi dans tout instrument possible,
il y a trois objets de
pratique à considérer, savoir l'usage, la fabrique & l'imitation.
Ces deux derniers arts
dépendent manifestement du premier, & il n'y a rien d'imitable dans
la nature à quoi l'on
ne puisse appliquer les mêmes distinctions.
Si
l'utilité, la bonté , la beauté d'un instrument , d'un animal , d'une
action se rapportent à l'usage qu'on en tire; s'il n'appartient
qu'à celui qui les met en œuvre d'en donner le
modele & de juger si ce modele est fidélement exécuté : loin que
l'imitateur soit en état de
prononcer sur les qualités pies choses qu'il imite, cette décision
n'appartient pas même à
celui qui les a faites. L'imitateur suit l'ouvrier dont il copie,
l'ouvrage, l'Ouvrier suit
l'Artiste qui fait s'en servir, & ce dernier seul apprécie
également la chose & son
imitation; ce qui confirme que les tableaux du Poete & du Peintre
n'occupent que la
troisieme place après le premier modele ou la vérité.
Mais
le Poete, qui n'a pour juge qu'un Peuple ignorant auquel il cherche à
plaire ,
comment ne défigurera-t-il pas, pour le flatter, les objets qu'il lui
présente ? Il imitera ce
qui paroît beau à la multitude, sans se soucier s'il l'est en effet.
S'il peint la valeur,
aura-t-il Achille pour juge? S'il peint la ruse , Ulysse le
reprendra-t-il ? Tout au contraire
Achille & Ulysse seront ses personages; Thersite & Dolon ses
spectateurs.
Vous
m'objecterez que le Philosophe ne fait pas non plus lui-même tous les
arts dont il
parle, & qu'il étend souvent ses idées aussi loin que le Poete
étend ses images. J'en
conviens : [623] mais le Philosophe ne se donne pas pour savoir la
vérité , il la cherche, il
examine, il discute, il étend nos vues, il nous instruit même en se
trompant; il propose ses
doutes pour des doutes, ses conjectures pour des conjectures, &
n'affirme que ce qu'il fait.
Le Philosophe qui raisonne , soumet ses raisons à notre jugement; le
Poete & l'imitateur,
se fait juge lui-même. En nous offrant ses images, il les affirme
conformes à la vérité : il
est donc obligé de la connoître, si son art a quelque réalité ; en
peignant tout, il se donne
pour tout savoir. Le Poete est le Peintre qui fait l'image ; le
Philosophe est l'Architecte qui
leve le plan : l'un ne daigne pas même approcher de l'objet pour le
peindre; l'autre,
mesure avant de tracer.
Mais
de peur de nous abuser par de fausses analogies, tâchons de voir plus
distinctement à
quelle partie, a quelle faculté de notre ame se rapportent les
imitations du Poete, &
considérons d'abord d'où vient l'illusion de celles du Peintre. Les
mêmes corps vus à
diverses distances ne paroissent pas de même grandeur, ni leurs figures
également
sensibles , ni leurs couleurs de la même vivacité. Vus dans l'eau , ils
changent
d'apparence; ce qui étoit droit, paroît brisé; l'objet paroît flotter
avec l'onde. A travers un
verre sphérique ou creux , tous les rapports des traits sont changés; à
l'aide du clair, &
des ombres, une surface plane se releve ou se creuse au gré du Peintre
; son pinceau grave
des traits aussi profonds que le ciseau du Sculpteur, & dans les
reliefs qu'il fait tracer sur
la toile, le toucher démenti par la vue , laisse à douter auquel des
deux on doit se fier. [624]
Toutes ces erreurs sont évidemment dans les jugemens précipités e
l'esprit. C'est cette
foiblesse de l'entendement humain, toujours presse de juger sans
connoître, qui donne
prise à tous ces prestiges de magie par lesquels l'Optique & la
Mécanique abusent nos
sens. Nous concluons, sur la seule apparence, de ce que nous
connoissons à ce que nous ne
connoissons pas., & nos inductions fausses sont la source de mille
illusions.
Quelles
ressources nous sont offertes contre ces erreurs ? Celles de l'examen
& de l'analyse.
La suspension de l'esprit, d'art de mesurer, de peser, de compter, sont
les secours que
l'homme a pour vérifier les rapports des sens, afin qu'il ne juge pas
de ce qui est grand ou
petit, rond ou quarré, rare ou compacte, éloigné ou proche, par ce
paroît l'être, mais par
ce que le nombre, la mesure & le poids lui donnent pour tel. La
comparaison, le jugement
des rapports trouvés par ces diverses opérations , appartiennent
incontestablement à la
faculté raisonnante, & ce jugement est souvent en contradiction
avec celui que l'apparence
des choses nous fait porter. Or nous avons vu ci-devant que ce ne
sauroit être par la même
faculté de l'ame, qu'elle porte des jugemens contraires des mêmes
choses considérées sous
les mêmes relations. D'où il suit que ce n'est point la plus noble de
nos facultés, savoir la
raison; mais une faculté différente & inférieure, qui juge sur
l'apparence, & se livre au
charme de l'imitation. C'est ce que je voulois exprimer ci-devant, en
disant que la Peinture,
& généralement l'art d'imiter, exerce ses opérations loin de la
vérité des choses, en
s'unissant [625] à une partie de notre ame dépourvue de prudence &
de raison , &
incapable de rien connoître par elle-même de réel & de vrai * [* Il
ne faut pas prendre ici
ce mot de partie dans un sens exact , comme si Platon supposoit
l'ame réellement divisible
ou composée. La division qu'il suppose & qui lui fait employer le
mot de parties, ne tombe
que sur les divers genres d'opérations par lesquelles l'ame se modifie
, & qu'on appelle
autrement facultés.] Ainsi l'art d'imiter, vil par sa nature
& par la faculté de l'ame sur
laquelle il agit, ne peut que l'être encore par ses productions, du
moins quant au sens
matériel qui nous fait juger des tableaux du Peintre. Considérons
maintenant le même art
appliqué par les imitations du Poete immédiatement au sens interne ,
c'est-à-dire, à
l'entendement.
La
Scene représente les hommes agissant volontairement ou par force ,
estimant leurs
actions bonnes ou mauvaises , selon le bien ou le mal qu'ils pensent
leur en revenir , &
diversement affectes, à calife d'elles , de douleur ou de volupté. Or ,
par les raisons que
nous avons déjà discutées, il est impossible que l'homme , ainsi
présenté , soit jamais
d'accord avec lui-même ; & comme l'apparence & la réalité des
objets sensibles lui en
donnent des opinions contraires , de même il apprécie différemment les
objets de ses
actions , selon qu'ils sont éloignés ou proches, conformes ou opposés à
ses passions ; & ses
jugemens , mobiles comme elles, mettent sans cesse en contradiction ses
desirs , sa raison, sa
volonté & toutes les puissances de son ame.
La
Scene représente donc tous les hommes, & même ceux qu'on nous donne
pour
modelés, comme affectés autrement [626] qu'ils ne doivent l'être pour
se maintenir dans
l'etat de modération qui leur convient. Qu'un homme sage &
courageux perde son fils, son
ami, sa maîtresse, enfin l'objet le plus cher à son cœur; on ne le
verra point s'abandonner à une douleur excessive & déraisonnable ;
& si la foiblesse humaine ne lui permet pas de
surmonter tout-à-fait son affliction, il la tempérera par la constance
; une juste honte lui
sera renfermer en lui-même une partie de ses peines ; & , contraint
de paroître aux yeux
des hommes, il rougiroit de dire & faire en leur présence plusieurs
choses qu'il dit & fait étant seul. Ne pouvant être en lui tel
qu'il veut , il tâche au moins de s'offrir aux autres tel
qu'il doit être. Ce qui le trouble & l'agite, c'est la douleur
& la passion; ce qui l'arrête & le
contient , c'est la raison & la loi; & dans ces mouvemens
opposés, sa volonté se déclare
toujours pour la derniere.
En
effet, la raison veut qu'on supporte patiemment l'adversité, qu'on n'en
aggrave pas le
poids par des plaintes inutiles, qu'on n'estime pas les choses humaines
au-delà de leur prix,
qu'on n'épuise pas, à pleurer ses maux, les forces qu'on a pour les
adoucir, & qu'enfin l'on
songe quelquefois qu'il est impossible à l'homme de prévoir l'avenir,
& de se connoître
assez lui-même pour savoir si ce qui lui arrive est un bien ou un mal
pour lui.
Ainsi
se comportera l'homme judicieux & tempérant, en proie à la mauvaise
fortune. Il
tâchera de mettre à profit ses revers mêmes, comme un joueur prudent
cherche à tirer
parti d'un mauvais point que le hazard lui amene ; & , sans se
lamenter comme un enfant
qui tombe & pleure auprès de la [627] pierre qui sa frappé, il
saura porter, s'il le faut, un
fer salutaire à sa blessure, & la faire saigner pour la guérir.
Nous dirons donc que la
constance & la fermeté dans les disgraces sont l'ouvrage de la
raison, & que le deuil, les
larmes, le désespoir, les gémissemens appartiennent à une partie de
lame opposée à
l'autre, plus débile, plus lâche, & beaucoup inférieure en dignité.
Or
c'est de cette partie sensible & foible que se tirent les
imitations touchantes & variées
qu'on voit sur la Scene. L'homme ferme , prudent , toujours semblable à
lui-même, n'est
pas si facile à imiter ; & , quand il le seroit, l'imitation, moins
variée, n'en seroit pas si
agréable au Vulgaire; il s'intéresseroit difficilement à une image qui
n'est pas la sienne, &
dans laquelle il ne reconnoîtroit ni ses mœurs , ni ses passions :
jamais le cœur humain ne
s'identifie avec des objets qu'il sent lui être absolument étrangers.
Aussi l'habile Poete , le
Poete qui fait l'art de réussir , cherchant à plaire au Peuple &
aux hommes vulgaires, se
garde bien de leur offrir la sublime image d'un cœur maître de lui ,
qui n'écoute que la
voix de la sagesse; mais il charme les spectateurs par des caracteres
toujours en
contradiction , qui veulent & ne veulent pas , qui sont retentir le
Théatre de cris & de
gémissemens, qui nous forcent à les plaindre, lors même qu'ils sont
leur devoir, & à
penser que c'est une triste chose que la vertu , puisqu'elle rend ses
amis si misérables. C'est
par ce moyen , qu'avec des imitations plus faciles & plus diverses,
le Poete émeut & flatte
davantage les spectateurs.
Cette
habitude de soumettre à leurs passions les gens qu'on [628] nous fait
aimer, altere &
change tellement nos jugement sur les choses, louables , que nous nous
accoutumons à
honorer la foiblesse d'ame sous le nom de sensibilité , & à traiter
d'hommes durs & sans
sentiment ceux en qui la sévérité du devoir l'emporte, en toute
occasion , sur les affections
naturelles. Au contraire, nous estimons comme gens d'un bon naturel
ceux qui , vivement
affectés de tout , sont l'éternel jouet des événemens; ceux qui
pleurent comme des femmes
la perte de ce qui leur fut cher; ceux qu'une amitié desordonnée rend
injustes pour servir
leurs amis ; ceux qui ne connoissent d'autre regle que l'aveugle
penchant de leur cœur;
ceux qui , toujours loués du sexe qui les subjugue & qu'ils imitent
, n'ont d'autres vertus
que leurs passions , ni d'autre mérite que leur foiblesse. Ainsi
légalité , la force, la
constance, l'amour de la justice , l'empire de la raison, deviennent
insensiblement des
qualités haÏssables, des vices que l'on décrie ; les hommes se sont
honorer par-tout ce qui
les rend dignes de mépris ; & ce renversement des saines opinions
est l'infaillible effet des
leçons qu'on va prendre au Théatre.
C'est
donc avec raison que nous blâmions les imitations du Poete & que
nous les mettions
au même rang que celles du Peintre , soit pour être également éloignées
de la vérité ,
soit parce que l'un & l'autre flattant également la partie sensible
de l'ame , & négligeant la
rationelle , renversent l'ordre de nos facultés , & nous sont
subordonner le meilleur au
pire. Comme celui qui s'occuperoit dans la République à soumettre les
bons aux méchans
, & les vrais chefs aux [629] rebelles, seroit ennemi de la Patrie
& traître à l'Etat : ainsi le
Poete imitateur porte les dissentions & la mort dans la République
de l'ame, en élevant &
nourrissant les plus viles facultés aux dépens des plus nobles , en
épuisant & usant ses
forces sur les choses les moins dignes de l'occuper , en confondant par
de vains simulacres
le vrai beau avec l'attrait mensonger qui plaît à la multitude , &
la grandeur apparente
avec la véritable grandeur.
Quelles
ames fortes oseront se croire a l'épreuve du soin que prend le Poete de
les
corrompre ou de les décourager? Quand Homere ou quelque Auteur tragique
nous montre
un Héron surchargé d'affliction, criant, lamentant , se frappant la
poitrine : un Achille ,
fils d'une Déesse , tantôt étendu par terre & répandant des deux
mains du fable ardent
sur sa tête ; tantôt errant comme un forcené sur le rivage, &
mêlant au bruit des vagues
ses hurlemens effrayans : un Priam , vénérable par sa dignité , par son
grand âge , par
tant d'illustres enfans, se roulant dans la fange, souillant ses
cheveux blancs, faisant
retentir l'air de ses imprécations , & apostrophant les Dieux &
les hommes; qui de nous ,
insensible à ces plaintes, ne s'y livre pas avec une sorte de plaisir ?
Qui ne sent pas naître
en soi-même le sentiment qu'on nous représente ? Qui ne loue pas
sérieusement l'art de
l'Auteur, & ne le regarde pas comme un grand Poete, à causé de
l'expression qu'il donne à ses tableaux, & des affections qu'il
nous communique ? Et cependant, lorsqu'une
affliction domestique & réelle nous atteint nous-mêmes , nous nous
glorisions de la
supporter modérément , de ne nous en point [630] laisser accabler
jusqu'aux larmes ; nous
regardons alors le courage que nous nous efforçons d'avoir comme une
vertu d'homme, &
nous nous croirions aussi lâches que des femmes, de pleurer & gémir
comme ces Héros
qui nous ont touchés sur la Scene. Ne sont-ce pas de fort utiles
Spectacles que ceux qui
nous font admirer des exemples que nous rougirions d'imiter , & où
l'on nous intéresse à
des foiblesses dont nous avons tant de peine à nous dans nos propres
calamités ? La plus
noble faculté de l'ame, perdant ainsi l'usage & l'empire
d'elle-même, s'accoutume à
fléchir sous la loi des passions ; elle ne réprime plus nos pleurs
& nos cris ; elle nous livre à notre attendrissement pour des
objets qui nous sont étrangers ; & sous prétexte de
commisération pour des malheurs chimériques , loin de s'indigner qu'un
homme vertueux
s'abandonne à des douleurs excessives, loin de nous empêcher de
l'applaudir dans son
avilissement, elle nous laisse applaudir nous-mêmes de la pitié qu'il
nous inspire ; c'est un
plaisir que nous croyons avoir gagné sans foiblesse , & que nous
goûtons sans remords.
Mais
en nous laissant ainsi subjuguer aux douleurs d'autrui, comment
résisterons-nous
aux nôtres ; & comment supporterons-nous plus courageusement nos
propres maux que
ceux dont nous n'appercevons qu'une vaine image? Quoi ! serons-nous les
seuls gui
n'aurons point de prise sur notre sensibilité ? Qui est-ce qui ne
s'appropriera pas dans
l'occasion ces mouvemens auxquels il se prête si volontiers? Qui est-ce
qui saura refuser à
ses propres malheurs les larmes qu'il prodigue à ceux d'un autre ? J'en
dis autant de la
Comédie , [631] du rire indécent qu'elle nous arrache , de l'habitude
qu'on y prend de
tourner tout en ridicule , même les objets les plus sérieux & les
plus graves , & de l'effet
presque inévitable par lequel elle change en bouffons & plaisans de
Théatre , les plus
respectables des Citoyens. J'en dis autant de l'amour, de la colere ,
& de toutes les autres
passions , auxquelles devenant de jour en jour plus sensibles par
amusement & par jeu,
nous perdons toute force pour leur résister, quand elles nous
assaillent tout de bon. Enfin ,
de quelque sens qu'on envisage le Théatre & ses imitations , on
voit toujours , qu'animant
& fomentant en nous les dispositions qu'il faudroit contenir &
réprimer , il fait dominer ce
qui devroit obéir ; loin de nous rendre meilleurs & plus heureux ,
il nous rend pires & plus
malheureux encore , & nous fait payer aux dépens de nous-mêmes le
soin qu'on y prend
de nous plaire & de nous flatter.
Quand
donc , ami Glaucus , vous rencontrerez des enthousiastes d'Homere ;
quand ils vous
diront qu'Homere est l'instituteur de la Grece & le maître de tous
les arts ; que le
gouvernement des Etats, la discipline civile , l'éducation des hommes
& tout l'ordre de la
vie humaine sont enseignés dans ses écrits ; honorez leur zele ; aimez
& supportez-les ,
comme des hommes doués de qualités exquises ; admirez avec eux les
merveilles de ce
beau génie ; accordez-leur avec plaisir qu'Homere est le Poete par
excellence, le modele &
le chef de tous les Auteurs tragiques. Mais songez toujours que les
Hymnes en l'honneur
des Dieux , & les louanges des grands hommes , sont la seule espece
de Poésie qu'il [632]
faut admettre dans la République ; & que si l'on y souffre une fois
cette Muse imitative qui
nous charme & nous trompe par la douceur de ses accens , bientôt
les actions des hommes
n'auront plus pour objet , ni la loi , ni les choses bonnes &
belles , mais la douleur & la
volupté : les passions excitées domineront au lieu de la raison : les
Citoyens ne seront plus
des hommes vertueux & justes , toujours soumis au devoir & à
l'équité, mais des hommes
sensibles & foibles qui seront le bien ou le mal indifféremment ,
selon qu'ils seront
entraînés par leur penchant. Enfin, n'oubliez jamais qu'en bannissant
de notre Etat les
Drames & Pieces de Théatre, nous ne suivons point un entêtement
barbare, & ne
méprisons point les beautés de l'art ; mais nous leur préférons les
beautés immortelles
qui résultent de l'harmonie de l'ame , & de l'accord de ses
facultés.
Faisons
plus encore. Pour nous garantir de toute partialité, & ne rien
donner à cette
antique discorde qui regne entre les Philosophes & les Poetes ,
n'ôtons rien à la Poésie & à l'imitation de ce qu'elles peuvent
alléguer pour leur defense , ni à nous des plaisirs
innocens qu'elles peuvent nous procurer. Rendons cet honneur à la
vérité d'en respecter
jusqu'à l'image, & de laisser la liberté de se faire entendre à
tout ce qui le renomme d'elle.
En imposant silence aux Poetes, accordons à leurs amis la liberté de
les défendre & de
nous montrer, s'ils peuvent, que l'art condamné par nous comme nuisible
, n'est pas
seulement agréable, mais utile à la République & aux Citoyens.
Ecoutons leurs raisons
d'une oreille impartiale, & convenons de bon cœur que nous aurons
[633] beaucoup gagné
pour nous-mêmes, s'ils prouvent qu'on peut se livrer sans risque à de
si douces
impressions. Autrement , mon cher Glaucus , comme un homme sage , épris
des charmes
d'une maîtresse, voyant sa vertu prête a l'abandonner, rompt , quoiqu'à
regret , une si
douce chaîne , & sacrifie l'amour au devoir & à la raison ;
ainsi , livrés dès notre enfance
aux attraits séducteurs de la Poésie , & trop sensibles peut-être à
ses beautés , nous nous
munirons pourtant de force & de raison contre ses prestiges : si
nous osons donner quelque
chose au goût qui nous attire , nous craindrons au moins de nous livrer
à nos premieres
amours : nous nous dirons toujours qu'il n'y a rien de sérieux ni
d'utile dans tout cet
appareil dramatique : en prêtant quelquefois nos oreilles à la Poésie ,
nous garantirons
nos cœurs d'être abusés par elle , & nous ne souffrirons point
qu'elle trouble l'ordre & la
liberté , ni dans la République intérieure de l'ame , ni dans celle de
la société humaine.
Ce n'est pas une légere alternative que de se rendre meilleur ou pire ,
& l'on ne sauroit
peser avec trop de soin la délibération qui nous y conduit. O mes amis
! c'est , je l'avoue ,
une douce chose de se livrer aux charmes d'un talent enchanteur,
d'acquérir par lui des
biens , des honneurs , du pouvoir , de la gloire : mais la puissance ,
& la gloire , & la
richesse , & les plaisirs , tout s'éclipse & disparoît comme
une ombre , auprès de la justice
& de la vertue.
FIN.