[J.M.GALLANAR=éditeur]




L'ENGAGEMENT TÉMÉRAIRE , COMÉDIE EN VERS .


JEAN JACQUES ROUSSEAU







[1747, septembre? ; Bibliothèque de Neuchâtel ms. 28; Œuvres posthumes, t. I, Genève, 1781;  le Pléiade édition, t. II, pp. 875-931 = Du Peyrou/Moultou 1780-89 quarto édition, t. VIII, pp. 52-118.]


[52] L'ENGAGEMENT TÉMÉRAIRE , COMÉDIE EN VERS .






[53] AVERTISSEMENT.



Rien n'est plus plat que cette Piece: Cependant j'ai garde quelque attachement pour elle, à cause de la gaîté troisieme Acte & de la facilite avec laquelle elle fut fait en trois jours, grace à la tranquillité & au contentement d'esprit,. ou je vivois alors sans connoître l'art d'écrire & sans aucune prétention. Si je fais moi-même l'Edition générale , j'espere avoir assez de raison pour en retrancher ce barbouillage , sinon je laisse à ceux que j'aurai charge de ce entreprise le soin de juger de ce qu'il convient , soit à ma mémoire, soit au goût présent du Public.








ACTEURS .




DORANTE , VALERE, Amis.


ISABELLE , Veuve.


ELIANTE , Cousine d'ISABELLE .


LISETTE , Suivant d'ISABELLE .


CARLIN , Valet de Dorante .


UN NOTAIRE .


UN LAQUAIS .


La Scene est dans le Château d'ISABELLE.










[55] L'ENGAGEMENT TéMéRAIRE , COMÉDIE .






ACTE PREMIER.




SCENE PREMIERE.






ISABELLE, ELIANTE.




ISABELLE .


L'Hymen va donc, enfin , ferrer des nœuds si doux:


Valere, à son retour, doit être votre epoux,


Vous allez être heureuse. Ah! ma chere Eliante !




ELIANTE .


Vous soupirez ? Hé bien! Si l'exemple vous tente,


Dorante vous adore & vous le voyez bien.


Pourquoi gêner ainsi votre cœur & le sein ?


Car ,vous l'aimez un peu: du moins , je le soupçonne.




ISABELLE .


Non, l'hymen n'aura plus de droits sur ma personne ,


Cousine ; un premier choix m'a trop mal réussi .




ELIANTE .


Prenez votre revanche en faisant celui-ci.




ISABELLE .


Je veux suivre la loi que j'ai su me prescrire ;


Ou du moins ....Car Dorante a voulu me séduire ,


Sous le feint nom d'ami s'emparer de mon cœur.


Serois-je donc ainsi la dupe d'un trompeur,


Qui par le succès même en seroit plus coupable ?


Et qui l'est trop, peut-être.




ELIANTE .


 Il est donc pardonnable.




ISABELLE.


Point; il ne m'aura pas trompée impunément.


II vient. Eloignons - nous , ma Cousine , un moment.


Il n'est pas de son but aussi pries qu'il le pense,


Et je veux à loisir méditer ma vengeance.










SCENE II.


DORANTE.


Elle m'évite encor! Que veut dire ceci ?


Sur l'etat de son cœur quand serai-je éclairci ?


Hazardons de parler ....Son humeur m'épouvante....


Carlin connoît beaucoup sa nouvelle Suivante ;


Je veux ....Il apperçoit Carlin. Carlin ?















S C E N E III.




CARLIN , DORANTE .




CARLIN .


Monsieur ?




DORANTE .


 Vois-tu bien ce château ?




CARLIN .


Oui, depuis fort long-tems.




DORANTE .


 Qu'en dis-tu ?




CARLIN .


 Qu'il est beau .




DORANTE .


Mais encor ?




CARLIN .


 Beau , très-beau , plus beau qu'on ne peut-être .


Que diable !




DORANTE .


 Et si bientôt j'en devenois le maître ,


T'y plairois - tu ?




CARLIN .


 Selon ; s'il nous restoit garni .


[58] Cousine foisonnante, & cellier bien fourni.


Pour vos amusemens , Isabelle. , Eliante.


Pour ceux du sieur Carlin , Lisette la suivante :


Mais , oui , je m'y plairois.




DORANTE .


 Tu n'es pas dégoûte .


Hé bien , réjouis - toi , car il est ....




CARLIN .


 Acheté ?




DORANTE .


Non , mais gagne bientôt.




CARLIN .


 Bon ! par quelle aventure ?


Isabelle n'est pas d'âge ni de figure


A perdre ses châteaux en quatre coups de de.




DORANTE.


Il est à nous , te dis-je, & tout est décide


Déjà dans mon esprit....




CARLIN .


Peste ! la belle emplette !


Résolue à part-vous ? c'est une affaire faite,


Le château déformais ne fauroit nous manquer.




DORANTE .


Songe à me seconder au lieu de te moquer.




CARLIN .


[59] Oh! Monsieur, je n'ai pas une tète si vive;


Et j'ai tant de lenteur dans l'imaginative ,


Que mon esprit grossier toujours dans l'embarras ,


Ne sait jamais jouir des biens que je n'ai pas :


Je serois un Crésus sans cette mal-adresse.




DORANTE.


Sais-tu mon tendre ami , qu'avec ta gentillesse


Tu pourrois bien , pour prix de ta moralité ;


Attirer sur ton dos quelque réalité ?




CARLIN .


Ah! de moraliser je n'ai plus nulle envie.


Comme on te traite, hélas ! pauvre philosophie !


Cà , vous pouvez parler ; j'écoute sans souiller.




DORANTE


Apprends-donc un secret qu'a tous i1 faut celer,


Si tu le peux, du moins.




CARLIN .


 Rien ne m'est plus facile.




DORANTE .


Dieu le veuille ! En ce cas tu pourras m'être utile.






CARLIN .


Voyons .




DORANTE .


 J'aime Isabelle .




[60] CARLIN .


 Oh ! quel secret ! Ma foi


Je le savois sans vous .




DORANTE .


 Qui te l'a dit ?




CARLIN .


 Vous .




DORANTE .


 Moi ?




CARLIN .


Oui , vous :vous conduisez avec tant de mystère


Vos intrigues d'amour , qu'en cherchant à les taire,


Vos airs mystérieux , tous vos tours & retours


En instruisent bientôt la ville & les fauxbourgs.


Passions . A votre belle amour la Belle répond-elle ?




DORANTE.


Sans doute .




CARLIN .


 Vous croyez être aime d'Isabelle ?


Quelle preuve avez-vous du bonheur de vos feux ?




DORANTE .


Parbleu ! Messeu Carlin , vous êtes curieux !








CARLIN .


Oh ? ce ton-là , ma foi , sent la bonne fortune;


[61] Mais trop de confiance en fait manquer plus d'une ,


Vous le savez fort bien.




DORANTE .


 Je suis sur de mon fait,


Isabelle en tout lieu me fuit.




CARLIN .


 Mais en effet


C'est de sa tendre ardeur une preuve constante !




DORANTE .


écoute jusqu'au bout. Cette veuve charmante


A la fin de son deuil déclara sans retour


Que son cœur pour jamais renonçoit à l'amour.


Presque des ce moment mon ame en fut touchée ;


Je la vis , je l'aimai ; mais toujours attachée


Au vœu qu'elle avoir fait , je sentis qu'il faudroit


Ménager son esprit par un détour adroit :


Je feignis pour l'hymen beaucoup d'antipathie ,


Et réglant mes discours sur sa philosophie ,


Sous le tranquille nom d'une douce amitié ,


Dans ses amusemens je fus mis de moitié,




CARLIN .


Peste ! ceci va bien. En amusant les Belles


On vient au sérieux. Il faut rire auprès d'elles;


Ce qu'on fait en riant est autant d'avance.




DORANTE .


Dans ces ménagemens plus d'un an s'est passe .


[62] Tu peux bien te douter qu'après toute une année


On est plus familier qu'après une, journée;


Et mille aimables jeux se passent entre amis,


Qu'avec un etranger on n'auroit pas permis.


Or, depuis quelque tems j'apperçois qu'Isabelle .


Se comporte avec moi d'une façon nouvelle.


Sa cousine toujours me reçoit de même œil ;


Mais sous l'air affecte d'un favorable accueil,


Avec tant de réserve Isabelle . me traite ,


Qu'il faut, ou qu'en secret prévoyant sa défaite,


Elle veuille éviter de m'en faire l'aveu ,


Ou que d'un autre amant elle approuve le feu .




CARLIN .


Eh ! qui voudriez - vous qui put ici lui plaire ?


Il n'entre en ce Château que vous seul & Valere ,


Qui près de la cousine en esclave enchaîne,


Va bientôt par l'hymen voir son feu couronne.




DORANTE .


Moi donc, n'appercevant aucun rival à craindre ;


Ne dois-je pas juger que, voulant se contraindre


Isabelle aujourd'hui cherche à m'en imposer


Sur le progrès d'un feu qu'elle veut déguiser ?


Mais avec quelque soin qu'elle cache sa flamme;


Mots cœur à pénétré le secret de son ame ,


Ses yeux ont sur les miens lance ces traits charmans ,


Présages fortunes du bonheur des amans,


Je suis aime , te dis-je , un retour plein de charmes


Paye enfin mes soupirs , mes transports & mes larmes.




[63] CARLIN .


Economisez mieux ces exclamations ;


Il est , pour les placer, d'autres occasions


Ou cela fait merveille. Or, quant à notre affaire,


Je ne vois pas encor ce que mon ministere ,


Si vous êtes aime , peut en votre faveur ;


Que vous faut-il de plus ?




DORANTE .


 L'aveu de mon bonheur.


II faut qu'en ce Château ....Mais j'apperçois Lisette,


Va m'attendre au logis. Sur-tout, bouche discrette ..




CARLIN .


Votes offensez, Monsieur, les droits de mon métier .


On doit choisir son monde & puis s'y confier.




DORANTE le rappellant.


Ah! J'oubliois ....Carlin ? J'ai reçu de Valere


Une Lettre d'avis que pour certaine affaire


Qu'il ne m'explique pas, il arrive aujourd'hui ,


S'il vient, cours aussi-tôt m'en avertir ici .
















[64] SCENE IV .




DORANTE , LISETTE.




DORANTE .


Ah! c'est toi belle enfant ? Et bonjour ma Lisette


Comment vont les galans ? A ta mine coquette


On pourroit bien gager au moins pour deux ou trois :


Plus le nombre en est grand & mieux on fait son choix .




LISETTE .


Vous me prêtez, Monsieur , un petit caractere ,


Mais fort joli., vraiment!




DORANTE .


 Bon , bon ! point de colere.


Tiens , avec ces traits-là, Lisette, par ta foi


Peux-tu défendre aux gens d'être amoureux de toi?




LISETTE .


Fort bien. Vous débitez la fleurette à merveilles


Et vos galans discours enchantent !es oreilles.


Mais au fait, croyez-moi.




DORANTE .


 Parbleu ! tu me ravis ,


Feignant de vouloir l'embrasser.


J'aime à te prendre au mot.




[65] LISETTE .


 Tout doux , Monsieur !




DORANTE .


 Tu ris


Et je veux rire aussi .




LISETTE .


 Je le vois . Malepeste !


Comme à m'interpréter, Monsieur, vous êtes leste !


Je m'entends autrement , & sais qu'auprès de nous


Ce jargon séduisant de Messieurs tels que vous ,


Montre , par ricochet, ou le discours s'adresse.




DORANTE .


Quoi ! tu penserois donc qu'épris de ta maîtresse....








LISETTE .


Moi ? je ne pense rien , mais si vous m'en croyez


Vous porterez ailleurs des feux trop mal payes.




DORANTE , vivement .


Ah! Je l'avois prévu ! l'ingrate a vu ma flamme ,


Et c'est pour m'accabler qu'elle a lu dans mon ame .




LISETTE .


Qui vous a dit cela ?




DORANTE .


 Qui me l'a dit ! c'est toi .




LISETTE .


Moi ? je n'y songe pas .




[66] DORANTE .


 Comment?




LISETTE .


 Non par ma foi .




DORANTE .


Et ces feux mal payes est-ce un rêve ? est-ce un conte ?




LISETTE .


Diantre! comme au cerveau d'abord le feu vous monte !


Je ne m'y frotte plus.




DORANTE .


 Ah! daigne m'éclaircir.


Quel plaisir peux-tu prendre à me faire souffrir?




LISETTE .


Et pourquoi si long-tems , vous , me faire mystère


D'un secret dont je dois être dépositaire ?


J'ai voulu vous punir par un peu de souci.


Isabelle n'a rien apperçu jusqu'ici.



à part. haut.




C'est mentir. Mais gardez qu'elle ne vous soupçonne ;


Car je doute en ce cas que son cœur vous pardonne.


Vous ne sauriez penser jusqu'où va sa fierté.






DORANTE .


Me voilà retombe dans ana perplexité.




LISETTE .


Elle vient. Essayez de lire data son ame ,


[67] Et sur-tout avec soin cachez lui votre flamme ;


Car vous êtes perdu si vous la laissez voir.




DORANTE .


Hélas.! tant de lenteur me met au désespoir .










SCENE V.




ISABELLE , DORANTE , LISETTE .




ISABELLE .


Ah! Dorante, bonjour. Quoi ! tous tête-a-tête !


Eh mais ! vous faisiez donc votre cour à Lisette ?


Elle est vraiment gentille & de bon entretien.




DORANTE .


Madame, il me suffit qu'elle vous appartient


Pour rechercher en tout le bonheur de lui plaire.




ISABELLE .


Si c'est-là votre objet , rien ne vous reste à faire ,


Car Lisette s'attache à tous mes sentimens.


DORANTE .


Ah! Madame! ....




ISABELLE .


 Oh! sur-tout, quittons les complimens ,


Et laissons aux amans ce vulgaire langage.


[68] La sincere amitié de son froid étalage


A toujours dédaigne le fade & vain secours :


On n'aime point assez quand on le dit toujours.




DORANTE .


Ah ! du moins une fois , heureux qui peut le dire.




LISETTE , bas .


Taisez-vous donc , jaseur .




ISABELLE .


 J'oserois bien prédire


Que , sur le ton touchant dont vous vous exprimez ,


Vous aimerez bientôt , si déjà vous n'aimez .




DORANTE .


Moi , Madame ?




ISABELLE .


 Oui , vous .




DORANTE .


 Vous me raillez , sans doute .




LISETTE . à part.


Oh ! ma foi , pour le coup mon homme est en déroute .




ISABELLE .


Je crois lire en vos yeux des symptômes d'amour.




DORANTE .


 ( haut à Lisette avec affectation .)


Madame , en vérité .... Pour lui faire ma cour ,


Faut-il en convenir ?




[69] LISETTE , bas.


 Bravo, prenez courage .


Haut à Dorante. Mais il faut bien , Monsieur, aider au badinage .




ISABELLE .


Point ici de détour : parlez-moi franchement;


Seriez-vous amoureux ?




LISETTE , bas , vivement .


 Gardez de ....




DORANTE .


 Non vraiment,


Madame , il me déplaît fort de vous contredire.




ISABELLE .


Sur ce ton positif, je n'ai plus rien à dise:


Vous ne voudriez pas, je crois , m'en imposer.




DORANTE .


J'aimerois mieux mourir que de vous abuser.






LISETTE , bas .


Il ment, ma foi , fort bien ; j'en suis assez contente .




ISABELLE .


Ainsi donc, votre cœur qu'aucun objet ne tente,


Les a tous dédaignes, & jusques aujourd'hui


N'en a point rencontre qui fut digne de lui.




DORANTE , à part.


Ciel! Se vit-on jamais en pareille détresse !




[70] LISETTE .


Madame , il n'ose pas , par pure politesse


Donner à ce discours son approbation ;


Mais je sais que l'amour est son aversion.


Bas à Dorante. Il faut ici, du cœur.




ISABELLE .


 Eh bien, j'en suis charmée,


Voilà notre amitié pour jamais confirmée ,


Si ne sentant , du moins, nul penchant à l'amour,


Vous y voulez pour moi renoncer sans retour.




LISETTE .


Pour vous plaire, Madame , il n'est rien qu'il ne fasse.




ISABELLE .


Vous répondez pour lui? c'est de mauvaise grace.




DORANTE .


Hélas ! j'approuve tout; direz vos volontés.


Tous vos ordres par moi seront exécutes.




ISABELLE .


Ce ne sont point des loix , Dorante , que j'impose ,


Et si vous répugnez à ce que je propose ,


Nous pouvons dis ce jour nous quitter bons amis.




DORANTE .


Ah ! mon goût à vos vœux sera toujours soumis.




ISABELLE .


Vous êtes complaisant ; je veux être indulgente,


[71] Et pour vous en donner une preuve évidente ,


Je déclare à présent qu'un seul jour , un objet


Doivent borner le vœu qu'ici vous avez fait.


Tenez pour ce jour seul votre cœur en défense;


Evitez de l'amour jusques à l'apparence ;


Envers un seul objet que je vous nommerai ;


Résistez aujourd'hui, demain je vous ferai


Un don ....




DORANTE , vivement .


 A mon choix ?




ISABELLE .


 Soit , il faut vous satisfaire ;


Et je vous laisserai régler votre salaire.


Je n'en excepte rien que les loix de l'honneur,


Je voudrois que le prix fut digne du vainqueur.




DORANTE .


Dieux ! quels légers travaux pour tant de récompense !




ISABELLE .


Oui , mais si vous manquez un moment de prudence ,


Le moindre acte d'amour, un soupir, un regard,


Un trait de jalousie, enfin, de votre part,


Vous privent à l'instant du droit que je vous laisse :


Je punirai sur moi votre propre foiblesse ,


En vous voyant alors pour la derniere fois.


Telles sont du pari les immuables loix.




[72] DORANTE .


Ah ! que vous m'épargnez de mortelles alarmes !


Mais quel est donc enfin cet objet plein de charmes


Dont les attraits pour moi sont tant à redouter ?




ISABELLE .


Votre cœur aisément pourra les rebuter ;


Ne craignez rien .




DORANTE .


 Et c'est ?




ISABELLE .


 C'est moi .




DORANTE .


 Vous ?




ISABELLE .


 Oui , moi-même.




DORANTE .


Qu'entends - je ?




ISABELLE .


D'ou vous vient cette surprise extrême ?


Si le combat avoit moins de facilite


Le prix ne vaudroit pas ce qu'il auroit coûte.




LISETTE .


Mais regardez-le donc ; sa figure est à peindre !




DORANTE, à part .


Non ; je n'en reviens pas . Mais il faut me contraindre .


[73] Cherchons en cet instant à remettre mes sens.


Mon cœur contre soi-même à lutte trop long-tems;


Il faut un peu de trêve à cet excès de peine.


La cruelle a trop vu le penchant qui m'entraîne ,


Et je ne sais prévoir , à force d'y penser ,


Si l'on veut me punir ou me récompenser .












SCENE VI .




ISABELLE , LISETTE .




LISETTE .


De ce pauvre garçon le sort me touche l'ame .


Vous vous plaisez par trop à maltraiter sa flamme,


Et vous le punissez de sa fidélité .




ISABELLE .


Va , Lisette ; il n'a rien qu'il n'ait bien mérite .


Quoi ! pendant si long-tems il m'aura pu séduire?


Dans ses pièges adroits il m'aura su conduire?


Il aura , sous le nom d'une douce amitié ....




LISETTE .


Fait prospérer l'amour ?




ISABELLE .


 Et j'en aurois pitié ?


Il faut que ces trompeurs trouvent dans nos caprices


[74] Le juste châtiment de tous leurs artifices .


Tandis qu'ils sont amans . ils dépendent de nous :


Leur tour ne vient que trop si-tôt qu'ils sont Epoux ?




LISETTE .


Ce sont bien, il est vrai, les plus francs hypocrites!


Ils vous savent long-tems faire les chatemites :


Et puis gare la griffe ; oh! d'avance auprès d'eux


Prenons notre revanche.




ISABELLE .


 en soi-même. Oui, le tour est heureux .


a Lisette . Je médite à Dorante une assez bonne piece


Ou nous aurons besoin de toute ton adresse .


Valere en peu de jours doit venir de Paris ?




LISETTE .


Il arrive aujourd'hui , Dorante en a l'avis .




ISABELLE .


Tant mieux , à mon projet cela vient à merveilles .




LISETTE .


Or explique-nous donc la ruse sans pareilles .




ISABELLE .


Valere & ma Cousine unis d'un même amour


Doivent se marier peut-être des ce jour .


Je veux de mon dessein la faire confidente .




LISETTE .


Que ferez-vous , hélas ! de la pauvre Eliante ?


[75] Elle gâtera tout . Avez-vous oublie


Qu'elle est la bonté même, & que peu délie


Son esprit n'est pas fait pour le moindre artifice ,


Et moins encor son cœur pour la moindre malice ?




ISABELLE .


Tu dis fort bien, vraiment; mais pourtant mon projet.


Demanderoit....attends....mais oui; voilà le fait .


Nous pouvons aisément la tromper elle-même ;


Cela n'en fait que mieux pour notre stratagême .




LISETTE .


Mais si Dorant , enfin, par l'amour emporte ,


Tombe dans quelque piège ou vous l'aurez jette ,


Vous ne pousserez pas, du moins, la raillerie


Plus loin que ne permet une plaisanterie ?




ISABELLE .


Qu'appelles-tu, plus loin? Ce sont ici des jeux ,


Mais dont l'événement doit être sérieux.


Si Dorante est vainqueur & si Dorante m'aime


Qu'il demande ma main, il l'a des l'instant même :


Mais si son foible cœur ne peut exécuter


La loi que par ma bouche il s'est laisse dicter ;


Si son étourderie un peu trop loin l'entraîne,


Un éternel adieu va devenir la peine


Dont je me vengerai de sa séduction ,


Et dont je punirai son indiscrétion ,


Et dont je punirai son indiscrétion .




[76] LISETTE .


Mais s'il ne commettoit qu'une faute légère


Pour qui la moindre peine est encor trop sévère ?




ISABELLE.


D'abord, à ses dépens nous nous amuserons ,


Puis, nous verrons après ce que nous en ferons .












ACTE SECOND .




SCENE PREMIERE .




ISABELLE , LISETTE .




LISETTE .


Oui tout a réussi , Madame , par merveilles,


Eliante ecoutoit de toutes ses oreilles,


Et sur nos propos feints , dans sa vaine terre


Nous donne bien , je pense , au Diable de bon cœur .




ISABELLE .


Elle trait tout de bon que d'en veux à Valere ?




LISETTE .


Et que trouvez-vous la que de fort ordinaire ?


[77] D'une amie en secret s'approprier l'amant


Dame ! attrape qui peut.




ISABELLE .


 Ah! très-assurément


Ce procède va mal avec mon caractere.


D'ailleurs ....




LISETTE .


Vous n'aimez point l'amant qui fait lui plaire


Et la vertu vous dit de lui laisser son bien.


Ah! qu'on est généreux quand il n'en coûte rien!




ISABELLE .


Non , quand je l'aimerois je ne suis pas capable ....




LISETTE .


Mais croyez-vous au fond d'être bien moins coupable ?




ISABELLE .


Le tour , je te l'avoue , est malin.




LISETTE .


 Très-malin .








ISABELLE .


Mais ....




LISETTE .


Les frais en sont faits , il faut en voir la fin,


N'est-ce pas ?




ISABELLE .


 Oui, je vais fausse lettre .


[78] A Valere feignant de la vouloir remettre


Tu tacheras tantôt, mais très-adroitement,


Qu'elle parvienne aux mains de Dorante.




LISETTE .


 Oh! vraiment!


Carlin est si nigaud que ....




ISABELLE .


 Le voici lui-même .


Rentrons . Il vient à point pour notre stratagême.










SCENE II.






CARLIN .


Valere est arrive, moi j'accours à l'instant ;


Et voilà la façon dont Dorante m'attend.


Ou diable le chercher? Hom , qu'il m'en doit de belles !


On dit qu'au dieu Mercure on a donne des ailes :


Il en faut en effet pour servir un amant,


S'il ne nourrit son monde assez légèrement


Pour compenser cela. Quelle maudite vie


Que d'être assujettis à tant de fantaisies !


Parbleu ! Ces maîtres-là sont de plaisans sujets !


Ils prennent , par ma foi , leurs gens pour leurs valets !


















[79] SCENE III.




ELIANTE , CARLIN .




ELIANTE .


Ciel que viens-je d'étendre! &, qui voudra le croire ?


Inventa-t-on jamais perfidie aussi noire ?




CARLIN .


Eliante paroit : elle a les yeux en pleurs !


A qui diable en a-t-elle ?




ELIANTE .


 A de telles noirceurs


Qui pourroit reconnoître Isabelle & Valere ?




CARLIN .


Ceci couvre a coup sur quelque nouveau mystère .




ELIANTE .


Ah ! Carlin, qu'a propos je te rencontre ici !




CARLIN .


Et moi , très-à -propos je vous y trouve aussi ,


Madame , si je puis vous y marquer mon zele .




ELIANTE .


Cours appeller Dorante & dis-lui qu'Isabelle ;


[80] Lisette, & son ami nous trahissent trous trois.




CARLIN .


Je le cherche moi-même , & déjà par deux fois


J'ai couru jusqu'ici pour lui pouvoir apprendre


Que Valere au logis est reste pour l'attendre.




ELIANTE .


Valere ? Ah le perfide! il méprise mon cour ,


Il épouse Isabelle , sa coupable ardeur


A son ami Dorante arrachant sa maîtresse ,


Outrage en même tems l'honneur & la tendresse .




CARLIN .


Mais de qui tenez-vous un si bizarre fait ?


Il faux se défier des rapports qu'an nous fait.




ELIANTE .


J'en ai, peur mon malheur, la preuve trop certaine.


J'etois par pur hazard dans la chambre prochaine ;


Isabelle & Lisette arrangeoient leur complot.


A travers la cloison , jusques au moindre mot


J'ai tout entendu ....




CARLIN .


 Mais , c'est de quoi me confondre !


A cette preuve-là je n'ai rien à repondre .


Que puis-je , cependant , faire pour vous servir ?




ELIANTE .


Lisette en peu d'instans surement doit sortir .


[81] Pour porter à Valere elle-même une lettre


Qu'Isabelle en ses mains tantôt a dû remettre.


Tache de la surprendre , ouvre-la , porte-la


Sur-le-champ à Dorante ; il pourra voir par-la


De tour leur noir complot la trame criminelle


Qu'il tache à prévenir cette injure cruelle ,


Mon outrage est le sien .




CARLIN .


 Madame , la douleur


Que je ressens pour vous dans le fond de mon cœur....


Allume dans mon ame ....une telle colere ....


Que mon esprit ....ne peut ....si je tenois Valere ....


Suffit .... je ne dis rien .....Mais , ou nous ne pourrons ,


Madame , vous servir ....ou nous vous servirons.




ELIANTE .


De mon juste retour tu peux tout te promettre.


Lisette va venir: souviens - toi de la lettre.


Un autre procède seroit plus généreux ,


Mais contre les trompeurs on peut agir comme eux .


Faute d'autre moyen pour le faire connoître ,


C'est en le trahissant qu'il faut punir un traître,










[82] SCENE IV.




CARLIN .


Souviens-toi! C'est bien dit: mais pour exécuter


Le vol qu'elle demande, il y faut méditer.


Lisette n'est pas grue, & le diable m'emporte


Si l'on prend ce qu'elle a que de la bonne forte.


Je n'y vois qu'embarras. Examinons pourtant


Si l'on ne pourroit point ....Le cas est important;


Mais il s'agit ici de ne point nous commettre ,


Car mon dos .... C'est Lisette, & j'apperçois la lettre.


Eliante, ma foi , ne s'eut trompée en rien.










SCENE V .




CARLIN , LISETTE avec une Lettre dans le sein .




LISETTE , à part .


Voilà déjà mon drôle aux aguets , tout va bien.




CARLIN .


A part. Hazardons l'aventure. Haut. Et comment va, Lisette ?




LISETTE .


Je ne te voyois pas; on diroit qu'en vedette .




[83] Quelqu'un t'auroit mis-là pour détrousser les gens.




CARLIN .


Mais j'aimerois assez à piller les passans


Qui te ressembleroient .




LISETTE .